Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

DOSSIER ARGENTINE

Interview de Hebe de Bonafini (Madres de Plaza de Mayo)

· Inprecor n° 466-467, janvier-février 2002 · p. 36-37 · 1 063 mots

Argentine et Chili

Interview de Hebe de Bonafini, présidente des Madres de Plaza de Mayo (extraits)

est une grande flaque de merde...»

Par José Angel Oria* • Comment sont /es mobilisations ? Quels en sont les participants? — Nous participons à tout, mais c'est très difficile et très complexe, car la majeure partie de ceux qui sortent avec les casseroles proviennent des classes moyennes. Ils sortent parce qu'on les a volé, parce qu'on a mis la main dans leur poche, parce qu'ils n'ont plus d'argent, qu'ils ne peuvent obtenir des crédits, qu'ils ne peuvent faire des chèques, qu'ils ne veulent pas fermer leurs négoces, parce qu'ils ne peuvent acheter ni vendre.

D'autre part nous sommes ceux qui mettent essentiellement en avant la libération des prisonniers, nous organisons des groupes, des charivaris, portons des banderoles et appelons sans cesse à la libération des prisonniers... • Charivaris? - Oui, avec des tambours et des bouteilles vides, que nous frappons et frappons, en dansant en chantant, toujours pour les prisonniers. (...) • Il est clair que les Argentins ne font plus confiance à toute la classe politique, y compris aux formations de la gauche - Toute la classe politique est totalement dépréciée car elle l'a cherché. Ils nous ont lassé avec leurs négociations, leurs pièges, leurs intrigues, leurs promesses non tenues, leurs vols. La gauche ne nous a pas volé, mais elle nous a menti. Quand ils sont arrivés dans le Congrès ils n'ont pas fait ce qu'ils promettaient. Alors certains disent, les uns nous volent et les autres nous mentent. C'est comme s'il y avait une contagion, une * Nous traduisons de larges extraits de l'interview de la présidente des Mères de la Place de Mai de Correo de Prensa de la IV Internacional/Boletín Electrónico n° 256 du 9 janvier 2002 (Il est possible de s'abonner à ce bulletin électronique en le demandant à : <[email protected]>). Les Mères de la Place de Mai ont été les premières, sous la dictature de Videla, à dénoncer les "disparitions" de prisonniers politiques.

DOCUMENT

« Le Parlement

fermentation au Congrès. Le parlement est une grande flaque de merde. Et maintenant ils sont tous révoqués. C'est comme si celui qui y entre touchait la merde. • Et on ne peut rien y sauver? - Rien, les radicaux, les péronistes, les aliancistes, les frepasistes, les libéraux, la gauche... Un seul député sauve l'honneur, Luis Zamora, qui est maintenant dans un tout petit parti, Autodétermination et Liberté, et qui est un type très honnête. Ce n'est pas que nous l'appuyons, mais il se détache parce qu'il ne jubile pas devant les privilèges et ce qu'il touche, il le donne à son parti. Il fait ce qu'il dit. (...) • On compare la situation actuelle avec celle du Venezuela il y a douze ans. Pensez-vous que l'explosion actuelle puisse contraindre à un changement de système politique vers une issue semblable à la vénézuélienne, à la Révolution Bolivarienne de Hugo Chavez ? - Non, parce que tout est différent. Les militaires d'ici sont tous des assassins et les politiciens sont des voleurs et des traîtres. Je crois que de nouvelles générations viendront, mais cela exige du temps et de la douleur.

• L'Armée n'est pas sortie dans les rues... - Elle est tellement dépourvue de prestige, qu'elle ne le peut pas. Et pourquoi sortiraitelle ? Le Fonds monétaire international n'en a pas besoin, car il installe et déplace ceux qu'ils veut. Les Etats-Unis tirent les ficelles des marionnettes que sont les politiciens. • Combien de prisonniers y a-t-il en Argentine ? — On ne sait ni le nombre de prisonniers, ni celui des morts, car il n'y a pas de listes. Maintenant il y 2 400 procès pour les barrages des routes ou pour la prise de nourriture dans les supermarchés. La libération de tous et l'arrêt des procès sont une de nos revendications. • Tout cela semble être en relation avec l'impunité dont jouissent en Argentine les militaires et les tortionnaires. — Il se passe ce qui se passe à cause de l'impunité. Mais les militaires n'ont pas été les seuls qui aient pris part à la répression à l'époque de la dictature, il y a eu plus qu'on ne croit de politiciens, de curés, de bureaucrates engagés. Les militaires ne l'ont pas fait seuls. • Maintenant vous avez davantage d'ap-

Page 37

puis dans les mobilisations qui se tiennent sur la Place de Mai. Et dans le futur? — Pour le moment je crois que les gens suivent, viennent sur la place, qu'ils nous considèrent comme une référence pour la lutte contre l'injustice. • Est-ce une satisfaction pour vous ? - Ce qui me satisfait, c'est que les seuls drapeaux qui aient été autorisés sur la place furent les argentins et nos banderoles. Il n'y a pas eu de drapeaux de partis. Cela me fait croire que les gens savent maintenant qui nous sommes. Nous demandons aux gens de ne pas nous abandonner, de nous protéger, car nous savons que nos vies sont toujours en danger, mais nous sommes prêtes à les offrir si cela permet que tout aille mieux. • Qu'attendez vous de la situation actuelle? - Que la répression va s'aggraver. Et que les péronistes, qui sont des populistes, vont donner de la nourriture et du pétrole aux gens, et des petits travaux. Mais ce n'est pas la solution des problèmes. • Quelle est la solution ? - Inexorablement une révolution va venir. Je ne sais pas quand, je ne sais si je la verrai, mais je crois qu'il n'y a pas de moyens constitutionnels, légaux, pour procéder à la transformation nécessaire. D'abord parce que tout a déjà été privatisé et qu'on ne peut plus rien privatiser d'autre. Et parce que tout est fait au profit des banques. (...) • Alors ne croyez-vous pas qu'il y ait aujourd'hui une plus grande conscience politique ? - Dans la gauche, oui, mais nous parlons en général. Je ne crois pas me tromper. Il me semble bien que les gens bougent et que nous soyons entendus avec nos demandes. Mais les gens ne comprennent toujours pas qu'il s'agit de demandes collectives, qu'on ne peut obtenir rien de personnel, que nous devons tous demander pour tous. Ce pas n'a toujours pas été franchi, c'est le plus difficile à faire. Les gens se réunissent, sortent, mais après un temps ils se fatiguent et sortent moins, car ils demeurent individualistes.

Une erreur sur cette page ?