Michel ROVERE «Pourquoi l'histoire de l'Orient se présente-t-elle comme une histoire des religions ?».
Le développement et certaines formes extérieurs de la révolution iranienne, telle qu'elle se déroule depuis 18 mois redonnent à la question que posait Marx à son ami Engels, dans sa fameuse lettre du 2 juin 1853, toute son actualité (1).
Une dynamique de révolution permanente est à l'évidence à l'œuvre dans le processus iranien. De même, les masses iraniennes, par leurs formes de luttes, manifestations de rues, greve générale, insurrection, armement généralisé, début d'autoorganisation ont même renoué comme cela ne s'était pas produit depuis 40 ans, avec certaines formes classiqués de la révolution prolétarienne. Pourtant, ce sont les religieux, et au premier rang d'entre eux, l'ayatollah Khomeiny qui ont détourné à leur profit et quasiment monopolisé depuis janvier 1978 l'expression politique du mouvement de masse. (1) C'est dans cette lettre que Marx aborde la première fois la question du Mode de Production asiatique. Citant de longs passages du livre de Bernier sur l'Hindoustan et la Perse, Marx conclut «C'est à juste titre que Bernier trouve la forme fondamentale de tous les phénomènes de l'Orient - il parle de la Turquie, de la Perse, de l'Hindoustan - dans le fait qu'il n'y a pas de propriété privée - Voilà la vraie clef, même du ciel oriental ... »
Iran
L'Islam chiite
dans
1. Un signe de l'identité nationale
Il a fallu l'irruption de la question nationale, avec la lutte des peuples kurdes, arabes et turkmènes, pour bouleverser un peu ce consensus. Mais c'est précisement parce que le rôle de la religion, plus particulièrement de l'Islam chiite révolution iranienne, déconcerte qu'il en détail les tenants et les aboutissants de cette situation extraordinaire. A refuser de le faire, on risque de tomber dans deux travers : soit d'ignorer purement et simplement le fait religieux. Et cette simplification ne peut être qu'un obstacle à l'action de l'avant-garde révolutionnaire terrain même. L'autre risque, et il est déjà à l'œuvre dans les colonnes d'une partie de la presse occidentale, c'est de réduire la révolution iranienne signes religieux. Même quand ces analyses ne procèdent pas d'intentions de nuire évidentes (sur le retour au Moyen-Age, le «fanatisme musulman») à l'œuvre dans les officines de presse impérialistes, elles contribuent à mettre l'histoire littéralement la tête en bas : Il est étonnant de voir comment, pendant plusieurs mois, on nous a présenté la Révolution iranienne, comme le retour en force de la Morale ou du Sacré dans la politique. Une façon comme une autre de vider le contenu social et politique d'un soulèvement qui a jeté à bas la plus vieille monarchie du monde.
L'Islam apparaît, dès sa constitution, comme la religion la plus politique, parce qu'immé diatement liée à la conquête militaire et à la construction d'un Etat, des grandes religions monothéistes.
Gramsci parlait de «révolution passive» (2), pour décrire la lente diffusion du christianisme, s'infiltrant par le bas, chez esclaves et les peuples en servitude de l'Empire romain avant d'être reconnue trois siecles après par l'Edit de Milan, comme la religion officielle de l'Empire de Constantin.
l'Eglise catholique, même au faite de sa puissance ne parviendra pas à concentrer et à unifier autour d'une même personne, le pouvoir spirituel et la totalité du pouvoir politique. L'histoire des démêlés entre la Papauté et les Empereurs du Saint-Empire est suffisamment éloquente.
L'expansion de l'Islam, revanche, fait, elle, figure au sens strict de «guerre de mouvement». Depuis le siège de Médine, Mahommet, commandeur des croyants, est à la fois prophète, chef de guerre et prince. La «Djihad», la guerre sainte, qui devient l'un des préceptes essentiels de la religion islamique traduit comment la guerre, qui est en ce temps-là la forme la plus achevée de la politique, est l'instrument privilégié mane sur tout le Moyen-Orient, puis au Maghreb et en Espagne.
