•'EST dès le début des
J années soixante, au moment même où débute la Révolution blanche, que des phénomènes de renouveau politique surgissent dans l'Islam iranien.
Le Mouvement de libération de l'Iran est fondé en 1961, par des éléments religieux qui viennent pour la plupart du Front national, la formation de Mossadegh. Le Front national, après son incapacité de riposter au coup d'Etat du chah de 1953 paye également à ce moment-là les illusions qu'il a développées sur la possibilité d'une libéralisation du régime après l'arrivée de l'administration Kennedy à la Maison blanche. Hassan Nazih, l'ex-PDG de la NIOC, entré dans la clandestinité il y a quelques semaines, Mehdi Bazargan, l'ayatollah Taleghani, décédé au mois de septembre dernier, sont parmi les fondateurs du MLI. Le MLI se revendique de la tradition politique de l'Islam et présente ainsi son programme : «Nous sommes musulmans, mais il ne faut pas que le jeûne et la prière constituent nos seuls devoirs. Nous sommes entrés dans la vie politique et les activités sociales parce que nous les considérons comme notre devoir national et religieux. Pour nous, la religion ne peut être distincte
Iran de la politique. La liberté fait partie intégrante de l'Islam» (1).
Si le MLI va connaître un certain succès auprès de l'intelligentsia iranienne et même de certains bazaris ou des religieux modernistes, son influence restera limitée pour une série de raisons : le MLI s'affirme comme mossadeghiste. Ensuite le MI se veut un parti «constitutionnel», c'est-à-dire qui exige seulement que la Constitution de 1906 soit intégralement respectée. Enfin, le MLI a opté pour l'action légale alors
LES GUERILLEROS
Le refus du MLI de s'engager dans l'action directe va, phénomène classique du début des années soixante dans le monde semi-colonial, inciter les secteurs de la jeunesse à aller plus loin et à s'engager dans la voie de la guérilla. Mohamed Hanifnejad, Said Mohsen et Ali Asghar Badizadegan, qui viennent du MLI, décident en 1965 de fonder l'organisation des Moudjahidins-e-Khalq, des Combattants du peuple (le Moudjahid est le combattant de la Djihad). Les Moudjahidins vont expliquer que certaines thèses marxistes sont tout à fait 1) Mehdi Mozafari, cité dans Paul
Balta, l'Iran Insurgé, p. 185.
L'Islam chiite et
II. le clergé à l'épreuve du pouvoir
même que le régime du chah va réprimer ses militants et leur interdire en fait d'avoir une réelle audience de masse.
Cela explique que, si le MLI
Men 1978/1979 comme un peu plus conséquent que le Front national, en fait cette formation ne parviendra jamais à dépasser le stade du réseau de notables et ne pourra prétendre en tant que telle capitaliser et par ses propres moyens l'immense mouvement masse qui va surgir en 1977-78. ISLAMO-MARXISTES compatibles avec le Coran, que celui-ci dénonce formellement l'exploitation de l'homme par l'homme et prône l'établissement d'une société juste et sans classe. Organisation nationaliste petite-bourgeoise, marquée par toute la remontée du mouvement de masse dans l'Orient arabe et notamment le développement de la résistance palestinienne, les Moudjahidins vont entamer une série d'actions armées à caractère antiimpérialiste en abattant un général américain ou en plastiquant les monuments et des édifices du régime ou liés aux intérêts impérialistes. Ils paieront un énorme tribut à la répression tandis que les conflits internes et la conscience de l'impasse
où les mènent une stratégie substitutiste de lutte armée vont considérablement affaiblir cette organisation à partir de 1975.
