En Belgique, une organisation syndicale se réfère ouvertement à la stratégie du contrôle ouvrier. Voilà qui est une chose unique dans le mouvement syndical européen. Mais quelle est la conséquence de la reprise de la stratégie du contrôle ouvrier, véritable colonne vertébrale d'une politique révolutionnaire, par une organisation réformiste ? De quelle façon un appareil réformiste donne-t-il son propre contenu à cette conception ? La reprise officielle du contrôle ouvrier par le mouvement syndical freine-t-elle l'action des militants révolutionnaires...ou, au contraire, ofrier stion fre-t-elle des opportunités inespérées, de nouvelles possibilités à ces militants ?
Dans cet article, nous essaierons de donner un aperçu aussi complet que possible de cette question dans le cadre de la situation belge. STRUCTURE DU MOUVEMENT SYNDICAL BELGE
En Belgique, il y a trois mouvements syndicaux offidoit répondre à deux critères : il doit être structuré interprofessionnellement et doit organiser au moins 5% des travailleurs d'un secteur pour participer aux négociations de ce secteur.
Chacune de ces organisations syndicales a ses propres traditions, son programme, ses alliances. La Fédération générale des travailleurs de Belgique (FGTB) est de tendance sociale-démocrate. Avant la Deuxième Guerre mondiale, elle se ralliait ouvertement la socialdémocratie; aujourd'hui ses liens sont informels, ce qui les rend peut-être encore plus effectifs. La Confédération des syndicats chrétiens (CSC) se réfère à la doctrine sociale de l'Eglise et fait partie, par le biais du MOO (Mouvement ouvrier chrétien) de la Démocratie chrétienne. Celle-ci est un conglomérat interclassiste : bourgeoisie, classes moyennes, paysans et ouvriers, et forme l'appui central de la bourgeoisie. La Centrale générale des syndicats libéraux de Belgique (CGSLB) est d'origine libérale et directement liée aux partis libéraux qui, en Belgique
s'appuient principalement les classes moyennes.
Le taux de syndicalisation est très élevé : environ 70% des travailleurs. La CSC en regroupe à peu près 48%, la FGTB 45% et la CGSLB 7%. Les deux premieres organisations dominent donc la vie syndicale.
Le fait que le FGTB et la CSC soient à peu près de force égale a toujours eu une nette influence sur les positions idéologiques des deux syndicats: d'une part, rapprochement des positions pour attirer la «masse flottante» et, d'autre part, durcissement des positions afin de garder leurs affiliés.
Sans parler du fait que la FGTB se réfère au socialisme et la CSC au «capitalisme humain », les contradictions se manifestent surtout dans les positions sur «l'organisation de la vie de l'entreprise», autrement dit sur la problématique de la cogestion, de la participation au contrôle, de la concertation, de l'autogestion. Dans la pratique on note peu de différence. En général les actions sont menées par un «front syndical commun», les revendications concrètes sont harmonisées ou ne diffèrent plus que sur des points de détail.
Il est important de savoir, pour apprécier la situation, que sur les deux grands syndicats sont en fait des conglomérats de centrales : des syndicats structurés nationalement et régionalement par branche industrielle qui, ensemble, forment le syndicat « coordinateur». Les plus importantes sont les centrales des services publies, des fabrications métalliques, du textile, de la chimie (souvent ces centrales regroupent secteurs plus petits). Dans les deux organisations syndicales, les employés des services et de l'industrie sont organisés par une même centrale.
Depuis sa naissance, la CSC préconise la collaboration de classe. Cela se traduit dans la pratique par une nette évolution vers la cogestion. Les derniers congrès ont élaboré un schéma précis de cette cogestion. Pour la CSC, l'entreprise se compose de deux groupes d'intérêts qui disposent chacun de leur propre organe : le conseil de gestion et le conseil des travailleurs. Ils se réunissent et définissent leurs positions sé parément. Au sommet de l'entreprise se trouve un «Conseil de survellance», paritaire, regroupant un tiers de représentants du conseil de gestion, un tiers des membres du conseil des travailleurs et un tiers des membres cooptés par les deux groupes. Autrement dit: de la cogestion pure et simple dans laquelle le syndicat est prêt à assumer toutes les responsabilités.
De plus, sous la pression de la CSC, plusieurs organes paritaires ont vu le jour entre les deux guerres, mais surtout après la Deuxième Guerre mondiale. Le résultat en est qu'actuellement il existe un réseau d'« organes de concertation » du sommet jusqu'à la base, auxquels participent les trois syndicats et le patronat : un «Conseil national du travail» et un « Conseil central de l'économie», des conseils et des commissions paritaires sectoriels; des Conseils d'entreprise et des Comités de sécurité et d'hygiène au niveau de l'entreprise. A part cela ils siègent également dans la commission de l'indice des prix à la consommation, la commission de contrôle pour le gaz et l'électricité, la commission de contrôle pour le secteur pétrolier, etc. Dans la Banque nationale, de même que dans la Société nationale d'investissements et autres organes financiers, les dirigeants syndicaux sont «cogestionnaires».