Cette unité dans l'Islam entre le religieux et l'action politico-militaire se retrouve dans deux institutions : le Coran et le Califat. L'Islam est une religion du Livre. Mais ce qui singularise le Coran, augmenté des Hadith (les «dits» du Prophète), de la Bible ou du Nouvean Testament, c'est qu'ils apparaissent comme des instruments politiques, des codes administratifs, civils et judiclaires, réglant dans ses moindres détails la vie de l'individu et le fonctionnement de la communauté. L'institution du Califat, qui revient de droit à l'un des descendants du Prophète, concentre également, dans une même personne, les fonctions de leadership politique et religieux.
Cela explique que les premiers schismes dans l'Islam, qui vont aboutir à la création grandes sectes sunnite, kharidjite et chiite (3) vont apparaître comme des luttes de fractions, des batailles politiques pour la succession. Le Chiisme est, littéralement, le parti (Chia) d'Ali, troisième calife et gendre de Mahomet, le parti de la famille de Mohammed évincée fat par les Umayyades.
La lutte entre les divers courants de l'Islam va ainsi revêtir l'aspect d'une querelle de légitimité dynastique. C'est parce qu'il s'agit aussi d'une lutte pour le pouvoir que les querelles entre les diverses sectes musulmanes vont s'achever de façon aussi sanglante alors même que l'Islam se révèle être la religion la plus tolérante à l'égard des autres cultes, au moins des autres religions du Livre (Zoroastrisme, Judaïsme, Christianisme).
La Perse, dominée par une dynastie sassanide en pleine dé composition, minée par l'effort de guerre contre l'Empire bizantin, a été facilement conquise par l'envahisseur musulman et arabe, moins de 20 ans après la mort de Mohammed.
Comme cela s'était produit pour Alexandre, les tribus bé douines vont être largement «absorbées», conquises par leur propre conquête. Pays de longue et haute culture, où le dé(2) II Risorgimiento p.71, Einandi.
Les Sunnites regroupent aujourd'hui 91% des musulmans. Les Kharidjistes ne représentent plus qu'une infime minorité. Les Chiites (8,75%) implantés en Iran, Irak, au veloppement des activités prol'agriculture irriguée dans les campagnes et l'artisanat dans les villes, est sans commune mesure avec ce qui existe en Arabie saoudite. La Perse va jouer un rôle déterminant dans toute l'évolution de l'Islam. C'est par le détour perse que PIslam va se réapproprier les sciences de l'Antiquité hellénique, et notamment toute la philosophie aristotélicienne (falsafa). La figure d'Avicenne, peut-être l'un des plus grands savants que l'Islam ait connu, montre l'importance de l'apport iranien.
Le Chiisme, religion longtemps persécutée et martyre, va entrecroiser les fils de sa propre histoire avec celle de l'Iran longtemps dominé par les dynasties étrangères.
Face aux Umayyades usurpateurs, ce sont les deux fils d'Ali, Hussein et Hassan, qui tentent de faire revenir le Califat dans la famille du Prophète. Les héritiers d'Hassan, qui épousé la fille du dernier roi sassanide vont donc incarner par la suite, lorsque le Chiisme sera devenu la religion de la nation iranienne, le point de départ d'une double légitimité, alide face aux usurpateurs, iranienne face aux envahisseurs. Persécuté, le Chiisme ne va se développer que par à-coups successifs, au rythme des grands bouleversements politiques qui ponctuent à intervalle régulier l'histoire du plateau iranien. Yemen, dans les Etats du Golfe veulent que l'Islam soit dirigé par un Imam descendant de Mahomet par Fatima (la lignée des Alides). Le dernier de ces Imam, «occulté» à l'âge de 12 ans doit revenir pour restaurer la religion. C'est le Mahdi.
