Le 26 janvier 1978, le gouvernement Bourguiba réprimait dans le sang une greve générale declenchee la veille. Le tribut de sang paye par les travailleurs tunisiens fut très lourd : 4000 morts, plus d'un millier de blessés, 1500 arrestations (voir Inprecor no 23, du 3 mars
1978). Nabil Said fait dans l'article que nous publions ci-dessous le point de la situation qui prévaut en Tunisie un an après ce lancer par tous les moyens (pres- sur les masses de la région, l'im-
Nabil SAID massacre.
Il n'échappe à personne que le 26 janvier a été un complot préparé et exécuté par le pouvoir contre les travailleurs et contre l'UGTT avec le soutien actif de l'impérialisme. La répression massive contre la classe ouvrière et l'élimination de la direction de l'UGTT avaient pour objectif de réaliser la paix sociale, de permettre l'application d'un plan d'austérité et de préparation l'après-bourguibisme. sation de ces objectifs intervient
Run contexte marqué une situation régionale instable et une crise économique qui persiste. Quelles sont les mesures prises par la bourgeoisie pour atteindre ces objectifs et dans quelle mesure y a-t-elle réussi ? Quelle a été la réponse des travailleurs ? Quelles sont les tâches prioritaires des révolutionnaires dans la situation actuelle? UNE SITUATION REGIONALE INSTABLE
Tout d'abord, le régime tunisien, même s'il est géographiquement éloigné, a subi les ondes de choc de la révolution iranienne. Elle lui a rappelé de façon aiguë qu'un régime ne
Tunisie
La Tunisie aprés
La répression a durement frappé la classe ouvrière. Mais celle-ci n'a pas pour autant été écrasée. peut se maintenir par la seule répression et que l'on ne peut sans risques gouverner contre tout un peuple. Elle a donné une vigueur nouvelle au mouvement des Frères musulmans, qui prend racine dans la crise profonde de la société, veut apparaître à l'image du puissant mouvement chiite comme une solution à cette crise et comme une alternative crédible. Il commence à apparaître comme une force qui peut menacer le régime. D'où les appels contre « les forces qui cherchent a destabilser le régime sous le couvert de l'Islam» (Sayah, directeur du parti unique).
En ce qui concerne la situation au Maghreb, la disparition de Boumédienne a ouvert une crise politique que la nomination du Colonel Chadli n'a pas réglée.
Enfin, l'orientation du régime lybien au cours des derniers mois, tant sur le plan intérieur que sur le plan inter-arabe constitue une source d'inquiétude pour le régime tunisien. Le régime lybien, malgré l'échec des accords de Jerba, n'a jamais abondonné son projet de fusion Tunisie-Libye et essaie de la rele 26 janvier 1978 sions économiques, soutien à des groupes d'opposants tunisiens nationalistes arabes, détournements Quelques mois à peine après la visite de Nouira en Libye en juin 1979, les relations entre les deux régimes se sont à nouveau tendues, en particulier à la suite des accords de Camp David que le gouvernement tunisien a soutenu et qui sont considérés par la Libye comme le sommet de la trahison de la cause arabe. De plus, l'évolution même du régime libyen, marqué par la multiplication des Comités populaires et les mesures annoncées par le Colonel Kadafi, le ler septembre dernier (« La terre à celui qui la travaille, la maison à celui qui l'habite, l'entreprise à ceux qui travaillent») inquiète la bourgeoisie tunisienne. Ces mesures, malgré leur caractère démagogique, pourraient avoir un impact sur les masses populaires tunisiennes.
L'ensemble de ces éléments, l'aggravation de l'instabilité au Moyen-Orient, à la suite de la victoire de la révolution iranienne, l'instabilité persistante du Maghreb, l'orientation nettement anti-américaine du régime libyen, font que le rôle du régime tunisien, stable jusqu'ici, se trouve être relativement mis en relief. Pour isoler le régime libyen, pour stabiliser le Maghreb en réglant la question du Sahara et intégrer étroitement l'Algérie dans son giron, pour s'opposer aux effets que peut avoir la révolution iranienne
périalisme a besoin d'un régime tunisien stable. Il soutient fermement le régime tunisien économiquement, politiquement et militairement et cherche à le maintenir grosso modo sous sa forme actuelle. UNE CRISE ECONOMIQUE QUI PERSISTE
La Tunisie, pays du capitalisme périphérique, continue subir les effets de la crise généralisée du système capitaliste mondial qui a commencé en 1973 et n'est pas près de se terminer.