ALI SHARIATI
Un écrivain et théologien, mort à Londres un an avant le début de la révolution iranienne, symbolise mieux que tout autre courant, la résurgence islamique en Iran. Ali Shariati (1934-1977) était inconnu en Iran il y a dix ans. Aujourd'hui ses œuvres, pourtant d'un abord souvent difficile, se vendent à des centaines d'exemplaires son poster s'affiche de la capitale, sur les grilles des universités, sur les vitrines des échoppes comme ceux de Taleghani, Chariat Madari, ou Khomeiny. Shariati, comme il y a un siècle Al-Afghani (2), a tenté de réformer l'Islam pour asseoir une action politique de libération nationale. De qui a traduit Fanon en persan, Yann Richard écrit : «Ali Shariati s'est d'abord voulu idéologue : maitre d'une génération en péril, il a bâti sa pensée dans le large contexte des luttes de libération du tiers-monde. Il a senti avec acuité les problèmes du colonialisme et du néocolonialisme, surtout en Afrique et
Shariati a notamment attaqué vigoureusement la colonisation culturelle qui aliène les peuples dans leurs réactions les plus originelles : on dénonce généralement dans le néocolonialisme l'exploitation économique des peuples, mais Shariati analyse la colonisation des consciences qui arrache les nations à la conscience de leur identité.» (3)
Et pour Shariati, la conscience de l'identité iranienne, c'est d'abord l'Islam, l'islam chiite, mais un islam chiite rénové. c'est-à-dire un islam chiite qui retournerait à ses fondements,
Première partie de l'article dans Inprecor n. 61. 3) Yann Richard, Nouvelles Littéa ses origines (4). Shariati va introduire, pour dénoncer la passivité politique d'une partie du clergé face à la dictature, la distinction entre le Chiisme safavid et le Chiisme alavite, le chiisme d'Ali, le troisième caliphe. Le Chiisme safavide, c'est-à-dire devenu religion d'Etat et institution au 19eme siècle, représente pour Shariati le dévoiement du Chiisme originel. Le parallèle qu'il fait avec la situation contemporaine est évident : sont considérés comme ulemas safavides, ces membres du clergé chiite qui composent avec le pouvoir en interprétant dans le sens de la passivité la règle sur l'illégitimité de tout
Etat pendant l'occultation du douzième Imam.
nonce, comme le fera Khomeiny, les ayatollhas qui, sous prétexte que tout pouvoir est corrompu, expliquent au que le régime Palhavi n'est finallement ni plus mauvais ni moins acceptable qu'un autre. UNE VISION RENOVEE DE L'IMAMAT
La profonde résonnance que rencontre le discours de Shariati vient aussi de l'accent qu'il sur le principe de l'imamat, comme moteur de la libération. Avec Shariati, l'imamat plus seulement l'attente passive du retour du Mahdi, mais un principe messianique ou millénariste actuel, où la communauté islamique (Umma) sous la conduite de son leader de son leader naturel (le mot imam est de la même racine que le mot Umma) doit affronter l'oppression pour faire triompher la justice.
Faut-il préciser que c'est justement au moment où Khomeiny est apparu comme le chef charismatique de l'opposition au régime que l'œuvre de Shariati a véritablement inondé les kiosques, les étals des trottoirs des universités de Téhéran... 4) Engels souligne d'ailleurs, dans la
«Guerre des paysans» comment l'un des traits distinctifs des mouvements réformistes et révolutionnaires du christianisme fut d'opposer à la puissance de l'Eglise existante et officielle, le culte d'un retour au christianisme primitif, originel.
Mais la force du mouvement religieux en Iran, s'il peut utiliser à tel ou tel moment, pour telle ou telle de ses composantes, le prestige des Moudjahidins, le personnel politique du MLI, ou les figures rhétoriques de Shariati, sa force réelle donc a une base matérielle qui est ailleurs : c'est l'alliance de la mosquée et du bazar. L'ALLIANCE DE LA MOSQUEE ET DU BAZAR
Le fondement matérialiste d'expliquer la hiérarchie chiite est entrée en opposition ouverte au régime et s'est mise à Shariati dé. chevaucher le mouvement de contre la dictature, c'est que le clergé chiite, à la différence de ce qui se passe dans les pays de rite sunnite est indépendant financièrement de chiite dépend pour entretenir son formidable réseau de mosquées, d'écoles coraniques et d'universités de théologie, pour sociale et d'assistance nécessiteux des ressources de ses propriétés (waqfs) et surtout des impôts religieux (le Khom qui représente un cinquième des bénéfices ciale et la Zakat qui oblige tout musulman à reverser ce qui
Ces impôts religieux représentent une source considérable de revenus : ils varient d'une année sur l'autre entre 20 et 40 millions de dollars. Le régime qu'en 1978 l'ayatollah reçu à lui seul 25 millions de dollars et l'on répétait à satiété en Iran, avant la chute du chah, l'histoire vraie ou fausse, qu'en 1963 le chah avait proposé à Khomeiny pour qu'il s'exile de lui-même, 20 millions de tomans ( 12 millions francs) et que celui-ci rétorqué qu'il en offrait 40 au Roi des rois si celui-ci quittait à sa place le
Ces revenus colossaux expliquent comment la hiérarchie a pu alimenter en partie la révol-
te, verser des te, verser des subsides aux familles des victimes de la répresion, alimenter les caisses de grèves, organiser dans les quartiers populaires la distribution à prix extrêmement réduit des produits alimentaires de première nécessité et étendre d'autant son emprise organisationnelle sur le mouvement de masse.
