Un bilan r
Document 1. Le regard international sur la Bolivie
Deux visions antagonistes dominaient l'analyse du conflit bolivien : la nord-américaine et celle des sociétés qui sont dans un processus de changement et de mouvement et qui réalisent une démocratie différente avec une plus grande participation et des politiques plus sociales.
Avant tout, la situation bolivienne mettait en évidence l'influence qui peut être celle de la Bolivie sur le continent, car pour la première fois le peuple s'est victorieusement soulevé contre le modèle. Pour le reste de l'Amérique latine, la Bolivie est un exemple — et c'est aussi la principale préoccupation du gouvernement des États-Unis.
Le point de vue nord-américain était centré sur le maintien d'un gouvernement qui préserve les politiques néolibérales et garantisse les intérêts des transnationales.
L'intérêt manifesté par les présidents de l'Argentine et du Brésil, à partir de la visite de leurs délégués présidentiels, témoigne de nécessaire du MAS** leur volonté de renforcer une position latinoaméricaine dans le domaine économique pour affronter les politiques de l'empire contre le Mercosur.
L'expérience bolivienne est comme une injection d'optimisme pour tous les mouvements sociaux latino-américains qui sont à la recherche de forces en vue de changer le modèle économique.
Une perspective d'appui de la Communauté européenne, qui fait face à la puissance nord-américaine, est également apparue. 2. Le mouvement populaire
La participation de toutes les couches sociales a permis que cette expérience aboutisse à une victoire populaire.
La ville d'El Alto a été l'épicentre des mobilisations et des revendications de l'ensemble du mouvement. Sa forme d'organisation, structurée par quartiers, a ensuite marqué également la participation des gens de La Paz.
Ce sont les bases qui ont entraîné et déterminé les dirigeants, mais non en tant que chefs, car cette fois-ci les bases ont su faire respecter leurs décisions, en se réunissant dans les assemblées de quartiers d'abord, puis dans les directions locales. La force et le poids des bases fut tel, que quelques dirigeants, compromis avec les partis gouvernementaux, ont été dans l'obligation de transmettre des décisions contraires à leurs propres liens.
L'Assemblée des droits humains et l'exmédiatrice (Defensora del pueblo) Ana María Romero ont joué un rôle déterminant pour que puisse se manifester la volonté des classes moyennes. Les piquets de grève de la faim ont été les lieux de centralisation et de mobilisation de ce secteur de la société qui n'était pas prêt à marcher et à affronter l'armée, comme l'a fait le peuple. Le caractère de masse de ces piquets à permis d'exprimer le malaise de ce secteur et son besoin de reagir. * Cf. Inprecor n° 485/486 de septembre-octobre 2003. ** Ce texte, non signé, donc représentant le point de vue de la direction, figure en tant qu' analyse politique du 20 octobre 2003 » sur le site web du Mouvement au socialisme (MAS) http://www.masbolivia.org/articulos/artan31.htm . (Traduit de l'espagnol par J.M.).
Cette expérience a fait naître, d'une certaine manière, les germes du pouvoir populaire alternatif au pouvoir constitué légalement. Ce n'est rien d'autre que l'expression de la capacité du peuple à s'organiser, à lutter et à pressentir une politique afin de pouvoir avancer vers la constitution de son propre pouvoir capable de rompre avec l'atomisation dans laquelle le néolibéralisme l'a plongé, pieds et mains liés.
Le peuple, cette fois, a pris conscience de ses intérêts, tels la récupération des hydrocarbures pour lui-même avec l'industrialisation du gaz.
Quelques courants, bien que très faibles, ont été tentés par le maximalisme, incapables de comprendre la réalité. « Un gouvernement des ouvriers et des paysans », « un triumvirat »: tels furent les slogans extrêmes qu'on pouvait entendre ici ou là, alors que la réalité objective ne créait pas les conditions pour réaliser des changements d'une telle ampleur.
