Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ÉCONOMIE

EnronOnline et l'économie pas si nouvelle

· Inprecor n° 468-469, mars-avril 2002 · p. 53-63 · 11 106 mots

Par Andrew Pollack* orsque la faillite d'Enron fut connue je m'attendais à un vibrant débat dans les médias sur l'avenir de la déréglementation. Après tout, Enron a mis tout son poids en faveur de la déréglementation du marché de l'énergie et en a largement profité ; il a joué le rôle principal dans les pannes d'électricité et les hausses des prix supportées par les Californiens l'été dernier et un rôle semblable sur d'autres marchés, tant aux Etats-Unis qu'à l'étranger (1). Les révélations sur les mensonge et la corruption d'Enron semblent maintenant dérouter un tel débat.

De manière ironique, alors que je pensais que le débat porterait sur la déréglementation, j'enrageais à l'idée que ce débat si indispensable ne permettrait pourtant pas de cerner la stratégie d'Enron dans son ensemble. Car Enron est bien plus qu'une entreprise énergétique. En construisant le marché-en-ligne pour des milliers de biens et services il espérait atteindre le statut annoncé de manière prématurée sur la façade de son siège social, celui de "principale entreprise mondiale" ("The world's leading company").

L'écart entre le but et son accomplissement est caractéristique de la stratégie d'Enron et permet de comprendre sa propension pour la comptabilité mensongère et les escroqueries financières. Ces crimes ne découlent pas principalement de sa volonté de couvrir les pertes accumulées dans le commerce de l'énergie mais de son désir de devenir aussi vite que possible l'intermédiaire dominant pour toutes les marchandises, tant réelles que financières.

Le problème tient au fait que les PDG d'Enron, Kenneth Lay et Jeff Skilling, ne peuvent être comparés à John D. Rockefeller ou J. P. Morgan lorsque ces derniers ont construit leurs empires. Leurs buts étaient également grandioses et il ne fait pas de doute que la nouvelle paire était au moins aussi impitoyable et malhonnête que la précédente. Mais la période qui a vu opérer Rockefeller et Morgan était celle de la cons-

EnronOnline truction et du maintien des empires financiers et ce n'était pas — du moins pas encore — le genre de période dans laquelle le capitalisme fonctionne aujourd'hui.

en compagnie des responsables de l'escroquerie du Crédit Mobilier, c'est à dire des lignes parallèles financées par des exemptions fiscales, par des octrois (légaux ou non)

de terrains et des escroqueries sur les stocks.

* Andrew Pollack enseigne l'informatique à Brooklyn. Il est l'auteur de

Technology and Socialist Self-

Management" (La technologie de l'information et l'autogestion publié socialiste),

Capitalism and the Information

Age : The Political Economy of the Global Communication

Revolution, sous la direction de

Robert W. McChesney, Ellen

Meiksins Wood,

Bellamy Foster, éd. Monthly

Review, 1997.

1. Par exemple Corporate Watch écrivait dans un rapport du 15 mars 2001 : • Au cours de la crise, la banque d'affaires Crédit

Suisse First Boston avait adressé

Si Lay et Skilling devaient être comparés à des prédécesseurs, ils seraient plus à l'aise pires spéculateurs financiers qui ont dominé la construction du chemin de fer aux États-

Unis, établissant la concurrence entre des rêt de qui ?

Mais ceux là ont laissé à Morgan et à d'autune note à ses clients pour expliquer que les pannes d'élec-

"Information tricité à répétition en Californie n'étaient pas dues à l'insuffisance de la production mais furent provoquées par les prestataires dans de services eux- mêmes. Selon ce document les coupures d'électricité avaient "pour but de convaincre les législateurs et les électeurs eux-mêmes de la nécessité d'une hausse des and John prix". Peu après que cette note soit révélée par la presse,

Morgan Stanley Dean Witter conseillait aux investisseurs d'acheter des actions des services. »

Corporate Watch poursuit : « La débâcle énergétique californienne n'a pas contrecarré l'assaut des privatisations prescrit dans res banquiers la tâche de réorganiser et de consolider l'industrie.

Bien sûr, une fois adossés solidement aux banques, les chemins de fer furent une composante essentielle pour la réorganisation qualitative de l'économie et des corporations qui la dominaient. La question posée par les tentatives d'Enron est de savoir si un second chapitre plus stable, similaire à celui rappelé ici, sera écrit dans le secteur de l'Internet — et si oui, par qui et dans l'intéDes origines de la fraude

Enron a commencé en tant que petit équipementier des gazoducs du Texas, a grandi pour devenir le principal grossiste du marché de l'énergie et a ensuite saisi les occasions de la déréglementation - occasions qu'il a su créer avec l'aide de ses amis dans les deux partis politiques dominants (Démocrates et Républicains) — pour modeler l'énorme bourse de l'énergie en ligne Mais très rapidement il s'est attelé à « la marchandisation de tout », selon ses propres termes. Les entreprises dominantes qui l'ont précédé ont tenté de s'étendre en monopolisant la production dans leur secteur ou en prolongeant leurs empires verticalement vers les industries liées et, plus récemment, en devenant des conglomérats multi-sectoriels le monde entier par les agences internationales de crédit. La Banque mondiale et le FMI continuent à forcer les pays qui reçoivent leurs prêts à privatiser leurs services publics d'énergie. faisant de cela une condition. Et il est peu probable que cela change rapidement. Dans un livre blanc qui vient d'être publié le directeur du programme de l'eau et de l'énergie de la Banque mondiale s'est ainsi inquiété que "la crise énergétique californienne jette un voile sur la déréglementation aux États-Unis et dans les pays en voie de développement qui réforment leurs secteurs énergétiques". »

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dans des domaines sans rapport entre eux, mais profitables. Lay et Skilling n'ont poursuivi aucun de ces buts. Au lieu de cela ils ont surfé sur la vague de l'Internet en vue de devenir l'intermédiaire obligé de toutes les industries, fondant des échanges électroniques B2B ("'business-to-business", "entreprise-à-entreprise") pour pratiquement tous les secteurs de l'économie.

Ce faisant ils ont trouvé un auditoire crédule parmi les investisseurs, profitant de la frénésie des "dot.com". Adam Lashinsky a raconté dans le New York Times comment « les analystes furent notamment très réceptifs lorsque Jeffrey Skilling, alors président d'Enron, a laissé entendre que le seul créneau du réseau des échanges à haut débit [tels le câble, l'ADSL et d'autres connexions à Internet plus rapides que le modem] de sa société valait 29 milliards de dollars, soit 37 dollars supplémentaires par action. Sans surprise les cours de l'action d'Enron se sont alors envolés, gagnant 50 % en six mois. Enron paraissait être devenu une société d'Internet et les analystes spécialisés dans la vieille industrie énergétique ne voulaient pas se laisser distancer. Nombre d'entre eux reconnaissaient ouvertement ne rien comprendre aux nouvelles activités d'Enron, mais l'entreprise racontait une si jolie histoire... alors pourquoi chicaner au sujet de détails obscurs ? » (2)

Lashinsky met « la débâcle d'Enron » sur le compte de la connivence et/ou de la naïveté des investisseurs. « La perte d'objectivité » de Wall Street a montré que « les banques d'investissements font beaucoup plus d'argent en garantissant les affaires ou les fusions qu'en se limitant à leurs honoraires de courtiers. Les analystes de ces sociétés font souvent face à des loyautés contradictoires. Ils peuvent être mis en situation de craindre davantage qu'un dirigeant d'entreprise estime leur rapport trop offensif que de craindre qu'un investisseur le trouve utile. » 2. "Bankrupt Analysis", New York Times, 30 novembre 2001.

DOT-COM

Mais cela ne nous dit pas pourquoi notre économie engendre aujourd'hui une telle malhonnêteté. Et les réformes promues en réponse au rôle joué par Arthur Andersen dans la couverture des mensonges d'Enron aboutiront probablement à quelques modestes modifications des standards de comptabilité, mais n'atteindront nullement les sources du problème. Même si le seul produit de l'introspection du capital sera une commission dans laquelle les renards regarderont la cage aux poules, comme celle proposée par le président du SEC Harvey Pitt (partisan lui-même de la déréglementation et lié à Enron) — nous pouvons être certains qu'on nous assurera que « le système fonctionne » à nouveau, comme après Watergate. L'exemple de l'Internet à haut débit cité par Lashinsky est un bon exemple de l'occasion technologique qu'Enron a flairée comme une barrière sur la voie de la consolidation de cette opportunité. Enron a voulu devenir le vendeur dominant des accès à haut débit. Une fois encore il n'a pas cherché à s'imposer dans le domaine de l'installation des réseaux ni même dans celui de l'installation des accès, mais il a voulu s'imposer comme intermédiaire dans leur commercialisation comme dans le marketing des produits financiers dérivés fondés sur le pari de la disponibilité de telles capacités pour diverses tâches.

