Xavier Rousselin* es accords de paix dits du lac d'Ohrid
• signés le 13 août dernier sont loin d'avoir débouché sur une ère de cohabitation harmonieuse entre les différentes communautés qui forment la République de Macédoine. Au contraire, la mise en œuvre des accords butte sur la franche hostilité dune partie de la population et du gouvernement. Cette situation de crise peut déboucher soit sur une reprise des opérations militaires à grande échelle, soit sur la mise en place d'un nouveau protectorat de l'OTAN dans les Balkans.
Ainsi l'ancienne République de Macédoine de la Yougoslavie de Tito continue de vivre au bord du gouffre. La formation d'États ethniques sur les décombres de l'ex-Yougoslavie provoque encore des conflits qui trouvent leurs sources non pas dans des haines séculaires entre peuples mais dans la politique des empires au cours des siècles, la politique de Staline après 1945, ainsi que le contexte politique et économique créé par l'éclatement de la Yougoslavie en 1991. Un pays pauvre en crise qui s'entonce dans la corruption
Lorsque la Yougoslavie a éclaté, la Macédoine a connu une sorte de miracle. Bien qu'elle ait décidé en même temps que la Bosnie de proclamer son indépendance, nulle guerre ne s'en est suivie. La Macédoine, qui pourtant historiquement était revendiquée par la Serbie et par la Bulgarie, a vécu en paix avec son entourage slave. La Bulgarie a mis son point d'honneur à être le premier État à la reconnaître.
Pourtant en interne, la crise était déjà présente entre les Albanais et les Macédoniens. La constitution proclamait que la Macédoine était l'État des Macédoniens et accessoirement celui des autres peuples qui la composaient. Cette formule était rejetée par les Albanais. Ils boycottèrent la séance parlementaire d'adoption de la constitution.
La Macédoine a rapidement connu une autre crise provoquée par la politique du gouvernement grec. La Grèce contestait le droit de l'ancienne République yougoslave de Macédoine de porter le simple nom de « Macédoine ». Pour la Grèce, il n'existe qu'une Macédoine, c'est la Macédoine grecque et les Macédoniens ne sont pas des Slaves mais des Grecs. Le gouvernement d'Athènes a fait de ce problème une affaire de principe et a convaincu, dans un premier temps, l'UE de ne pas reconnaître la Macédoine tant qu'elle garderait son nom. Pour contraindre Skopje à résipiscence, la Grèce a déclaré un embargo le 16 février 1994. A la suite de négociations grécomacédoniennes, l'embargo économique à l'encontre de la Macédoine, qui a eu de sérieuses répercussions économiques (1), est levé le 15 octobre 1995
On aurait tort de lire l'attitude du nationalisme grec comme le résultat de la seule folie politique. Il s'inscrit également dans la volonté de la Grèce de s'affirmer comme la principale puissance régionale des Balkans dans la perspective de l'élargissement de l'Union européenne aux pays de l'Europe centrale.
La Macédoine a ensuite été victime des bombardements de l'OTAN sur la Serbie. Le commerce extérieur macédonien se réalisait à 70 % avec la Serbie. Au cours du premier semestre 1999 la production industrielle a reculé de 30 % en raison de l'arrêt des échanges avec la Serbie et le Monténégro. Or ni la présence des troupes de l'OTAN, ni celle de dizaines de milliers de réfugiés kosovars n'ont vraiment profité à l'économie macédonienne : les approvisionnements se * Xavier Rousselin, syndicaliste CGT à l'ONIC, est un des animateurs du Secours ouvrier pour la Bosnie et du Convoi syndical pour la Tchétchénie. 1. La Macédoine est un point de passage obligé pour le commerce entre la Serbie et la Grèce. n° 466/467 - janvier-Tévrier 2002 Inprecor 55
réalisaient essentiellement soit sous forme d'aide alimentaire, soit par achats des armées dans d'autres pays que la Macédoine.
