Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

BRÉSIL

La refondation de la République

· Inprecor n° 478-479, janvier-février 2003 · p. 13-15 · 2 989 mots

Brésil Économie mondiale Femmes

« Il y aura des moments où Lula et nous, dans le reste du pays, nous allons devoir nous conduire ainsi : sans peur d'être malheureux face à chaque pierre réelle ou plantée sur le chemin. Et pas seulement par ceux qui ont intérêt (à l'étranger) à ne pas perdre cette poule aux œufs d'or nommée Brésil.

Mais face aussi à chaque pierre réelle ou plantée par des Brésiliens qui ont perdu l'habitude ou sont incapables de concevoir un Brésil sans but lucratif, ou un gouvernement qui porte plainte (face aux fléaux institutionnalisées) et non plus un gouvernement de copinage.

Le rêve vient de commencer. Le cauchemar aussi. C'est comme le match décisif de nos vies. Permettre que le cauchemar l'emporte, et qu'une fois de plus le rêve soit rabaissé, ce ne sera pas seulement une erreur tactique fatale. Ce sera, par-dessus tout, un crime. Un triste et irréparable crime. »

Chico Alencar* ne ère nouvelle : sortie des urnes, 113

Dans après sa proclamation, la République brésilienne est en voie d'être refondée, grâce au réveil d'énergies volontaires et solidaires jamais vues. Les nouvelles bases de notre organisation socio-économique, politique et culturelle vont constituer ce que nous pourrions désigner comme Sixième République - après la Vieille République, l'ère Vargas, l'étape libéraledémocrate de 1946 à 1964, la période de la Dictature Militaire et, à partir de 1984, la phase de redémocratisation. Son axe structurant sera le rôle protagoniste du peuple : l'horizontalisation de la citoyenneté active comme support du changement économico-social que l'élection de Lula impose.

Le 16 novembre 1889, Aristides Lobo, qui plus tard allait être ministre du Gouvernement Provisoire dirigé par Deodoro da Fonseca, reconnut dans un article que la transition de l'ordre monarchique décadent vers le régime républicain serait graduelle et se trouvait viciée à l'origine : « on ne fait que monter une marche, peut-être même moins, vers l'avènement d'une ère nouvelle. (...) Néanmoins le cœur du gouvernement est purement militaire et il fallait qu'il le soit. L'action, ce sont eux qui l'ont faite, parce que la collaboration de l'élément civil a été pratiquement nulle. Le peuple a assisté à l'événement bestialisé, bouche bée, surpris, sans savoir ce qu'il signifiait ». En cette aurore du XXle siècle, nous vivons un contexte différent. A partir des mobilisations massives pour les élections directes, lors de l'agonie du régime autoritaire imposé par le coup d'État de 1964, la constitution des gouvernements et des parlements par le vote populaire s'est trouvée sculptée comme une pierre angulaire de notre culture populaire. Ainsi, toute élection est fête et, même si elle coule dans le lit étroit des abus du pouvoir économique et de la propagande trompeuse, elle intensifie le temps de la politique et expose la contradiction du nouveau encore à la recherche d'une figuration concrète - l'espoir généreux du changement — et de la résistance de l'ancien, du récurrent, du maintien des privilèges établis.

L'histoire n'est pas linéaire, évolutive, mais elle révèle des conquêtes. Notre processus républicain, bien que marqué spasmes démocratiques dans un océan de coups d'État et d'autoritarismes, chemine avec insistance vers une démocratie de haute intensité. Au début du siècle dernier, sous la République de domination oligarchique, 5 % seulement de la population votait. Et votait pour les colonels ou leurs zélés serviteurs, les « bacheliers ». La lutte des femmes et des démocrates a fait entrer le vote des femmes et le vote secret dans le Code Electoral de 1932. Un demi-siècle après, le droit de vote a été garanti aux analphabètes. En ce mois d'octobre 2002, plus de 52 millions de Brésiliens ont fait de Lula le second président du monde en termes de suffrages recueillis. Monsieur da Silva a connu une trajectoire singulière : survivant du Nordeste, fils de migrants, élevé par le seul courage de sa mère, vendeur de cacahuètes et cireur dans la banlieue de São Paulo, métallurgiste, manœuvre mutilé à l'u-

(Jésus Rocha, Tribuna da Imprensa, 6 novembre 2002) sine ABC, mari et père assistant à la mort de sa femme et de son bébé dans un hôpital de soins précaires, chômeur, leader syndical de vastes foules, prisonnier politique... Son parcours jusqu'à la présidence de la République est révélateur d'un mouvement politique et l'engagement de sa vie auprès de ceux d'en bas ouvre des attentes quant à une nouvelle ère, de développement effectif de la mobilité sociale, qui n'existe aujourd'hui qu'exceptionnellement dans un ordre où se perpétue l'exclusion.

