Yvan Craipeau (1911 - 2001) et Marcel Bleibtreu (1918 - 2001) Deux destins tragiques contre les vents de l'Histoire
L' Ha soire peine à dévoiler les occultations de
• la politique. Même pour une grande majorité des trotskystes actuels, si le nom d'Yvan Craipeau leur dit encore quelque chose, c'est parce que, encore adolescent, il fut de la première poignée de ceux qui, en France, rejoignirent Trotsky et jetèrent les bases de la première organisation qui allait devenir la section française de la IVe Internationale. Ils ignorent en revanche quasi tous jusqu'au nom de Marcel Bleibtreu, qui vient de s'éteindre après une très longue et très cruelle maladie, dans la nuit du 24 au 25 décembre 2001, soit onze jours après Yvan Craipeau.
Deux hommes des deux premières générations, qui se sont connus, donc, et qui, quoique de tempérament et de caractère presque opposés, se sont estimés, malgré des oppositions souvent vives, et qui, paradoxalement, ont terminé leur vie de façon assez parallèle. Yvan Craipeau
Le Vendéen Yvan Craipeau était un "battant" Costaud, voire athlétique, et sportif, ce sanguin était un homme d'action et de courage.
Esprit droit, têtu, voire entêté, il était de ces hommes que rien ne peut faire dévier de sa route. Le malheur pour lui fut qu'il ne vécut pas une
Fils de socialiste, sa conscience s'éveille à l'heure où l'appel du communisme se trouble de la lutte du pouvoir soviétique bureaucratisé contre l'Opposition de gauche. Il voit clair et devient trotskyste. En 1933, Trotsky est en France, à Saint-Palais. Craipeau est de ces militants qui viennent se mettre au travail auprès du proscrit, isolé et traqué (ce que les journalistes traduisent comme : "être de ses secrétaires"). Comme les autres, il est fasciné par le magnétisme du grand révolutionnaire et gagné par la richesse et la rigueur de sa pensée. Pourtant, si Trotsky le convainc de la nécessité de l'entrisme dans le PS. il s'opposera plus tard à lui quant à la nature sociale de l'URSS, et n'abandonnera jamais la théorie du "capitalisme d'Etat". C'est que Craipeau est plus activiste que théoricien. Militant discipliné cependant, il se plie donc à des cours qu'il n'approuve pas, mais, en dirigeant de jeunes, et recruteur fougueux et brûlant.
Le Guerre mondiale va faire de lui, au sein du Parti ouvrier internationaliste (POL), qui est alors la section française de la IV° Internationale, le dirigeant qu'il faut dans une période aussi périlleuse.
N'est-ce pas lui qui emporte, en 1940, sur le porte-bagages de son vélo, la machine où vont être tirés les premiers numéros de la Vérité clandestine. Avec Marcel Hic, Roland Filiâtre et David Rousset, il assure la direction de la section et la réalisation du journal, d'abord polycopié, puis imprimé à partir du début de 1942, ainsi que le travail en direction des soldats allemands, avec la publication d'Arbeiter und Soldat.
C'est cependant ce travail internationaliste qui va être, depuis la Bretagne, à la source de la traque aboutissant à une véritable décimation du POI. Hic, Filiâtre, David Rousset sont arrêtés et seront déportés, ainsi qu'une quantité de militants, à la fin de 1943. Craipeau échappe de peu, par un véritable coup d'audace. Pour le reste du temps d'Occupation, il dirige seul avec Marcel Gibelin.
Mais, déjà, l'unification du mouvement trotskyste était en cours, sous l'égide du Secrétariat européen. Craipeau fut un des artisans de cette réunification. Réalisée au début de 1944, Craipeau allait être élu, après la Libération, secrétaire général (il n'y en eut jamais d'autres) de notre Parti communiste internationaliste.
La lutte de tendances qui reprit bientôt, du fait des difficultés de recherche d'une voie dans une situation d'"'union sacrée" nationalisto-stalinienne, conduisit à la scission du début de 1948. Craipeau se tint à l'écart du courant dont il avait pourtant été en principe la tête, et qui entra à l'éphémère mouvement centriste du RDR (Rassemblement démocratique révolutionnaire). Il partit alors enseigner en Guadeloupe et ne revint que dans la situation bien changée d'une Internationale éclatée.
En ces noires années cinquante et soixante, pensant sans doute reprendre le cours tenté dans les années trente de sa jeunesse, il entraîna nombre de militants et de jeunes, gagnés dans le "Mouvement des jeunes contre l'envoi du contingent en Algérie" (dont il était à l'origine), successivement dans la Nouvelle Gauche, l'Union de la gauche socialiste (UGS), enfin le PSU... Au-delà de la guerre d'Algérie, qui avait fait l'unité de ce dernier parti, celui-ci devint une impasse où Craipeau vit dégénérer, et au mieux se disperser, les éléments sur lesquels il avait cru pouvoir fonder une gauche critique large. Et il acheva sa vie avec, entre les mains, la dernière arme qui reste aux vieux combattants, la plume de la mémoire et de la réflexion (1). Marcel Bleibtreu
A l'inverse de Craipeau, Bleibtreu était davantage un théoricien qu'un activiste. Lui aussi avait fait ses premières armes dans le POI, dès avant la Guerre mondiale. Il fut du petit groupe de la génération de jeunes dirigeants forgés par cette guerre. Après la Libération, il apparut très vite comme la tête politique de la majorité "de gauche" du parti unifié, aussi étranger, dans sa fermeté, au sectarisme qu'à l'opportunisme. Médecin, il apportait à la politique la méticulosité et l'acuité de vue de cette discipline. De grande culture, amateur éclairé de la pointe de l'art moderne, il était un dialecticien, fin détecteur des contradictions de notre époque de confusion.