Après une décennie au cours de laquelle des milliards furent dépensés pour l'installation physique des connexions à haut débit, ce secteur souffre de surcapacités et du manque de consommateurs prêts à payer le prix élevé pour ce service comme du manque de contenu, et ce malgré la floraison des sites Internet délivrant en ligne la musique et les vidéos. Les capacités techniques ne manquent certainement pas, tant chez les fournisseurs de divers standards (évidemment incompatibles) que chez les fournisseurs de logiciels pour les ordinateurs et les TV qui ont besoin d'utiliser les liaisons à haut débit (comme l'épisode de Napster l'a montré). Mais la crise de ce secteur est symptomatique des barrières sur la voie d'une réorganisation qualitative d'un secteur industriel même s'il emploie les nouvelles technologies, pour ne rien dire de l'ensemble de l'économie

Au cours de la seconde moitié de janvier 2001 tous les principaux acteurs concernés par le secteur des communications à haut débit sont venus à Washington pour faire pression en faveur des diverses solutions qu'ils proposent pour guérir ce secteur. Les sociétés locales et nationales de téléphone se querellaient les unes avec les autres et avec les sociétés du câble pour savoir qui fournira l'accès à haut débit et à quel prix (la propriété croisées desdits fournisseurs compliquait encore la question). Et il n'y a pas eu d'accord pour savoir qui payera "le dernier kilomètre" , C'est-à-dire la connexion entre le câble et l'ordinateur. Certaines sociétés et certains politiciens pressent le gouvernement pour qu'il subventionne et ou exempte de la fiscalité cette activité, établissant des parallèles avec l'époque de la construction des chemins de fer. D'autres crient qu'ils ne veulent pas de subventions, mais exigent une législation garantissant à leurs entreprises le droit de gérer comme bon leur semble et/ou de faire payer leurs services à l'exclusion d'autres.

Ainsi l'entrée d'Enron dans les communications à haut débit n'avait rien d'étonnant. Le Wall Street Journal du 17 janvier a disséqué ses efforts pour se lier avec Blockbuster Inc. afin de fournir à domicile les vidéos par les connexions à grande vitesse — une mine d'or dans ce domaine pour autant qu'il y ait une telle mine. Mais les obstacles cités précédemment ont retardé l'affaire. Alors Enron a fabriqué « des fausses informations pour les investisseurs au sujet de l'avancement du projet » et a même fondé une nouvelle filiale financièrement opaque sans informer Blockbuster Inc. Pour justifier de telles manœuvres Andrew Faston, comptable en chef d'Enron et dernier dirigeant des filiales fictives d'Enron, a parlé du besoin « d'une stratégie des capitaux propres » pour pouvoir financer « des investissements significatifs pour la société dont certains ne pourraient générer des bénéfices durant de longues années ». Ce faisant il a explicitement mentionné les plans visant à développer le commerce des accès à haut débit.

Lorsque la stratégie ne s'est pas avérée aussi rapidement payante que prévu, la solution d'Enron fut simplement de mentir au sujet de son avancement. Il a ainsi revendi-

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qué un profit de 53 millions de dollars en deux semaines de fonctionnement d'un programme pilote qui.. ne produisait encore aucun bénéfice. Un ex-employé a dit au Wall Street Journal : « Comment pouvaient-ils monétiser les actifs que nous étions encore en train d'assembler ? Cela n'avait aucun sens.... J'étais retourné. Je veux dire, je ne pouvais pas le croire. » Les racines de la stratégie EnronOnline

L'Internet à haut débit n'était bien sûr qu'un des secteurs qu'Enron avait tenté de maîtriser. Le 6 décembre The Economist a analysé l'évolution de ce qu'il a appelé « la surprenante entreprise désintégrée », notant qu'il ne s'est écoulé qu'une année depuis qu'Enron « a dévoilé son plan en vue de dominer l'Univers ». « Ne se contentant pas de s'être transformé d'obscurs gérants de gazoduc en plus grands marchands mondiaux de l'énergie, les patrons d'Enron ont visé plus haut. Jeffrey Skilling, alors PDG, a juré de dépasser Exxon-Mobil pour devenir la principale société énergétique du monde - preuve d'ambition s'il en est, alors qu'Exxon venait d'annoncer un profit trimestriel de plus de 4 milliards de dollars. Mais même cela ne suffisait pas à M. Skilling. Il avait un tel potentiel qu'il transtormerait Enron en principale entreprise mondiale, annonçant la "désintégration" des corporations traditionnelles. »

« M. Skilling croyait que la déréglementation et les forces du marché forceraient les firmes traditionnelles, aux actifs lourds, à se diviser en milliers de joueurs de niche. Au lieu d'être intégrées verticalement, ces firmes seraient "intégrées virtuellement" — par des entreprises telles Enron qui "connecteraient à bas prix ces milliers de firmes de manière temporaire". » Cette stratégie fut annoncée au plus haut des prévisions selon lesquelles B2B devait transformer l'économie. A ce moment les mérites d'Enron étaient portés aux nues - par The Economist lui-même comme par les gourous de stratégie commerciale tels Donald Tapscott. Enron était présenté comme une étude de cas permettant de voir comment la technologie pouvait être employée pour transformer l'économie.

Ainsi The Economist écrivait : « "Il y a une chance très raisonnable pour que nous devenions la plus grande entreprise au monde" a dit Jeffrey K. Skilling, qui a succédé en un tour de main à M. Lay en tant que chef de l'exécutif d'Enron, s'adressant aux auteurs d'un livre récemment publié et consacré au commerce par Internet. Même le titre du livre — "Radical E : From GE to Enron, Lessons on How to Rule the Web" ("Radical E : de General Electric à Enron, leçons pour dominer le web") - témoigne de la position atteinte par l'entreprise. Enron, écrivent les auteurs, a "créé une culture qui encourage la pensée radicale et créative"' ». Mais le rêve ne fut jamais matérialisé. Dans son article du 6 décembre, qui mentionne les dégâts « d'une réduction des capitaux propres de 1,2 milliard de dollars, provenant de rapports avec un fonds d'investissement qui lui était lié » (c'est-à-dire de la première d'une série de révélations sur les liquidités sensées être détenues par des filiales fictives), il est également indiqué que « le troisième trimestre s'est clos à la mi-octobre par la perte d'un milliard de dollars due à des investissements réalisés dans l'Internet à haut débit, dans le commerce de l'eau et dans d'autres domaines ». Notons que les pertes à ce moment n'étaient pas dues à l'activité originelle d'Enron dans l'énergie, ce qui renforce mon opinion que le trucage des comptes avait pour but de financer l'expansion sur l'ensemble des marchés, puis de cacher les difficultés de celle-ci. Et le fait qu'UBS s'apprête maintenant à reprendre l'appareil de commerce d'énergie en ligne d'Enron témoigne que ce n'était pas la source de ses difficultés.

Certaines difficultés proviennent des erreurs d'investissements réalisés dans des usines réelles. Par exemple Bussiness Week a décrit les pertes liées à des erreurs d'investissement dans le système d'adduction de l'eau en Angleterre ou de la distribution de l'électricité en Inde et au Brésil, etc. Mais Skilling a dévoilé que lorsque Enron achetait des actifs physiques c'était en premier lieu dans le but d'obtenir un point d'appui pour le commerce dans un secteur donné. Et

Toujours-en-affaires.com lorsque ce commerce était assuré, les actifs pouvaient et devaient être liquidés. Malheureusement pour Enron (et surtout pour ses employés) il s'est surchargé par ces actifs avant que sa stratégie commerciale n'apporte les fruits espérés. Qui plus est, dans la mesure ou il était confronté à des difficultés dans son activité de commerce d'énergie initiale, ces difficultés reflétaient elles-mêmes les barrières économiques et sociales sur lesquelles s'échouait la stratégie d'Enron.

