Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

DOSSIER ARGENTINE

La percée électorale de la gauche

· Inprecor n° 466-467, janvier-février 2002 · p. 33-34 · 1 704 mots

Argentine et Chili

Par Claudio Katz*

Dans la suite vertigineuse d'événements qui secouent l'Argentine, il ne faut pas évaluer l'avancée électorale de la gauche lors des élections législatives, provinciales et municipales du 14 octobre 2001 comme un simple épisode de plus. Ce saut en avant introduit un changement significatif dans le panorama politique, parce qu'il ouvre une brèche dans le monopole radical-péronistefrepasiste et ouvre pour la première fois depuis des décennies, un espace d'expression massive pour le socialisme.

Les premiers indices d'un tournant dans la conscience populaire sautent aux yeux. La gauche a commencé à canaliser le ras-le-bol des travailleurs, chômeurs, étudiants et professionnels appauvris qui résistent dans la rue contre un « ajustement » après l'autre, par contre quand vient le moment de voter ils restent fidèles à l'Alliance (le gouvernement) ou au Parti justicialiste (PJ, péroniste). Ce sont ces secteurs qui se sont montrés réceptifs à un programme plus radical. La vieille consigne de « ne pas payer la dette » n'inspire plus les craintes du passé, devant les conséquences terribles qu'a légué la politique visant à satisfaire les créanciers. Recul idéologique du néolibéralisme

La gauche progresse devant le recul idéologique du néolibéralisme. Ses propositions socialistes sont mieux reçues dans l'avalanche de critiques impératives du « modèle » et des privatisations. De plus, elle apparaît liée de manière positive à deux aspirations populaires : la défense des droits humains et le questionnement de la politique d'alignement sur l'impérialisme nord-américain (surtout dans la guerre en cours).

Mais, en perspective, le facteur le plus important est l'érosion accélérée des préjugés antisocialistes, qui sur le plan historique avaient permis au péronisme de bloquer le développement de la gauche. Ce tournant obéit à la crise aiguë qu'affrontent les vieilles et les nouvelles expressions politiques de la classe dominante.

Avec la perte de cinq millions de votes, l'Alliance reste dépourvue du soutien populaire. Mais le Justicialisme a également encaissé la perte d'un million de suffrages, bien que ce recul ait été dilué par l'abstentionnisme élevé. À droite, le mauvais rôle électoral joué par Cavallo (1) reflète l'absence totale d'options qui a suivi le déclin de TUnion du centre démocratique. Le centre gauche de Carrió (2) s'est placé en troisième position, mais avec beaucoup moins de votes que prévu, parce que le sentiment de frustration laissé par Chacho Alvarez (3) perdure. Son héritière transmet la même sensation d'incapacité d'offrir des réponses à la catastrophe économique et sociale que vit le pays.

Dans ce cadre, la dimension impressionnante atteinte par les « votes de dépit » (4) représente une manifestation hétérogène de résignation et de perte de confiance. Mais c'était davantage l'expression d'un sentiment de s'être fait avoir de l'électorat traditionnel qu'un « vote de protestation » de tendance critique. Si cette désertion électorale se consolide, elle finira par éroder la légitimité de n'importe quel gouvernement et c'est pour cela que les idéologues du régime ont commencé à envisager la suppression du vote obligatoire. Succès électoraux malgré la dispersion

Les regroupements qui se présenteront avec des programmes et candidats distincts de ceux du centre gauche — Gauche unie (IU, qui regroupe le Parti communiste et le Mouvement socialiste des travailleurs, MST), Autodétermination et Libérté (AyL, regroupement autour du député Luis Zamora), Parti humaniste (PH), Parti des travailleurs (PT), le front électoral du Parti ouvrier (PO) et du Mouvement pour le socialisme (MAS),

La percée électorale

de la gauche

SIN JUSTICIA

NO

HAY FUTURO

Parti des travailleurs socialistes (PTS) - ont totalisé 1 350 000 votes. Pratiquement tous les partis de cette frange ont doublé ou triplé les scores atteints au cours des élections précédentes. Dans la ville de Buenos Aires, la somme de voix atteinte par ces forces a placé la gauche en première place avec 25 % des suffrages exprimés, ce qui dépasse même le résultat de l'Alliance.

Mais les résultats de la gauche étaient spectaculaires aussi en considérant le rang atteint séparément par chaque parti ou coalition. AyL s'est classée quatrième dans la capitale, Izquierda Unida quatrième dans la * Nous publions ici un article d'intervention de Claudio Katz dans les débats de la gauche argentine. Écrit à la suite des élections du 14 octobre 2001, et donc avant l'argentinazo, il met en lumière les forces et les faiblesses de cette gauche à la veille du déclenchement de la révolte populaire. 1. Cavallo fut ministre de l'économie du gouvernement de Fernando de la Rua et figure principale de la droite. C'est aussi un ancien ministre de la dictature militaire. 2. Députée du parti radical (au gouvernement) qui s'est distanciée d'abord du gouvernement et a fini par rompre pour former son propre parti. Elle est la principale dirigeante actuelle du centre gauche. (note de l'auteur à la traductrice) 3. Ex vice-président de De la Rua, il était le dirigeant du centre gauche qui appuie le gouvernement actuel de l'Alliance, mais a renoncé peu avant l'échec du gouvernement. 4. « Vota bronca » consiste à voter pour un parti qu'on ne soutient pas vraiment pour punir « son » parti.

