Par Catherine Samary*
• irer un bilan "significatif" des investissements étrangers dans les pays d'Europe de l'Est suppose en préalable un commentaire et quelques clarifications : • Sur la place de ces investissements dans les transformations sans précédent historique en cours en Europe de l'Est, dont les enjeux sociaux disparaissent de la plupart des bilans, marqués par de forts "biais" Idéologiques ; 2 Sur les notions elles-mêmes utilisées dans les analyses statistiques offrant tout sauf de la « transparence »... ® On pourra ensuite évoquer les principales caractéristiques des investissements étrangers réalisés depuis 10 ans en Europe de l'Est. Ne pas banaliser un tournant historique...
L'ouverture au capital étranger (dans des entreprises « mixtes », de type « joint-venture »), la création de petites entreprises privées avec peu de salariés, le recours à des échanges marchands se sont produits dans les anciens systèmes dits socialistes — et dès la période de la NEP des années 1920, en URSS. Ils ne sont en soi aucunement la preuve d'un changement de système ou de logique économique - sans vouloir mener ici un débat sur les termes, disons que globalement, même s'il s'agissait de sociétés conflictuelles et oppressives, la logique du profit capitaliste ne s'y appliquait pas : les gaspillages bureaucratiques n'avaient pas grand chose à voir avec la « minimisation des coûts » recherchée par le capital. * Catherine Samary enseigne à l'Université Paris IX. Elle a publié, entre autres, Le marché contre l'autogestion — l'expérience yougoslave (Publisud/La Brèche 1988), La déchirure yougoslave (l'Harmattan 1994) et Les conflits yougoslaves de A à Z (Atelier 2000). Nous reprenons cet article de la revue autrichienne Ost-WestGegeninformationenen (http://www-gewi.kfunigraz.ac.at/csbsc/ostwest)
Quel bilan ?
Ce qui marque un tournant depuis la chute du Mur de Berlin et la thérapie de choc de Eltsine au début des années 1990, c'est bien une « transformation de système » et de logique où les privatisations généralisées, ainsi que l'ouverture systématique au marché et au capital étranger visent à subordonner l'économie (les relations sociales) à des critères de protit marchand, et donc à supprimer tout ce qui pouvait évoquer et perpétuer une quelconque logique « socialiste » (disons plus largement non capitaliste).
Mais dans les commentaires et statistiques dominants, on parle de « transition vers l'économie de marché » comme s'il s'agissait d'un mécanisme « naturel » d'un retour à des lois universelles... Ce qui se déroule depuis dix ans en URSS et en Europe de l'Est est en tait jugé selon le prisme d'un « alignement » sur les critères de la « mondialisation libérale » à l'œuvre depuis 1980. Les vecteurs extérieurs de ce programme qui fournissent les « experts » pour en juger, ont été les créanciers (les grandes institutions financières internationales surtout) et l'Union européenne. Le pouvoir d'attraction de « l'Europe des riches » (perçue aussi positivement pour ses traditions démocratiques et la mémoire des acquis sociaux passés) a été le principal argument pour « faire passer la pilule » des réformes (avec de plus en plus de réticences) dans les pays qui sont dans la périphérie et dans l'orbite de l'UE. Les privatisations, y compris des services publics, et la suppression des protections (protections sociales, subventions, protectionnisme des échanges extérieurs) sont devenues des « règles », et se sont transtormées subrepticement en « acquis communautaires » sans que les populations européennes n'aient été consultées...
Il s'agit, sur la base du « droit de la concurrence » primant tous les autres droits, d'attirer les financements privés. Car, selon le credo libéral, privatisations et libre circulation des capitaux au plan international doivent apporter croissance et satisfaction des besoins au moindre coût... Mais ce faisant, il s'agit de faire table rase de l'ancien système, pas seulement de sa bureaucratie ou de son système de parti unique, ce dont les populations auraient été ravies...