Nous allons tenter de dresser un bilan succinct de la situation économique et de la comparer aux prévisions du Ve Plan, dont 1977 est la première année de réalisation. Pour 1978, les données statistiques ne seront pas disponibles avant plusieurs mois. Rappelons que les objectifs du Ve Plan sont au nombre de trois : une croissance de 7,5% par an, l'autosuffisance alimentaire et
La croissance de l'économie tunisienne de l'année 1977 a été estimée par le rapport de la Banque centrale de (BCT), paru en août 1978, à 4,1%. Or, le Premier ministre, dans son discours de présentation du budget à l'Assemblée novembre 1978, avance un chiffre nettement inférieur : 1,1%.
Pour l'année 1978, Nouira annonce que le taux de croissance a atteint 8,9%, alors que l'année n'était pas encore terminée au moment de son discours et qu'il ne disposait que données statistiques trois premiers trimestres. Les objectifs du Ve Plan sont donc loin d'être atteints pour 1977 et parions que les chiffres de 1978, avancés pour faire contre-poids aux chiffres catastrophiques de 1977, seront eux aussi révisés en baisse quand toutes les statistiques seront disponibles.
En ce qui concerne l'emploi, la demande additionnelle d'emploi s'est élevée en 1977 à 55700, dont 20% de femmes. Le Premier ministre lui-même, dans son discours à l'Assemblée nationale déclare que «la création d'emplois en 1979 sera en deçà de la demande additionnelle de travail, d'où un deficit previsible de 12000... mais sa résorption l'étranger ne devrait pas poser de problèmes». Une aggravation du chômage existant (qui est déjà très important) est donc officiellement et cyniquement prévue, d'autant que le « placement à l'étranger» connaît les mêmes difficultés. Au cours de l'année 1977, 27000 ouvriers ont émigré vers la Libye, contre 1500 vers les autres pays (rapport de la BCT), mais le courant migratoire vers ce pays s'est ralenti et risque même de s'arrêter.
Déjà pour 1977, le rapport de la BCT estimait le nombre de personnes inoccupées à 106 000 et notait « l'amplification de la demande n'est pas imputable seulement à l'arrivée sur le marché de l'emploi de personnes cherchant du travail pour la première fois. Elle s'explique également par le nombre élevé des personnes en quête de nouveaux emplois après avoir perdu leur travail dans les secteurs connaissant un ralentissement du niveau d'acitivité, comme l'agriculture et le textile» (page 87) et plus loin «compte tenu des personnes moins âgées et dont l'effectif continue à s'accroître du fait, notamment, des renvois scolaires, le nombre total des personnes en quête d'un emploi sera beaucoup plus élevé » (page 88).
En ce qui concerne l'autosufalimentaire, objectif du Ve Plan, l'échec est aussi flagrant. En 1977, la production de céréales (qui constituent la base de l'alimentation en Tunisie) n'a été que de 7500000 quintaux, soit une chute de 35% par rapport à 1976. Le gouvernement a été obligé d'en importer une quantité équivalente pour près de 40 millions de dinars. En 1978, la production a été de 9 millions de tonnes, mais les prévisions d'importation sont du même ordre que celles de 1977.
Par ailleurs, à la suite de la détérioration des termes de l'échange, les exportations de phosphates en 1977, tout en étant de 2,1 millions de tonnes, avec une augmentation de 6,1% par rapport à 1976, ont diminué de 19,9% en valeur. Quant au pétrole, au premier trimestre 1978, les recettes correspondantes ont accusé une baisse de 4,5% par rapport à la même période de 1977, même si la quantité exportée s'était maintenue.
Le déficit de la balance commerciale continue de s'aggraver. Alors que la couverture des importations par les exportations étaient de 80% en 1974, elle n'a été que de 51,7% en 1977 et de 48,1% pour le premier semestre 1978 (rapport BCT et Bulletin Conjoncture).
En ce qui concerne les investissements étrangers en Tunisie, les statistiques officielles prévoient que le taux de financement extérieur des investissements passe de 33% en 1978 à 35,8% en 1979, ce qui n'était pas prévu par le Ve Plan (355 millions de dinars de ressources extérieures sur 852 millions de dinars d'investissement global.). Et le service de la dette va représenter en 1979 12,7% des recettes d'exportation contre 11,4% en 1978 (Discours de Nouira à l'Assemblée natio-
Enfin, un certain nombre de grands projets du Ve Plan sont purement et simplement abandonnés : l'extension de la raffinerie de Bizerte, de l'usine El Fouledh, le projet d'une deuxième sucrerie, le projet SEPA II de fabrication d'engrais azotés, l'exploitation du gisement gazier de Miskar et du gisement pétrolier d'Isis.