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province de Buenos Aires (avec des pourcentages de 5 % à 8 % dans les principaux districts) à Chaco, La Rioja, Tucumán et Entre Ríos alors que le front électoral PO-MAS a atteint cette place à Salta. Les chiffres absolus atteints par chaque formation sont aussi surprenants : 500 000 votes pour la Gauche Unie, 375 000 en faveur du Parti Humaniste, 240 000 pour le front PO-MAS, 100 000 pour AyL, 100 000 pour le PTS.

L'avancée électorale de la gauche, commencée en 1999 dans la capitale fédérale s'est élargie à tout le pays et pour cela la vieille et modeste ambition de « placer un député » a été dépassée. Maintenant on discute de combien de députés pourraient disposer un groupe ou un inter-groupe au Parlement national, à quoi il faut ajouter la percée significative dans les assemblées provinciales et municipales. Ce bond en avant de la gauche n'est pas un mirage électoral. Au contraire, il est le complément de son insertion croissante dans le champ syndical, le mouvement des piqueteros et chez les étudiants ainsi que le fruit de la croissance militante perceptible de différents partis. Or, le progrès électoral n'a pas été obtenu en catapultant des dirigeants sociaux et syndicaux sur le plan législatif, mais à travers l'affirmation de dirigeants politiques identifiés

Dans ce processus, la Gauche Unie (IU) a réalisé un chiffre extraordinaire, surtout dans la province de Buenos Aires (où elle aurait dû obtenir deux députés sans une manipulation honteuse de dernière minute). Finalement seule Patricia Walsh l'a représente à l'Assemblée législative nationale. Le succès d'IU représente une récompense pour sa politique persistante d'unité, qui a déjà d'un nouveau secteur ample de sympathisants de la gauche qui rejettent les politiques de division traditionde cette coalition est d'autres organisations, pas à proclamer la nécessité d'un front mais le met en œuvre dans la pratique années. Un autre atout de IU est la consolidation de son profil socialiste en comparaison avec les tentatives antérieures de forger un front avec des expressions secondaires du nationalisme. Le futur de IU sera directement lié à sa capacité de se développer comme une force politique différenciée du péronisme et du centre gauche par son programme, son action et ses dirigeants. Ce profil est décisif, parce que chaque tentative de reconstituer le « champ national et populaire » (avec le détachement des satellites de PJ) repoussera la gauche vers sa marginalité électorale historique.

Le succès surprenant d'Autodétermination et Liberté obéit à une combinaison particulière de tradition combative, de profil socialiste et de la trajectoire éthique de son leader Luis Zamora, élu député. Ce cocktail a converti son regroupement en un des moteurs du tournant progressiste des secteurs qui ont abandonné l'Alliance. Zamora a développé ses principes et ses propositions traditionnelles : non-palement de la dette, jugement et punition des criminels du régime militaire, dénonciation de l'impérialisme, soutien aux luttes populalres, critique ouverte du capitalisme et rénovation du projet socialiste. Mais il a aussi laissé ouvertes des questions sur la nature de gauche de son regroupement et s'est abstenu de préciser si ses critiques du fonctionnement des partis constituaient un obstacle pour un regroupement avec d'autres forces de la gauche. Or, ce sont justement les problèmes d'organisation et de fonctionnement des partis qui pourraient commencer à trouver une solution positive, si on forge un cadre de travail commun dans une perspective socialiste.

Le front PO-MAS n'a pas atteint son objectif de faire élire un député, mais il a doublé ses voix et a réalisé un score spectaculaire à Salta. Ce secteur (joint au PTS) a canalisé une frange très combative et très présente dans la lutte sociale. S'il n'a pas obtenu plus de suffrages c'était dû à l'absence d'une politique unitaire claire et, dans le cas de PO, à cause de la diffusion d'une propagande très confuse autour de l'assemblée constituante souveraine (qui semble identifiée négativement dans la conscience populaire avec les manœuvres électoralistes et manipulatrices de la particratie). Il a insisté sur l'existence d'une « crise de pouvoir » qui suggère la perspective immédiate de renversement du régime capitaliste. Nouvelles responsabilités

L'ensemble de la gauche fait face maintenant au défi de transtormer le bond électoral en une réalité organisationnelle supérieure. Populariser un programme économique alternatif (non-paiement de la dette, annulation des privatisations, assurance-chômage et augmentations de salaires) dans une perspective explicitement socialiste, est une voie pour avancer sur ce terrain.

La question de l'unité se pose aussi au niveau électoral, parce que, s'il y a des élections anticipées, la gauche peut disputer la majorité dans certains districts et jouer un rôle réel dans le scrutin. Il est donc urgent de créer un lieu pour discuter de programmes unitaires et de mécanismes démocratiques dans le choix des dirigeants. Ne serait-il pas opportun de débattre de la création de « maisons ouvertes de la gauche », au moins dans les zones de plus forte présence électorale ? Le moment n'est-il pas venu de lancer une publication collective de réflexion sur la stratégie socialiste ? Dans le nouveau climat créé par l'avancée de la gauche, on peut lancer plusieurs initiatives, parce que le vent a commencé à souffler de nouveau vers le socialisme.

Buenos Aires, 21 octobre 2001

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