Alors que, parmi les économistes occidentaux, ces préceptes et hypothèses sont plus que jamais très controversés, la critique reste plus difficile en Europe de l'Est : il faut « prouver » que l'on a rompu avec le passé « socialiste ». La « science économique » (en fait la doctrine libérale) est censée remplacer l'arbitraire politique de l'ancien système de parti unique... Et, pour se débarrasser du bureaucratisme passé, les privatisations sont souvent présentées comme la seule issue. Toute critique des politiques libérales et de l'ouverture sans protection au capital étranger est vite taxée de « passéiste » ou « populiste » — car les populations veulent simplement vivre mieux et plus librement, pas moins bien. Les politiciens de toute étiquette se trouvent donc confrontés à une double source de pouvoir et de légitimation : le pluralisme politique (heureusement) impose un verdict populaire sur les politiques menées car la transformation capitaliste implique la liberté de licencier et la remise en cause de droits sociaux. Mais l'argent des créditeurs et la participation à l'Union européenne sont les sources externes, conditionnelles, des réformes entreprises dont la logique en Europe de l'Est implique la « flexibilité » et la libre circulation absolue recherchées dans l'UE par le capital mondialisé
Les commentaires dominants des économistes qui croient en cette « orthodoxie » associent donc les réussites de la « transition » à ces transtormations structurelles mesurées en chiffres de « privatisations ». Théoriquement, plus on est ouvert aux privatisations, plus on est supposé attirer les « investissements étrangers » (porteurs d'efficacité), et mieux on doit se porter... Le bilan est fort éloigné de ce credo La notion d'« investissements étrangers »
Mais précisons d'abord la notion même d'investissement étranger, et ce qu'elle recouvre.
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Le terme « investissements étrangers » dans la terminologie des balances de paiement normalisée par le FMI désigne non pas un accroissement des capacités de production (physique), mais une entrée de capital quel que soit son but. Elle peut prendre trois formes principales : • IDE (Investissement étranger direct) : celuici suppose une plus grande stabilité (par opposition aux capitaux spéculatifs). En effet l'IDE est « défini » selon une capacité de « contrôle » de la propriété. Soit il y a eu achat direct ou création d'une entreprise, soit .. il y a détention d'au moins 10 % d'actions dans une société existante. Ce chiffre de 10 %, est évidemment arbitraire : il ne permet pas d'être sûr d'un comportement stable de « propriétaire », sans parler de l'efficacité de ce comportement, s'il est une simple logique de maximisation des profits d'actionnaires, notamment étrangers. Mais il reflète une tendance forte du capitalisme contemporain, à l'image des « fonds de pension » : la volonté d'attirer une multiplicité de « petits porteurs » (des « ménages ») sur les marchés financiers, permettant à la fois la dispersion de la « propriété » (sans pouvoirs réels de ces actionnaires-là) et autorisant un « investisseur stratégique » à « contrôler » réellement les décisions avec une minorité de parts.... Or, telle est la forme dominante des privatisations en Europe de l'Est : des millions d'actionnaires sans pouvoir permettant ensuite une concentration entre des mains souvent peu « visibles » (où s'affrontent/s'allient l'État marqué par les changements périodiques de partis dominants et par les enjeux territoriaux, les oligarques et anciens directeurs des entreprises, les banques, les ministères et enfin le capital étranger...). ® « Investissements de portefeuille » : il s'agit de la grande masse des capitaux les plus volatils et spéculatifs — il peut s'agir de titres de dettes (obligations) ou de parts du capital d'une entreprise... s'il s'agit, on l'a vu, de moins de 10 % d'actions. Ces capitaux « flottants » sont attirés notamment par les privatisations bradées dans le cadre du remboursement des dettes, ou encore par es taux d'intérêt élevés sur les titres de la dette publique... Or, un des préceptes de base du FMI, outre l'austérité budgétaire, a été de pousser à un financement des déficits publics par l'émission de titres ouverts aux non-résidents. La montée vertigineuse des taux d'intérêt sur les GKO (bons du trésor) russes, après la crise asiatique, pour tenter de maintenir en Russie les capitaux finançant la dette, a été un des catalyseurs de la crise russe de l'été 1998... Les déplacements brutaux de ces financements instables sont une des caractéristiques des crises financières de la décennie 1990 (du Mexique à l'Asie et à la Russie...). Des placements en actions peuvent être tout aussi instables, grâce au développement des « marchés secondaires » où l'on peut « liquider » ces titres... 3 Enfin, les « autres investissements étrangers » peuvent être des crédits. Ils sont souvent articulés sur les précédents, bien que les pays endettés préfèrent avoir recours aux IDE qui n'alourdissent pas la dette. Mais les banques ont massivement offert des crédits dans les phases de montée des cours boursiers, pour permettre d'acheter des titres... Dans la crise russe, les nouvelles banques privées ont elles-mêmes favorisé la spéculation sur les GKO, au lieu de financer l'économie. Le contrôle des banques, c'est le contrôle de la logique économique, c'est pourquoi l'ouverture de ce secteur au capital étranger fut durablement considéré comme « stratégique », et donc protégé. La logique des négociations de l'OMC sur les « services » a été de faire tomber ces protectionsà également....