Ce que retrace en fait The Economist, c'est la stratégie d'Enron visant à s'étendre au-delà du secteur de l'énergie considéré comme insuffisamment rentable. Car les résultats par action (earnings per share, EPS) d'Enron sont jugés insuffisants : « Il semble clair maintenant que pour Enron la croissance de son EPS est devenue de moins en moins présentable. Alors il a cherché comment faire apparaître dans sa comptabilité une croissance de l'EPS et aussi comment camoufler son endettement. A cette fin des entités à bilan séparé furent créées. Elles n'étaient pas complètement indépendantes d'Enron, mais furent jugées suffisamment séparées pour que leurs profits ou pertes n'entachent pas le bilan consolidé de la firme. Des actifs ou portefeuilles d'actifs furent ainsi "vendus" à ces entités. » Et l'auteur pose la question cruciale : « Pourquoi Enron a-t-il eu recours à ces manigances financières ? Peut-être trouvera-t-on une preuve simple de l'activité criminelle. Mais l'avidité n'était sûrement pas le seul facteur. »

Un concurrent dans le domaine de l'énergie admet que « Enron avait la plus grande et la plus puissante affaire dans le commerce de l'énergie en Amérique du Nord » et un économiste note que « la gestion du risque interne dans cette affaire était fondamentalement saine.»

« Mais les grands volumes d'affaires traitées ont-elles conduit réellement à des hauts profits ? Dans un premier temps, oui. Cependant, en partie à cause même du succès d'Enron dans son expansion sur les marchés concurrentiels, des dizaines de rivaux

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sont apparus. Il s'est avéré que le commerce de l'énergie était faiblement protégé et les habiles employés d'Enron ont été massivement attirés par ses rivaux. » Par exemple six des plus grands fournisseurs américains d'éectricité — American Electric Power, Aquila

Energy, Duke Energy, El Paso Energy, Reliant

Energy and Southern Company Energy

Marketing - ont formé un consortium de commerce par Internet, qui s'est également attelé au commerce du gaz naturel liquéfié, du pétrole brut, des produits pétrochimiques et des services de télécommunications. En conséquence, « bien que les chiffres d'affaires aient explosé - croissant de 10 milliards de dollars en 1998-1999, puis de nouveau de 60 à 100 milliards de dollars en

2000 — les bénéfices avant impôt n'ont augmenté que d'un milliard en

1998 et de moins de 500 millions tant en 1999 qu'en 2000. La rentabilité d'Enron fut seulement de 6,6 % en 2000, inférieure à celle de ses rivaux tels Williams and Dynegy. »

Pire, « les marges commerciales de la firme se sont effondrées de 5,3 % au début

1998 à moins de 1,7 % au troisième trimestre de cette année [2001]. » Et même ces marges-là ont été soupçonnées d'avoir été artificiellement "gonflées".

Une telle expérience n'a rien de surprenant pour un pionnier d'un nouveau domaine - ce fut certainement aussi le cas des pionniers du rail, de l'automobile et d'autres industries nouvelles. Mais au lieu de se concentrer sur la consolidation de sa position acquise et sur la défense vis-à-vis de ses nouveaux concurrents dans le commerce en ligne de l'énergie, Enron a choisi de s'appuyer sur l'expérience acquise dans ce domaine pour étendre son activité commerciale à d'autres secteurs, à la recherche de toutes les sources de revenu extérieures au commerce de l'énergie. Le déclin de ses revenus, poursuit The Economist, « a encouragé [Skilling] a jouer l'avenir de la firme sur le pari risqué qu'Enron pourra créer des nou-

3. Les quotidiens, mis à part la de l'énergie, il pourrait faire le presse financière, ont en génécommerce de n'importe quoi, ral ignoré le commerce non partout sur le nouveau marché énergétique d'Enron ou en ont virtuel : papier journal, temps minimisé l'importance.

de publicité télévisée, contrats

Une exception, l'article de Bill Keller, d'assurance, communications à éditorialiste du New York Times, haut débit. Tout cela a été transintitulé

"Enron for Dummies"

formé en contrats — nommés

(Enron pour mannequins), paru produits dérivés - et vendu à le 26 janvier. On peut y lire :

des investisseurs. Enron a inves-

« Comment Enron a mal tourné ?

ti des milliards dans ces succur-

Comme il arrive fréquemment à sales et certaines ont fait faillite.

des entrepreneurs pirates, c'est

Il s'est ainsi avéré qu'Enron était un cas d'orgueil. Il s'est imaginé excellent pour imaginer le busique s'il peut faire le commerce ness, mais médiocre gestionnaiveaux marchés dans à peu près tous les domaines. Lorsque ses marges se contractaient, Skilling se lançait vers des secteurs sans cesse nouveaux. Enron a ainsi grandi jusqu'à avoir des contrats avec 8000 autres entreprises, sur des centaines de marchés allant depuis l'assurance jusqu'au commerce des métaux. En pratique cela signifiait parier sans cesse plus, comme sur les télécommunications à haut débit. »

« Lorsqu'il s'est avéré que les paris allaient mal, Enron s'est sans doute senti contraint de gonfler son chiffre d'affaires et ses profits en employant des tactiques sans cesse plus ingénieuses. M. Watson de Dynergy l'explique ainsi : "Enron a tenté d'être un courtier mondial de matières premières et un marchand mondial, ouvert 24 heures sur 24, se limitant à une évaluation de ratio à la différence des banques qui ont un bilan beaucoup plus contraignant - et le marché s'est laissé prendre. » (3)

Bien sûr, Enron n'était pas une banque. Mais la facilité avec laquelle il fondait des marchés en ligne lui a fait croire qu'il pourrait exécuter beaucoup de fonctions d'une banque. Ce faisant il n'a fait que franchir logiquement le pas dans une période où les fonctions bancaires ont été assumées par des entreprises d'un large spectre de secteurs économiques (4). La spécificité d'Enron était d'être le premier à le réaliser presque entièrement en ligne. Le fait qu'il n'a pas

Are à en juger par quelques audits internes découverts par le journaliste du Times, Kurt Eichenwald. Durant un temps Enron pu camoufler ses échecs dans des cachettes créatives, mais finalement la vérité est apparue, la confiance envers l'entreprise s'est effondrée et vous avez maintenant la crise qui s'alimente d'elle même. » 4. Cf. par exemple l'analyse de Jeff Madrick dans New York Review of Books, consacrée à l'autobiographie de Jack Welch.

réussi ne signifie nullement que cela est impossible. Les produits financiers dérivés

Même lors de ses jours de gloire de principal courtier en énergie, Enron ne se limitait pas à cette activité. Il a développé ce que les journalistes financiers appellent les "marchés dérivés" dans ce secteur. En cela il a suivi les pionniers du secteur financier qui ont bien vu comment la nouvelle technologie de l'information a rendu plus pratique et plus profitable l'expansion des anciens produits financiers dérivés ou la création de nouveaux. Et comme dans le monde financier ces produits dérivés son en général très loin de toute marchandise physique et de son prix, ils permettent de parier sur ces prix, voire de parier sur les paris concernant leur évolution future.

Ainsi par exemple Enron vendait ce qui est par essence une "assurance météorologique", grâce à laquelle le client pouvait parier sur les orages a venir dans le domaine des besoins et donc des prix de l'énergie. Et comme dans n'importe quel jeu, c'est toujours l'organisateur qui gagne, quels que soient les paris, (là encore le problème d'Enron fut la multiplication des casinos en ligne..).

Enron a pris l'initiative dans le commerce des divers produits financier dérivés, car il s'était fait la main dans cet art avec le secteur de l'énergie. Dans ce secteur les utilisateurs de l'énergie, les industriels avant tout, ont réellement besoin de se protéger contre les fluctuations des prix. De même les tout premiers produits dérivés — par exemple les contrats futurs concernant les matières premières agricoles - ont partiellement au moins joué une fonction économique similaire, en modérant les fluctuations des prix dus aux délais entre la production, la livraison et le paiement du blé ou des produits semblables. Mais comme l'a exposé Doug Henwood dans son livre "Wall Street", la majorité des produits financiers dérivés a beaucoup moins à voir avec les incertitudes et la volatilité des prix des marchandises et beaucoup plus avec la spéculation financiè re. Et bien sûr ces prix inconstants sont en grande partie le produit du fonctionnement normal de l'économie capitaliste et n'ont que peu de rapports avec les exigences de l'emploi de quelque produit physique que ce soit. Cependant le commerce en ligne exacerbe encore cette tendance inhérente au capital de produire toujours plus de manifestations abstraites dans la recherche de nouvelles formes de profit lorsque les anciennes stagnent.

