Inprecor 1974–2004

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CHINE

Un hiver de mécontentement en Chine. Des protestations sociales à la veille de la guerre avec le Vietnam

· Inprecor n° 48-49, 30 mars 1979 · p. 21-24 · 2 753 mots

Chine Indochine Syndicalisme Stalinisme

Le 20 février, le gouvernement de Pékin a interdit tous les rassemblements publics, manifestations, et dazibaos discutant de l'invasion chinoise au Vietnam. C'était en fait là l'annonce brutale du fait que les promesses démagogiques du régime concernant une réforme démocratique n'impliqueraient pas le droit de mettre en question les orientations politiques fondamentales du gouvernement et ses actions. C'était aussi, pour la direction Deng Xiaoping, admettre qu'elle ne s'attendait pas à ce que la guerre soit populaire et qu'elle ne voulait pas avoir à discuter publiquement avec des opposants sur ce problème.

La décision de la bureaucratie chinoise d'envahir le Vietnam pourrait avoir des répercussions lourdes de conséquences sur sa politique intérieure. Elle éclaire le contenu véritabie de la promesse du régime d'aller vers l'industrialisation de la Chine : celle-ci devra être payée en augmentant les services déjà rendus par le gouvernement chinois à l'impérialisme américain.

Pour montrer qu'on peut lui faire confiance comme agent de la contre-révolution en Asie du Sud-Est, Pékin cherche à faire ce que Washington ne peut tenter aujourd'hui - « punir» militairement les ouvriers et les paysans vietnamiens pour avoir renversé les rapports capitalistes de

Chine

Un hiver de

en Chine

Certains secteurs des ouvriers et des paysans chinois sont déjà trop impatients pour attendre simplement que le gouvernement décide d'améliorer leur condition; ils commencent à tenter d'imposer leurs propres revendications. propriété dans la partie Sud du pays l'année dernière, et résisté à la tentative de l'impérialisme de contenir et de repousser la révolution socialiste en Indo-

Pendant les six mois qui ont précédé le déclenchement de la guerre, les désaccords et les actions de protestation ont augmenté régulièrement, dans des secteurs de plus en plus divers de la population chinoise. L'invasion du Vietnam arrive donc à un moment où il sera difficile, si ce n'est impossible, d'empêcher une large discussion sur ses conséquences à l'intérieur de la Chine.

Le mouvement dissident chinois date de la suppression des groupes de Gardes rouges étu-

Get ouvriers en 1968 et 1969, à la fin de la Révolution culturelle. A cette époque, plus millions de jeunes originaires des villes ont été déportés de force dans les villages, en partie parce que la mauvaise économique de Mao avait conduit à la stagnation de croissance industrielle, et qu'il n'y avait donc pas de travail pour eux dans les villes, en partie par simple mesure de persécution politique.

D'autres, dans les villes, ont été constamment dénoncés comme «mauvais éléments», parce qu'ils avaient combattu pour obtenir certains des droits mécontentement démocratiques que Mao lui-même avait promis. Mao a répondu en renforçant encore la répression menée par le régime totalitaire stalinien pendant les derannées de son pouvoir. Le résultat en a été l'extension du mécontentement et une distanciation par rapport au parti au pouvoir. Les successeurs de Mao ont cherché à contrer ces phénomènes en faisant des promesses de réforme démocratique et de concessions économiques substantielles envers les

Le retrait tactique du gouvernement actuel, face à l'état d'esprit des masses, a eu un double effet. D'une part, il a gagné à Deng et ses associés une certaine popularité. Mais d'autre part, cette popularité est basée sur des promesses que la caste bureaucratique au pouvoir ne peut finalement réaliser sans mettre en danger son existence elle-même, et certains secteurs de la population s'impatientent déjà à propos du rythme des changements attendus.

Des manifestations de rue sporadiques pour des droits démocratiques ont eu lieu périodiquement en Chine, à commencer par les protestations massives de la place Tien An Men en avril 1976. Mais l'apparition publique des groupes dissidents actuels ne date que des rassemblements face au «Mur de la démocratie» de Pékin en novembre 1978. Cela

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a commencé par des dazibaos anonymes, et à la fin du mois de janvier il y avait au moins sept groupes différents luttant pour les Droits de l'Homme à Pékin, dont la plupart publient des journaux et des magazines ronéotés.

