Trois livres sur le trotskysme C mois de l'année 2002 entera urieusement les deux premiers paraître trois ouvrages (1) traitant du même sujet : le trotskysme. Deux d'entre eux sont l'œuvre de journalistes, le troisième a été rédigé par notre camarade Daniel Bensaïd. Il est indiscutable que la révélation récente des antécédents coupables du Premier ministre Lionel Jospin n'est pas étrangère à cette parution simultanée, même si leurs auteurs avaient commencé leur travail bien auparavant.
Le livre dont on parle le plus est celui de Christophe Nick : articles dans Le Monde, dans Marianne, dans le Nouvel Observateur, émissions radiophoniques, la polémique n'a pas fini de faire rage et parmi les plus virulents se trouvent plusieurs "trotskystes" qui furent longuement interrogés par lui. Le cas le plus connu est celui de Daniel Gluckstein, le candidat lambertiste à la présidentielle, qui a attaqué Nick en justice pour l'avoir doté d'une biographie erronée : en effet il lui a attribué les propos tenus par Robi Morder, un militant de la LCR dont la mère avait été déportée à Bergen Belsen. Celui-ci réagit dans Le Monde par un acerbe "Protocole des Sages de Léon" : il y reprochait à Nick d'avoir inventé un véritable roman d'aventures sur les trotskistes, rempli d'histoires croustillantes mais souvent inexistantes, de la même manière qu'en 1905 avait été publié en Russie tsariste le "Protocole des Sages de Sion", rendant compte d'une prétendue conférence internationale au cours de laquelle les Juifs du monde entier auraient mis au point un plan diabolique pour devenir les maîtres du 1. Christophe Nick : "Les trotskystes", Fayard, janvier 2002. Frédéric Charpier : "Histoire de l'extrême gauche trotskyste (de 1929 à nos jours), Editions n° 1, janvier 2002. Daniel Bensaïd : "Les trotskysmes", 2. Nick persévère car dans le numéro du Figaro littéraire que nous signalons dans l'encart, à une question sur l'avenir du trotskisme, il répond ainsi : « Observons comment ils réagissent face au mouvement antimondialisation : à son propos la planète trotskiste se coupe en deux. Si on parle monde...
Ayant été également interviewé et cité par Christophe Nick et ayant à mon tour remarqué des erreurs dans les propos qui me sont attribués, il me paraît important de distinguer les nombreuses erreurs factuelles et le fond du livre. L'auteur n'est ni historien ni militant politique. Il a certes été à l'Union des étudiants communiste (UEC) dans la deuxième moitié des années 1970 mais il n'est plus que journaliste à succès. Son livre a certes été commencé il y a près de deux ans mais il fallait qu'il sorte rapidement en raison de l'Affaire Jospin. Etant donné qu'il comporte essentiellement des séries d'interviews commentées, le plus sérieux aurait été de faire relire les passages retenus par les principaux intéressés, cela aurait évité nombre d'erreurs. Mais la logique marchande de l'éditeur passait d'abord : il fallait que ça sorte !
Outre les nombreuses coquilles dans l'orthographe des noms propres certains cafouillages témoignent de la méconnaissance du sujet dont fait montre l'auteur lorsqu'il aborde certains épisodes historiques quand il écrit en note de la page 167 que l'organe de l'Opposition communiste en 1927 s'appelait "Contre le cours nouveau" (au lieu de "Contre le courant") c'est qu'à l'évidence il ignore totalement la question ; il aggrave d'ailleurs son cas 10 pages plus loin en parlant d'une brochure de Trotsky « écrite durant l'année 1924, contre le cours nouveau » alors qu'elle a été rédigée en 1923, pour un "Cours nouveau"... On apprend ça dans les écoles de formation de la LCR et c'est une erreur que ne fait pas Frédéric Charpier qui, lui, en a été de Porto Alegre à Lutte ouvrière ou au Parti des travailleurs, c'est comme si on disait : "Votez Bayrou !". Ce n'est pas le cas à la Ligue, où l'on regarde d'un œil favorable ce qui s'est passé autour de Porto Alegre, PUF, Coll. Que sais-je ?, février 2002 d'ATTAC, des syndicats SUD. De ce côté-ci, Christophe Aguitton me semble porteur d'un post-trotskisme crédible. Si la Ligue connaît aujourd'hui un nouveau souffle, c'est parce qu'elle a su s'interroger sur elle-même la première. Ca remonte à 1984, lorsque ses dirigeants ont compris que la gauche au pouvoir anesthésiait tout. Quinze ans d'auto-analyse leur ont permis de revenir et de membre...