L'histoire nous enseigne que les réserves physiques et morales du peuple sont inépuisables lorsqu'elles s'appuient sur des politiques claires, cohérentes et d'un contenu national profond qui bénéficient à la très 1. Le général Juan José Torres renversa le 6 octobre 1970 le général Alfredo Ovando Candia, accepta l'aide soviétique et mena une politique populiste jusqu'à son renversement en août 1971 par le colonel Hugo Banzer, qui, après des affrontements sanglants (19-22 août 1971, plus de 300 morts), gèle les salaires, interdit les syndicats et les partis de gauche et impose une dictature sanglante. Torres a été assassiné dans son exil argentin en 1976. 2. Lidia Gueiler Tejada, présidente de la Chambre des députés, est élue présidente par intérim le 16 novembre 1979. Le soulèvement militaire du général Luis Garcia-Meza Tejada prend le pouvoir et démet la présidente le 17 juillet 1980. 3. Du surnom « Goni » donné à l'ex-président Gonzalo Sánchez de Lozada.
grande majorité. Mais l'histoire nous apporte d'autres moments où le peuple a pu être le principal acteur sur la scène politique, comme dans le cas des gouvernements de Juan José Torres (1) et de Lidia Gueiler (2) où, dans les deux cas, une profonde crise politique, sociale et économique a fait du peuple l'unique mécanisme de résolution de la crise. L'indéniable investissement populaire, les sacrifices exprimés comme toujours par
GAS
EL
NO SE VENDE!!
les vies humaines, n'ont pas toujours suffi pour parvenir à une sortie démocratique des crises et ont laissé dans ces deux cas l'amer souvenir de processus dictatoriaux.
Mais le plus imposant fut de voir des gouvernements nés du pouvoir populaire, agir seuls, isolés, face à un mouvement populaire qui avançait seulement des revendications démesurées et ne faisait rien pour consolider une proposition politique constitutionnelle pour conduire le pays. Nous ne devons pas oublier les expériences des gouvernements Torres et Gueiler, nous devons plutôt apprendre des leçons du passé et ne pas commettre les mêmes erreurs
Le néolibéralisme génère précisément la corruption des acteurs politiques et sociaux. C'est pour cela qu'aujourd'hui nous n'avons pas une classe politique et syndicale qui soit cohérente et qui dispose de la confiance du peuple. Une série de mécanismes de corruption dans ces domaines ont grevé le travail des politiques et des syndicalistes, par exemple lesdites commissions dans le domaine syndical et les gratifications ou les quotas dans le domaine politique.
Les derniers événements ont également mis à jour le manque de confiance, le manque de crédibilité et même le rejet des partis politiques par la société civile. Ce rejet, qui a également touché le MAS, est le produit de l'absence de nos militants dans les directions de base des secteurs populaires.
L'espace démocratique gagné par le peuple est menacé par les éléments suivants: • Carlos Mesa est un politicien libéral convaincu des bientaits du grand capital, mais aussi conscient de l'effondrement du modèle néolibéral dans le pays et pour cette raison disposé à promouvoir des changements à condition de ne pas mettre en question le bloc dominant et les intérêts des transnationales. Mesa pourrait articuler un mouvement populiste du centre apolitique, de facture nationaliste mais subordonné aux intérêts des Etats-Unis. • Sur un autre plan, nous avons les appareil militaires et répressif de l'État qui sont totalement soumis à leurs hauts commandements, au gonisme (3) et à l'ambassade nord-américaine et qui sont aussi enclins à la corruption. • Un troisième élément, c'est l'absence d'une proposition nationale et organique qui articule les divers secteurs autour des intérêts de l'ordre majoritaire. De ce fait les petits groupes radicaux qui prônent les issues politiques radicales de la crise pourraient capitaliser le mécontentement et la frustration populaire et nous entraîner à la défaite et au massacre du peuple. 3. Le MAS
Le moment politique que nous vivons exigera de nous les plus grandes précautions et la meilleure analyse possible de la situation nationale. Bien que le président ait fait sienne une série de demandes de la population formulées à l'origine par le MAS, celles-ci sont une arme à double tranchant, nous obligeant à harmoniser une ligne politique qui permette d'assurer la continuité du système démocratique tout en favorisant l'expression et la mobilisation du mouvement populaire.
