Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

NUCLEAIRE

Des dangers aujourd'hui irrémédiables

· Inprecor n° 51, 26 avril 1979 · p. 7-10 · 2 369 mots

Écologie

actuelleme

irrémédiab

Georges THOMPSON L'article que nous publions ci-dessous avait été rédigé avant l'accident survenu à la centrale de Three Mile Island.

Un réacteur atomique peut connaître des accidents plus ou moins graves : de la fuite anormale de produits de fission dans le fluide caloporteur, sans élévation de la radioactivité dans le bâtiment du réacteur, à l'échappée dans l'environnement d'une petite quantité de substances radioactives, et jusqu'à la libération d'une partie importante des produits de fission, du fait d'une rupture de l'enceinte de confinement (bâtiment) du réacteur. Un réacteur nucléaire ne peut pas exploser comme une bombe atomique, mis à part, d'une certaine manière affaiblie, les surgénérateurs. Tout le pront les blème de la construction d'une bombe atomique n'est pas tant de réunir la quantité de matière fissible nécessaire à une réaction en chaîne explosive (elle est réunie dans un surgénérateur, pas dans les autres types de réacteurs) que de concentrer l'explosion sur un court instant pour qu'elle soit vraiment puissante. LE RISQUE D'ACCIDENT

L'industrie nucléaire envisage, depuis ses débuts, des possibilités d'accidents extrêmement graves pour définir le dessin des réacteurs et leurs systèmes de sécurité. La cause possible de la plupart des accidents envisageables, des plus graves en particulier, est une défaillance de la circulation du fluide calopor-

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teur, de des de l'environduits de du combustibéton).

par les fondations bâtiment et son matériau

La référence dans le débat est constituée par la seule étude détaillée du problème, le rapport «Une évaluation des risques d'accidents dans les centrales électriques nucléaires res commerciales aux Etats-

Unis», d'août 1974, réalisé sur commande de l'AEC par une équipe du MIT sous la direction du professeur Rasmussen (rapport Rasmussen).

Ce rapport conclut qu'un accident cident du type LOCA a une chance sur 500000 de se produire par réacteur et par an, qu'un accident qui causerait 70 morts immédiates, 170 personnes blessées ou malades et 2,7 milliards de dollars de dégâts, a une chance sur un million de se produire par réacteur et par an, et un accident qui cause 2300 morts immédiates et 5600 blessés ou malades, une chance sur un milliard par réacteur et par année. Que la probabilité pour un individu quelconque de périr dans un tel accident est plus faible que celle de mourir dans un cyclone (en annexe le rapport évalue que les conséquences à long terme suivantes ont la même probabilité que 10 morts immédiates: 7000 morts par cancer, 4000 anomalies génétiques, 60000 tumeurs de la thyroïde, 8000 kilomètres carrés de terrains contaminés au-dessus des normes maximales admissibles).

Le rapport de l'AEC de 1964, maintenu caché de nombreuses années, avait conclu qu'un accident «crédible» d'une centrale nucléaire courante, pourrait tuer immédiatement 45000 personnes, en blesser ou en rendre malades 500000, et causer pour 90 milliards de dollars de dommages (cité par Barry Commoner dans «The Poverty of Power», New-York, 1976).

La principale critique du rapport Rasmussen est une étude de l'Union of Concerned Scientists réalisée fin 1974 et début 1975 sous la direction du professeur Kendall, professeur de physique au MIT. Cette étude arrive à la conclusion qu'un accident tuant 50000 personnes a une chance sur 100000 de se produire par réacteur et par an.

Kendall et ses collaborateurs ont contesté en particulier la méthodologie du rapport Rasmussen:

«Une illustration du genre d'arguments qui montre l'incapacité de l'analyse par «arbres de défaillance» à fournir des estimations de probabilités fiables, est le cas du moteur de la fusée du quatrième étage d'Apollo. La fiabilité prédite pour ce moteur était 0,9999 (soit une défaillance toutes les 10000 missions). Cette prédiction avait été obtenue au début des années soixante de manière tout à fait analogue à celles dont sont obtenues les prédictions quantitatives dans RSS (le rapport Rasmussen). Cependant, la meilleure fiabilité atteinte dans la réalité par ce moteur après des milliers d'essais fut d'environ 0,96 (soit 4 défaillances toutes les 100 missions). Le programme Apollo démontre également l'incapacité de la méthode par «arbres de défaillances» à assurer l'exactitude d'une analyse de sécurité, autre fonction pour laquelle elle a été construite. Beaucoup de pannes dans le programme furent la conséquence d'événements qui n'avaient même par été considérés comme «croyables» dans l'analyse par «arbres de défaillances», ces pannes furent des surprises totales.»

Des accidents dans les réacteurs nucléaires ont déjà eu lieu, qui n'ont eu des conséquences que relativement bénignes, mais qui auraient pu évoluer d'une manière plus grave et qui ont surpris les techniciens. On peut en citer quelques exemples. Le 5 octobre 1966 dans le réacteur Enrico Fermi aux USA, premier réacteur surgénérateur commercial à entrer en service, un débris d'une pièce défaillante vient à boucher un canal du fluide caloporteur. Deux éléments combustibles fondent partiellement. Le réacteur a été mis hors service depuis lors.

