Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

UNION EUROPÉENNE

Après Séville, bilan rapide du "semestre espagnol"

· Inprecor n° 472-473, juillet-août 2002 · p. 15-17 · 2 144 mots

État espagnol Europe Syndicalisme Économie mondiale

Par Josep Maria Antentas* 1. Séville et la Grève Générale : le clou du semestre européen

Les mobilisations à Séville les 21 et 22 juin à l'occasion du Sommet des Chefs d'État de l'Union européenne (UE) et la Grève Générale du 20 juin couronnent l'ample cycle de mobilisations de la présidence espagnole de l'UE. Séville et la grève générale ont été le clou de plusieurs mois de mobilisations importantes. Les actions du contre-sommet de Séville ont été organisées dans le cadre du Forum Social de Séville, un cadre unitaire qui rassemblait un large éventail de l'ensemble de la gauche sévillaine : les réseaux et organisations du mouvement "anti-mondialisation", la gauche syndicale, comme la Confédération générale du travail (CGT, issue de la tradition de la CNT anarchiste) ou des secteurs des Commissions ouvrières (CCOO), ainsi qu'une multitude de groupes différents... Les grands syndicats et

Séville,

pide du

espagnol"

les partis de la gauche parlementaire ont aussi participé dans ce cadre unitaire, mais avec un rôle secondaire.

Les actions les plus significatives ont été : — une journée d'actions décentralisées le 21 juin à l'image de celle qui avait était organisée à Barcelone le 15 mars, avec un bilan plutôt pauvre ; - un contre-sommet divisé en différents axes thématiques, avec un bon bilan global ;

— la manifestation unitaire du samedi 22, avec la participation de 100 000 personnes. Autour des activités du sommet, 500 "sans-papiers" ont occupé l'Université de Séville, avec un fort impact politique et social. En solidarité avec eux, le samedi 21 fut aussi organisée une occupation de l'église San Salvador, au centre de la ville, avec la participation de plus d'une centaine de personnes, en majorité des jeunes venus de tout l'État espagnol, de la France et de l'Italie. * Josep Maria Antentas est membre de Espacio Alternativo et de la Campagne contre l'Europe du Capital

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Les journées de Séville ont été précédées par l'appel des syndicats à la grève générale du 20 juin contre la réforme de l'allocation-chômage décrétée par le gouvernement Aznar (1). Son succès a été évident : les secteurs clefs du pays ont été paralysés et près de deux millions de personnes ont pris les rues dans des manifestations qui ont eu lieu dans tout le pays, dont certaines comme celles de Madrid où Barcelone étaient vraiment massives. Le mouvement "antimondialisation" a soutenu la grève, avec ses propres mots d'ordre et revendications. Bien que leur visibilité pendant la grève ait été plus réduite, les différents réseaux et organisations du mouvement, y compris les secteurs combatifs du mouvement syndical et aussi quelques réseaux animés par la jeunesse, ont participé aux piquets et aux manifestations.

Le semestre européen étant déjà fini, c'est le moment d'en faire un premier bilan d'urgence et de dessiner les perspectives du mouvement "antimondialisation" et des luttes sociales dans l'état espagnol. 2. La dynamique du semestre européen

La présidence espagnole de l'UE, comme nous l'avons déjà signalé dans un article précédent (2), est arrivée dans un contexte marqué par la montée des luttes sociales contre e gouvernement du Parti populaire (PP, conservateur) et par le développement considérable, même si partiel, du mouvement "antimondialisation" à travers l'État espagnol. À la veille de la présidence européenne il était déjà évident que la démobilisation sociale générale (le mouvement des squatters étant l'exception), qui avait marquée la première étape du gouvernement du PP, touchait à son terme

Aznar avait conçu les activités de la présidence espagnole de l'Union de manière très décentralisée, avec une multitude de réunions, séminaires et sommets officiels 1. cf.l'article de Javier Navascués dans ce numéro d'Inprecor, en p. 18. 2. cf. Josep Maria Antentas, "Barcelone contre l'Europe du Capital" dans Inprecor n° 468/469, mars-avril 2002. 3. Le courant "Rojos" regroupe au sein de la Gauche unie (Izquierda unida, IU) les militants qui avaient présenté lors de la VI Assemblée en octobre 2000 un "Document alternatif : pour la relance d'IU à gauche", obtenant 27,6 % des voix, ainsi que la candidature d'Angeles Maestro au poste de coordinateur général d'IU. Les militants du PCE (majoritaires au sein de "Rojos") ont également constitué une plate-forme d'opinion lors du récent XVI congrès de ce parti. Voir la tribune libre d'Angeles Maestro dans Inprecor n° 470/471 de mai-juin 2002.

