ES révolutions indochinoises doivent aujourd'hui faire face à une coalition d'intérêts internationale qui semble de plus en plus décidée à les mettre à genoux. A tel point que le journaliste Roland Pierre Paringaux pouvait écrire dans Le Monde du 3 novembre que «deux camps s'affrontaient dans un conflit aux repercussions planétaires. Face à l'Indochine, dominée par Hanoi et ses alliés soviétiques, s'ordonne une coalition de fait aux intérêts plus ou moins convergents : Chine, pays de l'ASEAN (1), Etats-Unis, Japon, Occident».
Ce conflit s'exprime dans tous les domaines : diplomatique, politique, humanitaire, économique et militaire. Il tend à enserrer l'Indochine dans un triangle de guerre, à la frontière thailandaise, au Nord-Laos, dans les confins terrestres et maritimes sino-vietnamiens. Il se joue dans l'arène internationale comme dans les pays indochinois eux-mêmes où les tensions socio-économiques, ethniques et politiques, sont exacerbées par les pressions extérieures. Il a de profondes répercussions dans toute la ré. gion, plaçant notamment les mouvements communistes du Sud-Est asiatique devant des échéances auxquelles ils sont mal préparés. 1) ASEAN : Association des Etats du Sud-Est asiatique regroupant la Thailande, la Malaisie, Singapour, l'Indonésie et les Philippines.
Indochine LE RETOUR DE SIHANOUK
Une évolution rapide de la situation est en cours. Elle se fait d'abord sentir en ce qui concerne les forces khmères regroupées à la frontière thaï-
Pendant longtemps, les Khmers rouges ont bénéficié d'un appui prépondérant. Malgré l'opposition du Prince Sihanouk, c'est le régime Pol Pot qui a pu conserver son siege à l'ONU, grâce à l'action déterminante des Etats-Unis. Pékin a exercé des pressions sur de marque» pour qu'il accepte une alliance formelle avec ses anciens geôlliers - jusqu'a provoquer une rupture publique, le Prince se repliant quatre mois durant en Corée du Nord. Bangkok refusait, pour sa part, d'accorder un visa à Sihanouk que Paris boudait momentanément.
Deux raisons majeures, communes à la Chine et à l'Occident, expliquent ce soutien. La possibilité instances internationales la fietion juridique de la «continuité» et de la «légalité» du gouvernement Pol Pot. Le fait que les forces khmères rouges se comptaient par dizaines de milliers, même après leur débacle en janvier dernier, alors que les groupes de Khmers serei (de la vieille extrême-droite) sont divisés et ne comptent au plus que quelques milliers de soldats à la combativité fort douteuse. Mais les limites d'un appui trop prépondérant à la direction Pol Pot font sentir depuis le printemps.
L'impérialisme utilise
l'arme de la faim
Le soutien aux Khmers rouges finit par devenir compromettant, notamment aux USA et en Europe où les gouvernements prennent prétexte des questions humanitaires pour dénoncer le Vietnam.
Les opérations de guérillas menées par les Khmers rouges durant la saison des pluies - qui leur est militairement plus favorable - n'ont pas répondu aux attentes occidentales. L'absence de véritable soutien populaire - hors les familles des soldats -se fait de plus en plus manifestement sentir. Les Khmers rouges bénéficient d'un arrière vital en Thailande, de bases dans plusieurs massifs montagneux et, semble-t-il, d'un réseau d'informateurs et de sympathisants dans le pays qui leur permet de mener des coups de main, de faire régner l'insécurité et de rendre ainsi difficile la reprise des activités agricoles. Ils contribuent à maintenir le Kampuétat de guerre, mais n'ont pas su engager de combats importants et sont menacés de sévères revers durant la prochaine saison sèche.
Les puissances intéressées, la Chine d'une part, les USA, le Japon, la CEE et l'ASEAN d'autre part, semblent être maintenant d'accord pour favoriser un triple élargissement des oppositions anti-vietnamiennes : sur le plan politique, militaire et géographique. La «solution Sihanouk» est peut-être en train de s'imposer progressivement.