Mais la Macédoine est aussi blessée par la politique financière internationale. Le FMI a suspendu en début d'année 1999 son soutien financier à la Macédoine ; il l'a repris au cours de l'été à la condition que soient privatisées ou liquidées une douzaine d'entreprises publiques (raffinerie de pétrole, textile, métaux non ferreux, etc.). Au printemps 2000 la liste des entreprises à privatiser a été augmentée de 30 unités sous les amicaux « conseils » de la Banque mondiale. Les investissements internationaux pour améliorer les infrastructures (eau, électricité) sont conditionnés à la réussite du plan de privatisation. Cette politique a été contestée. Les partis politiques d'opposition ont organisé en mai 2000 une manitestation de 40 000 personnes à Skopje.
Le taux de chômage en Macédoine est de l'ordre de 50 % compte tenu de l'économie souterraine et 21 % de la population est en dessous du seuil de pauvreté. Et la seule perspective économique offerte au pays est de faire venir les capitaux étrangers. Lors de son déplacement à Paris en mars 2000 le Premier ministre, L. Georgievski, a lancé le slogan « Investissez en Macédoine ! ». Le gouvernement a par ailleurs signé un accord avec Taiwan qui va venir construire le premier hôtel 5 étoiles du pays. La Macédoine veut devenir un tigre... Bigre !
Le pays est rongé par la corruption. Selon des informations publiées par l'agence de presse AIM, un Macédonien sur trois a été obligé de céder à la corruption pour exercer un droit reconnu par la loi. Tout le monde doit y passer : même les ONG reconnaissent avoir payé... Les plus corrompus sont les douaniers, les ministres et les parlementaires. Tout s'achète et se vend. La reconnaissance diplomatique de Taiwan a donné lieu au paiement d'une « commission » de 40 millions de dollars en faveur d'hommes politiques. Les privatisations se font à des prix cassés qui ont pour contrepartie des versements juteux sur les comptes personnels des ministres. La seule raffinerie du pays a été privatisée (sur ordre du FMI) pour une somme dérisoire tandis que les comptes, situés en Amérique, du Premier ministre et de plusieurs de ses ministres étaient crédités de plusieurs millions de dollars de « commission ». Une usine de plomb et de zinc a été vendue avec un rabais de 99,97 %
Les heureux bénéficiaires de ce système sont divers. Par exemple l'Église orthodoxe s'est vue attribuer deux hôtels sur le bord du lac d'Ohrid (petit lac de rêve, haut lieu de villégiature en Macédoine). La prostitution se développe car elle est aussi un moyen de s'attirer les bonnes grâces de ministres et autres VIP. Les discriminations envers les Albanais
La Macédoine est un pays ethniquement mélangé. Les Macédoniens représentent selon les recensements officiels les deux tiers de la population et les Albanais plus de 22 %. Mais les Albanais s'estiment plus nombreux et affirment qu'on a refusé la citoyenneté macédonienne à des Albanais qui pouvaient légitimement y prétendre. D'autre part il existe d'autres minorités au premier rang desquelles on trouve les Turcs, les Roms et les Serbes. Il faut noter enfin que tous les Albanais ne sont pas musulmans et qu'il existe des Macédoniens musulmans.
Depuis l'indépendance la politique du gouvernement macédonien navigue entre deux conceptions. La première estime que la Macédoine en tant que construction politique originale est menacée par ses voisins slaves (Bulgarie et Serbie). Dans cette circonstance les Macédoniens devraient être prioritairement protégés par l'État macédonien : l'identité entre l'État macédonien et le peuple macédonien serait la seule chance de survie de la Macédoine. L'autre conception soutient que la reconnaissance du peuple macédonien ne peut se faire en Macédoine au détriment des autres peuples qui y vivent et en particulier des Albanais. Dans les faits c'est la première conception qui l'a emporté.