En pratique, le scénario en Europe de l'Est a été : une ouverture limitée aux IDE dans les années 1970, mais par contre un endettement dans le but d'importer des technologies occidentales — avec l'espoir de rembourser ensuite par de meilleures exportations. La rente pétrolière a ainsi été largement recyclée des banques privées vers les pays du Sud et de l'Est qui se sont lourdement endettés. Mais le retournement de la croissance dans les pays capitaliste avancés et l'offensive libérale des années 1980 a changé la donne.... et le pouvoir d'ingérence du FMI. La dette a alors été un levier essentiel pour imposer les privatisations et l'ouverture aux IDE, censés aider à résorber la dette et visant à démanteler l'ancien système dans les pays du « bloc soviétique ». Les investissements directs étrangers sont supposés tout bénéfice pour le pays récepteur dans le cadre d'un dogmatisme libéral. L'effet réel demande une analyse concrète : les pays récepteurs en attendent généralement des technologies et savoir-faire, des financements qui ne sont pas des dettes ; des création d'emplois et des capacité d'exportation résorbant les déficits extérieurs. Mais la logique des investisseurs peut être bien différente : une prise de participation dans une entreprise existante, visant à contrôler un concurrent; des emplois bon marché et peu protégés syndicalement, donc fragiles ; l'occasion d'écouler des technologies polluantes interdites ailleurs ou désuètes ; l'élargissement forcé des importations de leurs propres produits (alors que des substituts existent)... Enfin, loin de partager les connaissances technologiques et scientifiques, la logique est en général au contraire d'en exclure le pays récepteur pour créer des dépendances durables.... La pratique des usines « ateliers » (délocalisées loin des maisons mères) empêche notamment le pays récepteur de contrôler l'ensemble du procès de production... Les bilans sont à faire. Mais ils imposent une remise en cause de la logique des négociations de l'AMI (Accord Multilatéral d'Investissement) et de l'OMC qui conteste précisément le droit de regard des Etats sur les investissements et donc la possibilité de déterminer des priorités et objectifs de développement et d'y subordonner les IDE. Quelles privatisations ?
Qui pouvait acheter les entreprises publiques qui dans ces pays largement industrialisés représentaient l'essentiel de la production ? Sous l'ancien régime, l'accumulation financière était impossible. On a évalué en gros que l'épargne existante représentait de 10 % à 30 % (au maximum) de la valeur des entreprises à privatiser.
La Hongrie est le seul cas où la forme principale de privatisation dès le début de la décennie fut la vente directe des meilleurs entreprises : mais dans un contexte de très faible accumulation de capital national, c'est le capital étranger qui s'est porté principal acquéreur (et c'est pourquoi, jusqu'au milieu des années 1990, la Hongrie avait reçu la
moitié de l'ensemble des IDE allant vers l'Europe de l'Est). Mais vendre les meilleures entreprises au capital étranger n'était populaire ni dans la nomenklatura ni dans la population. La principale forme de privatisation au début de la décennie 1990 fut ce qu'on a appelé (sous diverses variantes) la « privatisation de masse » des entreprises publiques en Tchéquie, Slovénie, Russie, Pologne : la distribution à la population ou aux travailleurs de « coupons » permettant d'acheter des actions dans les entreprises transtormées en sociétés anonymes...
