Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

PAYS-BAS

Polarisation à droite, nouvelle mobilisation à gauche

· Inprecor n° 472-473, juillet-août 2002 · p. 27-29 · 2 754 mots

Écologie Syndicalisme

Par Peter Drucker* es élections ont eu lieu dans un pays bouleversé par l'assassinat le 6 mai de Pim Fortuyn, l'homme qui avait transformé le paysage politique du pays. Il y a un an, le taux de popularité du gouvernement « violet » (social-démocrate-libéral) était de 80 %. Quelques mois après l'entrée de Fortuyn sur la scène électorale, on savait déjà que la coalition au pouvoir ne survivrait pas aux élections. Après le meurtre de Fortuyn, le 6 mai, les partis établis n'osaient même plus faire campagne ; ils ont passé les derniers jours avant les élections dans une inquiétude presque silencieuse.

Évidement, le contentement de la population néerlandaise n'était qu'apparent. Les médias évoquent depuis longtemps les gens qui meurent dans l'attente d'intervention chirurgicale et les écoliers qui rentrent à la maison faute d'enseignants. Mais c'est Fortuyn qui a su rompre le consensus superficiel de la société, surtout en jouant sur les sentiments xénophobes et sécuritaires.

Les prises de position de Fortuyn étaient fort contradictoires. Il pourfendait l'oppression des femmes sous l'islam, mais disait qu'elles seraient plus contentes chez elles à la cuisine. C'était un républicain qui flirtait avec la monarchie; un partisan de l'abolition de l'armée et des forces aériennes qui était prêt à soutenir l'achat par la Hollande du Joint Strike Fighter américain. Il n'était certainement pas un fasciste. Mais il avait quand même un programme de droite dure : mise à la porte d'un quart des fonctionnaires d'État ; fermeture totale des frontières hollandaises aux réfugiés non-européens ; abrogation de la garantie constitutionnelle de l'égalité des droits. Son homosexualité ouverte avait une fonction d'alibi, comme son intérêt affiché pour de jeunes hommes marocains servait comme « preuve » qu'il n'était pas raciste.

Ce qui a empêché une victoire écrasante de la Liste Pim Fortuyn (LPF) aux urnes est surtout le fait qu'il n'y a plus à la tête du parti qu'un mélange peu alléchant de vieux

Polarisation à droite,

politiciens égarés là et d'inconnus. Le résultat du Parti du travail (social-démocrate) était quand même le pire depuis la guerre : 15 % en 2002, alors qu'en 1998 il avait encore 29 % . Il a été décimé surtout dans ses vieux bastions ouvriers comme Rotterdam, où la LPF, devenu le deuxième parti du pays, recueille le plus de suffrages.

Le grand gagnant est la Démocratie chrétienne, avec 43 députés sur 150. Ce

Pim Fortuyn vieux parti de l'establishment hollandais, présent dans tous les gouvernements d'après-guerre jusqu'en 1994, a gagné les élections en partie pour des raisons négatives, dans une suite ironique au drame Fortuyn : il ne figurait plus au gouvernement depuis huit ans, n'était pas de gauche, pas identifié avec les immigrés, et moins douteux que la LPF sans Fortuyn. Mais il reste aussi un parti avec des racines profondes dans la société néerlandaise : catholique, protestante, tiersmondiste et même syndicale Gouvernement de droite

Les négociations en vue de la formation d'un nouveau gouvernement dureront sans doute des mois, ce qui est habituel aux Pays-Bas. Le résultat sera probablement le gouvernement le plus à droite depuis 30 ans : une coalition de la Démocratie chrétienne, de la LPF (26 députés), et du parti libéral de droite VVD (24 députés, qui faisait partie aussi de la coalition sortante). Jan Peter Balkenende, dirigeant des démocrates-chrétiens — le presque sosie du jeune comédien qui a tenu le rôle d'Harry Potter — sera probablement le Premier ministre, secondé par le dauphin de Fortuyn, Mat Herben — un ancien fonctionnaire incolore du ministère de la défense — et Gerrit Zalm, nouveau dirigeant du VVD, qui a exercé une discipline fiscale rigoureuse comme ministre des finances de la coalition « violette ».