Cette situation constitutionnelle a débouché sur une crise de plus en plus ouverte. Car elle relègue les Albanais au rang de citoyens de deuxième zone. La Macédoine est un pays où les Albanais sont discriminés. Ils sont plus nombreux à être au chômage, moins nombreux voire absents dans la police et dans l'administration. Les Albanais ne peuvent étudier à l'Université dans leur langue, ni l'utiliser dans leurs rapports avec l'administration. Et les symboles albanais sont proscrits dans les cérémonies officielles.
Et pourtant les partis albanais étaient représentés au gouvernement de manière ininterrompue depuis 1991 tout en protestant contre la situation faite à leur peuple.
Le premier facteur de crise au cours des dernières années a été indiscutablement la politique de Milosevic de domination du Kosovo et l'intervention qui lui a fait suite. Avant juin 1999 les Albanais de Macédoine étaient incités à se satisfaire de leur situation compte tenu de la situation des Albanais du
Kosovo. Au contraire, depuis le retrait de l'appareil répressif serbe du Kosovo, les Albanais de Macédoine se sentent en droit et en capacité d'obtenir le respect de leurs droits.
A l'opposé le sentiment d'hostilité vis-àvis des Albanais a été entretenu par les forces nationalistes macédoniennes les plus radicales. Elles agitent la menace de la partition de la Macédoine et font de la situation des Serbes du Kosovo leur principal argument contre la reconnaissance de droits spécifiques aux Albanais
C'est dans cette situation qu'émerge l'UCK. Profitant du vide politique au sein de la communauté albanaise, l'UCK s'est affirmée en quelques mois comme la représentante la plus populaire des Albanais. On ne peut comprendre que de cette manière les succès des opérations militaires de l'UCK. C'est parce qu'elle disposait d'un authentique soutien dans la population albanaise qu'elle a pu remporter ses succès militaires.
Mais pour comprendre complètement cette situation il faut revenir sur l'histoire plus lointaine. La Macédoine de Tito
« La Macédoine fut un carrefour de peuples, ou les pasteurs Aroumains (KoutzoValaques) des montagnes côtoient les Albanais descendus dans les plaines, les Turcs des villes, les Grecs du littoral et des cités marchandes, où les Slaves macédoniens arriérés et amorphes dont le dialecte est intermédiaire entre le bulgare et le serbe sont revendiqués par les deux États voisins. » C'est ainsi qu'un manuel de la « Question d'Orient » présentait en 1926 la Macédoine.
C'est contre les volontés hégémoniques de la Serbie et de la Bulgarie que Tito décida de recréer la Macédoine yougoslave qui avait été proclamée une première fois en août 1903 sous le nom de République de Krusevo. Et on affirma une langue macédonienne particulière, distincte tant du serbe que du bulgare, mais qui emploie exclusivement l'alphabet cyrillique.
La politique des nationalités de l'ex-Yougoslavie reposait sur la distinction entre la citoyenneté yougoslave et la nationalité. Celle-ci était choisie sans contrainte par la population. Lors des recensements, chacun déclarait librement sa nationalité. La constitution yougoslave définissait les peuples constitutifs de la fédération (les Slovènes, les Croates, les Musulmans (bosniaques), les Serbes, les Monténégrins et les Macédoniens). Elle reconnaissait aussi officiellement des minorités au nombre desquels figuraient les Albanais et les Hongrois.
C'est ainsi qu'au sein de la Yougoslavie de Tito, les Albanais qui vivaient en Macédoine, étaient constitutionnellement reconnus comme Albanais. Cette situation va changer avec la proclamation, en 1991, de l'indépendance de la Macédoine consécutive à l'éclatement de la Yougoslavie titiste. La Macédoine est proclamée indépendante en tant qu'État des Macédoniens. Le préambule de la constitution de 1992 définit la Macédoine comme « l'Etat national du peuple macédonien » dans lequel est assurée « l'égalité devant la loi de toutes les nationalités de la République ». Dans la Macédoine indépendante les Albanais sont ainsi moins reconnus qu'ils ne l'étaient du temps de la Yougoslavie.