Le Chiisme se développe, d'abord sous les Abbassides (4), puis surtout sous les Bouyides (5), dynastie persanne qui prend en tutelle le califat sunnite de Bagdad. Mais la grande opportunité du Chiisme, ce sera l'invasion mongole Alors que les hordes de Hülagu vont renverser le califat sunnite de Bagdad et détruire l'Etat ismaélien (6) après la prise d'Alamut (la forteresse du Vieux de la Montagne), c'est le Chiisme des duodécimains (7) qui Alors que les Mongols vont eux aussi se couler dans le moule de leur conquête persanne, reconstruire un Etat, et décider finalement de maintenir en état une partie au moins de cette agriculture irriguée qui fournit la base de l'impôt et permet d'entretenir à grande échelle l'armée et l'administration, le Chiisme va peu à peu s'étendre, avant même que la dynastie safavide en fasse une religion d'Etat, en arrivant au pouvoir au 16è Siècle.
Depuis lors, malgré certaines périodes de persécution, le Chiisme est restée la forme religieuse dominante en Iran.
La naissance et l'essor d'une religion ne peuvent s'expliquer seulement par son contenu, les idées neuves qu'elle apporte.
La seule approche matérialiste possible des religions, c'est d'analyser comment les hommes, des communautés et des nations entières ont pu s'emparer du message religieux, qui n'était porté au début que par une petite secte semblable à quelques dizaines d'autres qui ont depuis lors disparu (8). La base de toute religion, c'est d'abord la conscience, déformée, limitée, discontinue qu'ont les hommes de leurs rapports entre eux ou avec la nature : «La conscience n'est d'abord que la du milieu sensible le plus proche, écrivent Marx et l'Idéologie allemande, et celle d'une connexité limitée avec d'autres personnes et d'autres choses situées en dehors de l'individu qui prend conscience. temno la conccionce de In Nati temps la conscience de la Nature qui se dresse d'abord en face des hommes comme une puissance foncièrement étrangère et inattaquable» (9).
Engels développera encore par la suite dans son «Anti-Duhring» la spécificité du fait religieux et ses rapports avec l'aliénation de l'Homme par la Nature et la Société : «Toute religion n'est que le reflet fantastique, dans le cerveau des hommes des puissances extérieures qui dominent leur existence quotidienne, reflet dans lequel des puissances terrestres prennent la forme de puissances supra-terrestres» (10).
éléments de continuité qui existent entre les différentes religions qui sont devenues les religions d'Etat en Perse depuis la plus haute antiquité, sont à mettre directement en rapport avec la pérennité des formes sociales de la production (agriculture irriguée) et les formes politiques de l'Etat (despotisme asiatique d'un Etat tout puis-
DUALISME ET
Des éléments de claire continuité apparaissent dans les théodicées des deux religions : l'accent mis sur le dualisme à, la lutte entre le Bien et le (personnifiés par Ahura Mazda et Ahriman, aussi bien que par la lutte entre le tyran umayyade Yazid et l'alide Hussein) et l'aspect messianique du message religieux. L'Islam, dans ses diverses composantes, est une religion messianique. Mais ce messianisme dans la version chiite est encore accentué par l'Ima(4) Califat Abbasside (750-945). (5) Bouyides (945-1063). (6) (7) Les Ismaeliens sont une dissidence du chiisme, qui ne reconnait que 7 Imam. L'autre grande branche du chiisme, les duodecimains (qui reconnaissent 12 Imam) est auchiites iraniens et irakiens sont duo-
Sur l'Etat ismaélien, cf. Cambridge History of Iran, T.5 article de G.S. Hodgson.
«Les maîtres de l'Iran, quand ils ont eu quelque souci de tenir en main la frondeuse bourgeoisie des villes, lui ont imposé une religion d'Etat ou plutôt de dynastie. Les trois dynasties achéménides, sassanide et safavide n'ont duré plusieurs siècles que pour avoir su fortement appuyer leur trône à l'autel. L'Achémé nide (650-330 au. J.-C.) et la Sassanide (250-640 de notre ère) adoptèrent ou restaurèrent la religion de Zoroastre. Le safavide (1500-1730) fonda ou réglementa la religion d'Ali».