Nous pourrions préciser que le MAS doit faire apparaître un appui critique au gouvernement sans y participer ni participer à la direction exécutive d'aucune manière. Il doit se différencier des autres partis par une position qui tienne compte de sa vocation démocratique et de son attachement indéfectible aux secteurs populaires. Il doit clarifier devant l'opinion publique qu'il n'est pas un de ces partis qui cherchent à récupérer leur légitimité aux yeux du peuple ÷ nous ne sommes simplement pas dans le même sac que les autres partis totalement dépréciés par la corruption et les prébendes.
Nous devons également clarifier et approfondir nos propositions relatives aux questions centrales posées par le président Mesa, parce que, à première vue, il pourrait
sembler que Carlos Mesa a adopté le discours du MAS. Par conséquent il est nécessaire d'approfondir nos connaissance et d'assurer que la mise en œuvre de ces mesures profitera effectivement aux larges majorités nationales.
Il est clair que le MAS a eu la capacité de se mettre en syntonie avec les grandes aspirations nationales sur les questions relatives au gaz, à l'Assemblée constituante, à la terre et à l'environnement, etc., terrains qu'il a traités avec aisance jusqu'au 19 septembre. Postérieurement toutes nos faiblesses sur le plan de la direction politique et sociale sont apparues, de même que nous avons pu apprécier le manque d'un organisme capable de répondre aux demandes d'orientation venant des milieux populaires.
De la même manière, notre vision profondément syndicale des organisations nous a conduit à négliger d'autres espaces, qui ont été essentiels dans les mobilisations sociales. Ainsi le MAS a terriblement failli en négligeant les structures d'organisation territoriale, en particulier celles de voisinage et des quartiers dont le rôle a été fondamental pour la chute du précédent gouvernement.
Cette situation nous impose de reformuler notre vision de la société et de ses composantes et aussi d'établir clairement ce qui constitue la lutte politique et la lutte syndicale. Nous avons fait preuve d'une confusion énorme qui nous a empêché de distinguer entre les composantes actives dans chacun des espaces, situation qui a conduit à un manque de confiance et à la confusion parmi nos militants et les secteurs sociaux proches.
Le moment politique dans lequel nous entrons exige une approche de caractère national, ne nous permettant plus de nous adapter à des particularités sectorielles ni de nous limiter à un discours fait de généralités ou de slogans. Il faut comprendre que si nous voulons participer à sa refondation, nous devons avoir une vision globale du pays que nous voulons construire et que cela passe par la clarification de toutes nos propositions concernant l'État ou la nation, tant juridiques que constitutionnelles, économiques, etc. Nous devons avoir à l'esprit que les réalités sont différentes dans chaque région et nous devons formuler une proposition capable d'englober les visions et les aspirations des différents départements, classes, ethnies qui composent notre nation.
Une des leçons que nous devons tirer des derniers événements, c'est que nous avons besoin de l'expression réelle d'une direction politique organique permanente, capable d'intégrer rapidement les éléments et les analyses pour orienter le mouvement social. La pauvreté de notre espace de débat interne a été mise en évidence et elle s'est transformée en un frein en ce qui concerne notre capacité d'apporter rapidement des réponses opportunes aux demandes du mouvement social. Nous pouvons aussi constater le déficit de notre capacité d'élaboration des propositions politiques et des visions de la réalité nationale. Bien que coexistent dans nos rangs des opinions en provenance de divers territoires, elles ne s'expriment pas dans une discussion publique qui nous permette de nous approcher plus
exactement de la réalité vécue par le pays du point de vue populaire.
Cette faiblesse organique a eu des graves conséquence pour le MAS qui se sont manifestées par la désorganisation, la confusion, l'absence de direction, dans certaine cas même le rejet tavorisant l'apparition d'organisations et de personnages qui étaient au bord de la disparition politique à la veille des événements, tels la COB, Felipe Quispe, Mayor Vargas, etc. Une stratégie de formation politique idéologique devient indispensable si l'on veut permettre à nos militants de reconnaître le moment politique qu'ils vivent, ce qui leur permettra de se transformer en authentiques dirigeants et conseillers des luttes populaires. De cette manière le parti gagnerait en agilité, en présence et les militants parviendraient à dépasser les barrières de dépendance envers les dirigeants supérieurs en cas de crise, leur assurant la capacité de s'affirmer dans le cadre de la ligne politique de l'organisation.