La « Communauté internationale » s'est, on le sait, penchée sur la crise yougoslave. L'UE avait convoqué fin 1991 une « conférence pour la paix en Yougoslavie » qui fut un échec complet. Mais il en sortit une « commission d'arbitrage » chargée d'établir des critères juridiques de reconnaissance internationale des Républiques issues de la Yougoslavie et de l'ex-URSS présidée par Robert Badinter. Elle rendit un avis concernant la République de Macédoine d'où il ressortait que les Albanais étaient correctement traités dans la République indépendante et que donc l'Union européenne pouvait la reconnaître sans autre forme de procès (2). Ladite Communauté internationale a donc une certaine part de responsabilité dans l'actuel conflit au sein de la république de Macédoine. Les impérialismes à l'œuvre dans les Balkans
Historiquement les puissances impérialistes ont une grande responsabilité dans la situation faite dans les Balkans aux Albanais.
Les Albanais sont majoritairement musulmans, ce qui les distingue des Serbes et des Macédoniens qui sont orthodoxes. Ethniquement ils ne sont ni slaves ni turcs, ce qui les différencie tant des musulmans bosniaques (qui sont slaves) que de la plupart des musulmans bulgares qui eux sont d'origine turque. Les Albanais sont vraisemblablement des lointains descendants des Illyriens qui se seraient installés dans la région entre l'an 2000 et l'an 1000 avant Jésus-Christ. Les premières évocations des Albanais remontent au Xl siècle de notre ère (3). Ils sont victimes comme les Serbes de l'expansion territoriale de l'empire ottoman. Ils résistent comme les Serbes et sont ensemble battus lors de la fameuse bataille du « Champs des merles » (Kosovo Polyé) de Kosovo en 1389. Cinq siècles de domination ottomane vont bien évidemment laisser des traces. La plupart des Albanais sont devenus musulmans, mais, en revanche, leur langue va subsister. Au cours de la fin du XIX* siècle on va assister à la naissance du mouvement national albanais. Formé à la faveur des guerres russo-turques, il va unifier les Albanais du Nord (bergers vivant en clans) et les paysans du sud qui travaillaient pour les beys turcs.
Au cours de la deuxième moitié du XIX* siècle les nationalités s'éveillent dans les Balkans. Trois empires — la Russie, la Turquie, et l'Autriche — se livrent à une féroce lutte d'influence par nationalités interposées. C'est la phase de déclin de l'empire ottoman. Qui va prendre la place devenue vacante ? L'Autriche entend affirmer sa puissance et surtout sa volonté d'empêcher la naissance d'États indépendants issus de l'empire ottoman qui menacerait sa propre domination impériale sur les peuples d'Europe centrale (Slovènes, Croates, Bosniaques, Hongrois etc....). C'est ainsi qu'elle occupera militairement, puis annexera la Bosnie. La Russie poursuivra son expansion vers le Sud. Les Tsars achèvent la conquête du Caucase et se lancent dans une guerre pour conquérir, contre les Turcs, la Roumanie. Ils obtiendront même par divers subterfuges de contrôler jusqu'à la Bulgarie. Enfin l'Empire ottoman résiste tant qu'il peut aux mouvements des peuples qui veulent affirmer leur liberté.
La France au cours des années 1880 et 1890 était sultanophile. Occupée par les conquêtes coloniales en Afrique et en Indochine, soucieuse d'une bonne entente avec la Russie pour se protéger de l'Allemagne, elle défend donc le statu quo et, paradoxalement, soutient l'empire turc. Les capitaux français sont d'ailleurs massivement investis au point que les deux tiers des créanciers de l'empire ottoman sont français. Mais la naissance de la Serbie comme sujet international soucieux de reconnaissance et en mal de sécurité, va permettre à la France et à la Grande-Bretagne de rentrer dans le jeu des Balkans. Ces deux impérialismes deviennent les puissances tutélaires de la Serbie et vont investir considérablement dans ce pays. Le plus beau symbole de cette collaboration sera la construction de la ligne de chemin de fer de l'Orient Express
Les Albanais sont présents dans ce vaste conflit. Ils veulent la fin de la domination turque. En 1912, les États balkaniques déclarent la guerre à la puissance militaire turque. Celle-ci est défaite en peu de temps et, sous l'impact d'une progression territoriale importante des armées des États balkaniques, elle doit s'asseoir à la table des négociations. Lors de la conférence internationale de Londres en 1912, la Turquie perd la plus grande partie de ses territoires balkaniques. L'Albanie est reconnue comme un Etat indépendant. Mais à peine cette première guerre balkanique est-elle finie, qu'en éclate une deuxième qui va opposer, cette fois, les États balkaniques entre eux. La Serbie et la Bulgarie se disputent la Macédoine. La Serbie fait la guerre à l'Albanie et va occuper quelque temps ce pays.