On peut également demeurer dubitatif sur son objectivité journalistique : certes, comme son idée fixe est que le léninisme a engendré Staline et ses disciple, le comportement de Trotsky au pouvoir préfigure celui de Staline. C'est ainsi qu'il fait la part belle à la répression de l'insurrection de Cronstadt en 1921 et il cite sur deux pages Victor Serge, « l'anarchiste devenu bolchevique », ce sont « des pages terribles sur les circonstances qui précédèrent ce massacre ». Il omet cependant de préciser que quelques pages plus loin, dans ses "Mémoires d'un révolutionnaire", Victor Serge explique pourquoi « Avec bien des hésitations et une angoisse inexprimable, mes amis communistes et moi, nous nous prononcions finalement pour le parti ». Qu'un anarchiste ait pu en être réduit à une telle prise de position laisse entendre que la révolution était en grand danger et que la "parafaire émerger une nouvelle génération à la gauche de la gauche. La vraie question qui se pose aujourd'hui à cette génération est de savoir s'il faut rester dans la sphère du contre-pouvoir ou se constituer en parti, Il faut quand même avoir à l'esprit que la gauche de la gauche, si l'on additionne le Parti communiste, les Verts et les trotskistes, représente 20 % de l'électorat. Que faire de ce potentiel ? La question se pose et rend passionnante la présente recomposition des gauches françaises, qui ressemble à celles qui ont eu lieu au lendemain de la Commune de Paris ou après Mai 68 . La noïa" lénino-trotskiste n'explique pas tout.
Puisqu'une nouvelle édition de son livre est, paraît-il, envisagée. nous espérons que toutes les erreurs factuelles seront corrigées et qu'on pourra alors discuter véritablement du fond. Car même si le livre se présente comme un assemblage hétéroclite d'interviews de personnages divers et de citations (parfois approximatives), nombre de déclarations sont fort intéressantes et l'on voudrait être certain qu'il n'y a eu ni inversion ni déformation des propos (involontairement, J'en conviens).
De la même manière il serait opportun de faire sauter un épouvantable sous-titre dont on a peine à croire qu'il soit de Nick lui-même :
« Les Juifs sous Vichy : un détail pour les trotskystes » (p. 302). C'est en somme leur attribuer une pensée lepéniste ce qui est quand même incroyable (même si c'est une brochure lambertiste qui est visée ..). Vu le nombre de Juifs dans les organisations trotskistes pendant la guerre ce serait les doter d'un insurpassable masochisme. Les erreurs étant corrigées restera à discuter du fond de l'ouvrage. Et là il n'y a rien de bien original. L'"antitrotskysme" de Nick éclate chaque fois qu'il prend la parole entre les interviews : il s'agit de l'"anticommunisme" le plus traditionnel, que l'on retrouve depuis les écrits des Russes blancs réfugiés après la Révolution jusqu'au Livre noir du communisme de Stéphane Courtois. On a droit à tout : ce sont bien les bolcheviks qui ont lancé la guerre civile pour faire basculer le pays ; le trotskysme est un léninisme et celui-ci enfantera toujours des Staline, Mao, Pol Pot et Caucescu ¡la repression de Cronstadt prouve que Trotsky est le concepteur de ce qui se passera dans les démocraties populaires au cours du siècle ; Trotsky a dit que la fin justifiait les moyens (alors qu'il dit le contraire dans "Leur morale et la nôtre"), etc...