Ces groupes ont tous pris contact avec des étrangers, s'efforçant ainsi de répandre leurs idées, de faire pression sur leur gouvernement et, en partie, d'utiliser l'opinion publique mondiale pour se protéger contre la répression.

Selon le numéro du 30 janvier 1979 du Globe and Mail de Toronto, ces groupes comprennent : La Tribune du cinq avril, l'Alliance des Droits de l'Homme, Explorations, ciété des Lumières (branche de Pékin), la Tribune du peuple, Aujourd'hui, et Nouvelles de référence pour les masses. Ces organisé une manifestation d'environ 500 personnes «Mur de la démocratie» le 29 janvier, pour protester contre les menaces du Conseil municipal de Pékin de prendre des mesures de représailles contre

Un huitième groupe, qui puofficiel appelé Le Printemps de Pékin, n'a pas été invité à participer, parce qu'un de ses dirigeants est membre de la Ligue de la jeunesse communiste, l'organisation de jeunesse officielle (la LJC et son journal Jeunesse chinoise ont une très active campagne en faveur de réformes internes de la bureaucratie, et pourraient servir à organiser des jeunes que le gouvernement espère coopter nouveaux postes de responsabilité).

De tous ces groupes, l'Alliance des Droits de l'Homme est actuellement le plus connu. C'est le seul groupe jusqu'ici à avoir fait le pas de signer du nom complet de ses dirigeants dans son journal et à avoir tenu des meetings publics en son nom, exposant ainsi ses membres à une arrestation possible. Elle a publié un programme en dix-neuf points qui contient beaucoup de revendication antibureaucratiques profondes, demandant le relâchement immédiat de tous les prisonniers polile droit de créer des partis d'opposition, l'abolition de la police secrète, la fin de la censure, la minimale de grains pour les paysans, et la réconciliation avec l'Union soviétique. « Le conflit sino-soviétique a déjà perdu sa base objective», déclare le pro-

«L'Union tique est un pays socialiste..».

Jusqu'ici, en jugeant de ce qu'ils disent dans leurs affiches périodiques, la perspective de ces groupes est celle d'une réforme radicale, et non celle du renversement du régime. De plus, ils ont commencé à faire une fausse distinction entre la «bureaucratie», à laquelle ils s'opposent, et des dirigeants ping, qui ont été persécutés ou emprisonnés sous le gouvernement antérieur, en lesquels ils placent encore des espoirs. Mais leurs revendications concrètes ne peuvent être accordées par le régime stalinien. Une d'oppresseurs ne peut exister dans un Etat ouvrier avec des droits démocratiques.

Les groupes dissidents organisés de Pékin sont les formations d'opposition les plus conscientes politiquement à être apparues, mais d'autres secteurs ont aussi bougé, et dans certains cas à plus grande échelle. Les plus importants regroupent des membres des couches les plus pauvres de la paysannerie, ainsi que certains de ceux que l'on apinstruits, qui ont été déportés à la campagne au cours des années postérieures à 1968 (le chiffre total déclaré pour cet effort de « ruralisation » est de dix-sept millions de jeunes, dont la majorité sont rentrés depuis dans les villes, mais dont plusieurs millions sont encore dans les villages). La plupart des jeunes qui sont partis dans les années étaient des enfants d'ouvriers des villes qui ont été envoyés à la campagne au moment où ils ont obtenu leur diplôme d'études secondaires ou d'université. Plusieurs milliers d'entre eux sont rentrés illégalement dans les villes, où travail et logement leur sont refusés; ils sont donc obligés de vivre de l'aide d'amis ou de parents, ou de se livrer à de petits vols ou à la prostitution.

Dès la fin du mois de novembre, lorsque la nouvelle de l'existence du « Mur de la démocratie» s'est étendue à travers la Chiont quitté leurs champs et sont partis pour Pékin, afin de présenter leur doléances au gouvernement. A l'époque des cérémonies semi-officielles de commémoration de la mort de l'ancien Premier ministre Chou Enlai, la première semaine de janvier, plusieurs centaines ou même quelques milliers de ces gens ont été jusqu'à Pékin, et 500 d'entre eux ont participé aux manifestations de la place

An Men pendant trois jours, demandant de la nourriture et des vêtements. Le 14 et le 21 janvier, environ 200 personnes se sont rassemblées devant l'enceinte du Chungnanhai, derrière laquelle vivent les dirigeants, comme le Président du Parti communiste Hua Kuofeng et le vice-Premier ministre Deng Xiaoping, demandant une réunion avec les dirigeants du parti pour présenter leurs doléances (ce qui a été refusé).