Le républicanisme dans le monde a pris diverses tournures, mais sa caractéristique fondamentale est le rejet des manières élitistes et aristocratiques de former des gouvernements et d'administrer. Robespierre, dans le préambule de la Constitution française de 1793, affirmait que « le peuple est souverain et le gouvernement est son œuvre et son produit; les fonctionnaires publics, ses serviteurs ». La Charte brésilienne de 1988, dans le paragraphe unique de son article 1, rappelle ce principe plus proclamé que mis en pratique : « tout pouvoir émane du peuple, qui l'exerce ou bien par le moyen de ses représentants élus ou bien directement, selon les termes de cette Constitution ». Une nouvelle grammaire du pouvoir

Le quadriennat du mandat de Lula sera assis sur cette conception de la souveraineté populaire. Par leur vote, des millions de gens ont dit qu'ils veulent un changement négocié mais substantiel, et une priorité pour ceux qui ont faim, pour ceux qui sont pauvres et pour les chômeurs, même si cela * Chico Alencar est député fédéral du Parti des travailleurs (PT), élu dans l'État de Rio de Janeiro. Nous traduisons cet article, écrit avant la nomination du gouvernement par Lula, de Em Tempo (publication de la Tendance Démocratie socialiste, qui regroupe les militants du PT s'identifiant à la IVe Internationale) n° 326 de décembre 2002. Traduit du brésilien par J.-J. M. [Note de l'auteur : Ont contribué à l'élaboration de ce texte, en offrant de petits articles ou des données, les économistes André Urani et César

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déplaît aux créanciers étrangers. Le peuple a dit que les jeunes de chair, de frustration et d'os, dont beaucoup sont au seuil de la criminalité et aux portes de la mort, sont plus importants que cette puissante et invisible entité que l'on appelle marché. En termes techniques, un économiste qui a de la sensibilité pourrait dire, selon une nouvelle grammaire, qu'un « bénéfice primaire avec un tel déficit social est un mensonge destiné à engraisser le capital des rentiers ». Cette nouvelle posture se traduira en planification stratégique pour que le Brésil retourne à la croissance avec la justice sociale, et en politiques publiques immédiates. Comme le dit le Programme de Gouvernement du candidat victorieux, pour consolider le cap de ce changement, « il faudra un effort conjoint et articulé de la société et de l'État ». Pas une once de messianisme ou de paternalisme, donc. Urgence absolue pour dépasser la misère et l'abandon, sans l'ombre d'un doute.

Pour paraphraser Eduardo Galeano, dans l'ère de Lula, une fois que les votants ont voté et, finalement, ont choisi, les fonctionnaires fonctionneront, les moyens d'information informeront, les écoles enseigneront, les juges feront la justice, les policiers ne commettront plus de crimes. La Sixième République donnera une sépulture, progressivement et fermement, à cette sombre époque où « les banqueroutes sont socialisées et les profits privés, l'argent est plus libre que les personnes et les personnes sont au service des choses ».

L'héritage que reçoit le gouvernement Lula est lourd : 20 % de la population adulte au chômage, 50 % dans le secteur informel, inflation croissante, criminalité exacerbée dans les grands centres urbains, dilapidation du patrimoine public (la Petrobrás, la Banco do Brasil et la Caixa Econômica Federal sont les derniers « joyaux de la Couronne »), dépendance à l'égard de capitaux étrangers investis à court terme et des contributions du FMI (assorties d'exigences qui nous fragilisent de plus en plus), taux de crédit élevés, immense dette extérieure (2/3 dans le secteur privé) et intérieure, déficit de Sécurité Sociale, chaos fiscal et culture de la dissimulation, monnaie fragile, parc industriel privé de protection et dénationalisé, ressources naturelles bradées, désenchantement vis-à-vis de l'idée de Nation.

Entre un gouvernement sortant et l'autre qui se prépare, l'équipe de transition démarre en dansant sur la musique que l'administration actuelle prépare, comme l'a souligné Celso Furtado. Le rêve automnal des patriarches qui font leur adieux est la poursuite du modèle, et c'est pourquoi ils insistent sur des expédients comme le caractère intouchable des accords avec les organismes financiers internationaux et même l'autonomie de la Banque Centrale, à laquelle FHC lui-même s'est toujours opposé, en plus du maintien en place des actuels gestionnaires de la politique économique. Le PT, mandaté par les urnes, a toutes les conditions politiques pour ne pas céder, et il en a l'obligation morale. Un gouvernement qui ne contrôle pas les opérations du système financier, ne gère pas ses dettes et la politique de change, ne fixe pas le taux de crédit, n'accompagne pas l'envoi de bénéfices à l'étranger et l'émission de monnaie - toutes attributions de la Banque Centrale — est un demi-gouvernement.