Ces ressources viennent, outre des propriétés foncières que continue de posséder le clergé, essentiellement du bazar. Le bazar est, et cela fait partie aussi du bilan d'échec de la Révolution blanche et de l'industrialisation, une formidable puissance sociale, économique et financière en Iran. 60 - 70% DE L'IMPORT-EXPORT
Il assure entre 60 et 70% de l'import-export du pays. C'est le bazar qui contrôle de fait toutes les relations commerciales entre la capitale et les villes de province, tous les réseaux de commercialisation entre la ville et les campagnes. Dans une ville comme Téhéran, pourtant la plus occidentalisée et la plus industrialisée de tout le pays, les bazaris représentent près d'un dixième de la population totale ! Et il faudrait multiplier ce chiffre par deux ou par trois si l'on compte les employés, les ouvriers. sont étroitement intégrés et contrôlés.
C'est une organisation sociale fortement structurée, par ses corporations, par le role qu'y joue aussi linstitution familiale et la politique des alliances par le biais du mariage. Le bazar n'a jamais eu en Iran d'expression politique autonome, que ce soit sous les régimes despotiques ou dans la dictature moderne des Palhavi.
Et c'est tout naturellement le clergé chiite qui va devenir le haut-parleur privilégié des exigences du bazar. D'autant que les rapports entre la mosquée et le bazar sont des rapports beaucoup plus étroits et dépendants, y compris sur le plan financier, que ce qui peut exister dans d'autres religions. C'est en quelque sorte le bazari qui choisit le mollah à qui il verse l'impôt corânique, parce qu'il incarne pour lui l'exemple à suivre ou ou que ses prêches, lors de la grande prière du vendredi, correspondent le mieux à ses aspi-
«Contrairement à la hiérarchie catholique dirigée par un chef suprême, le clergé chiite n'est pas tenu d'obéir à un chef désigné, mais il choisit assez librement pour guide les docteurs la foi, appelés ayatollahs dont le prestige et la sagesse lui paraissent les plus élevés. fidèles eux-mêmes suivent l'enseignement des mollahs qu'ils préfèrent, ceux qui partagent leurs préoccupations et dont les conseils les aident pour résoudre leurs problèmes quotidiens» (5). BOUCS EMISSAIRES DU REGIME le régime Palhavi lui-même qui va faire basculer à partir de 1976/77 le bazar, déjà évincé de la vie politique et des retombées directes de la manne pétrolière, dans l'opposition au régime. Face à la crise économique qui touche en 1976 l'Iran, le pouvoir va repliquer par une politique déflationniste dirigée en premier lieu contre ces secteurs traditionnels. La politique des taxes et de l'impôts, mais surtout la campagne pour le contrôle des prix vont toucher de plein fouet les intérêts matériels du bazar. A l'automne 1978, il y avait eu 250000 bazaris dans les dix plus grandes villes d'Iran qui avaient été mis à l'amende ou dont les magasins avaient été temporairement. ly avait également 180000 procès intentés rien que contre des bazaris de la capitale. Et l'Etat leur demandait de déleur personnel sociale. Plusieurs notables bazaris furent envoyés en prison, au nom de la lutte du régime contre la vie chère. Le régime 5) Thierry Brun, article du«Monde diplomatique», juillet 1978.
avait cherché des boucs émissaires pour ses incapacités économiques et pouvoir respirer un peu. Il n'avait fait que resserer un peu plus le nœud coulant autour de son cou (6). Car le bazar, et la hiérarchie religieuse, vont jouer un rôle déterminant après décembre 77 pour étendre le mouvement de révolte contre le régime jusqu'alors cantonné dans les milieux universitaires et intellectuels. On se rappelle comment, à partir du 9 janvier 1978, chaque quarante jours du deuil chiite, les grèves des différents bazars et les manifestations de rue vont ponctuer, jusqu'en juillet 1978, la première phase de la révolution iranienne.