Sur le plan économique, l'échec de la politique du pouvoir est donc total. LA POLITIQUE DE LA
Après le coup de force du 26 janvier 1978, la politique du régime a été déterminée par sa volonté de restabiliser la situation politique et de ressouder les instruments de domination. Après la phase de répression massive de janvier-février 1978, qui lui
d'écraser (Union générale des travailleurs tunisiens), il s'est orienté vers une répression moins massive, plus sélective, visant des secteurs déterminés et adaptée au degré de mobilisation des travailleurs et des masses populaires.
Après les massacres, les arrestations et les tortures, les licenciements, la répression contre les travailleurs est restée une constante de la politique du régime. Un vaste système de surveillance et de répression contre la classe ouvrière a été soigneusement mis au point et systématiquement et minutieusement appliqué dans les entreprises. L'institution des « gardes d'usines» , l'implantation des cellules destouriennes et des sections syndicales fantoches dont le but est de surveiller les travailleurs et d'empêcher toute moblisation témoignent que la répression quotidienne est toujours là, mêmes si elle est moins spectaculaire qu'aux lendemains immédiats du 26 janvier.
Avec les travailleurs, nesse est pratiquement visée par la répression. La loi du service civil n'a pas été une loi décidée à la hâte et vite oubliée. Au contraire, des milliers de jeunes chômeurs croupissent dans des camps de travail forcé. Les raffles et les brutalités policièces contre les jeunes restent quasiquotidiennes. La répression mouvement étudiant continue : les vigiles sont toujours à l'Université et les BOP (Brigades d'ordre public) interviennent quand elles le jugent nécessaire, comme cela a été le cas dernièrement à la suite de la victoire de la révolution en Iran.
Le pouvoir a toléré une certaine expression de l'opposition bourgeoise et même de l'opposition syndicale, à partir de mars 1978, pour améliorer quelque peu l'image de marque du régime, ternie par le massacre du 26 janvier 1978. Mais la répression n'a pas manqué de s'abattre quand la mobilisation en faveur des syndicalistes emprisonnés a atteint un certain
Men particulier au cours des procès de Sousse et de Tunis. Les procès contre les syndicalistes se suivent : après celui de Tozeur, voici ceux de Mateur et Beja qui s'annoncent. En même temps, l'opposition bourgeoise et ses organes d'expression ont été eux aussi frappés.
Le pouvoir (et plus particulièrement cherche depuis le 26 janvier à remettre en selle le PSD, qui avait perdu sa base et son dynasoixante, y compris à la suite du développement de l'UGTT.
Des moyens importants sont mobilisés pour implanter des cellules destouriennes dans tous les secteurs (entreprises, lycées, régions), pour distribuer gratuitement les cartes d'adhérents, pour obliger les citoyens à s'adresser au parti pour régler les problèmes de la vie courante. Officiellement, on a annoncé adhérents depuis le 26 janvier.
En parallèle le régime cherche à se constituer une base sociale. La politique en direction des PME annoncée par Nouira à l'Assemblée nationale en est un exemple. Mais dans ce domaine rien n'a encore vu le jour, en particulier en matière fiscale, et la marge de manœuvre du point de vue économique est, comme on l'a vu, très étroite. Il serait étonnant que les PME puissent se développer dans un contexte de crise économique.
Sur un plan plus politique, il faut signaler l'offensive de charme menée par le PSD (Parti socialiste destourien, au gouvernement) et en particulier par le groupe Nouira, vers le milieu des intellectuels seurs d'Universités, avocats, etc.) pour les associer à la préparation du Congrès et aux cercles du pouvoir. Mais là aussi les professions de foi démocratiques que fait Nouira pour attirer à lui certains intellectuels se heurtent à la réalité de la répression qu'il couvre quand il ne l'ordonne pas.
caporalisé rUGTT et maintenu l'opposition bourgeoise dans une situation marginale, l'équipe du pouvoir essaie de reprendre l'initiative politique avec les moyens dont elle dispose.
Le Congrès sera le cadre où se règlera la lutte des clans qui se développe au sein du pouvoir. Deux tendances se dégagent, celle de Nouira et celle de Sayah. Il faut dire que s'ils divergent sur des points secondaiils ont fait le 26 ensemble et sont d'accord sur l'essentiel.