Pour désaccorder le chœur des lamentations des veuves du néolibéralisme il faut ouvrir les portes et les fenêtres des palais pour laisser entrer l'hymne joyeux dont l'écho retentit encore dans les rues. Même sur le terrain miné de la traversée, qui promet une année 2003 pleine de difficultés et d'austérité, il est fondamental de ne pas frustrer les promesses d'espoir. Lula le sait, et il l'a bien dit, lors de son premier discours après l'élection, le 28 octobre : « hier, le Brésil a voté pour changer. L'espoir a vaincu la peur et l'électorat a fait le choix d'un nouveau chemin pour le pays. (...) Notre victoire signifie le choix d'un projet alternatif et le début d'un nouveau cycle historique pour le Brésil. (...) La majorité de la société a voté pour l'adoption d'un nouvel idéal de pays, où tous verront leurs droits fondamentaux garantis. La majorité de la société a voté pour l'adoption d'un autre modèle économique et social, capable de garantir la reprise de la croissance économique avec création d'emplois et distribution de revenu. (...) Nous allons apaiser la faim, générer des emplois, nous attaquer au crime, combattre la corruption et créer de meilleures conditions d'études pour la population à faibles revenus des le premier moment de mon mandat ». Le 6 novembre, à la première réunion du nouveau groupe parlementaire fédéral du PT, le plus grand de la Chambre des Députés, le président du Parti des travailleurs, José Dirceu, a repris : « le peuple a perdu la crainte de se gouverner et a infligé une défaite retentissante au gouvernement FHC; le peuple veut des changements et nous, malgré la mer de contradictions où nous naviguons, nous allons les faire ». Un nouveau Brésil en train de naître

Le Brésil a le potentiel nécessaire à la solution de ses principaux problèmes, grâce à la croissance urbaine-industrielle du siècle passé et à une base agricole enviable. 78 % de la population mondiale vit dans des pays dont le revenu moyen par habitant est inférieur au nôtre. D'un autre côté, nous sommes en tête pour l'inégalité sociale. Il y a 53 millions de personnes à revenu insuffisant, dans la pauvreté, et 22,6 millions dans l'indigence mais, en déconcentrant les revenus et la richesse qui existe au sein même du pays ce nombre pourrait chuter de 60 % en moins de dix ans. On dépense plus de 20 % du PIB en politiques sociales, mais les résultats sont minables, car une bonne partie de ces ressources sont détournées par la corruption, par la bureaucratie et par l'alliance malhonnête des dévoreurs de l'argent public, qui appartiennent aux couches riches et moyennes.

A propos de cette confrontation le Programme de gouvernement de la Coalition Lula Président est clair : « le combat contre les inégalités économiques et sociales est la condition nécessaire pour que soit garanti à tous les Brésiliens et Brésiliennes le statut de citoyens, hommes et femmes réellement égaux devant la loi. Mais il faut aussi un effort politique et culturel pour que s'affirme au Brésil le principe d'égalité. » Autrement dit : le gouvernement Lula s'est engagé à être un promoteur de la solidarité et d'un choc idéologique contre la culture de discrimination en vigueur depuis des siècles dans la formation sociale brésilienne. Nous entrons dans une phase polémique, tendue, intelligente et créative de notre histoire. Tout gouvernement dirigé par le PT a l'engagement de contribuer à redonner sens aux valeurs socialistes, en démocratisant radicalement les instruments de gou-

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vernement et en distribuant revenus, culture et pouvoir.

La construction du Brésil que nous voulons, articulant l'institutionnel et le mouvement social, amenant la place publique aux palais de la République et rendant agissantes les énergies citoyennes réveillées, va affronter des obstacles. Le PT a gagné, mais il n'a pas gagné tout seul, et il n'a pas tout gagné (nous avons perdu la bataille pour le gouvernement dans les principaux États du pays). Et il est vrai que, si l'électorat a viré de bord vers la gauche, le PT a aussi fait une inflexion vers le centre, modérant son discours et se rapprochant même d'adversaires historiques. Sur la scène internationale, la crise de la mondialisation néolibérale a pour contrepoint le renforcement de l'Empire nord-américain, avec Bush et son plan de guerre fron-