Au cours d'une deuxième conférence de Londres qui se tient en août 1913, la Macédoine sera alors divisée entre Serbie, Grèce et Bulgarie. Et les frontières extérieures de l'Albanie seront fixées de telle manière qu'elles laissent une partie importante du peuple albanais en dehors de l'Albanie. A la fin des guerres balkaniques une sorte de projet de grande Serbie a gagné. Il en résulte de nombreuses hostilités régionales envers notamment la Bulgarie (conflit au sujet de la Macédoine), l'Albanie naissante (le sort des régions à majorité albanaise de la Serbie), la Bosnie (à rattacher ou non à la grande Serbie).
La violence contre les peuples conquis est inouïe. Des pétitionnaires albanais s'adressaient dans les termes suivants aux grandes puissances : « Les troupes régulières serbes et monténégrines depuis le premier jour où elles ont envahi le territoire albanais ont tout entrepris et tout exécuté soit pour faire perdre leur nationalité originelle aux habitants soit pour y supprimer brutalement la race shkipare (4). Incendies de maisons et de villages entiers, meurtres en masse de populations désarmées et innocentes, violences inouïes, pillages et brutalités de toutes sortes, voilà les moyens dont les troupes serbomonténégrines se sont servis et se servent encore dans le but de transformer entièrement la physionomie ethnique des régions habitées exclusivement par les Albanais (5). »
Le jeu des impérialismes français et britannique, pour qui la Serbie est le pivot de leur politique régionale contre l'Autriche, accepte les prétentions serbes. On connaît la suite : un an après la fin de la deuxième guerre balkanique, l'Europe basculait dans 2. Au même moment la même commission adopta une autre attitude par rapport à la Croatie. Elle estima que, dans ce cas, les droits de la minorité serbe n'étaient pas suffisamment protégés 3. Jean-Yves Potel, Les 100 portes de l'Europe Centrale et Orientale, Les Éditions de l'Atelier, 1998, page 63 et suivantes. 4. albanaise 5. Cité par l'Enquête dans les Balkans de la fondation Carnegie pour la paix internationale, Paris 1914, page 136.
l'horreur de la première guerre mondiale.
A l'issue du conflit de 1914-18, les grandes puissances victorieuses vont continuer la même politique au travers des traités de paix. Malgré les grandes déclarations notamment du président américain Wilson sur la reconnaissance du principe des nationalités, la carte de l'Europe sera redessinée, avec la volonté maniaque de créer une Europe centrale émiettée. On crée une petite Hongrie. On garde les frontières de l'Albanie. On octroie des territoires à la Grèce dans la partie asiatique de la Turquie. On tabrique un royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes sous domination de la Monarchie serbe. On donne à l'Italie Fiume, l'actuelle Riecka (6). Si on avait voulu créer de nouveaux antagonismes entre les peuples on n'aurait pas procédé autrement.
Pendant la deuxième guerre mondiale, les nazis et les fascistes italiens vont encore ajouter l'horreur à l'horreur. La création d'une grande Croatie oustachie et d'une grande Albanie vont, bien évidemment, accroître tous les ressentiments entre les peuples. Le jeu des grandes puissances continue ainsi à provoquer des antagonismes ethniques.