«Aussi, à les considérer par le dehors, par leurs résultats sur la vie de la nation, les deux religions historiques de l'Iran apparaissent fort semblables. Elles ne furent toutes deux qu'un instrument politique par lequel le Roi voulut tenir ses peuples sous la surveillance de son cler-
Ce soldat heureux quand il avait conscience de sa situation véritable, était conduit à la même entreprise que Napoléon chez nous : il lui fallait acquérir à sa race le droit divin et comme une gendarmerie des consciences» (souligné nous) (11). MESSIANISME mat. Dans la lignée des Alides, opposés aux califes umayyades, il y eut douze Imam (guides). Le douzième n'échappa au martyre que par l'occultation. «Imam du temps», perdurable, mais caché, il doit revenir sur terre et prendre en main le gouvernement. C'est l'arrivée de ce douzième Imam, dans un cortège de guerres et de catastrophes, qui mettra fin au règne de la corruption, étendra l'emprise de l'Islam sur toute la terre et préparera la fin des siècles. (8) Cf. Engels, «Bruno Bauer et le
Christiannisme primitif». (9) «Idéologie allemande» Editions
Sociales, p.59. (10) «Anti-dühring» Editions Sociales, p. 355. (11) Victor Berard, « Résolutions de la Perse», Paris 1910.
Le dualisme et le messianisme, tels qu'ils sont exacerbés par le chiisme, rendent compte effectivement de la Nature et de la société iranienne :
Le dualisme, il est inscrit dans tout le paysage du plateau
«La détresse religieuse, écrivait Marx, est pour une part l'expression de la détresse réelle, et pour une autre la protestation contre la détresse réelle. La religion est le soupir de la créature opprimée, la chaleur d'un monde sans cœur comme elle est l'esprit de conditions sociales d'où l'esprit est exclu. Elle est l'Opium du peuple» (13).
Les religions messianiques sont nées ou se sont dévelop pées dans des périodes de détresse matérielle et/ou d'oppression nationale des communautés qui les adoptaient. Max Weber rappelle à juste titre comment les mouvements messianiques ont fait florès parmi le peuple juif lorsqu'Israël a cessé d'être un royaume indépendant et est passé sous la tutelle successive de Babylone, de la Perse, de la Grèce puis de Rome. Si le Christ ne fut pas reconnu par tous les siens comme le Messie, explique Weber, c'est qu'il ne
«Manuel d'Histoire des gions», Chantepie de la Saus-
Karl Mars, «Introduction à la
Critique de la philosophie du iranien, là «où le contraste y est exceptionnellement brutal entre l'hiver et l'été, entre le jour et la nuit, entre le désert et la fécondité» (souligné par nous) (12). Le désert face à la terre irriguée, le chiisme devient l'Islam du mode production asiatique. DETRESSE RELIGIEUSE ET DETRESSE HUMAINE répondait pas aux espoirs essentiellement politiques du peuple : libérer les Juifs de la tutelle étrangère (et de citer comment le Christ ordonnait «rendre à César ce qui est à César» et déclarait que «son royaume n'était pas de ce monde») (14).
Engels, répondant à la lettre de Marx du 2 juin 1853, souli-
UNE RELIGION DU LIBRE ARBITRE les autres sectes musulmanes et, notamment, les sunnites, fut de doter l'Homme du libre arbitre. Ce faisant, ils dégageaient Dieu de la responsabilité du mal en ce monde (17).