Mais au-delà de ses spécificités iraniennes, le bazari va vite montrer quelques-unes des qualités universelles de la petite et moyenne bourgeoisie semi-coloniale : sa peur viscérale de la dynamique du mouvement de masse et sa volonté de composer avec le régime en place aussi honni soit-il plutôt que d'être débordé par la «populace» comme le disaient les politiciens de lopposition iranienne, c'est-àdire le prolétariat et les masses plébéiennes entrés en lutte contre la dietature. Et le clergé chiite, haut-parleur de ces couches sociales de la moyenne et petite bourgeoisie traditionnelle iranienne, va emboîter le pas, calquer ses attitudes politiques sur les terreurs de classe de ses commanditaires. LA TENTATIVE DE COMPROMIS CONSTITUTIONNEL
L'épreuve du pouvoir pour les religieux chiites va commencer bien avant février 1979, et leur arrivée au gouvernement, lorsque l'insurrection populaire a jeté à bas le dernier gouvernement du chah.
Dès le début, la majorité du clergé chiite de l'intérieur se contente de chevaucher le tigre 6) cf. Paul Balta, op, cit., PP. 167 et suivantes.
du mouvement de masse. Un premier tournant se produit au début du mois de juin, lorsque les principaux responsables clergé, l'ayatollah Chariat Madari en tête, annulent au demier moment un ordre de grève générale. Pourtant, le mouvement de masse va continuer de se dévélopper durant tout l'été, avec les émeutes insurrectionnelles de Chiraz, Ispahan. Après l'incendie du cinéma Rex d'Abadan, après la mobilisation tout au long du mois de Ramadan, le clergé est obligé d'accepter d'organiser les prémières manifestations de masses à Téhéran les 4 et 5 septembre. Mais quand le gouvernement annonce l'interdiction de la manifestation du 7, les ayatollahs vont la décommander officiellement, alors qu'elle se tiendra et qu'ils s'y rallieront. Le lendemain, 8 septembre, c'est l'instauration de la loi martiale et le massacre de la place Jaleh. En quelques heures de ce vendredi noir de Téhéran, la mitraille fait plus de 3900 victimes. On voit alors toute l'aile modérée du clergé chüte relever la tête et expliquer que le mouvement de masse ne peut pas aller plus loin, qu'il faut négocier avec le régime sa constitutionnalisation, c'est-à-dire obtenir l'application de la constitution 1906. Le représentant le plus en vue de cette aile constitutionnaliste (qui est alors majoritaire dans le clergé chiite) est l'ayatollah Chariat Madari. Celui-ci explique au journaliste de Libération qui lui demande «s'il a conscience que le peuple demande plus que l'application de la constitution, un changement de régime et la fin de la dynastie palhavie» : «Ce que demande le peuple est une chose. Notre devoir, à nous autorités religieuses, est d'empêcher le bain de sang; pour cela, nous agissons sur le plan légal et nous demandons simplement que le roi règne sans gouverner.» 7) Libération, 18 septembre 1978.
Quinze jours plus tard, le la grève générale, l'entrée en lutte des salariés et des travailleurs va bouleverser totalement ces projets de constitutionnalisation du régime et amorcer la phase finadu processus qui aboutit à l'exil du chah et à l'inssurection de février. Et c'est précisément face à cette volonté de compromis de la majorité de la hiérarchie religieuse, mais aussi de l'opposition laïque ( le Front national ne se résoud à demander le départ du chah qu'au début novembre) que Khomeiny va apparaître comme la figure charismatique qui refuse tout compromis avec le régime. La popularité de Khomeiny tient bien sûr au fait qu'il a été de tous temps opposé au régime Palhavi (il avait déjà exigé le départ du père du chah, Reza), ses prises de positions en 1962/ 63 et son exil en ont fait la principale figure de la communauté chiite ( c'est d'ailleurs pour éviter qu'il puisse être jugé et condamné à mort par le chah que les dix plus grands ayatollahs décidèrent, en 1963, sur proposition du Chariat Madari, d'en faire le dirigeant de toute la communauté chiite après la mort de l'ayatollah Bolouodjerdi).