A aucun moment la FGTB ne s'est opposée à l'instauration de ces conseils. Au contraire, dans plusieurs cas elle en a été la force motrice et accentuait par là sa volonté de collaboration, sa stratégie de changement par étapes.
En 1954 et 1956, la FGTB a tenu deux congrès importants. Au centre des débats de ces congrès figurait la stratégie des « réformes de structures anti-capitalistes». Celles-ci comprenaient, entre autres, la nationalisation de l'énergie, le contrôle sur les holdings, l'installation d'un service national de la Santé et la « démocratie économique». L'élément moteur au sommet du syndicat était André Renard qui, soutenu par une gauche assez puissante en Wallonie, remporta quelques victoires sur le plan du programme. Dans une brochure de 1958, il synthétise la démocratie économique de la façon suivante : « Le but final du socialisme, c'est la gestion collective des moyens de production par les producteurs eux-mêmes. Mais ce but ne peut être atteint dans le cadre de l'économie capitaliste. (...) De
sentants des travailleurs la responsabilité partielle de la gestion d'entreprises capitalistes, on les expose à s'intégrer dans le systeme capitaliste. (...) Cependant, pour conquérir le pouvoir et pour être à même de reprendre en main la direction des entreprises, la classe ouvrière doit faire un effort spécial d'apprentissage. Le contrôle ouvrier de la gestion des grandes entreprises lui en offre le moyen. Contrôle dans l'économie capitaliste, cogestion dans l'économie socialiste. (...)».
Mais déjà alors, il était clair que le contenu réformiste du contrôle ouvrier était fondamentalement différent du contenu que revêt une telle conception dans une stratégie révolutionnaire. A. Renard s'est montré un parfait bureaucrate en intégrant la pratique de la FGTB dans la théorie; immédiatement après le paragraphe ci-dessus il écrit : «Ce contrôle ouvrier, faut chercher à l'instaurer au plus tôt, notamment en élargissant le droit d'information des conseils d'entreprises». Pendant près de quinze ans, cette revendication restera le cheval de bataille de la FGTB sur la question du contrôle ouvrier.
Le congrès statutaire de la FGTB en 1965 confirmait les thèses de 1954-1956 et revendiquait le «contrôle ouvrier à tous les niveaux». Mais le contenu n'en devint pas plus con-
Vers la fin des années soixante, la classe ouvrière belge se réveilla. A partir de 1968, le nombre de grèves augmenta rapidement et la grève des mineurs du début de 1970, qui dura quelques semaines, fut le point de départ d'une nouvelle montée de la lutte des classes. La bureaucratie syndicale fut profondément remise en question, grâce entre autres à l'unité entre les travailleurs et les étudiants qui se réalisa dans plusieurs grèves. La FGTB se vit obligée de «revoir» ses positions idéologiques et convoqua plus, si on accorde aux repré- un congrès extraordinaire. La préparation de ce congrès suscita une série de conflits, surtout parce que le texte préparatoire des professeurs Janne et Spitaels (membres du Parti socialiste belge) confirmait l'intégration du syndicat dans le néocapitalisme. Dans la bureaucratie même, une tendance oppositionnelle assez forte réussit, entre autres sous la pression de la Section belge de la IVe Internationale, à reléguer ces rapports au rang de documents de réflexion. Un rapport spécial sur le contrôle ouvrier fut imposé et devint un des thèmes clés du congrès. Mais la gauche n'obtiendra LE CONTROLE OUVRIER REFORMISTE
Nous citons ici quelques passages importants des rapports préparatoires et des résolutions (soulignés par l'auteur).
« Le contrôle ouvrier n'est pas un but en soi : il est un moyen (...) une étape que le mouvement syndicale doit traverser. (...) Il s'agit de soustraire une série croissante de problèmes à l'arbitraire des employeurs afin de les présenter au contrôle ouvrier et d'obtenir progressivement des droits propres aux travailleurs. (...)
Lorsque la FGTB exige le contrôle ouvrier sur une série de matières et qu'elle refuse la cogestion (...) cest parce que cette cogestion (...) impliquera une corresponsabilité pour le mouvement syndical qui intéganisations économique actuel.