Le groupe Nouira favorable à mitée de l'opposition bourgeoise. «Nous n'avons pas peur des mestiristes aux élections, nous sommes un parti fort», disent ses partisans (Mestiri est un dirigeant d'une fraction politique bourgeoise d'opposition dite des «démocrates socialistes»). Il serait également favorable à un remplacement de Tijani Abid à la tête de l'UGTT par quelqu'un de moins compromis, et pouvant présenter une façade syndicale aux yeux des travailleurs et du syndicalisme international. Ceci ne veut pas dire qu'il entend permettre à l'UGTT de retrouver sa force de naguère. Ce groupe reflète les aspirations de la grande bourgeoisie d'afouverte sur le monde occidental et concentrée en particulier dans la capitale.
Le groupe Sayah entend utiliser, pour asseoir la domination politique de la bourgeoisie et assurer la pérennité du régime, les vieilles recettes du PSD (interdiction de toute manifestation d'opposition, utilisation des milices de répression, etc.). Il reflète les aspirations de couches bourgeoises parasitaires liées à l'appareil du parti et de l'Etat, présentes surtout à l'intérieur
Le groupe Nouira dispose de l'appui de l'impérialisme français et américain et de l'appui de la grande bourgeoisie affairiste. Il dispose d'un programme économique cohérent, aucune fraction de la bourgeoisie ne peut présenter d'alternative (pas même les mestiristes). La Constitution prévoit qu'en cas de disparition du Président de la République, c'est le Premier ministre qui lui succède. Il est donc le dauphin en titre.
Le groupe Sayah dispose de l'appareil du parti, qui est particulièrement important, l'appui de Bourguiba. L'issue la plus probable de la lutte des clans, tant que Bourguiba est encore présent, est le maintien de l'équilibre actuel. Aucun groupe n'a actuellement les moyens d'éliminer définitivement l'autre.
Les deux tendances ont chacune leur place à l'intérieur du régime. Malgré les coups qu'elles se portent, l'élimination de l'une ou de l'autre se traduirait par un affaiblissement du régime. L'élimination de Sayah se traduirait par un affaiblissement de l'appareil du parti. L'élimination de Nouira irriterait l'impérialisme et la grande bourgeoisie d'affaires. Le Congrès du PSD ne pourra que marquer un équilibre relatif entre les deux groupes. LA CLASSE OUVRIERE ET SES PERSPECTIVES DE LUTTE
Le 26 janvier a été incontestablement une défaite importravailleurs. L'UGTT, à travers laquelle s'est exprimée la radicalisation s'est effondrée comme un château de cartes, sous les coups de la répression. La démobilisation la résignation ont touché des centaines milliers de travailleurs sont trouvés du jour au lendemain sans aucun moyen de défense. Une partie des conquêtes arrachées au pouvoir et au patronat par les luttes des dernières années ont été annulées.
Mais s'il y a eu défaite, il n'y a pas eu écrasement. La « Résistance syndicale », malgré ses limites et ses faiblesses, est une réalité. Elle s'est exprimée de plusieurs façons tout au long de l'année 1978 (coordination des syndicats résistants et déclarations publiques, mobilisation autour des procès, pétitions signées par des milliers de travailleurs, grèves, etc.). Malheureusement, la « Résistance syndicale » a été uniquement axée sur les thèmes de la solidarité avec les syndicalistes détenus et de la non-reconnaissance de la direction fantoche de l'UGTT, oubliant de les articuler de façon façon étroite avec la défense des intérêts immédiats des travailleurs, gravement atteints par l'offensive patronale contre la classe ouvrière.