Si le discours politique de Khomeiny très frustre, surtout lorsqu'il s'agit de définir ce que doit être le contenu du gouverneislamique qu'il appelle de ses vœux, les dénonciations incessantes qu'il va faire de la corruption du régime et de ses ingérences impérialistes expliquent la popularité dont il jouit au moment où s'ouvre la révolution iranienne. Il suffit de lire les extraits d'un texte de Khomeiny «Pour un gouvernement islamique» professé 1969 à Nadjaf (lieu saint chiite situé en Irak où Khomeiny a demeuré de 1964 à 1978) pour se rendre compte que l'enseig8) Pour un Gouvernement islamique,
Ed. Fayolle, pp. 36-37.
nement de Khomeiny ne s'est pas limité à quelques fantaisies sur la manière d'uriner ou de faire l'amour selon la loi corannique, comme les medias occidentaux se sont complus à le
«Les colonialistes, en plus de leur domination politique sur certains peuples, par l'intermédiaire de leurs agents subordonnés, ont imposé un système économique du même coup, ont divisé le mon-
: les oppresseurs et les opprimés. D'un côté, des centaines de millions de musulaffamés, dépourvus de toute hygiène et de toute cultudes minorités de nantis, possédant le pouvoir politique et pour la plupart corrompus et menant des vies de libertinage. Les peuples opprimes ont beau s'efforcer de se libérer de la mainmise des dirigeants pillards, dans l'espoir d'accéder à une vie meilleure, ils sont freinés dans leur élan par les minorités au pouvoir et leurs appareils gouvernemen-
Nous avons le devoir de faire sortir de leur oppression et leur dénuement ces populations défavorisées. Nous avons le devoir de défendre les opprimés et de combattre leurs oppres-
C'est le sens des recommandations faites par Ali à ses fils dans son testament : «Soyez le soutien des opprimés et l'ennemi des oppresseurs.»
Les oulémas ont pour mission de lutter contre le capitalisme de monopole et contre les profits illégaux. Ils ne peuvent supporter qu'un nombre restreint d'oppresseurs pillards se trouvent dans le plus grand bien-être, tandis que les autres meurent de faim à côté d'eux. Ali a dit : «J'ai accepté de gouverner parce que Dieu avait fait promettre aux oulémas de ne pas rester ni immobiles devant le gaspillage et le vol des oppresseurs, ni devant la faim et le dénuement des opprimés. Je jure devant le Créateur que s'il n'y avait pas eu ceux qui ont fait acte d'allégeance envers moi, et que s'il n'y avait pas eu des motifs qui m'obligeaient à accepter, ni cette promesse à tenir de la part des oulémas,
j'aurais abandonné la direction du gouvernement et je ne la chercherais plus, et vous verriez alors ce que représentent pour moi votre monde et ses honneurs, pas plus que l'éternuement d'une chèvre !» PRESERVER L'APPAREIL D'ETAT
De septembre 1978 à février 1979, Khomeiny va asseoir son autorité grandissante sur le mouvement de masse du fait qu'il refuse tout compromis avec la dynastie «Dehors le chah, dehors la dynastie» ne cesse-t-il de répéter. Par contre, des cette époque on voit bien les limites de ce radicalisme. S'il avalise la grève générale qui de toute façon s'est développée de façon spontanée, Khomeiny n'aura de cesse dans tous ses communiqués publiés de Paris vers l'Iran de mettre en garde le bon peuple musulman contre «les agitateurs athés et communistes» qui s'infiltrent dans le mouvement. S'il appelle à «faire basculer l'armée», il se gardera jusqu'au bout d'appeller à l'insurrection pour en finir avec le régime. Même pendant les «Trois glorieuses» de Téhéran, les 9, 10 et 11 février 1979, tous les ayatollahs refusent de lancer le mot d'ordre de «Djihad», d'insurrection contre Bakhtiar alors même que cette insurrection a commencé. Si Khomeiny, rentré en Iran refuse de composer avec Bakhtiar, s'emploiera à négocier, jusqu'à la dernière minute, et y compris pendant l'insurrection avec la hiérarchie militaire, pour assurer la passation des pouvoirs dans les meilleures conditions possibles, c'est-à-dire en préservant autant que possible l'appareil d'Etat et en premier lieu l'armée, quitte à l'épurer de ses éléments les plus compromis dans les massacres et les tortures.