Mais la résistance à la domination nazie va créer un nouveau mouvement : celui de le résistance yougoslave antifasciste. Ce mouvement s'affirme en opposant la cohabitation harmonieuse entre les peuples des Balkans à la domination nazie. Il devra s'affronter au mouvement d'extrême droite serbe des Tchetniks qui au nom de la résistance contre les nazis mènent une lutte implacable faite de meurtres et d'assassinats contre le mouvement titiste.
Cette résistance pluriethnique est la plus grande nouveauté de l'après-deuxième guerre mondiale. Elle aurait pu déboucher sur la constitution d'une fédération des peuples balkaniques. Mais elle va buter sur la politique stalinienne. Staline refuse en effet d'inclure la Bulgarie et l'Albanie dans une telle fédération. La volonté de diviser pour régner est là aussi manifeste. La rupture Staline-Tito en 1948, va encore accroître les antagonismes régionaux. La Bulgarie, ainsi que l'Albanie d'Enver Hoxha, dénonceront le « fasciste » Tito. Puis lors du schisme PékinMoscou, l'Albanie choisira de soutenir "le grand Timonier" accroissant encore les antagonismes entre les deux pays peu de temps après que Khrouchtchev ait réhabilité Tito Enfin. l'Albanie sombrera dans la paranoïa politique, en 1978, après une rupture avec la 6. Fiume en Italien : fleuve, Riecka en serbo-croate. Cette ville est devenue yougoslave après la seconde guerre mondiale. 7. Accord-cadre du 13 août 2001.
Chine.
Les politiques de domination impériale ont tout fait pour créer et développer les antagonismes entre les peuples des Balkans. Jamais les grandes puissances n'ont eu le souci d'œuvrer à la bonne entente entre les peuples mais elles ont constamment cherché à jouer les différentes ethnies les unes contre les autres dans le but de défendre leurs intérêts impériaux.
Il ne fait pas doute que la perspective concrète d'une fédération balkanique reste lointaine. Mais elle est indiscutablement la seule solution possible. Elle regrouperait tous les peuples des Balkans sur une base géographique et non pas ethnique. Elles reconnaîtrait les droits de tous les peuples la constituant, y compris les Roms ou les Hongrois de Voïvodine . C'est la seule façon de constituer un ensemble viable tant sur le plan politique qu'économique. La création d'une telle fédération représenterait une rupture radicale avec toutes les constructions étatiques régionales qui ont existé jusqu'à ce jour. Les accords d'Ohrid
Les opérations militaires, à grande échelle, de l'UCK de Macédoine ont commencé au début 2001. Face à une situation de guerre de plus en plus ouverte les grandes puissances et leurs institutions internationales ont adopté successivement deux attitudes. La première, dès le mois de février, a été de dénoncer le terrorisme albanais et d'apporter un soutien sans faille aux opérations militaires du gouvernement macédonien. Manifestement les grands stratèges de l'OTAN et de l'UE estimaient qu'une simple opération de police mettrait fin aux opérations militaires de l'UCK.
Mais il a bien fallu revenir à la réalité. En dépit des communiqués de victoire de l'armée macédonienne, les opérations militaires de l'UCK loin de faiblir, se sont étendues. Les territoires concernés sont devenus de plus en plus vastes. Et le soutien de la population albanaise n'a fait que croître. C'est ainsi qu'il a fallu admettre que les opérations militaires ne pourraient mettre fin au problème albanais en Macédoine.
L'UE et l'OTAN ont alors entrepris de convaincre le gouvernement macédonien de négocier. Afin de sauver la face les négociations ont eu lieu non avec les combattants mais avec les partis politiques albanais représentés au parlement. Les négociateurs macédoniens et albanais ont été « épaulés » en permanence par le représentant militaire et diplomatique de l'UE, Javier Solana, le secrétaire général de l'OTAN, Robertson, et par l'envoyé spécial de l'UE, François Léotard. Les rencontres ont eu lieu à Ohrid, au bord d'un beau lac, à proximité immédiate d'une cité réputée pour ses églises byzantines, ses fresques, sa forteresse et ses vieux quartiers.