dans la plupart des grandes villes de l'Etat espagnol. Cela a conditionné dès le début la préparation des mobilisations du semestre, qui ont pris un caractère tout aussi décentralisé et local, favorisé par la structure politique même de l'État espagnol et la grande diversité de ses réalités nationales et régionales, comme par la structuration des mouvements sociaux. La campagne contre l'Europe du capital et contre la guerre — organisée officiellement fin novembre 2001,

Madrid, 20 juin 2002 au cours d'une réunion de coordination étatique, à Saragosse, qui fut chaotique et à la limite de l'échec — s'est convertie, en pratique, en un parapluie très flexible sous lequel se sont organisées des campagnes locales dans les villes où il y avait des événements officiels de la présidence (Barcelone, Saragosse, Oviedo, Valence, Madrid Séville...). Parmi les nombreux rendez-vous du semestre, Barcelone et Séville sont devenus les deux priorités centrales.

Dans chacune des grandes villes où il y avait des mobilisations se sont constituées des campagnes unitaires à partir d'une large convergence d'organisations, réseaux et mouvements (Campagne contre l'Europe du capital à Barcelone, le Foro Transatlantique à Madrid, le Forum Social à Séville...). Elles occupaient un éventail politique et social très large : - les principaux réseaux du mouvement "'antimondialisation", comme la Red

Ciudadana para la Abolición de la Deuda

Externa (RCADE, Réseau citoyen pour l'abolition de la dette extérieure), les militants et les collectifs autour du Mouvement de

Résistance Globale (MRG) de Barcelone,

ATTAC, Indymedia, les collectifs locaux

"antimondialisation", etc. ;

— la gauche syndicale, dont la CGT, plusieurs intersyndicales et des structures du secteur critique de CCOO ;

- les organisations politiques, comme

Espacio Alternativo ou le courant Rojos (3) de la Gauche unie

(IU) ;

- enfin, un large ensemble de mouvement sociaux de natures différentes.

Dans l'ensemble la participation d'IU, de CCOO et de l'UGT dans ces cadres unitaires a été très faible, même si l'on notait des exceptions ici ou là. À

Barcelone, l'organisation catalane d'lU, EUiA, et CCOO et UGT n'ont pas participé à la campagne unitaire et ils ont impulsé un cadre parallèle, le Forum

Social de Barcelone, avec le but de concurrencer celle-ci. À

Séville, au contraire, comme nous l'avons déjà signalé, les syndicats et IU ont participé au cadre unitaire, même si la participation des premiers a été secondaire.

Le semestre de la présidence espagnole de l'UE a, en termes généraux, permis la consolidation et le renforcement du mouvement "antimondialisation", malgré la permanence de quelques faiblesses importantes, et a démontré sa capacité de mobilisation. Les mobilisations contre la mondialisation ont été accompagnées d'une réactivation des luttes sociales, comme en témoignent le succès de la manifestation de 200 000 personnes contre le

Plan hydrologique national (PHN) à

Barcelone le 10 mars, les mobilisations des

"sans-papiers" ou les luttes syndicales dans les entreprises menacées de fermeture, comme Lear ou Fontaneda.

En termes politiques, le changement le plus significatif dans la dynamique des luttes sociales pendant ce "semestre européen"

fut l'entrée en scène des grands syndicats avec l'appel à la grève générale le 20 juin contre le décret-loi de réforme du système de l'allocation-chômage. Après une longue période de stratégie démobilisatrice, de défense de la "concertation sociale", et

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après avoir eu un rôle secondaire dans une grand partie des luttes récentes, les grandes confédérations ont été obligées d'appeler à la grève générale pour des raisons très diverses : l'autoritarisme du gouvernement, la montée du malaise social cumulé, et surtout la pression du nouveau contexte de montée des luttes et l'élan du mouvement "antimondialisation", après son succès du 16 mars à Barcelone. L'évolution de la situation politique italienne, dont il est difficile de nier les parallélismes avec la situation espagnole, a également pesé sur les directions des CCOO et de l'UGT.

En ce qui concerne le mouvement "antimondialisation", le bilan global du semestre, malgré la diversité de situations, est très positif, surtout en ce qui concerne la capacité de mobilisation acquise. La réussite des principales manifestations parle d'elle-même : 300 000 à Barcelone, 40 000 à Valence, 50 000 à Madrid, et presque 100 000 à Séville. Le semestre européen a montré l'enracinement social croissant du mouvement "antimondialisation" dans l'ensemble du territoire et une progression évidente depuis la campagne précédente contre la Banque Mondiale, en juin 2001. Les mobilisations ont eu, en plus, un caractère très local, la grande majorité des manifestants venant de la ville où de la région où était organisé le contre-sommet.