Il y aurait beaucoup à dire sur la façon partielle (pour ne pas dire partiale) dont sont abordés certains épisodes de l'histoire plus récente, par exemple le positionnement trotskiste pendant l'occupation nazie est présenté de façon très discutable et contradictoire : on affirme p. 312
que les militants trotskystes « vont à une écrasante majorité combattre, avec rage et obstination, toute idée de résistance armée », alors que sur la même page il est dit que le POI (Parti Ouvrier Internationaliste) « devient ainsi la première organisation politique française authentiquement résistante » et un peu plus loin qu'à la Libération il y a cinq fois plus de militants au POI qu'au CCI (les Comités Communistes Internationalistes qui ont refusé ce type de combat). Où est l'écrasante majorité ?
Quant à la période actuelle, les trotskistes sont à côté de la plaque dans tous les domaines : selon Nick ils se sont plantés en 1968 en croyant la révolution imminente, ils se sont encore plantés sur le devenir de la révolution coloniale, sur celui de l'URSS et des pays satellites, sur tout... Reste le "trotskysme culturel" après la mort du trotskysme politique. Notons cependant qu'après avoir lourdement insisté sur « la vacuité du discours trotskyste » qui « ne trompe même plus les militants » Nick finit par décerner un certificat de bonne conduite à la LCR qui depuis 15 ans se serait imposée une "remise à plat" que n'ont pas encore entamée LO ou le PT. Ils tenteraient de se reconnecter avec le monde réel en participant à la défense de causes précises comme le droit au logement, l'antiracisme, le féminisme, l'antimondialisation libérale. Dont acte ! (2)
Les défauts que : nous reprochons au livre de Nick sont absents de celui de Frédéric Charpier dont on parle fort peu. Sa forme est très différentes. Aucune interview. Son auteur a enquêté pendant plusieurs années mais ne donne que les références de ses conversations (dans des notes finales par chapitres très pratiques car numérotées de 1 à 390). C'est donc une histoire chronologique dont il assure seul la responsabilité. Les erreurs factuelles sont très peu nombreuses et bien que son livre comporte 200 pages de moins que le précédent, Charpier trouve le temps de citer des noms et des faits ignorés par Nick mais tout à l'honneur des trotskystes : il parle des deux militants fusillés à Châteaubriant avec leurs codétenus staliniens, Marc Bourhis et Pierre Gueguen, il rappelle le rôle des résistants trotskystes dans les Auberges de jeunesse, un chapitre est consacré à la "grande rafle" qui va décimer le POI, un autre aux "trotsko-surréalistes contre Hitler", l'affaire Marty en 1952 n'est pas oubliée, etc. Surtout il n'y a pas cette condescendance vis-à-vis de militants qui seraient obnubilés par des schémas complètement dépassés et sourds aux exigences de l'époque. Peut-être est-ce en raison de son ancienne participation à la LCR mais Charpier, sans mettre de côté les nombreuses bagarres internes qui ont toujours déchiré les petits groupes (pas seulement politiques...) et sans occulter son septicisme quant au « mythe révolutionnaire » dont se réclameraient les trotskystes, rend hommage à sa façon à ces militants qui ont été de tous les combats de l'après-guerre et sont encore aujourd'hui à la pointe des luttes actuelles, notamment contre la mondialisation libérale. Il termine en laissant en suspens la question de savoir si « l'irrésistible ascension de l'audience des trotskistes » est durable...
Si l'on devait donner un ordre de lecture pour les trois ouvrages en question il conviendrait de commencer par celui de Frédéric Charpier, complet, assez objectif et très pédagogique. Ensuite celui de Christophe Nick, plus touffu, très orienté, mais très vivant et apportant une foule d'informations inédites. Et pour couronner le tout : le petit livre de Daniel Bensaïd dont nous laissons à Livio Maitan le soin de dire tout le bien qu'il en pense.
Jean-Michel Krivine