C'est l'obstination aveugle d'un secteur de l'armée impériale et surtout son début de décomposition (mouvement des homofars et développement des comités de soldats) qui en se combinant avec le soulèvement et l'armement des masses iraniennes viendront bousculer ce schéma préétabli.
Après le renversement de gouvernement de Mehdi Bazargan, les divisions, les querelles n'ont pas cessé d'apparaître au sein du mouvement religieux. Mieux, elles ont ressurgi avec chaque fois plus de vigueur lors des grandes crises que le régime a eu à affronter. Au point que lors de l'élection de l'Assemblée d'experts, en juillet 1979, l'ayatollah Chariat Madari, qui avait déjà créé son propre Parti du peuple islamique pour faire pièce au Parti républicain islamique ayatollahs Behechti et Khomeiny, appella au boycott de la consultation puis agita les menaces de guerre civile pour dénoncer les irrégularités commises. On se rappelle aussi comment l'ayatollah Taleghani s'était opposé à Khomeiny et à l'aile la plus intégriste du clergé chiite dès le début du nouveau régime sur la légalisation des organisations de guerilla et du PC.
Il est évident que l'ensemble de la hiérarchie chiite joue aujourd'hui un rôle contre-révolutionnaire, c'est-à-dire tente d'enrayer le processus de révolution permanente, de développement de la conscience, de l'organisation et des luttes des iraniennes. Il suffit de jauger l'attitude de tous les ayatollahs sur une question aussi décisive que la question nationale, de voir comment tous, depuis le Procureur 1 Khalkhali jusqu'à Taleghani, ont dénoncé le mouvement kurde et approuvé, au moins dans un premier temps, l'intervention de l'armée et des Pasdars, les Gardiens de la révolution. Mais il a suffi de quelques semaines, et de l'impossibilité d'une victoire militaire rapide et écrasante contre les peshmergas, pour voir resurgir les anciens clivages
entre partisans de la négociation et défenseurs jusqu'au boutistes de l'intervention militaire. DEUX OPTIONS CONTREREVOLUTIONNAIRES
By a, pour simplifier, sein du clergé chiite, deux grandes options. Il ne s'agit pas d'une opposition entre «réactionnaires» et «progressistes», ainsi qu'en ont eu l'illusion les organisations de guérilla, djahidin et Fedayin, mais de deux options contre-révolutiondifférentes moyens qu'elles mettent en œuvre pour parvenir à leurs fins et qui sont les deux faces du même intérêt de classe. Il y a ceux qui continuent de prôner une voie «constitutionnelle», c'est-à-dire qui se proposent comme Chariat Madari voyer le mouvement de sur le terrain d'un parlementarisme étriqué, limité, surveillance. pour cela que Chariat Madari propose encore aujourd'hui le retour à la constitution de 1906, la réinstauration d'un Etat de droit, etc.
Il y a Khomeiny pensent au contraire qu'on ne pourra éviter épreuves faudra briser le mouvement de masse. Par une politique populiste, qui mélange la démagogie nationaliste et anti-impérialiste, et quelques mesures sociales, il tente d'organiser une partie des classes moyennes (bazaris) et éléments façon autonome, pour pouvoir les retourner le moment venu contre le mouvement ouvrier et le mouvement des nationalités. Ces deux politiques se retrouvent bien sûr, questions clés comme : - la préservation au maximum de l'ancien appareil d'Etat de la dictature même si là encore les moyens de le contrôler divergent et si les batailles d'in-
Centre les diverses factions sont évidentes; - la garantie de la propriété privée face au mouvement de contrôle ouvrier dans les usines et aux occupations de terres dans les campagnes;
• sur le maintien de « l'intégrité du territoire», c'est-àdire en clair le refus d'accorder ne serait-ce qu'un régime d'autonomie aux minorités nationales qui représentent plus de 60% de la population; - le refus d'accorder l'ensemble des libertés démocratiques sans restriction. Là aussi les divergences d'orientation entre un Chariat Madari et un Khomeiny font peut-être apparaître que l'un est plus «libéral» que l'autre. Mais il suffit de prendre quelques questions tests comme par exemple les droits des femmes, les droits des organisations ouvrières, la liberté de la presse. pour mesurer les limites des critiques que peut développer telle aile de la hiérarchie. geoise, la hiérarchie chiite reproduit ni plus ni moins que les tares de cette bourgeoisie semi-coloniale incapable complir une révolution, qui ne serait que démocratique bourgeoise, «jusqu'au bout».
