Un état de siège, violent et dirigé contre la classe ouvrière, s'abattit sur Newport News le lundi 16 avril, alors que les flics de la police de l'Etat de Virginie et de la police locale se déchaînaient dans les rues, attaquant les piquets des métallurgistes et essayant de briser la section 8888 du syndicat.
Une trentaine de métallurgistes au moins durent être hospitalisés et environ 63 grévistes furent arrêtés.
Un grand nombre de métallurgistes furent blessés lorsque les flics de Newport News foncèrent sur l'entrée du local syndical. Ce fut là aussi où apparemment la police eut à essuyer le plus de coups, lorsque les métallos brisèrent net la charge des flics pour enfoncer l'entrée du local.
La violence policière n'a diminué en rien la combativité des métallos. Un grand nombre d'entre eux - y compris les hommes et les femmes blessés et arrêtés lors de la charge de la police - retournèrent au piquet de grève quelques heures plus tard.
Ils étaient à nouveau des centaines, peu après le lever du jour, le mardi 17 avril, chantant et pleins de combativité, exprimant le refus du syndicat de se laisser intimider.
Dans la journée du mardi, les piquets se trouvèrent entourés par un déploiement massif des forces de police, locales et de
Etats-Unis
La grève des
travailleurs
de Newport News
l'Etat de Virginie, qui défoncèrent le crâne d'un des grévistes au cours de l'après-midi. Mais il
Veut pas d'autre tentative d'enfoncer les piquets comme ils l'avaient fait le lundi.
«Je pensais que nous étions dans un pays libre», déclara Wayne Crosby, président de la section 8888, au Militant. «La police, dit-il, police, dit-il, me rappelle une bande de nazis. De toutes façons, tout ce que la police a réussi à faire, c'est renforcer notre détermination.» LES VRAIS CASSEURS
C'est bien ainsi que les «gardiens de l'ordre» de Newport News et de l'Etat de Virginie se conduisirent, en «casseurs», en «briseurs de grève», aux ordres de la Tenneco, le 16 avril.
Des centaines de métallurgistes rejoignirent les lignes de piquets à 5 heures, dans l'après-midi du mardi 16, une heure plus tôt que d'habitude. Ils étaient encore sous l'influence du meeting syndical du vendredi 13 avril, qui avait rejeté à l'unanimité les conditions humiliantes fixées par la Tenneco pour la reprise du travail. Le syndicat avait envoyé un télégramme à la Tenneco pour lui signifier son refus de céder.
Le chantier naval répliqua, pendant le week-end, par une offensive au niveau des médias, destinée à semer la panique et à provoquer la reprise du travail.
La Tenneco acheta les annonces des journaux et de la télévision pour faire dire aux grévistes de se rendre au service du personnel de la compagnie, le 16 avril, afin de remplir les demandes de réembauche. Après le meeting syndical de vendredi, il semble que peu s'y rendirent. A peine une poignée se présenta et quelques-uns s'en retournèrent à la vue des piquets de grève qui totalisaient entre 600 et 800 personnes.
Comme la taille des piquets grossissait, surtout à l'entrée principale, des groupes de métallos formèrent des équipes mobiles afin de renforcer les piquets aux portes secondaires, repoussant rapidement les jaunes pour la première fois depuis le début du conflit. LA CHARGE DE LA POLICE
Les flics de Newport News, accompagnés de chiens, avaient chargé les grévistes plusieurs fois tôt le matin, ramassant les personnes isolées et entrant dans les piquets pour procéder à des arrestations. Alors que les derniers jaunes arrivaient pour travailler, les renforts de la police - en nombre bien plus grand que pendant toute la durée de la grève - se précipitèrent de partout.
Peu après 9 heures, à peu près 300 grévistes s'étaient alignés des deux côtés de la rue longeant le chantier naval. De toutes les rues, on pouvait les
Newport News, Virginie
Le 31 janvier, la section 8888 du Syndicat des métallurgistes d'Amérique (United Steelworkers of America - USWA) a lancé un mot d'ordre de grève dans l'énorme chantier de Newport News, en Virginie, de la Shipbuilding and Drydock Company, le plus grand chantier naval des Etats-Unis.