Les paysans, dont le nombre s'était entre-temps accru avait atteint plusieurs milliers de personnes, vivaient dans les rues ou campaient dans la gare de la ville. Les groupes dissidents locaux ont immédiatement voulu faire cause commune avec les paysans qui protestaient, et ont cherché à se joindre à leurs manifestations et à les aider à trouver nourriture et abri. Cet effort a inquiété le gouvernement, qui a riposté le 17 janvier en arrêtant Fu Yuehua, une ouvrière de trente-deux ans, militante pour les Droits de l'Homme. Selon de récents dazibaos, Fu a participé au début des discussions sur le « Mur de la démocratie», au

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mois de novembre, et elle a aidé les paysans pauvres qui sont venus à Pékin (Globe and Mail, du 27 janvier).

A la fin de janvier, selon les militants pour les droits démocratiques, entre six et huit des paysans qui protestaient étaient morts dans les rues de Pékin, de faim ou à cause du froid. John Fraser, correspondant à Pékin du Globe and Mail, de Toronto, a décrit ainsi leurs conditions de vie : « En ce qui concerne les gens que Madame Fu et d'autres essayaient d'aider, on ne peut voir personne de plus misérable à Pékin en ce moment. leurs doléances se sont déversées dans la capitale au cours des derniers mois - il y en a beaucoup plus que les journalistes n'avaient cru au départ. Un chiffre exact est impossible à déterminer, mais ils seraient visiblement plus de

« Au début, ils habitaient dans les rues, alors que la température variait de moins 10 à moins vingt degrés centigrades. Quelques-uns sont morts. Ensuite, les autorités municipales ont laissé construire une sorte de bidonville, non loin du Grand hall du peuple». (Globe and Mail, du 27 janvier 1979).

Ce qui diffère également des pratiques du passé, c'est que le gouvernement a commencé à

Laye a ta fois de discute reconnaître l'existence de pro-

les dissidents et de monter l'opinion publique contre Quotidien du peuple de Pékin, du 27 janvier 1979, a cité Hua Kuofeng lorsqu'il disait que «la majorité de ceux qui sont venus à Pékin pour se plaindre auprès des autorités centrales sont des gens respectables». Mais il continuai Mais il continuait ainsi : «Néanmoins, le fait que le nombre de gens arrivant à Pékin s'accroisse quotidiennement est un problème épineux. C'est maintenant le cœur de l'hiver, et il est très difficile de leur fournir nourriture et logement. Le problème doit donc être résolu immédiatement... Nous ne voulons pas que des gens fassent des milliers de kilomètres pour venir à Pékin chercher protection et aide auprès des autorités centrales» (Hsinhua, 28-29 janvier).

Le gouvernement parlait des paysans comme des « frères de classe », et avertissait la police et les fonctionnaires qu'ils ne devaient pas s'affronter eux, même s'ils utilisaient un « langage extrême». Mais un événement s'est produit cette nuit-là qui a amené à la surface les tensions profondes inhérentes à la situation.

Le 27 janvier était la veille du Nouvel an chinois. Cette

Hua Kuofeng organisé une fête du Nouvel an qui était l'extravagance la plus folle que Pékin ait connue depuis la période précédant la culturelle. 30000 bureaucrates ont occupé le Grand hall du peuple pour une nuit de fête, de beuveries, de danses et de jeux de cartes. Dehors, dans le gel, 150 paysans portaient des banderoles disant : « Au nom du Président Hua et du Président Mao, nous voulons l'égalité», «Nous voulons des vêtements».

s'est avéré être que les bureaucrates arrogants ne pouvaient tolérer. Lorsque les invités commencèrent partir, la troupe chargea sur les dispersant et arrêtant plusieurs de leurs dirigeants. Le 31 janvier, des dazibaos signés par des amis de ceux qui avaient été arrêtés disaient que deux des paysans qui avaient organisé la manifestation avaient été condamà cinq ans de prison.

Les protestations les plus dramatiques ont été celles des «jeunes ruralisés», qui ont organisé des grèves et des manifestations dans la province du

Yunnan, et dans les villes de Pékin, Shanghai, Hanchow et Siam.