Le paradoxe, c'est que le chiisme n'a pu s'implanter en Iran et devenir la religion d'Etat de régimes despotiques que parce qu'il était une religion du libre arbitre. Pour le paysan condroit de Hegel», Editions Sociales p.198. (14) Max Weber,
«Ancient Judaism», p.233.
gne comment l'invasion abyssine et la destruction du commerce en Arabie méridionale, ont selon lui conditionné l'apparition du mouvement de Mahomet : «L'expulsion des Abyssins eut lieu environ quarante ans avant Mahomet et fut manifestement le premier acte du réveil du sentiment national arabe» (15).
Engels note aussi comment le christianisme, au moins dans sa version primitive, a pu se développer paradoxalement d'abord chez les esclaves et devenir une religion universelle, grâce à la détresse matérielle et morale existant à la fin de l'Empire romain, également parce qu'elle se proposait aux esclaves une religion du libre arbitre : «le présent insupportable, possible encore plus menaçant. Pas d'issue. Désespérer ou se réfugier dans la plus vulgaire jouissance - chez ceux-là du moins qui pouvaient se le permettre et c'était une petite minorité... est sans doute à peine besoin de noter que la majorité de ceux qui aspiraient à cette consolation au niveau de la conscience, à cette évasion du monde extérieur vers le monde intérieur, devaient nécessairement se reparmi les C'est dans cette situation de désagregation universelle, économique, politique, intellectuelle et morale que le Christianisme fit son apparition» (16). La supériorité des chiites sur damné à entretenir les canaux d'irrigation et à verser une partie substantielle de sa récolte au percepteur accompagné du gendarme, pour le bourgeois des villes qui n'a accès ni à la politique, ni surtout au marché intérieur à cause d'un Etat tout puissant et accapareur, la religion devient la seule forme d'activité «politique», la seule évasion vers le monde intérieur. Encore faut-il que cette religion (15) Engels, Lettre du 6 juin 1853 in «Sur les Sociétés pré-capitalistes», CERM p.170. (16) Engels, «Bruno Bauer et le
Christianisme primitif», op.cité
proclame que Dieu n'a rien à voir avec le désordre et la corruption du monde qui s'étalent. à leurs yeux. Or, il y a là, dans le Chiisme, qui proclame que tout gouvernement est par nature «illégitime» jusqu'au retour de «l'Imam caché», cet élément théologique qui ne peut qu'emporter la décision du paysan soumis à une forme «d'esclavage généralisé» selon l'expression de Marx, et du bourgeois limité dans sa frénésie d'accumuler par un Etat despotique tout puissant.
LA RUPTURE ENTRE augmente la pression fiscale et sions à des entreprises étrangères. A la fin du 19è Siècle, alors que les concessions et les emprunts opérés par le régime auprès de la Russie et de l'Angleterre assurent désormais une part importante de ses revenus, le clergé chiite va devenir le haut parleur de ces classes sociales (bourgeoisie urbaine et paysannerie) qui sont directement lésées par la pénétration des marchandises anglaise et russe sur le marché iranien et l'augmentation de la pression fiscale. L'antagonisme doctrinal sur l'illégitimité de tout pouvoir cède la place à un antagonisme économique. Et le clergé prendra une part active à la contestation, par la bourgeoisie iracession Reuter en 1873, puis du monopole des tabacs, accordé à l'Angleterre en 1891.
Ce faisant le chiisme va capter la remontée du courant nationaliste iranien. Depuis les Safavides jusqu'au début du XIXe siècle les rapports entre le trône et la mosquée ont été facilités par l'identification qui existe entre la défense de l'Etat persan et la défense de la foi chiite, notamment contre les entreprises de guerre de l'Empire ottoman, qui a refondé le califat sunnite à Istambul au profit du sultan.