Le motif de cette grève était le refus du propriétaire du Chantier naval, la Tenneco, anti-syndicaliste notoire, de reconnaître l'USWA bien que la majorité des 15500 ouvriers du chantier, ceux de la production comme ceux de l'entretien, aient voté, par un scrutin dûment certifié par le gouvernement, en faveur de l'USWA.
Alors que la grève entrait dans sa onzième semaine, le 13 avril, lors d'un meeting de masse, les grévistes rejetaient à l'unanimité la proposition de la direction syndicale du chantier de suspendre la grève et de reprendre le travail sur la base des exigences de la direction de l'entreprise - c'est-à-dire en «faisant une nouvelle demande d'embauche» au service du personnel. Ils votèrent au contraire pour poursuivre la grève pendant une semaine et pour reprendre ensuite leurs anciens postes, plutôt que de se soumettre à un nouvel examen d'embauche.
Le lundi suivant, le 16 avril, les piquets de grève furent renforcés. Les patrons ripostèrent en envoyant la police que attaqua violemment et en même temps tous les piquets de grève et le local de la section syndicale. LES RAISONS D'UN COMBAT
Pourquoi la section 8888 du Syndicat des métallurgistes résiste-t-elle autant à la Tenneco ?
Ce n'est pas seulement une question d'argent. Bien que les grévistes sachent qu'ils ne gagnent en moyenne que 60% de ce que gagnent les travailleurs syndiqués sur les autres chantiers navals du pays.
Ce ne sont pas non plus seulement les conditions de travail pénibles qui ont provoqué la grève, bien qu'il n'y ait aucun règlement de chantier établissant les règles de sécurité. De plus, les patrons font peser une menace constante de licenciement sur les travailleurs qui prendraient contact avec l'Occupational Safety and Health Administration (Administration pour la sécurité du travail et la santé - OSHA).
Il s'agit de beaucoup plus que de la politique de la Tenneco concernant les salaires et les horaires de travail, malgré l'établissement de fait sur le chantier de la semaine de six jours et la retenue des jours de congés traditionnellement payés, tels que Pâques.
Il n'y a pas de clause d'augmentation du coût de la vie dans les contrats de travail. Les augmentations de salaires sont établies sur la base de 90 jours de travail sur un poste donné et d'un avis favorable du chef d'atelier. C'est pourquoi les périodes de service durent le plus souvent moins de 85 jours et c'est aussi pourquoi le travailleur type du chantier n'a pas bénéficié d'une seule augmentation depuis 2 à 4 ans.
Toutes ces mesures répressives sont monnaie courante dans le plus grand chantier naval privé du monde et c'est une raison suffisante pour se battre jusqu'à la satisfaction des revendications des travailleurs.
Mais il y a beaucoup plus encore : - Le montant des retraites versées par la compagnie qui n'accorde à beaucoup d'ouvriers, après 40 années de travail, que 40 dollars par mois. Pour le temps qu'il leur reste à - L'attitude des patrons digne du temps de plantations et de l'esclavage; - Les discriminations salariales; - Les inégalités entre hommes et femmes. UNITE POUR IMPOSER LA RECONNAISSANCE DU SYNDICAT
La Tenneco avait dépensé des millions de dollars pour battre le Syndicat des métallurgistes. Les chefs, les contremaîtres, avaient fait campagne pour la Peninsula Shipbuilders Association (Association des chantiers navals de la péninsule - PSA). Les média locales se déchaînèrent contre les «outsiders» de Pittsburgh, siège fédéral du Syndicat des métallurgistes.
Le Syndicat des métallurgistes fut reconnu officiellement par le National Labor Relations Board (Bureau national des relations du travail) le 27 octobre 1978. La Tenneco et la PSA engagèrent un procès. Et il n'apparaît à l'horizon aucune solution juridique à cette procédure.
Pour répondre au mépris des patrons à l'égard de leur choix démocratique, les mé. tallos se sont mis en grève pour la reconnaissance de leur syndicat, le jour du premier anniversaire du vote par lequel ils l'avaient rejoint.
Les membres de la section 8888 ont déclaré qu'ils s'étaient mis en grève pour le respect du travail. Pour le droit des travailleurs à être traités comme des êtres humains.