Les travailleurs s'en emparèrent pour tenter de stabiliser leur emploi en optant pour des « privatisations » laissant aux collectifs d'entreprises (managers inclus) la majorité des parts. Pour les pouvoirs en place, ce fut par contre le moyen : • de palier au manque de capital national ; • de donner une certaine « légitimité » populaire à la privatisation de la grande masse des entreprises;
Stocks* des Investissements étrangers directs 2000 des pays d'Europe centrale et orientale candidats à l'UE
Milliards $ S/hab Bulgarie 3,4 411 Tchéquie 21,1 2 056 Estonie 2,8 2 011 Hongrie 19,9 1 971 Lettonie 2,1 871 Lituanie 2,3 634 Pologne 36,5 942 Roumanie 6,4 287 Slovaquie 4,9 909 Slovénie 2,9 1440 Source : World Investment Report 2001 (CNUCED),
Berd. * Les • stocks • indiquent la somme agrégée de toutes les sommes recues à une date données, depuis le début de l'entrée des IDE. Les • flux •, sont les variations entre deux dates
(par année, en général). ® de « démontrer » aux institutions internationales que les réformes « avançaient » et donc d'obtenir une progression de leurs négociations sur leurs dettes et l'adhésion à l'UE; • de permettre aux anciens dirigeants des entreprises et du parti/État de s'allouer des parts substantielles de ces 1. Cf. W. Andreff, L'investissement direct étranger dans le développement inégal des pays en transition, Nouveaux Cahiers de L'IUED, Du socialisme à l'économie de marché - errances de la transition, octobre 2001
« privatisations »... et d'ouvrir un processus de remise en cause des protections sociales.
Mais cela n'apporta pas d'argent aux caisses de l'État, ni de rapport de force permettant d'imposer aux travailleurs des restructurations lourdes de chômage... même si cela permit bien des opérations financières opaques.
Les privatisations et l'ouverture au capital étranger se sont traduites systématiquement (de l'Albanie à la Tchéquie en passant par la Russie et la Roumanie) par des scandales récurrents de corruption, de montages financiers... de « privatisation » des États. Les ressources naturelles, les côtes touristiques sources de devises sont des enjeux de véritables guerres : qui contrôlera le pétrole et le gaz des anciennes républiques soviétiques, les mines du Kosovo, l'accès aux côtes de l'Adriatique ? Loin de mettre fin au règne de l'ancienne nomenklatura, les privatisations ont permis à bon nombre de ses cadres de transformer leurs anciens privilèges de fonctions en privilèges de la propriété. Le « nationalisme » a remplacé les droits des travailleurs en Yougoslavie, pour légitimer les nouveaux pouvoirs et permettre l'appropriation des territoires sur des bases pseudo-ethniques.
Sous pression internationale, la deuxième partie de la décennie 1990 voit une accélération de l'ouverture au capital étranger. Mais où celui-ci est-il allé ? La répartition des IDE sur la décennie
Celle-ci a été tributaire d'une part des choix des équipes au pouvoir (elles-mêmes sous pression de résistances sociales et politiques) et de ceux des investisseurs étrangers.
La faiblesse relative des privatisations et des IDE en Slovénie relève du premier critère : les résistances internes (contre les « conseillers extérieurs ») d'autant plus efficaces que le niveau de vie et la capacité d'exportation de la Slovénie vers les marchés d'Europe occidentale était très élevés dans l'ancienne Yougoslavie. Ce sont donc principalement les acquis du passé et les résistances aux préceptes libéraux qui ont fait ... le succès de la Slovénie en terme de niveau de vie.
