Par Eduardo Lucita*
Pour la première fois dans l'histoire de
l'Argentine, un gouvernement démocratiquement élu n'a pas été renversé par un coup d'État militaire mais par une action directe des masses ouvrières et populaires. Ce geste n'est pas surgi de nulle part. Une multiplicité de conflits, d'actions populaires, de mécanismes de refus de l'ordre des choses existant a tout modifié. L'année qui est sur le point de se terminer a été celle de la plus grande contestation sociale de la décennie. Non seulement de la part des travailleurs sans-emploi, des piqueteros avec leurs mobilisations massives pour le paiement d'indemnités, pour forcer le gouvernement à prendre des mesures améliorant leur qualité de vie, mais également de la part des travailleurs actifs, pour le versement de leurs salaires et la défense des conditions de travail.
Les élections législatives du 14 octobre 2001 ont vu une autre expression de cette protestation. 6 500 000 personnes (26 % de l'électorat) se sont abstenues, c'est-àdire qu'elles ont refusé d'exercer leur droit de vote ; les votes nuls ont dépassé les 3 800 000 (21,1 %). La gauche, pour sa part, s'est présentée avec de multiples candidatures, pour atteindre, dans son ensemble, le total inédit de près de 1 500 000 votes (6 %). La crise de représentativité en marche depuis des années s'est transformée en une perte de légitimité du régime.
Du 14 au 17 décembre 2001 un regroupement d'organisations syndicales, sociales et politiques réunies dans le Front national contre la pauvreté a convoqué de manière autonome, à l'extérieur des institutions de l'État, une consultation populaire pour une assurance-chômage au bénéfice des chefs de famille sans-emploi. Presque 3 000 000 votes s'y sont exprimés.
Ras-le-bol, devant une situation écono-
Le mandat des urnes
révoqué par la rue
mique étouffante. Méfiance devant les partis et institutions de la démocratie par délégation. Maturité dans la compréhension qu'il faut assumer soi-même la résolution des problèmes. La jonction entre ces trois éléments s'est exprimée dans l'explosion sociale des journées des 20-21 décembre 2001.
Un gouvernement impuissant pour faire face à la crise qui, pour continuer le versement de la dette externe illégitime, a eu recours à l'immobilisation des dépôts bancaires, à la confiscation partielle des salaires et de leur dépôt bancaire obligatoire, conclut en coupant la chaîne des paiements et en faisant en sorte que la monnaie - l'équivalent général des marchandises - disparaisse du marché, ce qui a paralysé pratiquement toutes les activités commerciales et financières.
La réponse sociale ne s'est pas fait attendre. À partir des quartiers et régions avec les taux de chômage et de pauvreté les plus élevés, des milliers d'exclus de la production et de la consommation ont parcouru les grandes chaînes de supermarchés pour demander de la nourriture; comme on ne la leur a pas donnée, ils ont brisé les grilles et l'ont prise eux-mêmes. De grands magasins d'articles de consommation durable ont également été expropriés par la foule. Cette population a été dépouillée elle-même pendant des décennies, et des actes de vandalisme, habituels quand l'action sociale connaît des débordements, ont été commis contre des petits magasins, dans une "guerre entre pauvres" qu'on soupçonne d'avoir été initiée par les secteurs les plus réactionnaires de la droite
La déclaration de l'État de siège et un discours du président de la Nation aussi arrogant que dépourvu de contenu, ont précipité la réaction dans la Capitale fédérale et dans l'agglomération du Grand Buenos Aires. En faisant sonner leurs casseroles, d'abord en douce, devant les portes de leurs maisons, puis sur les grands carrefours et finalement le long des grandes avenues, une multitude d'hommes et de femmes, de travailleurs, d'employés, de ménagères, d'étudiants, de retraités, de professions libérales, de petits commerçants - la citoyennete en personne - a convergé sur la plus que symbolique Plaza de Mayo (1). Ils ont ainsi défié un État qui s'est montré impuissant pour discipliner la société civile en mouvement, malgré le coût élevé exigé en vies humaines - 30 morts, plus de 439 blessés, 3273 détenus — pour lequel il faudra juger et condamner les responsables. Au petit matin du 21 décembre plus de 40 000 personnes ont revendiqué la démission d'abord du ministre de l'Économie, ensuite du président et finalement ont exigé « qu'ils s'en aillent tous », dans une allusion claire aux institutions étatiques et à leur personnel.
Les sièges de nombreuses banques et sociétés multinationales, les guichets automatiques, les maisons de plusieurs hommes politiques, ont pu apprécier l'angoisse et la rage de la multitude, dans le comportement plus que symbolique des manifestants. Les * Edouardo Lucita, membre de Militantes socialistas de la CTA, dirige la revue socialiste indépendante Cuadernos del Sur. 1. La Place de Mai, au centre de Buenos Aires. Cette place, qui héberge le siège de la présidence de la République, constitue le lieu de rassemblement traditionnel de toutes les grandes manifestations.