Le caractère effectif du gouvernement Lula, même avec les immenses espoirs qu'il a soulevés, sera défini par les forces sociales qui l'influenceront. Et il en existe de réactionnaires, tendant à le figer. La tradition des Classes dominantes brésiliennes — les mêmes qui ont fait « la révolution avant que le peuple ne la fasse », en 1930 — est de domestiquer l'élan transformateur des classes populaires et de perdre quelques bijoux mais de garder fermement la main sur le contrôle de la machine d'État. Battus dans les urnes, ces secteurs feront leur possible pour rendre le gouvernement Lula conventionnel, hybride, timide, prompt à reculer, de sorte qu'il ne donne pas à la majorité électorale la force d'une volonté politique. Pour plusieurs secteurs du pouvoir économique, Lula ne serait qu'une continuation « plus sensible » de la décennie néolibérale des Fernandos. La pensée de la seule voie possible et de la tyrannie du marché et du capital financier, même si celui-ci s'est éloigné de la

HAILER

EMPRECO

bourgeoisie industrielle, est toujours hégémonique au Brésil. La représentativité des partis de gauche et la mobilisation des mouvements sociaux est encore faible si nous envisageons l'énormité des défis. Cependant, l'envie de changement qui a saisi le Brésil permet une accumulation progressive et progressiste de forces, susceptible d'éviter au gouvernement Lula de rester prisonnier de la logique conservatrice.

Plus qu'un pacte (où d'habitude on demande des sacrifices à ceux qui sont déjà sacrifiés), ce qui est proposé est un nouveau contrat social, qui reconnaisse et légitime les conflits (pour la terre, pour les salaires, pour le logement, pour les droits fondamentaux pour tous) et arbitre leur solution grâce à l'intense participation de ceux qui sont concernés, à égalité de conditions, avec un pouvoir public qui fasse une option préférentielle pour ceux qui ont été historiquement marginalisés.

Un nouveau cycle de développement historique et social (il est décisif d'associer les deux concepts, comme y insiste l'Indien Amartya Sen, Prix Nobel d'Économie en 1998), avec pour objectif de créer un fort marché intérieur de masse, exige à moyen terme des aliments moins chers, des programmes de logement populaire et la généralisation de services publics essentiels de qualité (notamment l'énergie, l'assainissement, la santé et l'éducation). Nous sommes capables de produire tout cela avec pratiquement aucun besoin d'importations. Le modèle alternatif possible (pour que, pratiquement sans nous en rendre compte nous passions du nécessaire à l'impossible), dans l'actuelle conjoncture historique, est celui de la redistribution de la richesse et du revenu, de la socialisation croissante des moyens de gouverner, grâce à l'élévation de la conscience politique et à l'organisation des sec-

MARCHA NACIO

POR REFORMA AGRARIA

teurs populaires, de l'insertion souveraine dans l'économie mondiale, de l'affrontement avec les spéculateurs financiers et avec les oligarchies patrimonialistes, de la modernisation des institutions politiques, de la réorientation de la pachydermique machine étatique pour garantir le dynamisme dans les services publics.

Des boulevards s'ouvrent. Ces temps agités, où la roue de l'Histoire semble tourner plus vite, nous donnent de responsabilités importantes (que nous avions recherchées). Pour bien commencer

Un gouvernement qui va rénover les pratiques politiques, établissant une nouvelle relation avec la société, doit immédiatement: • Stimuler le grand désir de participation, en soutenant la formation de Brigades de Citoyens, où des volontaires organisés, sous la coordination d'organes gouvernementaux, s'engagent dans le combat contre la faim, dans des actions durables d'éducation et de santé, dans la construction, dans la défense écologique, dans la diffusion culturelle, etc. ; * Convoquer les citoyens en général, travailleurs de chaque secteur concerné et spécialistes ou étudiants de domaines proches pour, en une espèce de Constituante informelle, contribuer avec leurs idées aux avant-projets de réformes déjà définies par Lula comme fondamentales : politique, sécurité sociale, droit du travail/syndicalisme, agriculture et fiscalité ; B Définir, au Forum Social de Porto Alegre, les axes fondamentaux qui placeront le Brésil sur la scène mondiale comme leader des pays qui rejettent la mondialisation excluante et subordonnée, hégémonisée par les Etats-Unis, et qui défendent une nouvelle relation, solidaire, entre peuples et nations ; • Mettre en place, dans les rues et sur les places, sous la responsabilité des partis et des élus engagés pour le changement, les Kiosques Républicains, avec information permanente de la population sur l'action du gouvernement et recueil de critiques et de suggestions ; © Choisir, pour occuper les Ministères et directions des organes, fondations, sociétés et collectivités locales liées à l'État fédéral, des personnes engagées politiquement, techniquement compétentes et éthiquement inattaquables, et dont la vie n'ait jamais été entachée de liens avec l'arbitraire et la torture, la malversation de ressources publiques, le trafic d'influence et la discrimination.

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