En Hongrie on a vu le choix inverse et le bradage des meilleures entreprises au capital étranger. Partout ailleurs, et compte tenu de l'ouverture croissante au capital étranger à partir du milieu de la décennie 1990, les résultats différents relèvent des critères propres aux investisseurs étrangers eux-mêmes : globalement ils reflètent une extrême concentration des investissements
La distribution des IDE a obéi en Europe de l'Est à des critères universels... L'argent privé se dirige d'abord vers les régions riches à la recherche d'un pouvoir d'achat. L'essentiel des IDE dans le monde se réalise entre pays développés : en 1998, 90 % des capitaux en étaient issus et 60 % leur étaient destinés (cf. les rapports des Nations Unies, UNCTAD 2000). Dans le « reste du monde », les IDE sont extrêmement concentrés sur quelques pays du « sud » ou de « l'est », les mieux lotis en ressources et en croissance, et surtout où le pouvoir d'État est le plus solide, et où la propriété est protégée. L'ex-URSS et les pays d'Europe de l'Est offraient potentiellement des ressources naturelles considérables et/ou une force de travail bon marché et qualifiée. ainsi que des segments de marché (là où il y a un pouvoir d'achat, mais le creusement de la pauvreté en réduit l'ampleur) et tout simplement, un gain rapide (spéculation sur les « marchés émergents »)... L'instabilité politique et sociale, le manque d'infrastructures (y compris de télécommunication) et donc le coût élevé des restructurations nécessaires, enfin es méandres bureaucratiques et conflits de pouvoirs (sinon les guerres locales) ont été autant de repoussoirs.
La majeure partie des IDE hors pays développés est allée vers la Chine dotée d'un État fort : 300 milliards de dollars cumulés sur la décennie 1990 contre environ... 15 pour la Russie chaotique de Eltsine. Celle-ci, en dépit du caractère attractif de ses ressources naturelles, n'avait ainsi que 345 dollars par habitant de stocks d'IDE cumulés jusqu'en 1997 (avant donc la crise de l'été 1998). Par comparaison, la Hongrie, sur la même période avait attiré plus de 1600 dollars d'IDE par habitant...
Les données statistiques rapportées aux PIB varient parfois considérablement d'un source à l'autre — l'évaluation des PIB étant souvent très problématique dans la CEl, à la fois à cause de nouveaux critères monétaires et de l'importance des rapports de troc. En outre les chiffres d'IDE effectifs peuvent également varier selon qu'on prend en compte ou pas des contrats au moment de leur enregistrement comme projet ou quand ils sont effectivement réalisés. Selon W. Andreff (1), l'Azerbaïdjan aurait un record de 70 % de stock d'IDE/PIB en 1998 17 % de son PIB en IDE sur l'ensemble de la période 1994-1998 (cf. « les contrats du siècle » dans le secteur du gaz et du pétrole signés en 1994 et 1998 avec les États-Unis et la Turquie, mais aussi le Japon, la Russie, la Grande-Bretagne et l'Arabie Saoudite). En dehors de ce cas et sur la base des mêmes sources, la part d'IDE en
pourcentage du PIB tombe ensuite de 12 % à 45 % pour le Kazakhstan, l'Arménie et les pays d'Europe centrale (les pourcentages les plus faibles étant pour la Slovénie). Les autres pays de la CEl et des Balkans ont reçu moins de 10 % de leur PIB en IDE sur cette même période. La Russie se retrouve, quelles que soient les sources, en bas de l'échelle avec un stock de moins de 3 % d'IDE/PIB en
La répartition se confirme sur la base des pourcentages du stock d'IDE allant à l'ensemble des pays en transition de cette région :
l'Europe centrale (Hongrie,
Pologne, République Tchèque,
Slovaquie et Slovénie) concentre 58 % du total des IDE entrants. Si on élargit aux dix pays d'Europe centrale et orientale (PECO) candidats à l'Union européenne, on passe à 69 % du total. En revanche l'ensemble de la CEl, Russie incluse, n'en attire que 29 % et les Balkans 2 %...
