Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ILE MAURICE

Vers l'épreuve de force

· Inprecor n° 62-63, 1er novembre 1979 · p. 37-40 · 2 408 mots

Claude Gabriel était le pseudonyme de Claude Jacquin, membre de la direction internationale du milieu des années 1980 au milieu des années 1990, très actif dans sa Commission Afrique.

Syndicalisme IVe Internationale

Claude GABRIEL DES FAITS SANS PRECEDANT

E mardi 7 août, les travailleurs de l'industrie sucrière décident de s'engager ger dans la grève. Le mouvement unit les coupeurs de canne (laboureurs) et les ouvriers des raffineries (artisans). Les revendications posent d'elles mêmes la question de l'affrontement avec le patronnat : - reconnaissance de deux syndicats, la SILU pour les laboureurs et le UASI pour les arti- reurs sans. - introduction de la semaine de 40 heures - «compensation salariale» (sorte de rattrage des salaires en fonction de l'augmentation des prix) - refus de la fermeture de deux usines sucrières, celles de la Solitude et de Reufac.

A Maurice une loi réactionnaire permet de marginaliser des syndicats combattifs. Le «check off» est cette possibilité pour un syndicat de demander au patron de retenir automatiquement sur le salaire de l'ouvrier la cotisation syndicale. Dans un pays où existe une extrême

Elle Maurice dispersion des ouvriers à travers les plantations et où les syndicats manquent de cadres ce «check off» apparaît comme un moyen facile de faire vivre l'organisation. Mais derrière cette institution banale se cache en fait une arme redoutable au service du patronat. En effet les lois imposent le plus souvent la reconnaissance d'un seul syndicat par entreprise en ce qui concerne le droit au «check off». La reconnaissance d'un seul peut se faire dès lors que par un «référendum» parmi les travailleurs.

Dans l'industrie sucrière cette petite manœuvre aboutissait jusqu'à présent à ne reconnaitre officiellement que des syndicats de collaboration liés au patronat. La SILU et la UASI, syndicats liés à la centrale GWF, principale force d'opposition de masse dans ce pays, se voyaient interdire leur reconnaissance officielle. Voilà pourquoi les tra vailleurs en grève placèrent la revendication de reconnaissance de leurs syndicats en tête de liste.

Le 13 août, c'est la grève générale dans tout le pays qui est décrétée par la GWF sur pression de la base. Deux préoccupations mobilisent les travailleurs des autres secteurs : la «compensation salariale» et la solidarité envers les laboureurs et les artisans. Les transports débrayent à 100% ainsi que le port, les travailleurs des municipalités, les petites entreprises (ateliers). Les chômeurs employés conjoncturellement par l'Etat pour de petites tâches au sein du Developpment Work Cooperation participent au mouvement à près de 50%. Les travailleuses de la zone franche suivent à près de 30%. Enfin des grèves du zèle apparaissent dans certaines entreprises.

Le 18 août, les dirigeants syndicaux décident d'engager une grève de la faim.

Le 19, le mouvement commence à s'effriter. Seuls restent en grève le port et les transports.

Le gouvernement se contente alors de promesses : études favorables pour la réintégration des licenciés et des lock-out notamment dans les transports; acceptation d'introduire dans les lois scélerates anti-grèves anti-grèves «Industrial Relations Act» et «Public Order Act», (POA et IRA), des amendements du Mouvement militant mauricien que celui-ci pourrait présenter au parlement et ... une fois que ceux-ci eurent obtenu une majorité !!!

Enfin, il promet qu'il n'y pas de fermeture de raffineries.

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UNE LUTTE DECISIVE POUR L'AVENIR

En 1971, le pays avait connu une grève générale de grande ampleur qui avait fait trembler les bases du régime. A l'époque le petit Mouvement militant mauricien (MMM) dirigé par Bérenger avat été contraint à la semi-clardestinité pour en ressortir ensuite plus fort et mieux implanté.