Le 26 janvier n'a pas été le coup de baguette magique qui a fait disparaître les conditions
DANS NOS
PRECEDENTS NUMEROS no 47 : Chine-Vietnam : L'Indochine à l'heure du conflit sino-vietnamien; Débat/Cambodge : Le régime
Pol Pot, un Etat ouvrier ?; Europe :
des élections européennes de juin 1979; France : Mobilisations gne : Un premier bilan des législati-
Bureau politique de la LCR; Moyende la période - no 48/49 : Europe : L'enjeu des élections européennes de juin 1979 (2) -
Les organisations réformistes face à l'Europe; Colombie : lutter contre le «statut de sécurité»; Iran :
militants du
PST iranien - Comité central uni de la Ligue communiste révolutionnaire d'Israël/Groupe communiste palestinien; Moyen-Orient : La nature de la période - éléments de changestructurels hiver de mécontentement en Chine - des protestations à la veille de la guerre avec le Vietnam; Débat/Indochine : Le Vietnam et la question cambodgienne - déclaration
JRCL, section japonaise de la IVe Internationale; Les problèmes posés par les conflits militaires en Asie du Sud-Est. no 50: Moyen-Orient : Le Moyen-
Orient après le traité de Washington; Iran : Après le référendum République islamique : les principales épreuves de force restent à venir; Yémen : Le conflit au Yémen : de gros intérêts en jeu; Europe :
des élections européennes de juin 1979 (3); France : Avant les congrès du Parti socialiste Parti communiste; Femmes : Europe : l'offensive de la bourgeoisie et le mouvement ouvrier face à la lutpour l'avortement - le 31 mars : un premier bilan des mobilisations. économiques, sociales et politiques qui ont permis la montée des luttes à partir du début des années soixante-dix et leur accélération à partir de 1976. Bien est toujours là, avec ses potentialités de luttes; la crise économique est toujours aussi grave, la crise politique du régime, si elle est moins aiguë, n'en a pas disparu pour autant. Le 26 janvier ne marque pas le début d'une période de reflux des luttes ouvrières de longue durée, mais plutôt un intermède de courte durée qui sera suivi d'une reprise des luttes. Les dernières informations qui nous parviennent des entreprises font même penser que la phase de reflux est sur le point de s'achever et que l'on peut s'attendre à une reprise partielle des luttes (grève à la mine de Jerissa, climat tendu et remous dans plusieurs entreprises de la banlieue industrielle de Tunis, ect.).
Depuis le 26 janvier, la politique sociale du régime se réduit à un seul mot : l'austérité pour les travailleurs, qui sont confrontés à une hausse vertigineudes prix et qui refuser toute augmentation de salaires et toute révision des conventions collectives à expiration, alors que les bourgeois amassent des profits gigantesques, alors que les PDG continuent à s'octroyer des primes de toutes sortes, alors que les beni-oui-oui de l'Assemblée naviennent de voter une augmentation de leur «indemnité », qui est passée à 500 dinars (soit douze fois le SMIG).
Dans cette perspective, le pouvoir est décidé à refuser la satisfaction des revendications ouvrières, si minimes soient-elprévues sont celles du Pacte social, qui sanctionne la réduction du niveau de vie des travailleurs. Nouira, au cours de la rencontre du Bureau politique du PSD avec les « organisations nationales » s'est clairement opposé modification de l'article 13 du Pacte social, lequel article 13 stipule qu'il ne peut y avoir de révision des conventions collectives qui entraîne supplémentaires pour les entreprises.
Dans ce cadre, la fonction qui est celle de la direction fantoche de l'UGTT est claire. Il n'est pas question de reproduire l'UGTT, avec Tijani Abid, telle qu'elle était avant la crise, car par un un jeu de pressions et
de discussions avec le patronat et le gouvernement, elle arrivait à obtenir la satisfaction de certaines revendications ouvrières. Finis la concertation et le dialogue entre les partenaires sociaux. Aucune concession ne sera faite aux travailleurs. L'UGTT de Tijani Abid est chargée d'exécuter la politique sociale du pouvoir, qui prévoit l'austérité pour la classe ouvrière.
Dans le cadre politique global que nous venons de tracer, marqué par l'offensive bourgeoise contre les travailleurs et par les tentatives de restablisation politique du régime, deux grandes batailles se dessinent au cours de l'année 1979. D'une part, la lutte contre l'austérité et le redémarrage de l'action revendicative qui est fondamentale aujourd'hui, et sur laquelle doivent se concentrer les efforts et les énergies de l'avant-garde syndicale. D'autre part, la lutte pour les libertés démocratiques qui peut et doit prendre une ampleur particulière à l'occades élections d'octobre
La « Résistance syndicale» qui a animé la campagne de solidarité avec les syndicalistes détenus et contre la direction imposée de l'UGTT a été incapable de présenter des perspectives de lutte travailleurs, une alternative crédible. Elle a ignoré les revendications concernant la défense des intérêts immédiats des travailleurs. Certains syndicalistes sont même allés jusqu'à théoriser cette pratique en disant « tant que la direction de l'UGTT est en prison, nous gelons nos revendications et nous nous consacrons exclusivement à sa libération».