Mais ce consensus va voler en éclat à mesure que la dynastie Kadjar va s'associer toujours
On voit là, dès la restauration safavide, les germes d'un antagonisme entre pouvoir religieux et pouvoir royal. D'autant que le clergé chiite qui s'est constitué, dispose d'énormes et régente la justice et l'enseignement est un véritable Etat dans l'Etat, disposant de ses propres ressources, l'impot religieux prescrit par le Coran et prélevé directement par lui. L'ETAT ET LE CLERGE lismes russe et anglais non seulement pour ses questions de trésoreries, mais aussi pour construire son armée (c'est un colonel de l'armée russe qui fonde la brigade cosaque chargée de protéger le Chan), son administration (ce sont des belges commandités par Moscou et Londres qui réorganisent le système de douanes), tandis que les Anglais prennent en main l'organisation des transports et du commerce dans les provinces qui bordent le Golfe. La goutte d'eau qui fera éclater le conflit entre le clergé chiite et la monarchie c'est lorsque le régime, régime, sous pression des britanniques qui veulent voir garanties par la loi les possibilités de cer, demandent une réforme du système judiciaire et proposent ce faisant de déposseder le clergé d'une partie de ses prérogatives et de ses sources de revenus.
La Perse ne va pas être le seul pays où la pénétration coloniale puissante réaction qui combine nationalisme réaffirmation de l'Islam. (17) cf. Henri Laoust. «Les Schismes dans l'Islam», Payot p.303 et suivantes. (18) cf. Jacques Berque, «L'Orient second», Pp.51 et suivantes et l'«Egypte, impérialisme et révolu-
ISLAM ET NATIONALISME
L'épopée du Mahdi résistant pendant plus d'une vingtaine d'années au Soudan contre les expéditions militaires angloégyptiennes de Gordon Pacha et Kitchener, illustra comment la révolte nationale contre les menées egypto-anglaises prit la forme d'un mouvement d'ailleurs messianique. Dans l'Algérie conquise par la
Ice fut le «parti» des Oulemas, les dignitaires religieux, qui jusqu'à la seconde guerre mondiale incarna plus toute autre formation politique le désir d'indépendance du peuple algérien (18).
On peut citer l'exemple particulièrement frappant d'Al Afghani (1839-1897), dont l'influence marquera tous les dévéloppements du courant réformiste en Egypte, tout en préfigurant le pan-islamisme. Sa radicalisation politique débuta avec les tentatives anglaises de s'emparer au milieu du XIXe siècle, de l'Afghanistan dont il était originaire. Lors de son séjour en Egypte, il devient l'une des tête de file du mouvement réformateur et constitutionnaliste et cherche à doter ce pays d'institutions qui permettent d'en finir avec la domination européenne. Sur le plan religieux Al Afghani, qui l'on accusera sousympathies pro-chiite, tente avant tout de regénérer la musulmane. l'échec des soulèvements nationalistes en Egypte, Al Afghani viendra en Europe et fondera
«Le lien indissoluble» dont le but déclaré est de rétablir la loi de l'Islam et de fonder un gouvernement islamique conforme à l'idéal du califat primitif. C'est la première apparition du mot d'ordre de gouvernement islamique, prèsqu'un siècle avant que Khomeiny n'en fasse le drapeau de la lutte contre la dictature. 1889-90 Al Afghani se rend en Perse. Celui qui allait devenir le premier théoricien du pan islamisme radical en sera expulsé en 1890 lorsqu'éclate l'affaire du monopole des tabacs accordé aux anglais. C'est lui qui en-
voya une lettre grands dignitaires chiites pour l'engager à appeller au boycott du tabac. Le boycott fut lancé et le chah dut finallement tirer aux Anglais la concession. Mais malgré ce recul du pouvoir la révolution constitutionnelle avait débuté. Elle devait aboutir en 1906 à la reconnaissance par le pouvoir royal d'une constitution libérale, instituant une monarchie constitutionnelle. La même constitution prévoyait que le Chiisme était la religion de l'Etat et qu'aucune loi ne pouvait être promulguée qui fut en contradiction avec la loi islamique. Un conseil d'Ulemas devait veiller à l'application de cette règle. La constitution fut en fait jamais appliquée en Iran.