Enfin, si l'on prend les chiffres d'IDE rapportés à la population (ce qui est plus significatif que les chiffres absolus et pose moins de problèmes d'interprétation que les PIB), c'est l'Europe centrale, dans l'orbite de l'UE et la plus riche de l'ensemble, qui est clairement en tête en 1998, avec plus de
1000 dollars par tête. L'Azerbaïdjan et le
Kazakhstan suivent plus loin avec environs
400 dollars par tête et la grande majorité de tous les autres oscille entre 30 et 100 dollars par habitant (91 dollars seulement pour la
Russie).
Incertitudes russes
L'incertitude de la législation concernant la propriété et les pouvoirs d'État, l'évaluation des risques socio-politiques, ont pesé lourd dans ce bilan globalement faible d'IDE dans une région aux ressources naturelles considérables et qui a connu sur la même période (1991-1998) une chute de 50 % de son PIB.
La fuite des capitaux hors de Russie au cours de la décennie a largement dépassé les entrées et exprimé l'aspect maffieux, spéculatif de ce capitalisme sauvage défiant envers des investissements productifs dans un pays où, en 1998, plus de 50 % des transactions se faisaient en troc (sans monnaie) : les résistances « de système » contre le marché se sont combinées à un contournement des grandes entreprises pour faire de l'argent sans avoir à les restructurer. De nouveaux réseaux et de nouvelles logiques d'accumulation très primitive et sauvage du capital se sont ainsi combinés au maintien d'anciens réseaux de relations économiques planifiées, sous des formes nouvelles, contournant les restructurations et les faillites.
Paradoxalement, la crise de 1998 a favorisée la première reprise de la croissance depuis la thérapie de choc de Eltsine en 1991. La dévaluation du rouble a favorisée les productions nationales et a réduit le troc à moins de 30 % en même temps qu'un certain contrôle des mouvements de capitaux était (provisoirement) établi. « L'ordre » imposé par Poutine aux gouverneurs provinciaux, aux oligarques... et aux Tchétchènes marque le rétablissement d'un État fort dont le nouveau Code du travail est ultra-libéral C'est dire combien un État fort est, contrairement à ce que prétend le dogme, en réalité la précondition... d'une économie marchande unifiée. La Russie est ainsi susceptible d'attirer à l'avenir davantage de capitaux étrangers. Encore que les bras de fer politico-économiques qui se jouent dans l'ombre en Russie, derrière le complexe militaro-industriel et le Gazprom, et au-delà pour le contrôle de la région, sont des enjeux stratégiques pour un pouvoir qui se veut grande puissance internationale. Poutine a su utiliser la guerre « anti-terroriste » en Afghanistan pour ses propres intérêts, à la fois rivaux mais aussi en partie convergents notamment avec ceux des États-Unis dans le contrôle des ressources énergétiques des nouvelles républiques indépendantes d'Asie centrale et du Caucase...
La concentration des IDE
De très grandes différences marquent les dix PECO candidats à l'adhésion à l'Union européenne (2) — bien que l'instabilité balkanique et la guerre de l'OTAN en mars-juin
1999 aient poussé l'UE à traiter comme futurs candidats l'ensemble des pays de la région : la fonction du Pacte de stabilité pour l'Europe du
Sud-Est, mis en place en
1999, est d'ouvrir les portes sans les ouvrir vraiment en poussant à des coopérations préalables...
Mais comme on l'a vu, l'Europe centrale a, de loin, reçu l'essentiel des IDE allant dans région.
cette
Heureusement pour eux, leurs marchés financiers étant peu développés, ils n'ont pas trop été affectés par les mouvements touchant l'ensemble des « marchés émergents »
(Asie, Russie, Amérique latine) en 1998 — leur insertion dans l'orbite de l'UE jouant plutôt positivement aux yeux des investisseurs
Les PECO ont, ensemble, cumulé environ 100 milliards de dollars sur dix ans jusqu'en 2000 - presque dix fois plus que la Russie. Mais de grandes différences se creusent entre les
PECO. Près de 80 % de ce stock d'IDE se sont concentrés sur trois parmi les mieux lotis de ces dix pays (Pologne, Tchéquie et
Hongrie). La Pologne (par sa taille) concentre le stock le plus important. En 2000, les
PECO ont capté environ 1,7 % des flux d'IDE
- ce qui a représenté, avec environ 20 milliards de dollars (pour une centaine de million d'habitants) la moitié du flux se dirigeant vers la Chine la même année (3).