La grève de 1979 apparaît comme une étape nouvelle franchie par les travailleurs mauriciens.

Le mouvement a pris très rapidement une allure de contestation politique générale du régime, c'est-à-dire de la coalition gouvernementale formée par le Parti travailliste et le Parti mauricien social-démocrate. Les travailleurs exigeaient l'abrogation du POA et de TIRA et dénonçaient l'austérité et le chômage.

D'autre part, le mouvement fut organisé de telle manière que les divisions antérieures entre catégories ou entre communautés tendaient à s'estomper (les laboureurs sont essentiellement d'origine indienne et les artisans majoritairement créoles). C'est ainsi que les comités de grève regroupaient ensemble artisans et laboureurs dépendant de la même raffinerie. Des travailleurs étaient alors désignés pour participer à la réunion nationale des comités qui se réunissaient tous les soirs devant le local de la GWF. Pendant la grève, ce sont entre 200 et 400 ouvriers qui venaient ainsi débattre de la suite du mouvement et voter les décisions. Du 13 au 23 août, ce comité de coordination national a été composé de délégués des comites de grève de l'industrie sucrière, de délégués des syndicats du port, des transports, de la

CEB, du CW A et des autres petits secteurs.

Un autre aspect nouveau fut la question du soutien au mouvement. Le journal du MMM

«Le Peuple» ne paraissait pas pendant la grève. Une question urgente se posait : comment faire connaître les revendications, comment organiser la solidarité. Un comité de soutien apparut qui publia un bulletin régulier. Ainsi pouvait être connus les communiqués, les nouvelles des usines, les décisions du comité de coordination, les appels aux «picketing", etc ... Le bulletin répondait à la propagande mensongère du gouvernement et des patrons. Le bulletin était assumé financièrement par les souscriptions des grévistes. Enfin les membres du comité de soutien assistaient de plein droit aux réunion du comité de coordination.

Mais ce mouvement de masse a aussi mis en évidence les faiblesses actuelles du mouvement ouvrier mauricien.

Tout d'abord faiblesse de la GWF dont les structures ne correspondent plus aux besoins des travailleurs : pas d'organisation sur le lieu de travail, pas de presse (la GWF commence seulement à sortir un petit bulletin), etc...

D'autre part, l'ambiguité des revendications comme celle d'exiger un référendum pour que la SILU et le UASI puissent bénéficier du «check off» alors qu'il aurait sans doute fallu exiger l'abrogation de toutes les décrets qui interdisent la reconnaissance d'un quelconque syndicat.

Enfin l'attitude des directions laissa pour le moins le mouvement sans consigne. La direction syndicale se lance dans une grève de la faim alors que les travailleurs s'affrontent à la police. Bérenger, dirigeant du MMM et «négociateur» officiel de la GWF se contente de retransmettre les positions du gouvernement chevauchant pour sa part, en comité de coordination, les sentiments des travailleurs sans faire de propositions.

Au terme de cette grève, deux élements apparaissent comme centraux pour l'avenir du mouvement ouvrier mauricien : 1) Les 17 jours de lutte ont fait progresser la conscience de classe des travailleurs. La solidarité a rompu les divisions passées entre communautés. Les petits secteurs ont participé au mouvement. Les travailleuses de la zône franche se syndiquent massivement à la GWF. Les travailleurs de l'industrie sucrière qui étaient membres de syndicats collabo commencent à adhérer à la SILU et au UASI affiliés à la GWF. Le Mouvement de Libération des Femmes a soutenu de manière exemplaire les travailleurs et a permis par la présence de nombreuses femmes que le Comité de soutien vive et soit actif. Il a permis la syndicalisation des femmes dans la zone franche.