La revendication du contrôle ouvrier répond à la volonté du syndicat de prendre ces responsabilités, mais aussi à la volonté de prendre les responsabilités qu'il désire prendre (...) sur des points précis, pour une période déterminée, au moment et sous les conditions qu'il choistrait en toute liberté. (…)
Un des dangers qui menace une formule comme le contrôle ouvrier, c'est le formalisme, ou une pratique de contestation des propositions patronales purement verbale, sans que cela aboutisse à des réalisations concrètes. Dans cette éventualité, les travailleurs risqueront de se désintéresser du contrôle dont ils ne sentiraient plus les effets. Cela veut dire que, dans la pratique, le contrôle ouvrier doit renforcer la classe ouvrière vis-à-vis de son propre avenir. Il découle de cela que le mouvement syndical ne peut se permettre le luxe de «présenter» aux technocrates du secteur public ou privé des programmes, mais qu'il doit nécessairement proposer ses propres plans (...), des plans contenant des objectifs ou des orientations. (...) Afin d'éviter que ces plans aient un aspect technocratique, les travailleurs doivent jouer un rôle important dans leur préparation, leur élaboration et dans le contrôle sur leur application.»
Ajoutez-y une énumération de toutes les instances où la FGTB veut une représentation (ou maintenir sa représentation actuelle) et la confusion est parfaite. D'une part, le contrôle ouvrier est avancé comme méthode de lutte, même comme revendication transition, d'autre part, le projet implique l'acceptation d'un certain nombre de responsabilités (entre autres embauche et licenciements !) sur un nombrecroissant de terrains. A côté de l'affirmation correcte que c'est la classe ouvrière elle-même qui doit opposer ses propres solutions aux plans technocratiques du gouvernement et de la bourgeoisie, on trouve la pratique de participation à la gestion de plusieurs organes centraux de la politique économique, comme par exemple à la Banque natioa élaboration du plac et même la participation quennal du gouvernement quin.
CONTROLE OUVRIER ET CONCERTATION
Ainsi, le congrès de 1971 avait sauvé et l'idéologie et la
pratique. En théorie, non intégration; en pratique: participer là où la possibilité présente. Au cours des années soixante-dix la bureaucratie maintint la pratique, mais ne parla de la théorie.
En 1978, Debunne (secrétaire général de la FGTB) voulut consolider définitivement ce tournant et faire avaliser sa pratique par un congrès. Thème central : « Contrôle ouvrier et concertation à tous les піveaux». Le rapport soumis au congrès se propose d'atteindre deux objectifs : persuader les que contrôle ouvrier et cogestion sont des synonymes et, à partir de cette identification, arracher l'institutionnalisation du contrôle sous forme de loi, c'est-à-dire en fait la concertation. Nous avons réagi immédiatement dans notre presse. Partout où cela était possible, dans les réunions préparatoires et les congrès locaux nos militants se sont opposés à cette orientation, et on a même vu apparaître une tendance oppositionnelle au sein de la bureaucratie syndicale. La minorité du congrès était si forte qu'un congrès extraordinaire semblait presqu'inévitable... Mais, grâce à des manipulations la bureaucratie réussit à faire voter et le texte et la nécessité d'un congrès, de telle sorte que l'orientation de ce congrès était déjà fixée. Debunne a donc réussi son coup. LE CONTROLE OUVRIER COMME TERRAIN DE CONFRONTATION
L'ambiguité des positions syndicales et les contradictions entre les prises de position et la pratique créent, pour la gauche syndicale, confrontation important face à la bureaucratie. cette confrontation, il est probable que cette gauche reçoive le soutien de certaines fractions de l'appareil. La bureaucratie voit le contrôle ouvrier comme un objectif qui doit être institutionnalisé. Elle en distille une série de revendications très concretes, mais d'une nature tout a fait réformiste comme, par exemple, l'obligation d'informer les conseils d'entreprises sans mécanisme de contrôle; l'instauration d'un plan comptable uniforme; la mise en place de réviseurs - neutres (sic) - dans les entreprises; l'institutionnalisation d'un droit de veto légal dans certains domaines, etc. La bureaucratie s'appuie, de façon
DANS LE NUMERO ECONOMIQUE (NUMERO 41-42)
Economie capitaliste internationale : 1979-1980 : récession seulement aux Etats-Unis ou nouvelle récession généralisée ?