L'intervention militaire russe qui permit au dernier souverain Kadjar de dissoudre ment, puis la seconde guerre mondiale, enfin l'accession au pouvoir puis au trône du fondateur de la dynastie Palhavi Reza Chah allaient rendre caduque l'application de la Constitution.
Les liens entre le nouveau
Get le clergé ne vont pas tarder à se tendre à mesure que Reza Chah construit un état fort moderne et dépossède le clergé d'une bonne partie de ses prérogatives (enseignements et justice). Plus, le régime mène une vigoureuse campagne, parfois le bâton à la main, contre les mollahs jugés responsables de l'obscurantisme et du retard du pays. L'EPISODE MOSSADEGH explique sans doute pourquoi, avec le facteur nationaliste, le clergé chiite va considérer au débur d'un œil bienveillant l'expérience réformiste modérée de Mossadegh en 1951-53. Mais très vite face à la radicalisation du mouvement de masse la hiérarchie chiite s'effraie de la situation sociale créée et bascule dans l'opposition ouverte à Mossadegh, au moins pour certaines de ses figures les plus eminentes.
En 1960-63, le clergé chiite va encore une fois s'opposer au régime, notamment sur la réforme agraire, qui affecte les inté.
rêts d'une fraction de la bourgeoisie urbaine. L'opposition réligieuse une remontée des manifestations, en particulier à l'Université, contre la dictature. Mais le régime du chah fera troupe contre les manifestants en juin 1963, provoquant pluprincipale figure de l'opposition réligieuse, l'ayatollah Khomeiny est contrainte à l'exil. Le régime pense que l'industrialisation du pays agraire, même si elle est restée incomplète, vont saper les bases d'appui traditionnels de la hierarchie réligieuse. Ce en quoi il LA FAILLITE DE LA REVOLUTION BLANCHE
Leur force, les religieux vont la tirer de l'échec de l'industrialisation et des ravages provoqués dans tout le corps social par les bouleversements sociaux et économiques de la Révolution blanche.
L'industrialisation, très limitée, n'est guère parvenue en 15 ans à reduire l'importance des secteurs traditionnels de l'artisanat, du commerce et de la petite industrie que l'on regroupe sous le nom de bazar. Elle n'a qu'alimenter dépossédés qu'ils ont été par le régime et ses affidés de la manne pétrolière.
Si l'on ajoute à cela la crise économique et les réactions déflationnistes du régime dirigées précisement contre ces secteurs économiques comprend comment le bazar a été le cœur de la résistance organisée et ouau chah de décembre 77, date de la prémière grève du bazar de Téhéran, à septembre 78, lorsque c'est le prolétariat industriel et les salariés du tertiaire qui ont pris la relève.
Get surtout le chiisme va capitaliser dans une certaine mesure l'effroyable détresse provoquée par l'industrialisation, les chiffres encore parlent d'eux mêmes : en 15 ans il y a eu moins de 250000 emplois industriels créés, soit moins que le chiffre annuel de l'exode rurale. La détresse des masses plébéiennes qui par millions s'entassent dans les bidonvilles insalubres du Sud de Teheran, des 3 milexistant en Iran, c'est la hiérarchie chiite qui va en partie la capitaliser de janvier 78 jusqu'à aujourd'hui LE RESEAU ORGANISATIONNEL
Les partis politiques, les syndicats n'existent pas sous la dictature. Les militants sont traemprisonnés, torturés, abattus. Il n'y a même pas d'association professionnelle d'avocats, d'écrivains qui fasse entendre sa voix. Le seul réseau organisationnel qui subsiste, c'est celui des mosquées, des iraniens sont chiites. Il y a en Iran 180000 mollahs, 80000 mosquées desservies par un servant. Ils sont 60000 étudiants dans les diverses écoles coraniques et universités théologiques. Enfin, la hiérarchie chiite disporevenus, provenant des impôts coraniques. Pendant des années, la mosquée va être le lieu privilégié de la vie sociale, même si l'on n'y fait pas ouvertement de la politique. Pour comprendre le phénomène
Use rappeller comment dans l'Espagne franquiste ou dans certaines dictatures gorilles en Amérique latine l'Eglise servit de paravent aux activités politiques.