Est-ce qu'il faut en conclure, mécaniquement que la religion, que l'ornementation théologique de ces politiques contrerévolutionnaires-là, se réduit à n'être qu'un instrument idéologique des classes dominantes ? Nul ne nie bien sûr qu'elle ne le soit. L'Islam est à la fois une croyant) et de la communauté (l'umma), mais qui refuse, de prendre même les différenciations sociales (cf. le rôle symbolique, et qui n'est que symbolique, de la Lakat, cet impôt religieux qui voudrait que les musulmans les plus riches reversent à la communauté tout le superflu et éliminent ainsi les inégalités). Cela signifie aujourd'hui très concrètement que les milices interviennent dans les usines pour dissoudre les syndicats de classes ou les comités, en expliquant qu'il n'y a pas besoin d'une organisation autonome de la classe ouvrière : «Est-ce que travailleurs et patrons ne sont pas avant tout, car c'est le lien définit et délimite la communauté musulmane, de bons croyants ...»
L'Islam joue rôle réactionnaire, ou au moins conservateur, par son logie messianique. Comme toute religion messianique, islam déposséder l'individu d'une partie de sa souveraineté au profit soit d'un sauveur suprême «à venir» (c'est la verattentiste et passive du messianisme) soit d'un homme providentiel, marqué du signe de Dieu (9). Il suffit de voir aujourd'hui comment dans le projet de constitution élaboré par Khomeiny, les limitations à la démocratie représentative bourgeoise sont justifiées au nom du Chiisme. Il est dit que pendant l'occultation du 12e Imam tous les gouvernements sont illégitimes, mais que le moins mauvais, c'est le gouvernements des Oulemas. En conséquence de quoi les limitations qu'imposeront d'imposer les classes dominantes iraniennes à l'exercice par le peuple des libertés démocratiques bourgeoises (principe du suffrage universel, principe de la supériorité des organismes élus sur les organismes nommés ou autoproclamés. etc.) va prendre la forme d'un contrôle théocratique, une mise en tutelle de l'Etat de droit par la hiérarchie
Mais une fois que l'on a rappelé ce rôle mystificateur et charlatannesque de la religion (qui vaut également christiannisme, judaisme, etc...), il n'en découle pas mécaniquement que la lutte concrète contre une politique bourgeoise turban de l'Islam va se mener exclusivement ou même prioritairement sur le terrain de la critique rationnelle de l'idéologie religieuse! UNE FORME SOCIALE DE LA CONSCIENCE toute religion, ne se réduit pas au domaine de l'Idée pure, à un corps de doctrines. C'est aussi une forme sociale de la conscience. Gramsei expliquait que dans une même religion, catholique en l'occurence, sous l'apparente homogéneité idéologique il existe en fait une subdivision parallèle aux groupes so9) Le mot «ayatollah» signifie précisément «Signe de Dieu».
ciaux : «Toute religion (et spécialement même la catholique justement par ses efforts pour rester unitaire superficiellement pour ne pas se briser en Eglises nationales et en stratifications sociales), est en réalité une multiplicité de religions distinctes et souvent contradictoires. Il y a un catholicisme des paysans, un catholicisme des femmes et un catholicisme des intellectuels, lui même voilé et incohérent» (10).
L'analyse vaut à l'évidence également pour l'Islam chiite, autre religion à vocation universelle, dans laquelle se reconnais-
90% des iraniens, c'est-àdire presque tout le spectre social iranien. Quand Khomeiny vingt-quatre après la fin d'une insurrection «haram» (tabou religieux), qu'il explique séparatistes kurdes ou arabes sont des «corrupteurs sur la terre» (le pire crime dans la tradition chiite), qu'il proclame que les communistes, les membres du Front national démocratique, les dirigeants du Parti démocratique kurde sont des Satan», quand Khomeiny couvre son rôle bonapartiste du manteau de la religion en se faisant proclamer «Nayeb-eImam», c'est-à-dire le «lieutenant», le représentant sur la terre de l'«Imam caché», le Chiisme apparait avant tout l'instrument d'une politique, bourgeoise et contre-révolutionnaire. LE CHIISME DU BAZARI
Pour le bazari, ou le propriétaire terrien, l'Islam c'est avant tout la garantie de l'Ordre, de la propriété privée... C'est au nom du Coran, que des propriétaires terriens vont mander des Gardiens de la révolution pour qu'ils empêchent les paysans sans terre d'occuper leurs fermes. Le bazari, qui a senti pendant quinze ans comment l'industrialisation pouvait menacer son existence sociale, retrouve 10) «Il materialismo storico e la filosofia di B. Croce», Einaudi, p. 120.