Son rôle fut très important lors du Ile Congrès mondial, véritable premier congrès de l'Internationale, par l'importance des sections représentées. Lors de la rupture de la Yougoslavie avec le Kominform, il fut à la tête, en France de la minorité qui, en accord avec la direction internationale, s'opposait à la position majoritaire sectaire qui ne voyait dans ce conflit qu'un heurt entre bureaucraties staliniennes. Quand la majorité changea, il joua donc de ce fait un rôle central dans la lutte de soutien critique à la Yougoslavie (2).
A partir de cette époque, il fut presque constamment le directeur politique de notre organe, la Vérité. Et quand éclata la crise du "pablisme", il fut à la tête de l'opposition à ce cours catastrophique qui allait faire exploser l'Internationale. Il opposa en particulier au Où allons-nous ? de Pablo, un Où va Pablo ? qui devint le texte de référence de la majorité française pour le Ill Congrès mondial, où il fut notre délégué avec Marcel Gibelin (3).
Très vite, cependant, après la scission de 1952, la démoralisation de la base militante permit à Lambert de rassembler une fraction à la fois ouvriériste et sectaire qui allait détruire la majorité française. La première cible de Lambert fut Bleibtreu, attaqué précisément sur ce qui fut sans doute le sommet de son activité politique. D'abord, avec l'aide de Basile Karlinsky (Karl Landon), il aboutit à la meilleure et à la plus perspicace analyse de la crise du stalinisme qui, du XIX* Congrès du PC(b) de l'URSS, suivi de la mise au point d'un nouveau procès de Moscou (celui des "assassins en blouse blanche"), préparait une nouvelle terreur et l'amorce d'un cours antisémite, et qui allait culminer avec la mort de Staline, avant d'ouvrir la nouvelle période. A cette analyse fine, Lambert et la clique qu'il avait regroupée opposèrent la démagogie simpliste et sectaire qui allait leur tenir lieu d'idéologie, et parvinrent sur cette base à éliminer de la rédaction du journal et Bleibtreu et toute l'équipe qu'il y avait constituée.
Pourtant, dans le même temps, Bleibtreu avait réussi à prendre contact avec André Marty, exclu du PCF dans le vent d'épuration du "Stalintern", à l'aider à constituer autour de lui des comités de soutien de vieux ouvriers communistes, et à faire publier le livre L'Affaire Marty. Enfin, Bleibtreu avait réussi à rassembler un Comité international avec les militants et sections qui, progressivement, rompaient avec le pablisme.
Tout cela allait être liquidé par la nouvelle majorité lambertiste. Et la tendance réunie autour de Bleibtreu fut expulsée quand l'éclatement de l'insurrection algérienne vit Lambert désigner le 1. Outre de très nombreux articles, Yvan Craipeau a publié notamment : La révolution qui vient (Éditions de Minuit, 1957), Mendésisme et socialisme (supplément à Tribune Marxiste, 1960), Les Marxistes et la notion de l'État (avec H. Lefebvre, CCES 1964), Le mouvement trotskyste en France (Syros, 1972), Le pouvoir à prendre (Syros, 1976), Maintenant il faut choisir (PSU-06, 1976), Contre vents et marées (Savelli, 1977), La libération confisquée (Savelli-Syros, 1978), Ces pays qu'on dit socialistes (EDI, 1982), Mémoires d'un dinosaure trotskyste (L'Harmattan, 1999). 2. Pour plus de détails pour tous ces événements, à partir de cette date, se reporter aux "Notes sur notre histoire", in Critique communiste, n°n° 148 et 149, de 1997, et le dernier à paraître prochainement. 3. Voir le tome 4 des Congrès de la IV° Internationale, éd. La Brèche.
MTLD/PSA de Messali Hadj comme direction de cette révolution, et décréter que c'était là le début de la révolution française.
La tendance exclue se constitua en Groupe bolchevik-léniniste, puis, à l'appel d'Yvan Craipeau, entra dans la Nouvelle Gauche qui venait de se constituer, puis dans l'UGS qui lui fit suite. Là, le groupe devint la rédaction de la revue Tribune marxiste, où, collaborèrent, entre autres, Edgar Morin, Pierre Naville, Daniel Guérin, Denis Berger et Gérald Suberville .
Bleibtreu visait alors lui aussi au rassemblement d'une gauche marxiste radicale. Il poursuivit cet effort dans le PSU, au sein de la tendance socialiste révolutionnaire dont il fut un des dirigeants, puis dans la tendance de gauche unie, et, avec Claude Bourdet, dans le petit et éphémère journal l'Action. Mais les éléments de dispersion furent alors les plus forts. Bleibtreu, l'unificateur, refusa le retour dans l'Internationale redressée, puis réunifiée sous la direction d'Ernest Mandel et de Pierre Frank, mais en laquelle il n'avait plus confiance. Son isolement contribua à le détruire • moralement. Il se limita à des actions ponctuelles, en particulier à la lutte contre le blocus de l'Irak, où le pédiatre qu'il était se révoltait contre son résultat le plus net : la mort d'enfants par milliers.
Curieusement, cet intellectuel écrivait peu, et en distillant, ce qui explique qu'il ait laissé inachevés les Mémoires qu'il avait commencés dans ses dernières années.
Lui aussi tombe comme un vaincu de la plus terrible des luttes : celle contre les vents dominants de l'Histoire. Mais tous ceux qui l'ont bien connu, au-delà de défauts de caractère qui l'ont desservi, mais qui n'étaient sans doute que l'envers d'une sorte de raidissement "contre", l'ont estimé et aimé, et n'oublieront jamais la riche personnalité de ce combattant.
Michel Lequenne