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Diana Henriques (5) décrit comment ces marchés fonctionnent : « Enron avait contribué à la création du marché mondial des produits financiers dérivés de l'énergie — les contrats-risque d'échange personnalisés qui permettent aux entreprises, exposés au risque de fluctuation des prix et des provisions, de se protéger. Dans un achat d'énergie typique une société passera un contrat à un prix fixe, pour un produit donné, le gaz ou l'électricité, livré dans l'avenir. L'autre contractant assume le risque de changements futurs des prix et le prix qu'il propose inclue ce risque et sa propre marge bénéficiaire. » Il peut ensuite vendre ce contrat à d'autres.

Le commerce en ligne de tels produits dérivés permet de démultiplier le volume et la vitesse des échanges de tels contrats. Selon Internet Week (6) : « Si le commerce en ligne a un sens, c'est d'abord dans le domaine de l'énergie... car le commerce électronique correspond à la vitesse de l'évolution des prix dans ce domaine. Précédemment un acheteur téléphonait pour connaitre les prix pour les prochains six mois, mais avant que le commerçant ait fini de réciter les prix, certains pouvaient déjà changer. Le système d'Internet permet à chacun de voir l'évolution instantanée des prix et de prendre les décisions les plus sûres. Il est possible de voir à l'écran les prix de 800 produits et de formuler les offres en conséquence. »

Selon les propres termes de Skilling, Enron a profité parce que « les prix de l'électricité et du gaz varient d'une manière extravagante sur le marché géographique qui peut fluctuer à chaque seconde. Le commerce en ligne a aidé à réduire le temps entre le placement de l'ordre et son exécution (de plus de deux heures avant le lancement du commerce en ligne à moins d'une fraction de seconde aujourd'hui) ; cela a énormément réduit l'exposition des entreprises aux fluctuations des prix qui pourraient survenir entre la commande et le moment de payer. »

Évidemment les besoins d'énergie varient beaucoup en fonction des variations de la température, de la construction ou de la destruction des immeubles et usines qui emploient l'énergie, etc.

Et certainement les ordinateurs qui régulent les réseaux électriques (ou autres) locaux, régionaux voire internationaux doivent pouvoir ajuster en une fraction de seconde les flux de l'énergie. Mais la capacité d'Enron de profiter de fractions de secondes pour vendre ses produits financiers dérivés de l'énergie n'a que peu à voir avec cela. Et la distance avec la réalité physique est encore plus grande dans le cas de produits dérivés du commerce de l'acier, un autre secteur important où Enron s'est engagé ensuite. Voici la présentation de l'offre aux investisseurs dans ce domaine, telle qu'elle apparaît sur le site web d'ErnonOnline : « La volatilité des prix de l'acier et des matières premières crée un défi pour les entreprises qui produisent, traitent, distribuent et consomment les produits d'acier. Les entreprises peuvent atténuer leur exposition à la fluctuation de ces prix en employant des produits de gestion du risque récemment apparues sur le marché. Enron offre des contrats d'échange financiers pour aider les entreprises à atténuer ce risque sans altérer leurs opérations physiques (7). De plus

Enron développe un marché au comptant transparent et un marché à terme pour les produits d'acier. »

Notons que ce nouveau marché des produits financiers dérivés de l'acier est apparu alors que la production de l'acier dans le monde souffre de surcapacités. Il y aurait bien sûr, même dans les pays développés, une demande d'acier si l'on voulait satisfaire les besoins en logements, hôpitaux ou écoles... Et les besoins sont bien plus grands encore dans les pays sous-développés (8) Ces besoins n'étant pas solvables, les dirigeants des principaux producteurs d'acier se sont récemment rencontrés en

Europe pour se disputer au sujet des réductions de leur production respective et se menacer mutuellement de barrières à l'importation. Bien sûr le débat ne concernait nullement les variations de la production au cours de fractions de secondes, mais les cibles annuelles pour des pays entiers.

Le commerce en ligne des produits financiers dérivés de l'acier, dans sa version EnronOnline, avait un autre aspect fort éloigné de toute préoccupation de production

(et également éloigné de toute norme morale). Citons encore la présentation de son site web : « Le marché d'allocation d'émissions a été créé à la suite du vote de la loi sur l'air [Clean Air Act], en 1990, qui fixe des limites d'émission du SO2 et du NOX aux États-Unis. Le gouvernement a réparti des droits d'émission transférables permettant l'émission de quantités prédéterminées de ces gaz. Ce programme a créé les bases d'une bourse des droits d'émission. » Les investisseurs étaient encouragés à protiter de ce marché par l'intermédiaire d'EnronOnline.

D'autres marchés listés sur le site web concernaient : le gaz naturel, l'énergie, les allocations d'émission des polluants, les liaisons à haut débit, les produits financiers dérivés des prévisions de catastrophes naturelles, les plastiques et les produits pétrochimiques, le charbon, le pétrole brut, la pâte à papier et le papier, les produits financiers dérivés du crédit, les transports maritimes et les métaux. Au travers d'EnronOnline, Enron devenait ainsi non seulement un courtier en énergie, mais un conglomérat d'échanges boursiers business-to-business (B2B). Internet Week écrivait qu'Enron « a réalisé des transaction électroniques pour un montant de 35 milliards de dollars six mois seulement après le lancement de son site web. Et l'élan étant pris, l'entreprise compte réaliser des transactions de 60 milliards de dollars 5. Diana Henriques, "Market That Deals in Risks Faces a Novel One", New York Times, 29 novem6. Internet Week du 11 mai 2000. 7. Cela conforte l'opinion de Doug Henwood, déjà cité, que les produits financiers dérivés rendent en réalité le marché moins stable. Au contraire Enron prétendait que les investisseurs, au lieu d'adapter la production physique à la demande, peuvent se protéger des risques inhérents aux variations de la demande grâce à ses 8. Par exemple la construction de logements nouveaux et plus sûrs pour remplacer les cabanes balayées par les inondations, les ouragans et les tremblements de terre dans le monde sauverait des milliers de vies chaque année et fournirait des emplois pour une sidérurgie en croissance, permettant en même temps de doter les nouvelles usines sidérurgiques de technologies moins polluantes.

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cette année, ce qui la classe en tête des entreprises de commerce électronique à l'échelle mondiale. "C'est certainement la plus grande entreprise sur ce marché. C'est énorme", selon Emily Andren, analyste chez Gartner Group. » (9) Intermédiaire obligé

Alors qu'au cours des années 1960 les sociétés diversifiaient leurs activités en devenant des conglomérats produisant une diversité de produits manufacturés et que, plus récemment, elles tentaient de combiner la tabrication, les services et la vente au détail, la stratégie dite « d'actits légers » d'Enron visait à la transformer en un intermédiaire obligé de toutes sortes d'entreprises.

Le commerce en ligne a conduit à exposer publiquement ce qui avait été considéré précédemment comme des secrets commerciaux. « Il y a aussi des coûts intangibles, tels l'impact sur la culture d'entreprise et le bouleversement du modèle commercial. Après tout, depuis le temps du commerce des épices, l'information sur les prix et les circuits de vente était jalousement gardée, considérée comme un avantage compétitif potentiel. 9. Internet Week du 11 mai 2000. 10. Cf. Ron Chernow, The Death of the Banker. 11. "A matter of principals", •The Economist, 30 juin 2001. 12. Voir à ce sujet : Alfred Chandler, The Visible Hand ; James Beniger, The Control Revolution ; Tom Standage, The Victorian.

Maintenant EnronOnline met ces informations sur la toile, accessible à tous. Cela doit avoir un prix. » Ce prix ce n'était évidemment pas celui du malaise des vieux conservateurs, mais celui du droit d'Enron de tirer profit de la fourniture de ces informations : « Le modèle EnronOnline mis au point par Mme Kitchen et ses collègues n'était pas celui d'une plate-forme ouverte, mais plutôt ce qu'on appelle le modèle avec un intermédiaire principal, où Enron jouait ce rôle. En d'autres termes, au lieu de faire des affaires de gré à gré sur le site web d'Enron, les acheteurs et les vendeurs devaient accepter à chaque fois qu'Enron soit l'intermédiaire obligé, acheteur face au vendeur et vendeur face à l'acheteur. » A cet égard il y a une similitude intéressante avec le rôle joué par J. P. Morgan en tant qu'intermédiaire entre les sociétés de transport et les manufactures en son temps, alors que les marchés de capitaux commençaient juste à se développer et que les informations sur les entreprises étaient jalousement gardées (10).