(Ernest Mandel)
Economie capitaliste européenne : le projet de système monétaire européen (Winfried Wolf)
Etats-Unis : freiner l'effondrement du dollar (Jon Britton)
Brésil : vers la récession en 1980
Espagne : un an après le pacte d'austérité (Jesus Albarracin et
Yougoslavie : le système yougo-
(Catherine Verla)
URSS : qu'est-ce qui fait courir Brejnev ? (E. Laurent)
sous-développés : la situation économique des pays sous-
(Charles-André correcte, sur les thèses des difcongrès pour justifier ces revendications. Mais d'autres thèses de ces mêmes congrès fournissent aussi, et pas dans une moindre mesure, la base statutaire pour notre conception du contrôle ouvrier : mobilisation permanente; pas le droit de veto, mais le veto de tait; briser délibérément le cadre légal dans lequel les organisations travaillent; contrôle sur l'information fournie par le patron par l'ouverture des livres de comptes et par la vérification dans l'entreprise même; initiatives des travailleurs eux-mêmes aux différents niveaux : conditions de travail, cadences; contrôle effectif sur l'application des accords sur l'emploi, etc. QUELQUES EXPERIENCES CONCRETES
Un certain nombre de syndicalistes de combat, autour ou à côté de nous, ont compris ces possibilités : ils ont pratiqué, a une échelle plus ou moins dé. veloppée, le contrôle ouvrier.
Durant les années soixante et soixante-dix, il y avait des périodes où, à Cocherill (entreprise de la sidérurgie liégeoise), pas un jour ne se passait sans action : un arrêt de travail, une petite occupation, des assemblées par atelier, le refus de reprendre le travail sous certaines conditions, etc. Surtout quand nos camarades ou des ouvriers sympathisants dans la délégation syndicale, ces actions avaient vraiment un caractère de mobilisation permanente, de contestation permanente des décisions patronales. Ce n'est guère qu'après une attaque combinée de la bureaucratie syndicale et du patronat que cette pratique a été brisée : la bureaucratie syndicale donna en effet carte blanche au patronat pour licencier sept des délégués les plus combatifs... et les travailleurs «décapités» n'ont plus trouvé les moyens de s'opdécision et de poursuivre la lutte.
La délégation syndicale de Bochwerf, un chantier naval des Flandres, contrôle depuis longtemps l'embauche et les licenciements. Jusqu'au moment de la crise dans ce secteur, elle a réussi à obliger le patron à compenser par une embauche chaque démission volontaire, chaque départ à la retraite, de façon que l'influence de la progression technologique ne pèse pas négativement sur l'emploi.
Plus impressionnante encore est la manière dont les travailleurs ont réagi contre la décision du patronat d'organiser un service de sécurité dans l'entreprise, en faisant appel à une entreprise privée de protection, et de limiter les droits de circulation des travailleurs dans le chantier. mes treilet poss de police privée dans l'entreprise », et ils organisèrent de façon brillante la désorganisation. Pendant des semaines, ils alternèrent des actions de pointe : des grèves partielles d'une heure; des manifestations d'un endroit du chantier et se terminant par une assemblée générale; des grèves tournantes dans les ateliers pendant toute une journée, etc. Jamais le patronat ne savait à quel type d'action il allait devoir faire face. Conséquence: la victoire totale.
Quand les ouvriers de Bochwerf répétèrent cette stratégie deux années plus tard, le patronat dut recourir au lock-out pour briser le mouvement. Les travailleurs ont alors déclaré : «Si nous ne pouvons pas entrer, personne n'entrera» et ils ont fermé le chantier aux employés et à la direction.
Mais c'est surtout dans le secteur verrier, notamment à Glaverbel-Gilly que les travailleurs ont imposé un fonctionnement tellement démocratique qu'ils ont obtenu des résultats que personne ne croyait possibles. Le fondement de leur force réside dans les assemblées générales et la révocabilité permanente des délégués. L'objectif de leur lutte durant presque dix années a été le maintien de l'emploi menacé en permanence par les plans de restructuration de la multinationale BSN (France). Tous les moyens de lutte ont été appliqués dans ces actions: grève, manifestation, occupation. Mais une des choses les plus importantes dans leur pratique, c'est qu'ils n'ont jamais attendu le fait accompli pour agir. Ils étaient toujours en avance face aux décisions patronales, ce qui a bloqué les mesures de rationalisation à plusieurs reprises.
On pourrait encore ajouter bien d'autres expériences, expériences que l'on retrouve sans doute dans tous les pays d'Europe. Faut-il avoir un syndicat se réclamant du contrôle ouvrier pour l'appliquer? Etant donné que, hors d'une situation pré-révolutionnaire, le contrôle ouvrier constitue surtout une façon de lutter, les syndicats seront partout obligés de reconnaître des expériences de contrôle ouvrier dès qu'elles seront portées par la masse des travailleurs. Cocherill, werf, Glaverbel en témoignent. Mais ces expériences illustrent encore une autre vérité : la réussite d'actions de contrôle ouvrier n'est pas fonction de la position programmatique de tel ou tel syndicat, mais des rapports de force entre les militants syndicaux de base et l'appareil syndical qui tend à liquider les noyaux trop combatifs. C'est ce qui explique pourquoi la CSC, tout comme la FGTB, ont dû soutenir de nombreuses occupations d'entreprises ces dernières années.