L'évolution de la situation a montré que cette pratique conduisait l'avant-garde syndicale à l'isolement et qu'on ne peut detravailleurs confrontés à l'exploitation capitaliste quotidienne de surseoir à leurs revendications, pour quelque raison que ce soit. La prépondérance des syndicats d'intellectuels dans la « Résistance syndicale » explique dans une certaine mesure Mais depuis le mois d'octobre
1978, des secteurs de plus en plus larges de la « Résistance syndicale » admettent la nécessité et l'urgence de l'action revendicative.
Le problème qui se pose alors est : comment? Et sur quelles revendications ? En raison de la démobilisation part, et de la fermeté du pouvoir qui se refuse à toute concession d'autre part, il est illusoire de penser que le redémarrage de l'action revendicative puisse se faire d'emblée sur des revendications centrales unifiantes, intéressant l'ensemble des travailleurs. La relance de l'action syndicale ne peut se faire dans un premier temps que sur des revendications concrètes, locales ou sectorielles. Pour présenter une liste de revendications, il faut partir des problèmes concrets que vivent les travailleurs de chaque entreprise, de chaque catégorie de personnel. Des succès locaux, même partiels, permettront à la classe ouvrière de reprendre confiance en elle-même, en ses capacités de lutte et de passer à une étape ultérieure à un niveau de lutte plus élevé.
Mais la relance de l'action revendicative se heurte dans les faits à un obstacle de taille : syndicale représentative et reconnue par le pouvoir. L'UGTT caporalisée de Tijani Abid est un syndicat vertical qui ne peut pas prendre en charge les revendications ouvrières.
Les syndicalistes résistants et les travailleurs les plus actifs plus actifs doivent se regrouper et s'organiser en fonction des conditions spécifiques de l'entreprise ou du secteur, du degré de mobilisation des travailleurs, des formes que doit prendre l'action syndicale et la relance de l'action revendicative. Ils doivent se regrouper autour d'une plate-forme large, associant la défense des intérêts des travailleurs à la lutte pour une UGTT démocratique et indépendante et pour les libertés syndicales et démocratiques. Une telle plate-forme ne peut être parachutée par en haut, elle doit être élaborée à partir des discussions les plus larges entre les militants engagés dans l'action.
Toutes les formes peuvent être envisagées, aussi bien le travail illégal ou semi-légal que le travail légal. C'est une combinaison des deux qui paraît actuellement la forme la adaptée présente. Mais qu'entend-on par travail syndical légal ?
Il y a d'abord les syndicats résistants qui n'ont pas été dissous et qui sont par conséquent encore légaux. Ils peuvent continuer à s'adresser à leur base, prendre des dispositions publiques, etc. Mais d'une part, la marge de manœuvre de ces synréduite, puisque l'autorité de laquelle ils dépendent refuse de les reconnaître comme interlocuteurs tant qu'ils ne sont pas présentés par Tijani Abid; d'autre part ces syndicats sont peu nombreux, cantonnés pour la plupart dans le milieu des intellectuels et des employés et sont exposés à une dissobureaucratique par le
Il y a également les comités paritaires et les comités d'entreprises. Ce sont des organismes consultatifs sans pouvoir réel, mais dans certains cas, ils peuvent être utilisés pour s'adresser à la base, organiser des réunions, discuter avec le patron ou le directeur. Reste enfin le problème des syndicats de base de l'UGTT caporalisée. Nous pensons, comme nous l'avons dit plus haut, que cette organisation est chargée d'appliquer la politique sociale du pouvoir qui prévoit l'austérité et qu'elle est incapable conséquent prendre en charge les revendications des travailleurs. De ce point de vue, il ne faut pas se faire d'illusions, comme c'est le cas actuellement pour certains syndicalistes. Mais il ne faut pas exclure a priori toute forme d'intervention au niveau des syndicats de base de l'UGTT officielle. Dans les secteurs ouparticulier les secles moins avancés, intervention doit être envisagée non pas en vue d'acquérir des positions dans l'appareil, mais en vue de s'adresser aux travail-
leurs et de les mobiliser sur leurs revendications. Ce travail être couplé nécessairement avec un travail illégal, en dehors de l'UGTT officielle, en particulier pour que la répression bureaucratique qui ne manquera pas de s'abattre sur les syndicalistes combatifs, ne soit pas suivie d'une démobilisation. Cette intervention dans les structures de base de l'UGTT officielle ne signifie pas qu'il faut ranger au placard la lutte contre la direction fantoche de l'UGTT et pour son isolement. Bien au contraire! Dans ce cadre, les syndicats d'intellectuels, comme les syndicats de l'enseignement, ont un très grand rôle à jouer. jouer. Ils doivent maintenir leurs structures démocratiquement élues avant le 26 janvier et refuser et isoler les bureaucrates fantoches nommés par Tijani Abid.