Le problème pour Enron fut que l'économie, telle qu'elle est structurée actuellement, n'est pas prête pour intégrer un tel intermédiaire mondial. Ses affaires, au lieu de consolider et de stabiliser l'industrie, comme ce fut le cas pour Morgan, avaient au contraire un caractère plus éphémère, plus spéculatif, que celles construites par les spéculateurs du rail. Mais comme dans le cas du rail, cela ne signifie nullement que le commerce en ligne ne trouvera pas son Morgan dans le futur — voire, certains peuvent l'espérer, un équivalent plus progressiste de coopération entre les entreprises. Avant la chute

L'entrée d'Enron dans le commerce en ligne multi-industrie a coïncidé avec la frénésie des dot.com. Les médias - y compris The Economist généralement plus sobre — étaient donc pleins d'éloges au sujet de la nouvelle stratégie d'Enron. Dans un rapport spécial consacré à « l'e-stratégie », présentant les entreprises de sept secteurs industriels différents qui menaient le jeu dans la transformation de leurs marchés par l'emploi des nouvelles technologies, le magazine analysait « l'effort sur l'Internet couronné de succès spectaculaire » d'Enron et prétendait qu'Enron « a créé ce qui peut être qualifié d'entreprise d'Internet la plus prospère parmi toutes les entreprises dans tous les secteurs à travers les âges », même si, tenant compte de son attitude généralement plus mesurée, The Economist ajoutait cet avertissement crucial : « EnronOnline est une des rares histoires à succès sur Internet, si l'on tient compte de son énorme volume d'affaires produisant de gros bénéfices, selon les dires de la firme » (11).

Il fut dit qu'EnronOnline représentait un nouveau modèle de business : « Avec chaque nouveau négoce, il a de moins en moins avoir avec l'énergie et de plus en plus avec la création de marchés. Un de ses dirigeants a dit que le but de la firme était la "marchandisation de tout" ». Selon le magazine, EnronOnline offrait 1 500 produits différents et « le commerce en ligne représente actuellement près des deux-tiers de son chiffre d'affaires... Les consultants en gestion et les gourous de l'Internet ne peuvent arrêter de chanter ses louanges : la Harvard Business School [l'École de gestion de Harvard] a déjà réalisé une étude de cas enthousiaste. » Évidemment les gourous de la nouvelle économie, comme Donald Tapscott et consorts dans leur "Digital Capital", citaient Enron comme un modèle à suIvre.

Le modèle de commerce en ligne mis au point par Enron était-il réellement si novateur ? Ecoutez Skilling : « Nous avions réalisé le commerce entre les entreprises bien avant qu'on ne parle de B2B, seulement alors nous employions le téléphone. » Et l'interviewer de conclure que « EnronOnline est juste un téléphone perfectionné ». Il serait plus juste de dire que ces échanges B2B et l'emploi d'Internet pour le commerce en général, n'est qu'un télégraphe perfectionné. Comme de nombreux auteurs l'ont souligné, l'emploi du télégraphe a qualitativement transformé la vitesse et l'étendue des communications entre les entreprises (et, simultanément, le chemin de fer a permis d'accélérer énormément la rapidité d'acheminement des marchandises qui étaient l'objet de cette communication) (12). En comparaison le changement apporté par l'Internet a été, dans ce domaine, plus graduel que qualitatit. Malgré tout le baratin sur l'impact des coûts de transaction inférieurs, les structures de base et les fonctions des corporations n'ont pas été changées de manière substantielle par l'Internet, en tout cas pas autant que par l'introduction du télégraphe et du rail au XIXe siècle. Enron, les banques et l'économie

Il n'en demeure pas moins que le commerce en ligne d'Enron s'est étendu assez et assez vite pour faire des ravages dans les autres secteurs industriels et potentiellement dans l'économie en général. A ce titre il menace encore de provoquer la répétition des événements que nous avons connus il y

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a cent ans lors du boom des chemins de fer, en particulier de la spéculation qui a largement contribuée à la panique de 1893

La faillite d'Enron pourrait avoir un impact sur les autres courtiers en énergie, comme sur les opérations marchandes et le commerce des produits dérivés de grandes banques d'investissement et commerciales. Dans le New York Times, Floyd Norris a ainsi noté que J. P. Morgan est concerné non seulement parce qu'il a fourni des crédits à Enron, mais « aussi du fait qu'il est plus engagé que n'importe quelle autre banque dans les opérations sur les produits financiers dérivés et dans le commerce des matières premières. » (13) La chute des résultats de Morgan et de Citibank au cours du dernier trimestre 2001 en témoigne.

Lorsque la faillite d'Enron fut annoncée, les analystes cités par Norris estimaient qu'elle « peut provoquer une grave crise financière » et que, en quelque sorte, c'est plus grave que la faillite de Long-Term Capital Management, qui n'a eu pour effet que de « geler temporairement le marché des dettes, alors qu'Enron est en affaires avec les principales composantes de l'économie américaine ». « Imaginez - disaient-ils — l'embouteillage des marchés du gaz, du bois, du charbon, des métaux, des engrais, de l'Internet à haut débit ou d'autres marchés pénétrés par Enron. »

Malgré l'accent que j'ai mis sur les opérations d'Enron dans les autres secteurs que celui de l'énergie, je ne crois pas que son poids sur ces marchés était déjà suffisant pour avoir un aussi grand impact. Mais il est clair qu'Enron a tenté de s'étendre au point qu'un tel danger aurait pu devenir réalité.

Norris a également établi un parallèle entre les opérations d'Enron et le rôle joué par les banques : « l'écroulement final d'Enron a conduit à quelque chose que peu d'Américains contemporains ont pu voir de leur vivant : une sorte de course à la banque comme celles qui existaient avant l'instauration de l'assurance des dépôts bancaires. » « Enron - écris Norris - est devenu une sort de banque, qui prend l'argent des déposants et qui promet de le rembourser plus tard. Mais à la différence des banques actuelles, cette institution ne jouissait nullement de l'assurance fédérale des dépôts pour rassurer les clients lorsque les rumeurs ont commencé à circuler au sujet de ses difficultés. Cela s'est avéré être son talon d'Achille. L'effondrement d'Enron devrait rappeler à ceux qui jouent le grand jeu sur les marchés déréglementés que leur santé financière doit être très solide. »

Cependant l'analyse de Norris, comme celles de la majorité des commentateurs, ne pousse pas plus loin la problématique. Que se passe-t-il dans notre économie qui encourage les entreprises non financières à s'engouffrer dans le secteur financier (et vice versa) ? Pourquoi les entreprises manufacturières ou d'extraction (énergie) entrent-elles dans le monde de la finance au lieu d'étendre leur base originelle ? Pourquoi les sociétés financières ont-elles créé des outils de plus en plus abstraits d'investissement et ont inventé des voies pour des échanges de plus en plus rapides et en plus grand volume ? La réponse, devant laquelle les analystes soumis à l'idéologie dominante reculent, c'est la difficulté à trouver des débouchés pour les investissements productifs à cause de la crise mondiale de suraccumulation et de surproduction. Ainsi par exemple un des rares auteurs qui dans la « Privatisez votre sécurité sociale ! ») presse quotidienne anglo-saxonne a mentionné le tournant d'Enron vers le commerce en ligne d'autres marchandises que l'énergie, l'explique par la manie spéculative de la sphère financière et ignore le mécanisme économique qui encourage cette manie (14).

De tels commentateurs, même s'ils ne comprennent pas leurs racines sous-jacentes, n'hésitent pas à tirer la sonnette d'alarme devant les stratégies spéculatives intersectorielles des firmes telles qu'Enron, qui peuvent provoquer par leur faillite des vagues gigantesques. Pour ne citer qu'un exemple des retombées déjà aperçues : la cession de Kmart a été précipitée par ses difficultés à obtenir la caution de ses obligations auprès des sociétés d'assurance récemment secouées par la faillite d'Enron.

Les recommandations de Norris pour la future politique économique sont à ce titre significatives : « Les marchés qu'Enron a aidé à créer vont sans doute continuer, mais sans Enron. Il sera intéressant de voir si leurs participants continueront à résister à toute régulation comme il l'ont fait dans le passé. Les marchés déréglementés, en particulier des marchés relativement nouveaux, peuvent être très profitables pour ceux qui les connaissent à fond, comme semblait les connaître Enron. Mais lorsque les prix sont connus de tous, la valeur de cette connaissance s'effondre. Une régulation pourrait apporter plus de franchise et aussi des structures, des systèmes qui assurent aux commerçants qu'ils n'ont pas à s'inquiéter du crédit de ceux avec qui ils commercent. Si les marchés continuent à ne pas être réglementés, la faillite d'Enron rend plus que probable le fait qu'à l'avenir les principaux acteurs sur ces marchés seront des entreprises déjà réglementées, capables de fournir des garanties à leurs clients, telles les grandes banques et les grandes maisons de courtage.»