A Shanghai, d'anciens habitants de la ville, qui ont été envoyés dans les fermes d'Etat à la campagne, ont commencé à organiser des manifestations de plus de 3000 personnes au mois de décembre, dant des emplois et des logements en ville. Ceci a été occulté par la presse chinoise jusqu'au 5 février, date à laquelle plus de 1000 de ces jeunes se sont mis en colère, bloquant le trafic routier et ferroviaire, cassant les vitres des magasins, et assiégeant fonctionnaires gouvernementaux revendications.

Ceux qui protestaient ont organisé un sit-in devant le Bureau principal de l'Emploi de Shanghai, et ont refusé de laisser sortir le personnel. Ils ont occupé un magasin d'électricité, demandant des mégaphones pour organiser des meetings publics. Et, selon la presse officielle, ils ont coupé les lignes électriques du système de trolleys de Shanghai, et ont occupé les terrains des chemins de fer, bloquant les trains pendant douze heures et faisant descendre 80000 passagers (Hsinhua, les 10 et 14 février 1979).

Cette action provoqué une riposte du gouvernement; de nombreux articles, en général attribués à des travailleurs, dénonçant ceux qui protestaient comme des « égoïstes», et les comparant aux Gardes rouges maoïstes du début de la

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les informations concernant une geance des émeutiers de Shan-

Révolution culturelle, sont apparus dans la presse. Néanmoins, cette campagne avait une composante nettement défensive. Un éditorial de première page du Quotidien du Peuple, le 12 février, déclarait à propos des événements de Shanghai : «Nous devons dire à certains camarades qu'à aucun prix ils ne doivent avoir une attitude hostile et violer la loi pour exprimer leurs plaintes, quelque soit l'ampleur des dommages qu'ils ont subis. » (Hsinhua, le 13 février 1979). Tous ceux qui avaient été arrêtés à Shanghaï ont été relâchés, sauf deux.

Les protestations des jeunes de Shanghaï ont obligé le gouvernement à lever le voile sur action de protestation encore plus importante qui s'est produite au début de l'hiver dans la province du Yunnan et avait été gardée secrète par la presse officielle.

Le 27 décembre, environ 28 travailleurs agricoles chinois sont arrivés sur la place Tien An Men à Pékin et ont distribué des tracts disant qu'ils représentaient 30000 travailleurs agricoles qui étaient en grève depuis le 9 décembre. A l'époque, il mais, à la suite des manifestations de Shanghal, le gouveme ment lui-même a admis que la grève des travailleurs agricoles du Yunnan avait effectivement eu lieu, et a essayé de présenter qui l'avait conclue comme un exemple de la modération qu'il voulait voir adoptée par les jeunes de Shanghaï.

Parmi les grévistes du Yunnan, on comptait aussi des habitants des villes qui avaient été déportés, et dont la plupart étaient à la campagne depuis plus de dix ans. Leur principale revendication était le droit de retourner à leurs anciens foyers. Pékin a maintenant révélé qu'un des membres du gouvernement, le vice-Premier ministre Wang Chen, avait été envoyé pour rencontrer personnellement les grévistes. Wang a évoqué sa propre persécution par le gouvernement au cours de la Révolution culturelle, afin d'essayer d'obtenir la confiance des travailleurs. Il a refusé de satisfaire leur revendication principale, mais il a offert un fonds spécial de 4,25 millions de dollars pour leur construire de nouveaux logements.

montre ghaï, les grévistes du Yunnan étaient prêts à la modération et au compromis, ils sont tout de même un exemple de travailleurs qui ont engagé une action directe de grève contre le gouvernement, et qui ont obtenu une amélioration de leurs conditions en le faisant.

Deng Xiaoping espère que sa performance au Vietnam sera récompensée par un afflux rapide et important de subventions et de prêts américains, qui lui permettront de donner au peuple chinois une preuve tangible que son régime peut lui apporter la prospérité. Mais, si le Yunnan apporte une indication, c'est celle de montrer que certains secteurs des ouvriers et des paysans chinois sont déjà trop impatients pour attendre simplement que le gouvernement décide d'améliorer leur condition; ils commencent à tenter d'imposer leurs propres revendications. Et une guerre de frontière offensive menée par ce régime, contre un peuple que peu d'ouvriers et de paysans chinois considèrent comme une menace, pourrait ajouter dangereusement à l'impopularité du régime.

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