D'autre part, l'entrée en action des secteurs sucriers peut redonner un second souffle à la vie syndicale. En effet la force de la GWF reposait jusqu'à présent sur les travailleurs du port et des transports. La perspective d'une restructuration en 1980 impliquant 2000 licenciements de dockers et la mise en place d'une Corporation Nationale des Transports pourraient affaiblir le syndicat dans ces deux secteurs. La reconnaissance prochaine de la SILU et du UASI regroupent 60000 travailleurs au sein de la GWF change donc les données du problème. 2) Le mouvement ouvrier mauricien est affaibli par l'absence d'une direction politique qui puisse se saisir des mouvements revendicatifs et affirmer un projet politique central, pour définir une politique

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de classe d'unité et d'indépendance des masses, pour diriger le mouvement sur des objectifs anti-capitalistes.

Le MMM est divisé, paralysé, sclérosé. Bérenger, son dirigeant, s'est contenté d'être un bon négociateur et de faire une grève de la faim. C'est sans doute la seule marge de manœuvre qui lui restait, tellement la contestation et l'éclatement du MMM lui interdisent toute politique personnelle.

Le Mouvement Militant Mauricien - Socialiste Progressiste (MMMSP), maoiste, n'est pas sorti grandi de la grève. «Son» syndicat, la FTU, implanté dans les petits secteurs a pris le mouvement en marche après avoir passé les premiers jours à atta-

CRISE DU MMM : FAUT-IL UN AUTRE PARTI ?

Dans un passé récent, la crise du MMM avait donné naissance à divers courants autour et dans le parti de Bérenger. Queiques cadres maoïstes s'étaient proclamés «Aile gauche» et flirtaient sur une ligne bien droitière avec le MMMSP. La base du MMM à Port-Louis, la capitale, prenait des initiatives propres. Des membres du MMM s'affirmaient, d'autre part, comme à gauche de la direction. On voyait apparaître un bulletin mensuel «Lalit de Klas» en créole qui rapidement s'imposait comme un journal de classe et dont les animateurs s'affirmaient comme des agitateurs dans des mouvements comme le boycott de l'augmentation des transports en 1978. La grève d'août allait confirmer cette éclatement du MMM et son dépassement objectif.

Dans le journal «Le Mauricien», du 12 septembre un article est titré : «La contestation au sein du MMM et à la GWF : un groupe de militants décide de purger le parti de ses élequer la direction de la GWF. «Lutte de libération nationale» et alliance avec la bourgeoisie progressiste oblige!

Enfin les quelques députés bourgeois du Parti travailliste regroupés autour du sieur Boodhoo et qui se permettaient des meetings de masse avant le mois d'août, pourraient bien avoir fait les frais de l'affrontement de classe. Leur scission du PT qui prend le nom de «Parti socialiste mauricien» ne semble pas, pour l'instant, mobiliser les foules.

Cette crise de direction du mouvement ouvrier mauricien donne donc toute sa saveur et toute son importance à la campagne anti-trotskyste. ments trotskystes». Ce fameux groupe semble pourtant bien faible. Auto-baptisé «groupe sudiste», le voilà parti en guerre contre ce qu'il croit être la principale menace contre les ouvriers : «le trotskysme». La lecture de ses décla rations suffit pourtant à montrer le véritable sens de sa propagande : une ligne de collaboration de classe, une ligne paternaliste et réformiste.

«Avant même la grève il y avait des camarades qui savaient déjà ce qui s'ensuivrait ... Malgré cet avertissement, la majorité des travailleurs et des militants syndicalistes se sont laissés embêter par un petit groupe que les gens appellent les Trotskystes et ont foncé aveuglement dans la grève générale ... Ce qui est plus grave en ce moment c'est qu'ils (les trotskystes et ceux qui marchent avec eux) sont en train de pousser les travailleurs à la violence. Tout Mauricien que se dit socialiste et patriotique doit condamner ces parasites de la révolution parce que la violence dans les circonstances présente sera un cadeau au gouvernement et aux patrons» ... Les trotskystes «sont des fascistes déguisés qui font le jeu des capitalistes», etc...