Dans la conjoncture actuelle, la bataille pour la relance de l'action revendicative et la reprise des luttes est d'une importance capitale. De son succes ou de son échec dépendra l'évolution du rapport de forces entre la bourgeoisie et la classe ouvrière.
Les deux échéances qui s'est fixé le régime pour l'année 1979, le Congrès du PSD et les «élections » législatives entrent dans le cadre de sa politique de restabilisation après le 26 janvier et de la préparation de l'après-bourguibisme. Le Congrès du PSD doit d'une part, faire croire à un soutien populaire et d'autre part, élaborer un nouvel équilibre entre les clans. Cette opération devra être complétée par les «élections» législatives qui permettront d'affirmer que 99% des Tunisiens soutiennent sa politique.
Ces « élections» seront, toutefois, une occasion de développer une large campagne contre la farce électorale et pour les libertés démocratiques. Après la relance de l'action revendicative et des luttes ouvrières, c'est la deuxième grande bataille qui doit doit être menée en 1979. être
Le pouvoir a pu en 1974 nommer Bourguiba Président à vie et procéder à une mascarade d'élections sans qu'il y ait de réaction notable des travailleurs, des étudiants ou des intellectuels démocrates. Mais depuis cette date, les choses ont évolué. Les mobilisations et les luttes pour les libertés démocra tiques se sont considérablement développées. Après le ment étudiant qui a été le premier à engager des luttes de masse sur ce thème, le mouvement ouvrier lui a emboîté le pas à partir de 1977. Des fissures se sont produites au sein même du régime et une tendance de la bourgeoisie (Mestiri) campe maintenant dans l'opposition et fait de la démagogie sur ce thème. Les libertés démocratiques sont devenues une exigence pour des couches très larges, alors qu'il y a quelques années, seule l'Université mobilisait sur ce terrain.
Bref, les conditions sont réunies pour qu'une large campagne se développe sur les thèmes suivants:
Amnistie pour tous les prisonniers politiques et pour tous les syndicalistes (mention spéciale doit être faite des prisonniers de 1968 qui, après onze ans en prison, sont encore soumis à un triple mur de silence, celui du pouvoir qui les a emprisonnés, celui des mestiristes qui ont directement participé à la répression contre eux et celui de leurs camarades d'EI Amal Ettounsi (Le Travailleur tunisien) qui les ont exclus de leur groupe et ne les reconnais* Liberté totale d'expression, de réunion et d'organisation. * Libertés syndicales et reconnaissance du droit de grève aucune limitation. Droit pour les travailleurs de disposer d'une organisation syndicale indépendante. * Abolition de toutes les lois anti-répressives et dissolution des organes de répression (DST, BOP, milices, Cour de BOP, milices, Cour de
Sûreté de l'Etat, etc.). * Election libre d'une Assemblée constituante, avec droit pour tous les partis de se présenter aux élections et de disposer des moyens d'expression officiels (presse, télévision).
Le mouvement étudiant, qui a été le premier à engager la lutte contre le pouvoir sur les mots d'ordre démocratiques et anti-impérialistes, s'est fait singulièrement remarquer par son absence au cours des deux dernières années, avant et après le 26 janvier. Miné par ses contradictions internes, dirigé par les groupes ultra-sectaires, il a été incapable au cours de l'année 1977, marquée par la radicalisation ouvrière et la crise entre l'UGTT et le pouvoir, d'inter venir sur la scène politique, aux côtés des travailleurs et de concrétiser l'objectif pour lequel il lutte depuis 1972, à savoir une UGTT représentative, démocratique et indépendante. Après le
BOURGUIBA
26 janvier, la même incompréhension des tâches politiques, les mêmes pratiques sectaires ont continué. Alors que la classe ouvrière se ouvrière était momentanément écartée de la scène, il aurait pu prendre le relais, en attendant que les travailleurs se réorganisent et reprennent le chemin du combat.
La direction étudiante s'est dernièrement montrée incapable d'exploiter la politique démagogique du nouveau ministre de l'enseignement supérieur conétudiants, PUGET (Union générale des étudiants tunisiens), les vigiles. Au lieu de profiter de cette démagogie pour remettre sur le tapis les principales revendications du mouvement étudiant, à savoir le départ des vila réintégration des étudiants exclus, l'UGET indépendante, la lutte contre la sélection, etc., et de mobiliser les dizaines de milliers d'étudiants autour de ces revendications, la direction étudiante s'est contentée de déclarer que ces mots d'ordre étaient «de la démagogie. On ne s'en occupe pas».