Quand les membres blancs et noirs de la section 8888 se mirent à chanter «We shall overcome» (nous vaincrons) et « We shall not be moved» (nous tiendrons bon), ce qu'ils
devaient vaincre et contre quoi ils devaient tenir bon, c'était la Tenneco, importante société des Etats-Unis. L'énorme conglomérat, puissance pétrolière, a réalisé ses plus gros bénéfices en 1978, avec un chiffre d'affaires de 8,9 milliards de dollars et 400 millions de dollars de bénéfices.
La Tenneco, puissance industrielle multimilliardaire - protégée flics de l'Etat de Virginie et de la ville, et les lois anti-ouvrières «pour le droit au travail» - était un ennemi puissant pour le Syndicat des métallurgistes.
pagne menée par la section 8888 fut victorieuse, contrairement aux cinq autres menées par la CIO pour essayer travailleurs du chantier depuis nies; et il y a une raison à cela.
entendre chanter «We shall not be moved» (nous tiendrons bon).
C'est peu après qu'une centaine de flics se regroupèrent rapidement sur une ligne. Sans avertissement, ils avancèrent de deux ou trois pas, puis chargèrent, balayant tout sur leur pasfaisant tournoyer leurs sage, matraques, frappant tous ceux qui se trouvaient en face d'eux.
Après avoir vidé les grévistes de la rue principale, les flics se répandirent à voisinage et attaquèrent systématiquement tous les groupes de grévistes qui s'éloignaient des lieux. Les piquets de grève aux points écartés, bien qu'ils aient appris la charge de la police contre les portes principales, restèrent à leurs postes jusqu'à ce qu'ils soient chargés eux aussi et dispersés.
L'ATTAQUE CONTRE LE
LOCAL DU SYNDICAT
Les métallos se regroupèrent lentement au local central, s'informant les uns les autres de ce qui s'était passé. Et plus ils en parlaient, plus leur colère grandissait. Certains saignaient.
mètres environ,
A cent l'autre côté de la rue, la police se regroupait aussi. Elle se préà attaquer à nouveau, parait tout en s'étant disposée prula 19e plus traînent aux pieds du géant. femmes, par les tribunaux, les Mais cette fois-ci la camd'organiser les quatre décendemment le long de la grille principale.
Les dirigeants de la grève, sentant qu'une nouvelle attaque se préparait, commencèrent à faire se regrouper les gens dans le couloir du bâtiment.
Puis les flics se mirent en mouvement, avec détermination et rapidement, fonçant sur la foule qui se trouvait à l'extérieur du bâtiment, frappant les gens avec leurs bâtons, leur criant de rentrer.
Les flics chargèrent à l'intérieur du couloir, faisant passer deux métallos à travers une porte vitrée.
Ils rouèrent de coups les grévistes qu'ils faisaient sortir du bâtiment, les jetant à terre ou contre les murs. Parmi ceux qui furent frappés, il y avait la femme enceinte d'un gréviste.
D'autres grévistes purent se précipiter escaliers, avant les flics, et se joindre à ceux qui repoussaient la police et l'empêchait d'atteindre le deuxième étage. Les flics, surpris par l'accueil qu'ils reçurent sur le palier, entre le premier et le deuxième étage, quittèrent le REPRENDRE LA RUE
Les métallos qui s'étaient dispersés pour se mettre à l'abri, et
C'est parce que la section 8888 a refusé de se soumettre à la direction qui exigeait qu'ils fassent une demande de réembauche et se
Le syndicat, et la lutte pour l'imposer, est une cause qui unifie tous les travailleurs, jeunes et vieux, Noirs et Blancs, hommes et travailleurs qualifiés ou non, dans un combat commun pour une vie meilleure.
Le syndicat est l'arme que les travailleurs se donnent pour la défense de leurs intérêts.
***
Le compte-rendu suivant de l'attaque de la police et de la courageuse riposte des métallurgistes fut rédigé par une équipe de journalistes qui suivirent sur place les événements,
John Hawkins, Jan Hillson, Tom Leonard,
Omari Musa, Andy Rose et Nancy Schwalb.
Il est extrait du numéro du 27 avril du Militant.
ceux qui avaient été surpris par la charge de la police, se regroupèrent à nouveau à l'extérieur du local central. Ils étaient encore étourdis par ce qui venait de se passer.