Pour ces gens qui prétendent avoir la sympathie des trois membres du comité central du MMM et de certains de ses députés le dépit est grand d'avoir vu surgir un mouvement de masse qui échappe à leur préoccupation des petits bureaucrates. Mais leur angoisse est à la mesure des enjeux : une politique de classe ou une politique de collaboration de classe. Selon le «Mauricien», ils ne cachent guère leurs préoccupations réformistes : «Des auteurs du tract, écrit le journal, nous ont déclaré hier que la priorité du pays aujourd'hui n'est pas d'arracher 5 ou 6% d'augmentation salariale, mais de tirer l'Ile Maurice de la crise économique profonde où elle est en train de s'enfoncer». Tout un programme!

J.-C. BIBI (M.M.M.)

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Au-delà de cette levée de boucliers de la droite du MIMM, la question principale demeure : changer le MMM ou construire un parti ouvrier révolutionnaire ?

Un document interne distribué dans la circonscription de Bérenger, à Quatre Bornes donne le ton : «En essayant depuis 1973 de trop rassurer une clientêle électorale petite et moyenne bourgeoise, le MMM, parti né dans la contestation ouvrière a-t-il négligé d'entretenir le dynamisme révolutionnaire qui existait chez les travailleurs au point que ceux-ci se soient démobilisés tandis que la répression de l'Etat et des employeurs s'organise contre eux» ? («Le Mauricien» du 8 septembre). Et le texte d'engager un débat sur une nécessaire politique de classe.

Incontestablement la grève générale d'août va relancer le débat sur la question du parti révolutionnaire. L'échec des maoïstes du MMMSP, l'éclatement du MMM avec un Bérenger qui se garde à droite et qui se garde à gauche, exigent que les militants révolutionnaires ap-

Vient de en vente à la librairie la brèche 10 impasse guéménée 75004 Paris portent sans tarder une réponse définitive aux besoins objectifs du mouvement de masse. Il faut une direction de rechange qui puisse faire franchir aux travailleurs les phases suivantes de leur lutte contre le régime bourgeois.

Déjà des nouvelles luttes s'annoncent, comme celle du refus de l'augmentation de l'eau de ... 500% ! Déjà un tract a été publié sur cette affaire appelant au boycott et signé de «lalit de klas».

Le mouvement revendicatif mauricien a d'ores et déjà montré les enjeux. Pour cette région du sud de l'océan Indien où rivalisent de rhétorique socialisante des régimes néo-colonialistes comme ceux des Seychelles ou de Madagascar, il est décisif que puisse s'affirmer un mouvement ouvrier indépendant et uni contre toute solution bourgeoise populiste ou dictatoriale à la crise de domination impérialiste. Les écheances sont peut-être proches quand on sait que Rangoolam a demandé à la France l'assurance d'une intervention en cas de crise.

Les questions qui ont surgi durant le mois d'août comme paraître celle de l'affrontement avec la police ne pourront être résolues qu'en discutant de la construction d'une organisation révolutionnaire munie d'un programme clair quant aux tâches stratégiques à Maurice.

Attendre plus longtemps peut représenter un pari dangereux. Se décider à construire une direction alternative au

MMM le jour où faute de direction le mouvement de masse aura commencé à reculer ? Les conditions de dépassement du

MMM seront alors non seulement mûres mais peut-être déjà pourrisantes. Et les possibilités de construire une organisation puissante se seront alors modifiées pour ne plus permettre que la proclamation d'une petite organisation propagandiste.

grève générale d'août interpelle tous les révolutionnaires mauriciens. De leurs débats et de leurs réponses dépend l'avenir des travailleurs de ce pays.

15 octobre 1979

NOTE

(1) Voir sur l'ile Maurice, Inprecor

In.65 du 13 janvier 1977 et Inprecor n.28 du 12 mai 1978.

AFRIQUE

en lufte troupes françaises hors de centrafrique ! sumero 40 bulletin marxiste revolutionnaire-afrique noire. octobre 79

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