dans la tradition du Livre saint, écrit par Mahommet pour les commerçants de la Mecque et de Medine, l'assurance de son avenir préservé, l'institution pas bouleversée, que les mariages continueront d'être arrangés entre les parents. Il voit dans le mot d'ordre de République islamique la possilibité qui lui est offerte pour la première fois de affaires et au gouvernement du pays. Mais en plus l'Islam apporte au boutiquier, à chaque prêche du venle supplément d'âme, morceau d'épopée dont il rêve et dont il a besoin comme le patriotisme et la déclaration des Droits de l'Homme servaient au petit-bourgeois et parcellaire francais du XIXe siècle à couvrir d'un idéal universel leurs égoïsmes particuliers et leur atomisation sociale. ET CELUI DU TRAVAILLEUR
Au contraire, pour les travailleurs des villes et des champs, la révolution, même si elle a été faite «au nom de Dieu», représente tout autre chose. Pour l'affirmation islamique, c'est une volonté de revanche contre l'oppression et l'exploitation; c'est la volonté d'en avec les dettes et l'usure contraignent le paysan à quitter sa terre; c'est la volonté paysan «libéré» (au sens où il est devenu «libre» de ne plus avoir sa force de travail à vendre) par la Révolution blanche d'en finir avec l'enfer des bidonvilles du Sud de Téhéran, d'avoir du travail, leau
Get lélectricité, école pour ses gosses et de ne pas voir son gourbi, à chaque saison des pluies, envahi par
Pour le travailleur industriel, qui a voté massivement oui au référendum instaurant la République islamique, l'Islam signifie avant tout la reconquête d'une dignité niée, le droit de bénéficier des richesses qu'il produit, de contrôler les ressources immenses d'un pays mis en coupe réglée par l'impérialisme et ses valets locaux.
C'est avec cette méthode-là que les marxiste-révolutionnaires abordent la question religieuse pour leur intervention politique. Personne ne peut croire qu'il faudra commencer par persuader les travailleurs et les paysans iraniens de cesser de croire en Dieu pour qu'aussitôt la bataille que nous menons pour l'approfondissement du processus révolutionnaire, pour sa transcroissance socialiste soit gagnée. Ce serait fondamentalement une démarche idéaliste, qui penserait que la religion, nouvelle forme de l'idée, est l'obstacle majeur au progrès de la révolution iranienne. Ce serait remettre l'Histoire «la tête en bas». Il faut reprendre toute la démarche, telle qu'on développée Marx rompant avec le courant jeune hégelien et Engels polémiquant contre ce Duhring» qui pensait supprimer la religion par décret, à la prussienne: c'est dans le champ clos du monde réel, et non de la bataille d'idées, que se mène principalement contre l'illusion religieuse. «L'abolition de la religion en tant que bonheur illusoire du peuple est l'exigence que formule son bonheur réel. Exiger qu'il renonce aux illusions sur sa situation, c'est exiger qu'il renonce à une situation qui a besoin d'illusions. La critique de la religion est done en germe dans la critique de cette vallé des larmes dont la religion est l'auréole (...) La critique du Ciel se transforme par là en critique de la Terre, la critique du droit, la critique de la théologie en cride la politique» (11).
C'est dans la bataille pour l'indépendance et l'unité de la classe ouvrière iranienne, dans la lutte pour défendre et élargir les acquis de la révolution iranienne et les droits des paysans, des femmes, des minorités nationales, dans le combat pour la constitution d'une direction révolutionnaire à la hauteur des tâches que s'exprime aujourd'hui, en Iran, la validité des paroles prophétiques du jeune Marx. 11) Karl Marx, «Critique de la philosophie du Droit de Hegel»