Laissons de côté pour le moment le fait que les grandes banques d'affaires, comme

PRIVATIZE

WELL. UH. THANK GOD

NE STILL HAVE

SOCIAL SECURITY

UNDERSTAND Salariés d'Enron dont les fonds de pension ont fait les frais de là faillite : « Heureusement, il nous reste la sécurité sociale » « Oh, maintenant je comprends ! » (Sur l'affiche : Citibank ou J. P. Morgan, ont activement incité le comportement criminel d'Enron — Morgan par exemple a amorcé un arrangement permettant à Enron de fonder une filiale frauduleuse dans l'île de Jersey (15). Norris met l'accent sur quelque chose d'important : les banques - et plus généralement les sociétés dont les opérations peuvent avoir un impact sur l'économie - sont réglementées parce que dans les périodes de crise le capital est juste assez capable d'auto-conscience pour se rendre compte qu'il a besoin pour sa propre survie de s'imposer un peu plus d'ordre et de discipline. Mais cette prise de conscience s'efface rapidement lorsque le système passe par une période encourageant la déréglementation en vue de redonner une vigueur aux profits en baisse, comme celle que nous avons connue au cours des deux dernières décennies. L'histoire du capitalisme montre qu'il y a corrélation entre le degré et le type de régulation et les expansions ou les contractions du système. On peut en conclure que les réglementations suscitées par la faillite d'Enron seront timides, étant donné la période actuelle du capitalisme ; et même si, après le début d'une dépression dans les années à venir, on voit arriver un retour aux régle13. "A Big Fall Evoking Nasty Old Memories of a Run on a Bank", New York Times, 29 novembre 2001. 14. Edward Chancellor, "The Trouble With Bubbles", New York Times, 27 janvier 2002. 15. Cf. Wall Street Journal, 24 janvier 2002.

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mentations, elles seront balayées par le système dès la sortie de cette dépression.

L'ironie, c'est que le commerce en ligne multi-industriel lancé par Enron (et essayé également, pour une seule industrie, par les fabriquants des automobiles et par d'autres manufacturiers) fournit la possibilité objective non seulement de la socialisation de la production, mais également de celle de la distribution et de la circulation des biens. Autrement dit, un conglomérat socialisé s'inspirant du commerce B2B pourrait mettre fin au caractère cyclique inhérent à la production capitaliste et liquider tant la spéculation que l'incapacité capitaliste d'une organisation rationnelle de la production. Bien sûr, un tel conglomérat devrait être dirigé par les travailleurs sur la base d'autres données (les besoins sociaux....) en tant que part spécifique d'une réorganisation générale de la société - c'est-à-dire du socialisme. La nouveauté de la "nouvelle économie"

Le débat dominant aujourd'hui sur l'impact de la technologie informatique (c'est-àdire des ordinateurs et des nouvelles technologies de la communication) sur l'économie tourne autour de deux questions : premièrement celle de son impact sur la productivité et, deuxièmement, celle de l'impact de la réduction des coûts transactionnels (c'est-àdire du coût du commerce entre les entreprises) sur la taille et sur le caractère des corporations.

Peu avant que le scandale n'éclate, Enron était cité comme l'exemple positif dans un article consacré à ce débat. Dans le numéro d'août 2001 de Business 2.0, Jerry Useem a présenté le débat entre Michael Porter (Harvard Business School) et Donald Tapscott lors du Forum économique mondial à Davos. Le premier, présenté comme « le parrain de la stratégie commerciale », conseillait, comme il le fait depuis des décennies selon Useem, « un retour aux fondamentaux ». Le second, coauteur de Digital Capital, est un des promoteurs les plus effrontés de l'idée de la nature qualitativement nouvelle de ladite nouvelle économie. Dans une contribution à ce débat « Porter a publié un traité de 12 000 mots dans le Harvard Business Review, intitulé "Stratégie et Internet", dans lequel il a (...) argumenté que l'Internet "n'implique pas une approche radicalement nouvelle des affaires" ». Ce à quoi Tapscott a répliqué en proclamant que l'Internet « devient un moyen omniprésent des communications humaines qui seront le fondement de toute l'activité économique et changeront chaque institution dans cette

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LAND PRANCELONI & 3A0 société ». Useem cite alors d'autres critiques en vue des théories de la nouvelle économie qui ont analysé les prétendus gains de productivité (y incluant la célèbre raillerie de Robert Solow : « Vous pouvez voir l'ère de l'informatique partout, sauf dans les statistiques de la productivité ») et qui ont attribué le gonflement des valeurs boursières tout au long de la décennie à la « bulle spéculative ».

Mais il cite également ceux qui soutiennent que les grands sauts de la productivité ont tendance à se produire des décennies après l'introduction d'une nouvelle technologie et qui estiment qu'avant cela la spéculation est une norme : « les bulles spéculatives, faut-il le rappeler, ont accompagné toutes les véritables innovations dans l'histoire économique des États-Unis, depuis la manie des canaux au cours des années 1830 jusqu'à la folie radiophonique des années 1920. Invariablement les investisseurs se sont brûlés les doigts en pariant à l'avance sur le futur (qui imaginait que 500 constructeurs d'automobiles, les start-ups de leur temps, seraient de trop ?). Mais une fois la fumée dissipée, les bases nouvelles de l'économie demeuraient : les chemins de fer qui ont aidé à la formation d'un marché national de masse ; le télégraphe qui a facilité l'émergence du big business moderne ; les réseaux électriques qui ont révolutionné la production et permis la prolongation de la journée du travail. Autrement dit, l'Internet est à l'image de ces technologies victoriennes : une infrastructure universelle qui peut rendre plus efficaces toutes les activités économiques et leur imposer une modernisation. » Useem soulève alors une question au cœur de la problématique : pourquoi l'Internet n'a-t-il pas encore transformé qualitativement l'économie ou au moins la pratique générale des entreprises individuelles ? Il écrit : « Conformément à une telle définition plus large de la "nouvelle économie" la question habituelle -Quelqu'un jamais fait de l'argent sur l'Internet ? - est à côté de la plaque. Peu d'entreprises ont gagné de l'argent sur le chemin de fer et beaucoup des premiers opérateurs ont péri dans les paniques de 1857 et 1893. Mais en réduisant les coûts du transport les chemins de ter ont eu ce que les économistes nomment effet d'entraînement" sur l'économie. Le jeune John Rockefeller n'aurait eu par exemple aucune raison de consolider les petites raffineries pétrolières de l'Ohio si Great Atlantic & Western Railroad n'avait relié Cleveland à la grande demande de la Côte Est. » Et comme Alfred Chandler l'a décrit, une fois que Rockefeller a pris la décision de le faire, il a ressenti le besoin d'une nouvelle forme organisationnelle pour son entreprise, afin qu'elle soit adaptée à « son échelle et à son impact ». Et il a emprunté cette forme organisationnelle — l'entreprise multiforme centralement dirigée — aux chemins de fer eux-mêmes.

Dans la mesure où l'Internet, tel le télégraphe, est un nouveau moyen de communication qui facilite l'interaction des entreprises, il aura des effets d'entraînement similaires. Mais comme je l'ai indiqué plus haut, it s'agira d'effets marginaux. La véritable question est de savoir s'il suscitera des formes d'organisation qualitativement différentes de son propre usage. Je ne crois pas que cela puisse se faire à l'échelle des entreprises privées. Par contre — j'y reviendrai - il fournit la possibilité objective pour de nouvelles formes d'organisation mutuelles entre les entreprises et entre les industries à une échelle qui éclipsera même l'entreprise multiforme centralement dirigée. Les barrières que le capitalisme oppose à cela sont évidentes et la faillite d'EnronOnline - qui était une forme embryonnaire et mort-née de ce potentiel - a été le résultat de ces barrières.

« La véritable question », poursuit Useem, « est de savoir si la technologie de l'information induit de tels effets d'entraînement ? » La réponse, dans la lignée de ce que je viens d'écrire, est de dire que cela ne

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se produira que dans la mesure où les « coûts transactionnels » réduits par le Net conduisent à étendre les frontières des entreprises, mais que cela n'est probable que si ces entreprises sont socialisées.