surtout le pillage de l'économie et des ressources naturelles par les multinationales impérialistes et autres consortium pétroliers vont aboutir à combiner une nouvelle foi la remontée sentiment anti-dictature mondiale, il est lui aussi, marL'affirmation chiite, c'est la ril'acculturation, à l'aliénation developpée par l'emprise étrangère sur le pays et montée en épingle par le régime . L'ISLAM, FACE CACHEE DU STALINISME
Les partis nationalistes iraniens, comme le Front national de Mossadegh ne sont aux yeux des masses que des groupuscules de notables marqués à jamais
par leur faillite honteuse devant le coup d'état de 1953 et les illusions sur la libéralisation du régime qu'ils devéloppèrent avant le massacre de 1963.
Quant au parti stalinien Tudeh, principale force politique après la Seconde Guerre mondiale, il est lui aussi, marqué aux yeux de millions et de millions d'Iraniens, par sa faillite de 1953 et surtout par la politique de la diplomatie stalinienne. L'anticommunisme de la hiérarchie réligieuse est déterminé bien sûr par les propres terreurs de classes de la petite bourgeoisie bazari qui la soutient. Mais elle fait flèche de tout ce qui fut la politique stalinienne depuis 35 ans :l'exigence par Staline en 1945 concessions pétrolières dans le nord du pays analogues à celles des requins de l'Anglo Iranian Oil Company dans le Sud, l'abandon des Républiques autonomes azeries et kurdes, puis le soutien sans faille, jusqu'au dernier jour au régime du chah dont l'URSS était l'un des principaux partenaires commerciaux, y compris pour la vente d'équipements militaires.
Si l'on ajoute à cela la politique de la bureaucratie chinoise soutenant le chan, venant lui serrer la main apres l'incendie du cinéma Rex d'Abadan et approuvant l'instauration l'état de siège en septembre 78 après le massacre de la place Jaleh, si l'on ajoute la situation sort des minorités musulmanes en URSS et en Chine on comprend quelles sont les réactions, y compris d'une partie du prolétariat iranien, quand on prononce le mot communisme.
Deux anecdotes pour montrer le terrible chemin rebours que le stalinisme a fait parcourir à la révolution iranienne. En mai 1979, l'un de nos camarades du PST arrêtés dans la ville pétrolière d'Ahwaz, s'entendait dire par un milicien islamique : «pour vous les communistes on construira un cimétière. On a libéré l'Iran, demain on libéréra l'Afghanistan, puis ce sera le tour de nos frères en URSS».
nisations secrètes de combattants de la Révolution constitutionnelle, l'organisation révolutionnaire iranienne Modjahid se réclamait à la fois de l'Islam et ... de la social-démocratie révolutionnaire. Il est vrai que si alors on n'opposait pas marxisme et Islam, au moins dans les rangs des révolutionnaires constitutionnels, cela était dû l'action militants du POSDR, le parti de Lenine, qui avait envoyé à Tabriz notamment dos de lanceurs de bombes et d'activistes bolcheviques la jeune révolution perse (19). Le POSDR restait en cela fidèle à sa ligne internationaliste, lui qui avait commence d'organiser,
Les religieux Prochain article :
Il y a 70 ans, l'une des orga- dans un parti indépendant, le prolétariat employés persan dans les champs pétroliers du
Caucase. Le stalinisme depuis a contribué plus que
50 ans tout autre courant politique à préparer cette ressurgence de l'Islam. En Iran, d'une certaine est la face camanière, l'Islam chée du stalinisme.
(19) cf. «Histoire du mouvement ouvrier en Iran , (I) La social démocratie», Ed. Mazdak.
à l'épreuve du pouvoir