Le 29 janvier 1969, dans la centrale nucléaire expérimentale de Lucens, en Suisse, sou-

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terraine, des quantités anormalement grandes de radioactivité se répandant dans la caverne du réacteur et un échauffement anormal imposent l'arrêt du réacteur. Vu la contamination radioactive, il faudra plus d'une année pour établir un orifice d'inspection de l'intérieur de la cuve. L'enquête a établi qu'un élément combustible avait partiellement fondu. Le réacteur a été mis hors service et a été démantelé.

Le contre-rapport de l'Union of Concerned Scientists - Union des scientifiques touchés (par les problèmes du nucléaire) - critique le rapport Rasmussen à la lumière d'accidents qui se sont réellement produits.

De même, une commission de sept scientifiques chargés en 1976 par la Commission de réglementation nucléaire (NRC, qui a succédé à l'AEC), sur demande d'une commission du Congrès des Etats-Unis, d'étudier la valeur du rapport Rasmussen ainsi que les critiques qui lui ont été faites, a conclu qu'il était dans plusieurs domaines insuffisant, erroné, basé sur des méthodes contestables et trop optimiste dans l'estimation des conséquences d'un accident. Elle a condamné par ailleurs le ton tranquillisant du résumé destiné au grand public (Tages Anzeiger, le 25 septembre 1978). UNE TECHNOLOGIE PREMATUREE

Si on essaye de faire le bilan, en optant par rapport aux controverses, incertitudes et doutes considérables, pour une appréciation modérément pessimiste des dangers de l'énergie nucléaire, alors le coût social de l'utilisation de l'énergie nucléaire, dans les dimensions des programmes de construction actuellement engagés, peut se résumer grossièrement dans les trois conséquences suivantes, pour un pays de la taille des Etats-Unis : 1- Quelques milliers de morts par cancer, et par défauts génétiques, supplémentaires par année, soit quelques pour cents d'augmentation, du fait de la pollution radioactive par fonctionnement normal de l'industrie nucléaire. 2- La production de quantités négligeables de déchets hautement radioactifs susceptibles de causer potentiellement des catastrophes très graves et qui gardent ce potentiel de danger, certains pendant des siècles, d'autres pendant des milliers d'années. La sécurité des populations repose sur l'efficacité ou la permanence de leur isolement, de leur surveillance et de leur gestion. Le fardeau - et de la menace qu'ils représentent, et du soin nécessaire à la limiter - est légué aux générations 3- Le risque de catastrophes très peu probables, mais extrêmement graves, provoquées par des accidents dans des centrales nu-

Alors de transports de combustible usagé ou de déchets hautement radioactifs, dans des usines de retraitement ou des dé. pôts de déchets radioactifs, catastrophes pouvant causer jusqu'à plusieurs dizaines ou plucentaines de milliers de morts et obliger à la condamnation pour plusieurs années d'une région. L'incertitude est dans l'estimation de la probabilité d'un tel accident maximum, entre une fois toutes les X milliers d'années et une fois par siècle, dans la mesure où une évaluation de cette probabilité est possible.

Ces conséquences s'aggravent avec un accroissement de l'utilisation de l'énergie nucléaire. Mais par ailleurs elles restent considérables même dans le cas d'une utilisation faible. Une nucléaire, ou limitée dans la durée, pose de façon presque plus qu'une utilisation imporla question de savoir si les avantages retirés par la société sur le plan de la production d'énergie justifient les ris-

La première conséquence n'est pas fondamentalement particulière à l'énergie nucléaire.

industrielles sont à l'origine d'effets du même ordre de grandeur, les polluants chimiques en particulier, polluants de l'atmosphère, substances cancérigènes, poussières, etc. On estime par exemple à environ 22000 le nombre de morts causés par année aux Etats-Unis par la pollution atmosphérique générale nucléaire, juillet 1977).

Les deux autres conséquenpar contre, distinguent l'énergie nucléaire qualitativement de toutes les autres sources industrielles de dangers.

La rupture d'un grand barrage peut causer un nombre de morts comparable, mais à la différence de l'accident nucléaire, elle ne peut pas causer des effets sur la santé, retardés de plusieurs années comme les cancers, ou n'apparaissant qu'à la génération suivante comme les effets génétiques (effets face auxquels la médecine est pour moment largement impuissante), ni imposer la condamnation des régions atteintes pour des durées relativement longues.

L'industrie nucléaire affirme qu'aucune autre industrie n'a développé et ne met en œuvre des systèmes de sécurité aussi élaborés et aussi rigoureux. C'est tout à fait vrai. Tout le problème de la technologie nucléaire, tel qu'il est posé par l'industrie nucléaire elle-même depuis ses débuts, c'est qu'il s'agit de manipuler une puissance de destruction et de toxicité très redoutable : la radioactivité produits de fission de l'uranium. Le raffinement de la technologie nucléaire aboutit effectiveminuscule la probabilité d'une libération de ces substances dans l'environnement humain. Mais le danger enfermé est énorme. Le professeur Jean Rossel écrit :

«On se demande immédiatement si une comparaison est possible avec la radioactivité produite par l'explosion dans l'atmosphère d'une bombe atomique comme celle d'Hiroshima par exemple, dont la puissance est l'équivalent de kilotonnes de TNT...