Useem note que « les recherches de Paul David, un historien de l'économie d'Oxford, montrent qu'il y a eu un retard de 40 ans entre l'introduction de l'énergie électrique au cours de la décennie 1880 et ses effets sur la productivité. Ce n'est que lorsqu'on a commencé à reconcevoir les tâches elles-mêmes - par exemple en employant des petits moteurs électriques partout dans les ateliers de production à la place d'un moteur central transmettant la force par des courroies à tous les postes de travail - que de sérieux gains d'efficacité sont apparus. Et ces changements ont commencé lorsque l'énergie électrique a atteint un taux de pénétration de 50 %, légèrement moins donc que la pénétration atteinte par l'Internet aujourd'hui dans la population nord-américaine. »

Le résultat fut la chaîne de montage de Ford. Il s'agit donc de savoir si l'Internet peut conduire à l'apparition de l'équivalent des "chaînes de montage" inter-entreprises ou inter-secteurs. C'est par essence ce que le B2B et surtout un B2B inter-secteurs industriels pourraient être. Et c'est ce qu'Enron a tenté de construire. Mais il a échoué.

Dans une économie où il y a une surproduction de l'acier, une surproduction d'automobiles (ce dont témoignent les récents licenciements chez Ford), l'impact des économies dues à l'usage de l'Internet entre les firmes sera pour l'essentiel gaspillé. A quoi pourraient en effet servir des économies du temps de déplacement des biens dans l'atelier ou même entre les fournisseurs et les clients si le marché ne peut soutenir la production et la circulation de ces biens ?

Regardons le cas cité par Useem pour prouver l'impact de l'Internet dans l'entreprise. Ce qu'il cite comme l'exemple d'une telle nouvelle organisation c'est....

Enron. Il écrit :

« L'approche de la question là quoi pourrait ressembler une nouvelle organisation] implique de regarder sous la surface des statistiques agrégées, dans les entrailles des entreprises elles-mêmes - dans ce cas dans le siège central d'Enron à Houston, d'où émerge la lueur vacillante d'un futur possible. Ce n'est pas un secret qu'Enron a trouvé une niche dans les marchés en ligne. Le commerce en ligne de l'électricité, du gaz naturel, des télécommunications à haut débit et d'autres marchandises produit maintenant plus de 60 % de son chiffre d'affaires. Ce qui est cependant réellement saisissant, c'est le niveau de réorganisation interne de l'entreprise pour profiter de la réduction du coût de l'information. Jeff

Skilling, le PDG d'Enron, met explicitement en avant ce qu'il appelle les "coûts d'interaction" [ce que les universitaires nomment

"coûts transactionnels"] c'est-à-dire le coût de la recherche, de la conclusion du contrat et de la communication avec les fournisseurs et clients extérieurs. Il y a dix ans, dit-il, ces coûts étaient assez éle vés pour qu'il vaille la peine de concentrer diverses activités sous le toit d'une seule entreprise. Ainsi le forage du gaz était réalisé par une équipe d'Enron, sa liquéfaction était faite par

Enron, il voyageait dans un gazoduc d'Enron, était raffiné dans une raffinerie d'Enron et ainsi de

Plus maintenant. "Il n'y a eu que suite.

quelques moments dans l'histoire où les coûts d'interaction aient été si radicalement changés", dit Skilling. "La première fois ce fut l'apparition des chemins de fer, puis celle du télégraphe et du téléphone et je crois que nous assistons à cela en ce moment même.

Les coûts d'interaction se sont effondrés à cause de l'Internet." Alors Skilling va au fond du problème. Par contraste avec ces gourous de l'Internet qui bredouillent au sujet du triomphe des entreprises plus petites et plus flexibles, il souligne que "le but n'est pas de se ratatiner. Nous, Enron, nous allons devenir gigantesque. Ce que vous trouverez, ce seront des entreprises qui prendront en charge les processus commerciaux horizontaux [dans le cas d'Enron la création des marchés] y deviendront remarquables et le feront entre de nombreuses industries. Au lieu d'un monde de petites entreprises, nous verrons, je crois, un mode d'entreprises plus spécialisées."»

Mais justement parce que l'Internet permet aux entreprises de « créer des marchés », c'est-à-dire d'intérioriser les rapports sociaux qui ont précédemment été traités comme des rapports d'échange entre les entreprises, ce potentiel ne peut être réalisé dans une économie de marché.

Au lieu de cela, comme nous l'avons vu avec les opérations commerciales d'Enron, les avantages initialement acquis par les entreprises qui créent des échanges B2B encouragent la pénétration de ce domaine par des concurrents, ce qui conduit rapidement à la baisse des profits pour tous. Useem notait ainsi « qu'en effet de nombreuses sociétés seront forcées à de lourds investissements dans les technologies d'information pour pouvoir maintenir leur position concurrentielle. » Et il cite Porter à ce sujet: « Imaginez par exemple que l'Internet augmentera les profits de l'entreprise et qu'en même temps, du fait de la disparition des barrières pour entrer sur ce marché, la concurrence augmentera. Ce que Porter note, c'est que les deux conditions s'annulent mutuellement par définition. L'accroissement de la concurrence réduit les profits, ce qui suggère que ce ne sont pas les entreprises engagées sur ce marché qui en seront les principaux bénéficiaires (même Enron n'a fait qu'un profit relativement faible de 400 millions de dollars, à comparer aux quelques 50 milliards du chiffre d'affaires au second trimestre). Ce seront plutôt les consommateurs qui récolteront l'aubaine. » Reprenant cette argumentation, Robert Reich dit que la baisse des profits sur les échanges high-tech « ne signifie pas que la nouvelle économie n'existe pas, mais au contraire, elle prouve son existence. » Mais

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AMER dans notre système (capitaliste) les entreprises ne vont certainement pas continuer à construire des échanges B2B si seuls leurs clients profitent de cela ! Taille des entreprises et coûts transactionnels

Useem remarque que « dans son étude du capitalisme industriel entre 1880 et 1920 l'historien Alfred Chandler estime que les innovations organisationnelles - et non technologiques - ont représenté la moitié de la croissance économique au cours de cette période. » Et dans la même veine : « Ainsi Tom Malone, professeur à MIT, théorise que "l'âge d'or de l'expérimentation organisationnelle ne fait que commencer". » J'ai déjà parlé du type d'innovation organisationnelle que l'Internet permet. Regardons plus en détail la question de la structure de l'entreprise pour voir pourquoi le capital a du mal à utiliser cette innovation.

Lorsque le scandale Enron s'est élargi, Hal Varian de Berkeley Business School a publié un article (16) fondé sur les théories économiques de l'entreprise pour expliquer pourquoi l'Internet peut avoir un impact contraire à celui prévu par ses plus fervents partisans (qui annonçaient des entreprises plus petites et plus flexibles). Il note qu'aucune nouvelle théorie économique n'a été inventée pour expliquer ou prévoir le potentiel d'Internet et il nous renvoie donc à un écrit classique de 1937 rédigé par le lauréat du prix Nobel, Ronald Coase (17). Coase, qui a commencé comme socialiste pour terminer en tant qu'avocat du marché libre à la tristement célèbre faculté de l'économie de l'Université de Chicago, a été inspiré par ses souvenirs de jeunesse pour se demander comment et pourquoi les entreprises dans l'économie capitaliste décident d'établir 16. "A New Economy With No New Economics", New York Times du 17 janvier 2002. 17. Ronald Coase, The Nature of the Firm. 18. Ernest Mandel a employé la même analogie dans son article présentant la logique de la planification socialiste (New Left Review, 1992).

leurs limites. Pourquoi, demandaitil, ne fait-on face à l'économie d'une « seule grande entreprise » (expression empruntée à Lénine qui l'avait employé pour parler de l'économie socialiste) ? Comme Varian l'explique parfaitement « l'étude de Coase posait une question faussement ingénieuse : si le marché est un outil si parfait pour l'allocation des ressources, pourquoi n'est-il pas employé dans ce but à l'intérieur de l'entreprise ? Pourquoi l'ouvrier de la chaîne de montage ne négocie-t-il pas avec l'ouvrier à côté de lui le prix auquel il lui fournira le produit partiellement assemblé ? Ce genre de négociation est plutôt rare. Au lieu d'utiliser le marché, les entreprises ont tendance à être organisées de manière hiérarchique, employant une chaîne de commandement et de contrôle plutôt que la négociation, les marchés et les contrats explicites. Paradoxalement l'unité de base du capitalisme, vue de près, ressemble beaucoup à la planification centrale. » (18)