Dans ce lieu fait de quiétude et portant au rêve, les négociations ont eu lieu sous la contrainte. Toutes les mesures d'aide économique à la Macédoine ont été conditionnées à la conclusion d'un accord entre les parties. Le compromis a porté sur le fait de donner des droits nouveaux aux Albanais, sans leur concéder de région spécifiquement albanaise, ni leur accorder une représentation politique particulière au niveau de l'État.
Par contre l'accord prévoyait de modifier la loi sur les gouvernements locaux pour élargir les compétences des assemblées élues en reflétant le principe de subsidiarité en force dans l'Union Européenne. Une manière d'accorder une autonomie Albanais sans le dire. Et qui permettait à l'accord de donner satisfaction aux durs du camp macédonien en affirmant « La souveraineté et l'intégrité territoriale macédoniennes et le caractère unitaire de l'État sont inviolables et doivent être préservés. Il n'y a pas de solutions territoriales aux problèmes ethniques » (7)
L'accord prévoyait également diverses autres réformes dont plusieurs changements constitutionnels: • L'albanais devient une langue officielle dans laquelle les citoyens peuvent s'adresser à l'administration • L'instruction publique primaire et secondaire est dispensée aux Albanais en albanais. L'État doit financer les université qui utilisent l'albanais comme langue de travail • La religion orthodoxe perd son statut prééminent • L'État devient l'État de tous les peuples de Macédoine, la primauté du peuple macédonien disparaît • La composition ethnique de la police sera revue en particulier dans les régions où la population albanaise représente une proportion importante de la population totale • Les chefs de la police locale seront désignés par les conseils municipaux à partir de listes établies par le ministère de l'intérieur • Les lois prévoiront une représentation équitable des différentes communautés dans les administrations publiques et des mesures de discriminations positives seront mise en œuvre pour modifier la composition ethnique des services publics et permettre aux minorités d'y trouver des emplois. • Des procédures parlementaires particulières sont instaurées pour le vote des lois concernant les rapports entre les commu-
nautés, l'éducation et les langues
L'accord prévoyait également le désarmement par l'OTAN de l'UCK parallèlement aux votes des modifications constitutionnelles. Puis la réintroduction de la police dans les zones contrôlées par l'UCK au fur et à mesure de la modification de sa composition ethnique. Et enfin une amnistie pour les combattants. Une application plus que chaotique
Le processus de mise en œuvre des accords d'Ohrid s'est avéré plein d'embûches, en raison d'une hostilité franche de la part d'une partie du gouvernement macédonien et de la part des nationalistes les plus radicaux et de l'Église Orthodoxe macédonienne
Le désarmement de l'UCK s'est fait conformément aux accords. L'OTAN s'est déployée et a collecté les armes dont l'UCK s'est volontairement défaite. Il y a eu une polémique quant à l'importance de l'armement de l'UCK. Le gouvernement macédonien avait estimé que le stock d'armes de l'UCK était bien plus considérable qu'elle ne le reconnaissait. Mais l'OTAN a donné des chiffres proches de ceux de l'UCK. Elle a collecté au total 3200 fusils, 483 mitrailleuses, 161 mortiers, 17 armes de défense antiaérienne et 4 véhicules.
Par contre les votes des modifications constitutionnelles qui devaient intervenir avant la fin septembre n'ont été adoptées qu'a la mi-novembre en raison de multiples combats de retardement des forces macédoniennes les plus nationalistes.