On a déclenché des négociations entre ces trois partis peu après les élections et ils en sont arrivés à une entente après deux ou trois semaines — sur des éléments qui augurent mal pour les classes laborieuses et populaires hollandaises :

- Le nouveau gouvernement vise à maintenir un surplus budgétaire annuel d'un pour cent dans le dessein de rembourser la dette nationale, malgré la récession et la montée du chômage, ce qui se traduira par des compressions de l'ordre de 6 à 10 milliards d'euros. La coalition cherchera à faire des économies en réduisant les indemnisations aux travailleurs en arrêt de travail pour raisons d'incapacité. — En même temps, le nouveau Parlement a déjà voté la participation au développement et éventuellement à l'achat du Joint Strike Fighter fabriqué aux USA, à un coût d'au moins 6 milliards d'euros. — On prévoit une "réforme" du régime national d'assurance-maladie. Tandis que le système actuel assure les deux-tiers des moins nantis de la population par le biais d'un système commun où les contributions sont établies selon le revenu, le nouveau système percevra une cotisation fixe de chacun, peu importe le revenu. On en négocie toujours les modalités, mais quoi qu'il en soit, *Peter Drucker est membre de la direction du Parti socialiste ouvrier (SAP, section hollandaise de la IVe Internationale) et militant des mouvements lesbien/gay et altermondialiste.

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c'est un coup dur contre les moins nantis. — La seule centrale nucléaire aux Pays-Bas, dont on prévoyait la fermeture en 2003, restera en marche jusqu'à 2007 à tout le moins. — La politique de l'immigration hollandaise, déjà la plus restrictive en Europe avec celle du Danemark, subira un autre tour de vis. La réunification familiale sera exclue pour les enfants de plus de 12 ans. Les résidants ne pourront parrainer un époux non-résidant que dans le cas où ils répondent aux critères de revenu élevé et versent une redevance élevée.

Il reste bien peu des prétentions du parti de Fortuyn d'être ni de droite ni de gauche, « démocratique » et « anti-établissement ». La proposition de permettre des référendums nationaux sur les questions controversées, un élément du programme du gouvernement sortant ainsi que du LPF, a été abandonnée. L'unique « réforme démocratique » qu'appuie la nouvelle coalition est l'élection directe des maires, séparée de celle des conseils municipaux. Loin de démocratiser la vie municipale, cette mesure la transformerait en un cirque médiatique vide de contenu. Remobilisation à gauche

Les partis qui se situent à gauche des social-démocrates ont survécu aux élections dans un état raisonnable et joueront un rôle significatif dans l'opposition.

Les Verts (qui s'appellent la Gauche Verte aux Pays-Bas) ont retenu 10 de leurs 11 députés. Par contre, ils n'ont pas bénéficié du désarroi de la gauche gouvernementale, d'une part parce qu'ils luttaient plus que tout autre parti pour les droits des immigrés, et d'autre parce que leurs positions ambiguës sur les privatisations et sur la guerre en Afghanistan avaient aliéné leur base. Le Parti socialiste (ex-maoïste) a augmenté sa délégation au parlement de 5 députés à 9, pour de bonnes et pour de mauvaises raisons : parce qu'il est le parti le plus conséquent en opposition aux projets néoliberaux, mais aussi parce qu'il a flirté, lui aussi avec des prises de position peu sympathiques à l'immigration.

Il y aura certainement des ouvertures pour la gauche dans les mois à venir. Le choc du nouveau gouvernement a provoqué un afflux de milliers de nouveaux adhérents chez les Verts, au PS et au parti social-démocrate. Les forces combinées des Verts et du PS sont presque aussi importantes que celles de la social-démocratie, ce qui souligne l'importance de l'unité de la gauche. Il reste à voir si les sociaux-démocrates, eux, resteront trop traumatisés pour participer à un front oppositionnel de gauche. Plusieurs chroniqueurs appellent le Parti du travail pour qu'il tente de regagner ses assises dans des quartiers ouvriers en suivant l'exemple du New Labour blairiste : avec une ligne dure contre les immigrés et l'insécurité.