INDOCHINE
Un débat qui s'ouvre dans Inprecor Dans le numéro 47, du 15 mars 1979 : «Le régime Pol Pot, un Etat ouvrier ?» de Fred Feldman et Steve Clark. Dans le numéro 48/49, du 30 mars 1979 : «Le Vietnam et la question cambodgienne», déclaration de la JRCL, section japonaise de la IVe Internationale, et «Les problèmes posés par les conflits militaires en Asie du Sud-Est», d'Ernest Mandel. Faisant suite à ce débat, d'autres articles paraîtront prochainement.
Les groupes maoïstes qui ont dirigé le mouvement étudiant depuis 1976 portent une responsabilité historique dans sa paralysie.
Mais malgré cette paralysie, le mouvement étudiant n'est pas mort. Les potentialités sont encore grandes. Il peut renaître de ses cendres plus vite qu'on ne le pense et aligner ses forces aux côtés des travailleurs dans la lutte contre le régime bourgeois.
La poussée des Frères musulmans qui se manifeste dans l'ensemble de la jeunesse et à laquelle la révolution iranienne a donné une certaine ampleur est un phénomène que les révolutionnaires doivent analyser en profondeur. Il s'agit d'un phénomène relativement nouveau qui ne peut être réduit aux analyses sommaires habituelles: «c'est un mouvement fasciste manipulé par le pouvoir». Un débat à ce sujet est indispensable, afin d'apporter des éléments de réponse aux questions qu'il pose et d'élaborer une tac-
Le processus révolutionnaire iranien, la lutte des travailleurs pour leurs revendications, la lutte pour les libertés démocratiques, la lutte contre l'exploitation et l'oppression des femmes sont autant de thèmes clarificateurs qui peuvent armer les révolutionnaires frontation avec les Frères mu-
La politique d'austérité du pouvoir, dont l'une des conséquences est le chômage et le retour de la femme au foyer, d'une part, et la poussée des intégristes musulmans part, posent d'une façon plus aiguë qu'auparavant le problème de la lutte contre l'exploitation et l'oppression des femmes.
Si certaines luttes ont pu être menées avant le 26 janvier, dégageant un embryon de courant syndicaliste femme (grève des ouvrières d'El Athir, conférences sur l'éducation de la femme au travail, etc.), meure pas moins que la femme travailleuse tunisienne n'a pas encore acquis d'expériences propres de luttes. Elle s'est trouvée stoppée dans son élan par le coup subi par la classe ouvrière le 26 janvier.
Dans la jeunesse scolarisée, par contre, les conditions apparaissent favorables à l'éclosion d'un mouvement autonome de femmes. En témoignent par exemple l'affluence aux conférences de Nawal Saadoui (féministe égyptienne) en février dernier.
La naissance d'un tel mouvement autonome des femmes engageant la lutte contre l'exploitation et l'oppression des femmes que défendent le régime et les intégristes musulmans et également contre les pratiques sexistes qui ont cours dans les milieux de gauche, serait un événement d'une grande portée. Les militants révolutionnaires vent en être partie prenante pour défendre la liaison d'un tel mouvement avec la lutte travailleurs, pour la prise en charge des problèmes et des revendications des femmes travailleuses. Sinon le mouvement risquerait de connaître les dégradations, type lutte des sexes, que connaissent certains mouvements féministes en Europe.
La brutalité de la répression du 26 janvier et la stabilisation relative qu'a réussie le régime pas faire illusion. Des régimes autrement plus puissants que le régime tunisien ont fini par s'écrouler sous le coup des masses populaires. Depuis plusieurs années déjà, le régime bourgeois a perdu l'hégémonie
La réussi à imposer aux lendemains de l'indépendance. Il ne dispose plus d'aucun soutien populaire. Seules la répression et l'absence d'alternative socialiste au régime le tiennent encore debout. C'est à la construction d'une alternative socialiste au régime qu'il faut s'atte-
Cette alternative construira pas dans une tour d'ivoire, mais a travers les luttes de tous les jours, des travailleurs, des femmes, des étudiants et des paysans.Les masses iraniennes nous ont montré la voie. Les luttes qui s'annoncent pour 1979 en Tunisie seront une étape dans cette perspective.
Tunis, mars 1979