« Ce à quoi Coase répondait : tout dépend du coût des transactions. Ce que les économistes nomment "entreprise" est avant tout un groupement d'activités pour lequel il est plus efficace et moins coûteux d'employer le commandement et le contrôle que le marché pour fabriquer des choses. » L'envers de la médaille c'est que ces entreprises établissent des frontières au point où le commandement et le contrôle cessent d'être efficaces et où le coût d'intérioriser les décisions commence à dépasser le coût de laisser les décisions au marché. « Les avocats de la nouvelle économie ont trouvé cette idée irrésistible. Une des conséquences de l'Internet fut sûrement de réduire le coût des communications. Cela devait en retour réduire les coûts des transactions et modifier les frontières des entreprises. Leur conclusion fut donc que les entreprises devaient inévitablement réduire leur taille et externaliser leurs fonctions non nécessaires, s'en défaire, et effectuer de plus en plus de transactions en employant l'Internet au lieu des circulaires internes. » Mais, continue Varian, « pas si vite. L'Internet réduit à coup sûr les dépenses de communication. Mais cela signifie qu'il réduit les coûts des transactions tant à l'intérieur qu'à l'extérieur des structures. La circulaire interne peut donc disparaître parce qu'elle est remplacée par un message e-mail interne. Cela n'implique nullement que la réduction des coûts de communication conduit à des entreprises plus réduites. En fait M. Coase lui-même a dit que "les changements tels le téléphone et le télégraphe, qui réduisent les coûts de l'organisation dans l'espace, vont conduire à accroître la taille des entreprises. " (...) Alfred Chandler a pour sa part montré comment le déploiement du télégraphe et des chemins de fer a mené à la création de l'entreprise géante. Si Chandler avait raison - écrit Varian — peutêtre le rôle de l'Internet sera-t-il de fournir un moyen de communication bon marché pour soutenir les méga-entreprises. Cette pensée suffit pour faire frissonner les gourous de la nouvelle économie. » C'était exactement le résultat voulu par Skilling et ses co-conspirateurs.

« Plus loin dans son article — poursuit Varian — M. Coase reconnaît que les inventions telles le téléphone peuvent réduire la taille de l'entreprise si elles réduisent le coût de l'emploi du marché plus que celui des communications internes. Autrement dit, les deux voies sont possibles. Nous avons donc besoin d'une meilleure compréhension des coûts transactionnels pour pouvoir trancher. » Alors Varian discute les craintes que le « comportement opportuniste » (c'est-à-dire le désir d'un concurrent d'obtenir de vous le meilleur prix, voire de vous tromper) inspire aux entreprises et qui pourrait être une motivation pour étendre leurs frontières. « Pour décider si telle unité doit être dans ou à l'extérieur de l'entreprise la véritable question est donc celle des motivations de l'unité une fois à l'extérieur. Si vous externalisez une fonction critique de votre entreprise, vous prenez le risque d'en être dépendant. Un fournisseur monopoliste interne peut être lent et inefficace, mais ses motivations sont au moins en partie alignées sur les vôtres. Un monopole externe peut s'avérer beaucoup plus dangereux ».

Si nous suivons ce raisonnement, les entreprises sont donc motivées pour réduire les coûts transactionnels, c'est-à-dire externaliser des unités, si elles peuvent traiter avec elles en tant qu'associés externes plutôt qu'en tant que divisions internes. Mais la motivation de dominer leur secteur, voire de

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le monopoliser, d'intégrer verticalement les fournisseurs et les clients, de surmonter la concurrence extérieure, est plus forte et cela même s'il est possible de traiter les affaires avec eux au moindre coût.

Une fois encore il est utile de regarder l'évolution du système et les tendances qui ont prévalu en ce qui concerne la concentration et la centralisation du capital ou au contraire sa décentralisation et déconcentration. D'une part nous connaissons les périodes de consolidation du capital - telle celle ou Morgan et d'autres banques ont réorganisé les chemins de fer, l'acier et d'autres industries. D'autre part des périodes au cours desquelles les nouvelles opportunités brisent les vieux monopoles (s'appuyant sur la concurrence du marché et sur la politique gouvernementale), encouragent l'apparition des nouvelles entreprises (start-up), avant que le temps conduise à une nouvelle réorganisation stable.

Au cours des deux périodes nous avons affaire à des limites de la concentration et de la centralisation inhérentes à l'économie capitaliste, qui se manifestent, entre autres, par les limites pour l'utilisation complète des innovations technologiques et organisationnelles. En discutant des barrières qui freinent une nouvelle révolution technologique à la lumière des trois précédentes expérimentées dans l'histoire du système capitaliste, Ernest Mandel décrit comment dans la seconde moitié du XX* siècle « ...'accroissement de la vitesse de la circulation du capital est devenu plus difficile. La révolution des télécommunications a permis le transfert d'énormes sommes d'argent en très peu de secondes de New York à Tokyo ou de

Londres à Johannesburg (....). Mais les nouprogrès dans les secteurs tels le veaux transport, la vente des marchandises et la circulation des capitaux, sont devenus de plus en plus rares au cours de la dernière décennie, en partie pour des raisons techniques, mais surtout pour des raisons socio- économiques, car elles se heurtent aux barrières sociales et institutionnelles intrinsèques à la nature même du capitalisme : à la propriété privée, aux normes bourgeoises (c'est-à-dire excessivement inégalitaires et marquées par leur nature de classe) de la distribution et à la survivance des États nationaux. » (19) Les difficultés d'une innovation à l'échelle d'EnronOnline ne sont pas d'une autre nature.

Il y a certainement des entreprises qui ont employé l'Internet pour réduire radicalement leurs coûts et étendre leur taille — et qui l'ont même fait relativement honnêtement. Wal-Mart en est peut-être le meilleur exemple. Il a employé l'Internet pour accélérer les réapprovisionnements et la circulation des stocks, pour réduire les exigences du magasinage, etc., ce qui lui a permis de faire disparaître des milliers de concurrents. Mais en fin de compte le modèle Wal-Mart n'est en rien fondamentalement différent des réorganisations aussi ambitieuses entreprises par des monopolistes à la fin du XIX* et au début du XX* siecle

Il n'est pas inconcevable que l'Internet trouvera son Morgan -

C'est-à-dire quelqu'un capa-

La Maison Blanche ble de mettre à l'écart les et la faillfte d'Enron spéculateurs, de réorganiser et de consolider les échanges B2B et leur permettre de réaliser leur potentiel. Cela dépendra en partie de l'arrivée d'une nouvelle onde longue du développement capitaliste. Mais il est plus probable, à cause des barrières inhérentes au capitalisme, que le potentiel de l'Internet ne pourra être réalisé avant la naissance d'un nouveau système social, en un mot du socialisme.

La réponse des syndicats des chemins de fer, au moins durant un bref moment, à la version

Morgan de la réorganisation de l'industrie, Tut de mettre en avant leur propre projet de socialisation du rail — le "Plumb Plan" (le plan de plomb). Les syndicats et les organisations alliées seront-elles capables d'inventer un plan semblable pour l'Internet ? (20) Et, compte tenu de ce que j'ai dit précédemment à propos du potentiel industriel et inter-entreprises du Net, à cause de son importance pour les sphères de la circulation et de la distribution, cela implique non pas d'élaborer un plan pour une entreprise ou un secteur, mais pour toute l'économie — C'est-à-dire pour le socialisme.

Dans une telle société les avantages de flexibilité et de la petite taille vantés par les gourous de la nouvelle économie pourraient être employés non pour le profit, mais pour combiner de manière rationnelle la centralisation et la décentralisation de la prise des décisions, de décider quelle combinaison des deux est la plus efficace, de manière à ce que la société puisse à la fois prendre les décisions au niveau le plus bas possible et de faire prendre en charge les coûts aussi largement que possible à travers une économie mondiale, capable de saisir les opportunités à l'échelle du globe.

Cela permettrait de corriger tant du point de vue éthique que grammatical le slogan de Skilling : la démarchandisation de tout ! 19. Ernest Mandel, Long Waves of Capitalist Development, p. 69. 20. Dans le climat politique actuel aux États-Unis cela peut paraître inimaginable, même pour la majorité de la gauche. Mais rappelons quand même que durant la crise de l'énergie en Californie l'été dernier les référendums en faveur de la propriété municipale et du contrôle communautaire ont été largement soutenues. Et que plus récemment les grèves au Nigeria contre les hausses des prix qui ont suivi la déréglementation et la privatisation de l'énergie sont un nouvel exemple de mobilisations ouvrières sur ces questions.

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