Au sein de chaque pays (qu'il s'agisse des PECO ou de la Russie) la majeure partie des IDE est allée dans les seules capitales (en
1997, 77 % des IDE allant en Russie se sont concentrés à Moscou). Ils se dirigent généralement vers les régions les plus prospères et surtout les concentrations urbaines (les plus
2. Dans l'ordre de la crédibilité de l'adhésion à l'UE, selon les critères de la Commission européenne, il s'agit de : Hongrie, Pologne, Tchéquie,
Slovénie, Estonie, Slovaquie, Lettonie, Lituanie,
Bulgarie et Roumanie.
3. Cf. réseau élargissement www.dree/elargissement
dotées d'infrastructures, de niveau de vie élevé et de qualifications). Ils creusent les inégalités entre pays et entre régions.
Les PECO sont soumis de façon directe au « modèle » anglo-saxon (qui tend à se généraliser dans l'UE elle-même). Mais la restructuration des grandes entreprises sera durablement difficile parce que socialement explosive. La grande majorité des IDE se porte sur la grande distribution (notamment l'alimentation), les télécommunications, notamment la téléphonie mobile (avec 3 milliards de dollars d'achat de la centrale polonaise TPSA par France Télécom en 2000) et, à partir de la fin des années 1990, le secteur financier : plus de 70 % des banques polonaises et, globalement la majeure partie des banques d'Europe centrale sont désormais contrôlées par le capital étranger. Ce processus, relativement récent, signifie que les contraintes pesant sur les grandes entreprises risquent de se durcir. Mais partout, la croissance est surtout le fait de la multiplication de petites entreprises pendant que des zones entières restent souvent sinistrées autour d'anciennes entreprises gigantesques, lieux de socialisation des travailleurs dans les anciens régimes, beaucoup plus coûteuses (économiquement et socialement) à restructurer.
Dans les pays d'Europe centrale et orientale (PECO), les États-Unis sont moins présents. C'est l'Allemagne qui est la première source des IDE et le premier partenaire commercial de la plupart des PECO - le Deutsche Mark (sans doute remplacé par l'Euro) jouant aussi un rôle essentiel dans les « bas de laine » quand il n'est pas monnaie officielle (comme au Monténégro et au Kosovo). Les Pays-Bas, l'Autriche et l'Italie sont aussi des investisseurs importants : les relations de proximité comptent beaucoup, la Suède et la Finlande investissant par exemple davantage dans les républiques baltes. Des économies plus fragiles et socialement explosives
Derrière les « réussites » données en chiffres et en quantités d'IDE ou de privatisations, ce sont en effet les transformations des relations sociales qui sont à l'œuvre. La Bulgarie connaît un chômage réel supérieur à 30 %. Mais c'est aussi le cas de plusieurs régions de Pologne ou de Hongrie. Et loin d'être « sorties du tunnel » les économies les « plus avancées », comme la Pologne, entrent depuis quelques mois en récession -de même que la Tchéquie y est entrée en 1998. Les autres sont encore au début des restructurations qu'impose la nouvelle 64.
logique économique...
creusement des écarts sociaux et régionaux, le chômage et les déficits extérieurs illustrent la façon dont ces pays subissent la « concurrence » et il est certain que la soumission à ces règles-là sera plus forte de la part d'entreprises à capitaux étrangers que dans le cadre des « compromis » entre diverses forces sociales nationales soumises aux pressions de leur électorat...