Nous avons été en contact qui se sont livrés à une telle

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comparaison. Une estimation réaliste n'est pas aisée par suite de la différence de composition des isotopes radioactifs du cœur d'un réacteur et de ceux qui se forment immédiatement lors de l'explosion d'une bombe. Il faut donc tenir compte de ces différences et des effets temporels pour établir la correspondance en radioactivité. On peut résumer cette étude en disant que l'inventaire d'un réacteur de 1000 MW, au bout de 18 mois au moins de fonctionnement et un an après avoir été arrêté, correspond la radioactivité libérée par 50 bombes A de 20 kt, une année après l'explosion.» (L'enjeu nucléaire, Lausanne, 1977, page 39).

Les dangers de la technologie nucléaire - de la militaire encore plus que de la civile - expriment le fait que la science et la technique humaines ont atteint une échelle de puissance nouvelle qui implique pour la première fois la possibilité de mettre en cause la vie elle-même dans de vastes régions.

Les moyens techniques pour supprimer les dangers de l'industrie nucléaire n'existent-ils pas ? N'est-on pas en présence du phénomène, classique dans les problèmes de pollution chimique, que les solutions techniques permettant d'éviter le danger ne sont pas suffisamment mises en œuvre du fait de la loi du profit qui régit le système capitaliste? - Les solutions techniques pour supprimer la pollution radioactive en fonctionnement nord'exister d'ici quelques années si l'effort est fait pour les développer. Se pose alors le problème de leur coût. Mais le problème des déchets radioactifs est accru - Dans l'état actuel de la science et de la technologie, il est impossible de détruire la radioactivité d'une substance, on ne peut qu'attendre qu'elle décroisse d'elle-même, et s'en protéger en mettant des écrans et de la distance. Une solution permettant un abandon sûr des déchets radioactifs sans nécessité d'une vigilance pendant des n'existe pas. Le perfectionnement de la sûreté consiste dans la diminution de la probabilité d'une fuite, mais sans réduction du danger potentiel. Aucune garantie de durée et d'efficacité de la surveillance pendant des siècles n'est possible.

Une solution allant dans le sens de la destruction de la radioactivité des déchets existe en théorie : la transmutation des déchets par irradiation avec neutrons. qu'on peut la concevoir actuellement, elle permettrait en tout cas de réduire la durée pendant laquelle les déchets doivent être absolument isolés mais ne pourrait réduire que partiellement leur radioactivité. Cette tion nécessiterait des installations aussi grosses et complexes centrales nucléaires elles-mêmes. Le problème des déchets de longue durée de vie serait réduit, ce qui n'est pas négligeable, mais celui des installations en fonctionnement plutôt accru. Cette solution n'est pas encore mise au point pratiquement. - Le développement de la protection contre les accidents d'installations nucléaires a porté sur des systèmes réduisant la probabilité de l'accident graet de la libération massive de produits de fission. Les progrès envisagés et envisageables vont dans le même sens. Mais aucune solution n'existe, et n'est même concevable actuellement, pour réduire intrinsèdimensions danger potentiel. Il n'est pas certain qu'un tel type de lution soit pour toujours impossible.

Un éloignement radical de l'industrie nucléaire des populations humaines, dans des régions inhabitées, des îles désertes, etc., ne paraît visiblement pas apporter une quelconque solution du fait des phénomènes de contamination globale de la biosphère et de circulation dans l'atmosphère et l'océan. De plus, ce type de solution évidence supprimer tout avantage espéré de l'énergie nucléaire pour la production d'énergie. Néanmoins l'étude de cet aspect n'a pas été poussée.

Avec l'absence de solutions pour supprimer les dangers, vont de pair les incertitudes et doutes considérables sur les phénomènes en jeu, qui se reflètent dans les controverses : incertitudes et doutes sur les effets globaux des doses d'irradiation sur la santé à l'échelle des populasur les distributions de contaminants radioactifs dans l'environnement, du fait des phénomènes de concentrations biologiques, sur les processus et les séquences d'événements effectifs lors d'accidents graves, sur leurs probabilités, sur l'évolution à l'échelle de siècles ou de milliers d'années des formations rocheuses et des enveloppes envisagées pour l'entreposage de déchets radioactifs, etc.

En outre, la nature de la technologie nucléaire dans son état actuel fait que la sécurité repose en tout état de cause sur une méticulosité et une vigilance extrêmes et sur leur maintien dans la durée, à long terme. Développer l'énergie nucléaire signifie donc faire un pari sur leur permanence et sur la stabilité sociale à long terme nécessaire par conséquent. Mais la méticulosité et la vigilance ne peuvent que s'émousser avec le nombre et l'âge des installations et la banalisation qui en résultera. Quant au pari sur la stabilité sociale, histoire du XXe siecle, avec ses guerres et ses révolutions, le rend plus qu'aventureux.

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