Le personnage clef des manœuvres de retardement de l'application de l'accord est le ministre de l'intérieur M. Bogovski. M. Bogovski est propriétaire d'une chaîne de magasins de bonbons. Il a combattu en
1991-92 en Croatie contre les forces serbes. Il était membre d'une milice paramilitaire qui intimidait les Serbes présents sur la côte dalmate. C'est là qu'il s'est formé une conscience politique. Il en a profité pour installer ses parents comme exploitants d'un hôtelrestaurant sur la côte. Ils produisent également un vin rouge. L'hôtel, le restaurant et le vin portent le même nom : Lion. Or c'est sous cette appellation que le ministère de l'intérieur macédonien a créé une nouvelle unité de police spéciale : « les lions ». Ils sont réputés pour leur hostilité vis-à-vis des Albanais et leur présence dans la zone des combats est perçue par la population albanaise comme une véritable provocation.
La police a aussi entrepris de poursuivre devant les tribunaux 224 anciens combattants de l'UCK. Depuis l'amnistie est entrée en vigueur.
L'Église macédonienne a fait campagne contre la modification de l'article 19 de la constitution qui assurait sa prééminence. Elle a participé aux manœuvres d'obstruction parlementaire. Elle demandait un vote séparé sur cette question alors que les forces parlementaires albanaises désiraient que les modifications constitutionnelles soient adoptées en un seul vote. Le patriarche de l'Église orthodoxe macédonienne a même menacé de publier dans toutes les églises le nom de tous les députés qui commettraient l'outrage de voter la séparation de l'Église orthodoxe et de l'État macédonien.
Les discussions ont été marquées par une combinaison d'obstructions, de boycott et de tentatives d'imposer des conditions nouvelles aux Albanais qui ne figuraient pas dans les accords d'Ohrid. Les députés albanais se sont retirés des discussions parlementaires tant que les forces nationalistes macédoniennes voulaient voter disposition par disposition si bien que la procédure de ratification des accords d'Ohrid a pris beaucoup plus de temps qu'initialement prévu. Il faut ajouter qu'en Macédoine, comme en Israël, nombreux sont ceux qui voudraient assimiler les Albanais de l'UCK au réseau Ben Laden . « L'Ouest a permit au fondamentalisme islamique, financé par l'argent sale venant du trafic de drogue, de manipuler les principes de la démocratie occidentale et de propager l'Islam à travers les Balkans » a déclaré l'un des députés du parti au pouvoir (le VMRO - DPMNE), Danilo Gligorovski. Il a ajouté : « L'Ouest utilise des valeurs doubles. Il protège les terroristes en Tchétchénie et au Kosovo et se bat contre les terroristes qui ont exécuté les attentats du 11 septembre ».
Les tensions militaires sont restées vives tout au long de la période. La police et l'armée macédoniennes piaffent d'impatience pour retourner dans les zones des forces de l'UCK mais les habitants de ces régions s'y opposent. Ils ne veulent accepter le retour de ces forces armées que pour autant que leurs compositions ethniques aient été profondément modifiées et que leurs commandements aient été renouvelés.
L'OTAN, qui est intervenue initialement dans le seul but de désarmer l'UCK, annonce maintenant une nouvelle opération « Amber Fox » ou « Renard Roux ». Il s'agit d'un modeste déploiement de quelques 700 hommes pour une période de 3 mois renouvelable. Par ailleurs 284 observateurs de l'OSCE restent en place pour assurer le respect des principes d'égalité ethnique et de transparence démocratique. L'UE a promis une aide économique dont la venue est conditionnée au plein respect des accords d'Ohrid.
Ainsi la Macédoine s'apprête à devenir une sorte de nouveau protectorat. Prise entre les plans du FMI, l'aide de l'UE, la protection de l'OTAN et la surveillance des l'OSCE, l'ex-république yougoslave est sous souveraineté limitée. Tandis que le conflit entre les Albanais et le gouvernement est loin d'être résolu. Les élections qui étaient prévues pour janvier 2002 ont été reportées au mois d'avril, le gouvernement ne voulant pas qu'elles se tiennent avant que la police se soit réinstallée dans les fiefs de l'UCK.
Les nationalistes radicaux macédoniens ne rêvent que de reconquêtes alors que les Albanais espèrent pouvoir gérer leurs espaces aussi librement que possible. Le conflit est loin d'être réglé.