Si le Parti du travail opère un virage ultérieur à droite les Verts risquent de suivre son exemple. Ce parti est traversé par des déchirements, qui remontent à ses origines inouïes : formé en 1992 comme fusion de

La barre a droite l'ancien Parti communiste, du Parti socialiste pacifiste et de deux partis religieux gauchisants, il a vite fait de rallier les Verts européens et a tenté de toutes les manières d'établir son profil comme membre de cette famille politique. Ses prises de position formelles, et les conflits internes provoqués par celles-ci, sur les guerres de Kosovo et de l'Afghanistan, rappellent la situation des autres partis verts européens. Ses ambitions aussi : ses dirigeants ont pensé atteindre le rôle de ses partis frères allemand et belge et faire partie du gouvernement hollandais. Or, les origines de gauche radicale du parti demeurent un facteur dans la loyauté qu'il inspire toujours chez des militants de proue des mouvements populaires. Ainsi, il fait face à plusieurs contradictions.

En même temps, le PS tire une gloire de son rôle comme seule force de la gauche à sortir renforcée des élections et s'intéresse peu à l'unité de la gauche. Le député PS Harry van Bommel prétend qu'au cours des prochaines années, sa formation deviendra le véritable parti social-démocrate et qu'il peut faire l'économie d'alliances. Suivre cette voie engage le PS dans un cours ardu d'autotransformation, où il tente de se défaire de son passé maoïste. Par exemple, ce n'était qu'au congrès de 1998 qu'il a abandonné sa revendication de nationalisation des 200 plus grandes sociétés hollandaises ; et malgré les traditions peu favorables aux dissensions organisées, presque la moitié des délégués au congrès a rejeté ce changement dans une certaine mesure. À cause de sa croissance rapide depuis quelques années, le PS a du mal à digérer son effectif de 30 000 membres et manque cruellement de cadres. Souvent, des militants expérimentés prêts à rallier ce parti accèdent tout de suite à des postes clés dans sa structure, ce qui les éloigne du coup de la base au cas où ils risqueraient d'infléchir l'orientation de celle-ci dans un sens qui déplairait à la vieille garde d'origine maoiste. Le principal espoir de contrer ce danger de virage droitier au sein de la gauche est la perspective d'une nouvelle mobilisation des mouvements populaires. Et il y a des raisons d'espérer. Les organisations d'extrême gauche se sont réunies après l'assassinat de Fortuyn pour dénoncer le climat de répression et d'intimidation ; Joost Kircz du Parti ouvrier socialiste (SAP, section hollandaise de la IVe Internationale) a joué un rôle important lors de leur conférence de presse. Bien qu'une manifestation antiraciste prévue pour le 11 mai ait été annulée après l'assassinat, un ensemble de forces de la gauche organise une manifestation contre les menaces de la droite, qui se déroulera au mois de septembre. L'extrême gauche et les antiracistes pourraient rallier des associations écologistes, prises de court par les projets du nouveau gouvernement pour le nucléaire et d'autres mesures nuisibles à l'environnement. Une nouvelle orientation

Pour la gauche extraparlementaire, les défis sont énormes : mobiliser aussi largement que possible en défense des libertés démocratiques et contre le climat répressif et raciste; faire pression sur les Verts et le PS pour un travail commun et pour soutenir les batailles extraparlementaires au Parlement ; et jeter les bases pour une nouvelle gauche, plus adéquate que la gauche qui vient d'être battue. À l'occasion de son congrès du 7 au 9 juin, le SAP a voté plusieurs nouvelles orientations pour répondre à ces défis. On voit les organisations « pour une autre mondialisation » où la section est présente

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comme ATTAC Pays-Bas et la coordination radicale Le Monde n'est pas à vendre comme des protagonistes d'un ralliement des forces progressistes, notamment les forces plus radicales déjà présentes dans les rangs des ONGs écologistes et pour le développement qui semblent prendre un virage prudent vers la gauche. L'organisation d'une délégation hollandaise au Forum social européen au mois de novembre pourra créer une occasion de convergence.

Le mouvement syndical demeure le grand absent de cette nouvelle mobilisation populaire. La gauche syndicale lutte de classe, regroupée autour du mensuel Solidariteit, qui persévère depuis des années, demeure marginale malgré tout. La direction social-démocrate de la plus grande fédération syndicale, le FNV, semble s'agripper presque seule à l'ancien modèle consensuel de collaboration de classe. Son plus grand syndicat membre dans le secteur privé, Bondgenoten, traverse une crise financière et organisationnelle depuis deux ans ; le nouveau dirigeant de son plus grand syndicat du secteur public, AbvoKabo, vient de proposer des limitations de salaires, malgré l'inflation hollandaise, une des plus élevées en Europe, et le marché du travail qui demeure serré.