La majeure partie des entreprises à capitaux étrangers sont aussi celles qui exportent (vers les marchés de l'UE) et importent souvent leurs propres produits. L'ensemble des balances courantes des PECO candidats à l'UE est déficitaire vis-à-vis de l'Union. La restructuration radicale des courants d'échange après la dissolution du COMECON en 1991 (équivalent du marché commun des pays du « bloc soviétique ») s'est traduit par une nouvelle dépendance qui risque de peser très lourdement : le ralentissement de la croissance dans l'Union européenne, notamment en Allemagne, signifiera une chute significative des exportations vers l'UE. Or, le pouvoir d'achat intérieur est limité. Si les queues ont disparu, pour la majeure partie des populations concernées les produits sont inabordables. L'austérité budgétaire et la contraction des crédits bancaires n'aideront pas à soutenir la croissance. De surcroît, dans un pays comme la Pologne, la volonté d'attirer les capitaux étrangers pour financer la dette publique, s'est traduite par une montée des taux d'intérêt qui aggrave aujourd'hui les difficultés des entreprises... Une « aide » conditionnelle
Les financements provenant de l'Union européenne pour « l'aide à l'adhésion » relèvent largement du cercle vicieux : loin de compenser ces difficultés, ils les aggravent. Il s'agit pour l'essentiel non pas de dons mais de crédits (pour les 2/3 de cette « aide »)... conditionnels. Les critères de l'allocation (ou du rééchelonnement des dettes) étant en fait politico-économiques.
Ainsi, côté dons, la Pologne est le seul de ces pays à avoir au début de la décennie 1990 bénéficié d'une annulation de sa dette — ce qui n'est jamais mentionné dans le fait qu'elle est aussi la première à avoir renoué avec une croissance positive... L'annulation de la dette polonaise a fait partie des « autres investissements » étrangers notés dans la balance des paiements et qui cachent des enjeux géostratégiques. Car la Pologne était le seul de ces pays où un mouvement syndical de masse (Solidarnosc) avait en 1980 contesté l'ancien régime. Les privatisations, prétendument associées à la démocratie et au pluralisme, n'ont jamais été revendiquées par le congrès de Solidarnosc de 1981... La corruption des syndicalistes polonais (comme aussi celle du syndicat indépendant des mineurs ukrainien au début des années 1990) a également fait partie des « invisibles» de la balance des paiements.
Le bilan de l'orientation des crédits « d'aide » recouvre aussi des critères géostratégiques : les futures frontières de l'Union européenne sont un enjeu essentiel, mais dans le contexte de politique d'austérité budgétaire, il s'agit aussi de minimiser des coûts de l'élargissement (on donne donc à ceux qui sont les plus proches et les plus riches donc les plus à même de rembourser). La moitié environ de « l'aide » occidentale provient de l'UE et de la Banque européenne d'investissement (BEI). Au sein de l'UE, les aides bilatérales officielles les plus importantes sont l'œuvre de l'Allemagne, de la France et de l'Italie. L'aide multilatérale que l'UE accorde aux PECO passe principalement par un accord multilatéral spécifique appelé PHARE. Sur dix ans (de 1990 à 1999), la Commission de Bruxelles a engagé au total 10,89 milliards d'euros en faveur des PECO dans le cadre de ce programme - à comparer aux 100 milliards de DM (51,14 milliards d'euros) que chaque année, depuis 1990 les Lander de l'Est ont reçu de l'État fédéral allemand... et aux quelques 112 milliards de dollars (99 milliards d'euros) d'excédents courants cumulés en faveur de l'UE sur la même période... C'est dire due, d'une part, l'UE n'est pas prête à débourser pour absorber l'ensemble des PECO les sommes dépensées pour l'unification allemande et que, d'autre part, les PECO rapportent bien plus qu'ils ne coûtent.
L'articulation entre « aide », crédits, privatisations et IDE est donc « organique » et associée à la logique économique d'ensemble des institutions de pouvoir (États, institutions financières internationales, UE). Et c'est aussi à ce niveau-là qu'elle est de plus en plus contestée.
janvier 2002