En termes organisationnels, cependant, le bilan, même s'il est positif, doit être plus nuancé.

En premier lieu, si la création de larges convergences stratégiques est évidente et positive, les difficultés et les tensions politiques dans les espaces unitaires, telle la campagne contre l'Europe du capital de Barcelone, sont importantes. Le degré de réflexion stratégique au sein du mouvement reste bas, comme les échanges entre ses différentes composantes, et la cohésion du mouvement est précaire et difficile à gérer.

En second lieu, le contraste est choquant entre la capacité de mobilisation du mouvement et sa faiblesse organisationnelle. Malgré l'explosion de la participation au cours de ces deux derniers années, grâce à l'émergence d'une nouvelle génération militante dynamique et à la remobilisation des couches des générations précédentes qui retournent à l'activité attirées par les nouvelles perspectives de lutte, dans l'ensemble les couches militantes sont encore étroites. En même temps, comme dans les autres pays, il y a une difficulté importante à maintenir l'élan du mouvement après les mobilisations des contre-sommets et aussi à offrir un espace de participation approprié pour beaucoup de ceux qui se rapprochent du mouvement avec la volonté d'y participer et de collaborer. Dans quelques cas, comme à Barcelone, il y a des expériences intéressantes, telles que la constitution de plates-formes "antimondialisation" dans chaque quartier, avec une activité importante

En troisième lieu, l'articulation avec les luttes existantes de ces derniers mois (étudiants, immigrés, plan hydrologique...) et leur visibilité dans les mobilisations du semestre européen est améliorable, même

¡ARTOS

¿NINO O NINA? s'il y a eu dans ce domaine des événements très positifs, comme la manifestation contre le PHN du 10 mars à Barcelone, une semaine avant le sommet européen, ou l'occupation de l' Université de Séville par 500 "sans-papiers" les jours précédant le sommet. 3. Quelques perspectives pour l'avenir

Le succès des mobilisations pendant la présidence européenne et celui de la grève générale marqueront, sans doute, le début d'une nouvelle étape des luttes sociales en Espagne.

La présidence espagnole de l'UE clôt une étape du parcours du mouvement "antimondialisation" espagnol, dans lequel son développement rapide était largement dû à l'enchaînement serré des sommets officiels organisés en Espagne (BM, UE...). Au cours de la prochaine période, la stimulation des contre-sommets sera plus faible et il n'y a aucun événement officiel dans l'avenir immédiat. Le mouvement devra donc trouver d'autres voies. D'un côté, il y a quelques rendez-vous internationaux qui devraient être importants pour le mouvement "antimondialisation" , dont le Forum Social européen de Florence en novembre et le sommet du G8 en France, en juin 2003. De l'autre côté, le mouvement devra chercher d'autres voies de mobilisation, au-delà des contre- sommets, à travers des campagnes et des initiatives propres, contre la politique du PP et contre la mondialisation capitaliste. Dans les différents contre-sommets de ce semestre, plusieurs propositions ont été avancées, et certaines, comme la proposition d'une Charte pour les Droits Sociaux, ou les campagnes contre les multinationales (la suite de l'action de la "chasse aux lobbies" du 15 mars à Barcelone), pourraient peut-être devenir des initiatives de travail pour l'avenir.

¡INMIGRANTE!

L'avenir européen : « Fille ou garçon ? » « Immigré ! » En même temps, une partie du mouvement "antimondialisation" espagnol est engagée dans la promotion du projet de la "Consultation Sociale Européenne", inspiré de la Consultation sur la dette organisé par la RCADE le 12 mars 2000, et qui est une bonne initiative d'articulation locale du mouvement "antimondialisation".

Le succès de la grève générale ouvre de nouvelles perspectives d'intensification des luttes sociales contre le gouvernement Aznar, encouragées par son attitude intransigeante. Le mouvement "antimondialisation" devra être présent dans toutes ces luttes, pour favoriser le développement d'une perspective de contestation globale en leur sein et leur articulation avec les initiatives unitaires "antimondialisation". L'entrée des syndicats dans la lutte, si elle est positive, risque aussi de rendre moins visible l'ensemble du mouvement "antimondialisation", qui aura besoin de se chercher des voies d'expression dans ce nouveau contexte.

Sa massification et l'entrée en scène des syndicats ouvrent de nouvelles opportunités et dressent de nouveaux défis pour les résistances à la mondialisation capitaliste. Imagination et capacité de compréhension d'une réalité qui change très vite seront deux éléments clefs pour l'avenir.

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