Le représentant du Syndicat métallos, des
Bill
James, se devant les membres présenta de la section 8888. «Ils essaient d'écraser notre syndicat, dit-il, de nous briser». Un rugissement s'éleva de la foule des grévistes et remplit la rue : «Non !».
«Et bien, allons-y !», s'écria
James, et cent métallos se mirent à descendre la rue en direction du chantier, passant devant les flics et tous gens qui venaient d'assister à l'assaut.
Le piquet de grève, en bon se rendit de porte porte, tout le long de Washing ton Avenue, sur un mile, suivi par les flics, puis sur une seule file le long de plusieurs groupes d'immeubles, jusqu'à ce que les flics forment un mur humain.
Les métallos s'arrêtèrent, entourés par un nombre égal de flics. On leur dit que dans cing ils seraient arrêtés pour «manifester sans autori-
Les piquets ne bougèrent pas. Puis, environ trente secondes avant la fin des cinq minutes, James dit : «A dix, on se disperse» .
Les grévistes comptèrent ensemble, à haute voix, le compte à rebours, qui se termina par un hurlement de joie. Ils se dispersèrent et il n'y eut pas d'arrestation.
Les grévistes retourèrent a leur local, à la fois en colère et fiers. Ils avaient défié la tentative des flics de leur interdire les
Chacun sait que les forces de police massives qui restent dans les rues sont là pour empêcher tout piquet de se reformer. Le jeu de la Tenneco est de gagner du temps et de diviser, d'attendre que, sous les pressions, des grévistes de plus en plus nombreux retournent au chantier. Avec, en prime, la violence des intimidations policières.
Mais la Tenneco, de côté, commence à souffrir.
Des documents confidentiels émanant du chantier et parvenus aux métallos quelques jours auparavant, faisaient état de disfonctionnements «importants», en raison de la grève dans des secteurs clés, en même temps que d'un manque «désespéré» de tuyauteries.
90% des soudeurs absolument nécessaires à la vie du chantier sont en grève. Le travail sur le transporteur aérien Carl Vinson a cessé, alors que le projet le plus important du chantier, un supertanker, est en retard sur les plans.
Les proprietaires du chantier ne sont pas gens à céder si facilement. C'est pourquoi ils ont donné l'ordre à la police, qu'ils dirigent, de ne plus prendre de gants et d'appliquer avec la plus extrême sévérité les lois concernant le «droit au travail», lois anti-grèves, anti-ouvrières, anti-piquets.
La détermination des métallos face à de telles attaques a momentanément retenu les patrons. Mais cela montre qu'il urgent que des décisions soient prises.
Comment gagner la lutte ? Que faire s'il est nécessaire de reprendre le travail et comment protéger les membres du syndicat à l'intérieur du chantier ? Comment gagner la solidarité du reste du mouvement ouvrier ?
Ils considèrent que le meeting de vendredi a été un des moments forts de la grève, se rendant compte de la force qui s'y est manifestée.
«Ce que le syndicat doit faire, c'est appeler a une autre meeting comme celui de vendredi», fit remarquer un ouvrier noir de quarante ans lors d'une discussion. «On n'a pas besoin de le tenir au Coliseum; on peut le faire dans un pare ou n'importe où ailleurs. Il suffit de réunir les
Colombie gens et de leur expliquer ce qui s'est passé et ce que nous devons faire.»
Beaucoup se rendaient compte de la grande nécessité de renforcer les piquets de grève. «Ce qu'il faut, c'est la foule entière du Coliseum, aux piquets de grève. C'est une remarque qui revenait souvent. LA SOLIDARITE
Les grévistes sont les premiers à dire qu'ils n'ont pas beaucoup d'expérience au sein du mouvement ouvrier. Mais en ce qui concerne la solidarité, ils apprennent très vite.
«Nous avons reçu des messages des syndicats de tout le pays», a dit Wayne Crosby au Militant. «De régions aussi lointaines que la Californie. Ils veulent savoir ce qui est arrivé. Ils veulent tenir les piquets avec nous.»
Jamais la possibilité d'une démonstration massive et unitaire de la solidarité ouvrière avec les métallurgistes de Newport News n'a été aussi grande. Jamais cette solidarité n'a été aussi nécessaire.
Les grévistes, les uns après les autres, disent pourquoi : «S'ils peuvent attaquer notre local et s'en tirer comme ça, ils peuvent le faire n'importe où.»