Sur le plan électoral, le SAP tentera d'assumer un rôle plus grand dans le regroupement radical dont il fait partie à Amsterdam, Amsterdam Anders (Amsterdam Différemment). Les municipales de mars ont affaibli ce regroupement, mais il demeure présent au conseil municipal, et sur le plan national dans la recomposition de la gauche hollandaise. Il tentera aussi d'explorer les possibilités de rétablir des projets analogues dans les autres villes, notamment à Rotterdam, la deuxième ville du pays. Menaces à droite

Les événements des dernières semaines ont démontré que le mécontentement que la gauche n'est pas en mesure de canaliser peut bénéficier à la droite populiste ou extrême. Le climat devient plus favorable pour la croissance d'une droite dure aux Pays-Bas. L'effusion de colère populaire après l'assassinat de Fortuyn démontre l'importance du potentiel réactionnaire.

Pim avaient menacé les politiciens et la gauche, les politiciens et la gauche avaient permis sa mort, était une conclusion répandue - donc, on se vengera contre la classe politique et la gauche ! On perçoit notamment Ad Melkert du parti social-démocrate et Paul Rosenmöller des Verts comme complices de la mort de Fortuyn. Melkert a reçu une lettre de menaces agrémentée de balles pour lui indiquer son destin.

Par ailleurs, des dizaines de militants de base de la gauche, du mouvement antiraciste et des associations écologistes, ont été injuriés et menacés depuis l'assassinat. Les immigrés musulmans, qui se sentaient visés depuis le 11 septembre — les Pays-Bas sont le pays européen qui a connu le plus grand nombre d'attentats contre des mosquées — font face au climat le plus hostile depuis leur arrivée au pays.

Les forces ouvertement réactionnaires que Fortuyn a su conjurer à partir de cette société à l'apparence paisible ne tomberont pas de sitôt, et aucune force politique n'est à l'abri de leurs agressions. Herben, le nouveau dirigeant du LPF l'a appris de manière très désagréable. Au début des négociations en vue de la formation du cabinet, il a proposé une amnistie pour les immigrés illégaux, pour faire table rase avant d'interdire toute immigration ultérieure. L'auréole de sainteté autour de Fortuyn n'a pas mis Herben à l'abri d'agressions sauvages de la part des partisans du LPF. Comme le socialdémocrate Melkert, Herben a reçu une lettre accompagnée de balles, et la précision que si une amnistie avait lieu, l'auteur saurait retrouver Herben et sa famille. Herben a abandonné sa proposition en quelques heures.

En vertu du manque d'expérience et de la nature instable de la direction survivante de la liste Fortuyn, un grand nombre de gens se demandent si la LPF s'écroulera dans quelques mois. La LPF n'est pas un parti à

Sur la pancarte du haut : « Votez pour le charmeur des rats » et sur celle du bas « Votez rats » proprement parler ; elle ne dispose pas d'organisation réelle, de direction reconnue, et a un profil politique des plus vagues. Lors de désaccords, les dirigeants doivent parcourir les livres et chroniques de Fortuyn pour démontrer qu'ils agissent « en conformité avec son esprit ». Devant l'éclosion de la LPF d'autres forces attendent leur tour pour occuper l'espace de droite que Fortuyn a su se tailler sur la scène politique hollandaise. Les démocrates-chrétiens et le VVD effectuent un virage à droite pour concurrencer et éventuellement prendre la relève du parti de Fortuyn.

La droite ouvertement fasciste, qui avait à toutes fins pratiques disparu de la politique hollandaise vers le milieu des années 1990, est également disposée à effectuer un retour en scène. Bien que le parti de Fortuyn ait tenté d'éloigner les fascistes affichés de ses listes, certains fascistes ont tout de même accédé à celles-ci. Son assassinat leur a ouvert la porte plus encore. Un regroupement fasciste a rejoint le cortège en mémoire de Fortuyn avec un appel ouvert à interdire l'extrême gauche. Or, l'histoire des Pays-Bas amène même les nationalistes de droite de faire appel aux valeurs démocratiques et occidentales plutôt qu'au racisme ou l'autoritarisme nus.

Personne ne pourra prévoir l'ampleur de ce virage à droite dans la société hollandaise ou son éventuelle expression organisationnelle. Mais une chose est claire : la gauche devra se battre.

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