Généralement le social s'exprime par des questions sectorielles, syndicales, des revendications particulières ou par d'autres formes, alors que le politique a comme axe central la problématique nationale et ses dérivés. Ces éléments tendent à se confondre dans nos analyses ce qui nous conduit à des propositions parfois erronées ou inopportunes. Par conséquent nous avons besoin de clarifier nos divergences. Dans l'actuel cadre politique il est indispensable de clarifier quelles sont les objectifs sociaux et quels sont les objectifs politiques. Par exemple, l'Assemblée constituante, la récupération des hydrocarbures, des terres et de l'environnement sont des objectifs politiques, alors que l'arrêt de l'éradication forcée [de la coca], le code fiscal, etc. constituent des 4. Le concept d'Instrument Politique vient de l'histoire du MAS. Antonio Peredo Leigue, dont les deux jeunes frères Roberto ("Coco") et Guido ("'Inti") sont morts dans la guérilla bolivienne d'Ernesto "Che" Guevara et le troisieme, Osvaldo ("Chato"), a pris part à la guérilla de Teoponte en 1969, actuellement député et dirigeant du groupe parlementaire du MAS, a expliqué ainsi les origines de son parti dans un entretien avec Manuel Holzapfel G. publié par la revue Punto Final : « Il y a environ huit ans, un groupe de dirigeants syndicaux s'est posé la question de la nécessité de créer un instrument politique en Bolivie. Ils cherchaient ce qu'ils appelaient "notre" instrument politique. La Confédération des Paysans de objectifs sociaux.
tâches incontournables pour l'Instrument
Politique (4), qui ne doivent pas être mises de côté à cause des questions bureaucraticopolitiques que nous aimons tant, car le pays exige des définitions pour lesquelles la voix du MAS ne peut être absente. En cas contraire le MAS se transtormerait en un de ces partis politiques qui tentent de récupérer leur légitimité et leur crédibilité face à la société.
direction comme les militants doivent débattre sont les suivantes :
• Élections municipales ou élection de l'Assemblée constituante, lesquelles d'abord?
• Le jugement des responsables coupables des massacres.
• Que faire dans les espaces territoriaux négligés : quartiers, districts, etc.?
• Notre idée du nouveau pays que nous présenterons à l'Assemblée constituante.
• Tirer profit du sentiment anti-"Goni" pour revoir les accords passés par Sánchez de
Lozada : révision des contrats de la COMI-
BOL, transfert de Vinto, etc.
Bolivie, lors de son congrès, a décidé de créer l'Instrument
Politique pour la Souveraineté des Peuples, qui devait être formé sur la base des organisations syndicales unies. Ils ont sant un constitué un bras politique, qui a essayé des se présenter aux élections. Néanmoins, ils n'ont municipalités, pas pu faire face aux obligations imposées par le code électoral.
Alors, il a fallu chercher un petit parti dont le sigle était déjà légalisé devant la Cour Électorale pour les élections de 1997. A ces élections l'instrument politique a participé sous le nom de
Mouvement pour le Socialisme
(MAS). Il a réussi à faire élire quatre députés, parmi eux, Evo
Morales. Dans ce processus le
MAS a été "récupéré" par les six confédérations de la région de
Cochabamba, organisations
Antonio Peredo et Evo Morales, dirigeants du MAS comme député
Toute cette analyse nous impose des
Les tâches qui apparaissent et dont la
• représentatives des producteurs demandes ?
de coca, qui ont décidé de travailler plus profondément avec cet instrument et de participer aux élections municipales, réalirelativement score important. Cela a permis sa présence dans environ quatre-vingt les
230.
sur
Renforcé par ces résultats, le gringos.
MAS s'est préparée pour les élections présidentielles de cette année [2002] - Ajoutons, que ce petit parti - récupéré » par les syndicalistes, le MAS, était issu d'une scission de la Phalange socialiste bolivienne - une organisation contre-révolutionnaire en 1952... ce qui fournit à ses adversaires « l'argument » sur son caractère « réactionnaire ", voire « fasciste » (cf. par exemple l'interview de Felipe Quispe reproduite ci-après).