Déjà, lors de la conférence de Colombo des non-alignés, leng Sary avait confirmé l'exis-
tence d'accords sur le terrain entre Khmers rouges et Khmers serei (qui se combattaient avant la chute du régime en janvier) ainsi que coopération avec le mouvement montagnard anti-communiste Vietnam FULRO (coopération qui existait, elle, depuis long temps); il son soutien aux révoltes tribales du Laos (interview avec Nayan Chanda, Far Eastern Economic Review du 22 juin). Le 5 septembre, Khieu Samphan proposait au nom du «Kampuchea démocratique» à Sihanouk - qui déclinait l'offre - de redevenir chef de l'Etat et de former un gouvernement d'union. Le 24 août, le Prince était retourné à Pékin, signe de détente dans leurs relations.
Chacun plaçait pions. Sihanouk fondait, le 27 septembre, la Conférence des Khmers nationalistes (CKN) et l'un de ses anciens premiers ministres, Son Sann, constituait le 9 octobre le Front national de libération peuple khmer (FNLPK), dont les éléments sont connus aussi sous le nom de Khmers serika. Tous créent «leurs» groupes de guérilla et s'affirment prêts à combattre les Vietnamiens sur le terrain. Sihanouk, hier isolé, est invité «en ami» par la France. Il sent que les choses évoluent en sa faveur : «Les Chinois sont très intelligents, a-t-il déclaré à Pékin. La situation devient tres mauvaise pour Pol Pot; or, si cela va mal pour Pol Pot, il leur reste Sihanouk. Je suis la carte Sihanouk. D'abord ils traitent avec Pol Pot, et si cela ne marche pas, alors ils traitent avec Sihanouk» (Jay Mathews, International Herald Tribune du 30 octobre).
Le prince Sihanouk a longuement exposé sa politique dans son dernier livre (2) comme dans une série de déclarations. Jouer de la pression politique, militaire et économique (en menaçant de couper toute aide) pour forcer les Vietnamiens à négocier leur retrait, laisser la direction khmère rouge mourrir de sa belle mort et 2) «Chroniques de guerre et d'espoir», Hachette-Stock, 1979.
prendre la tête de l'opposition au régime Heng Samrin, faire appel à une nouvelle conférence de Genève où seraient représentées en forces les puissances occidentales et l'ASEAN, obtenir une couverture militaire internationale impérialiste, mettre au point dans ce cadre une «solution politique». Dans son livre, il tire par ailleurs un bilan
LE TRIANGLE DE GUERRE Si les Khmers rouges sont en perte de vitesse sur le plan politique, ils restent néanmoins la force militairement la plus consistante de l'opposition anti-vietnamienne. Et le retour de Sihanouk sur le devant de la scène ne signifie pas, tant s'en faut, un allègement des pressions militaires qui s'exercent sur l'Indochine.
Le bloc des l'ASEAN a fait son unité dans la dénonciation du Vietnam. On disait hier que l'Indonésie restait relativement neutre hostile à la Chine. Jakarta aura vite fait de lever les ambiguités.
indonésien faisait savoir qu'en cas de conflit entre la Thailande et le Vietnam, il enverrait des troupes pour participer à l'effort de guerre thaï. Et, tout récemment, Malik, Vice-président indonésien, déclarait que l'ASEAN entendait «resserrer ses liens avec la Chine, afin de préserver l'équilibre des forces et la stabilité régionale» (Le Monde du 24 octabre).
La Thailande se prétend toujours «neutre», Nul n'ignore pourtant que l'armée thaï entretient des relations étroites avec les groupes de guérilla khmers serei. Et le Vice- ministre chinois, Peng Fei, vient récemment de «confirmer que la Chine mente par terre et par mer les forces de Pol Pot en armes afin de les aider dans leur combat contre les Vietnamiens» dans un interview accordé au journaliste Theh Chongkhadikij et publié dans le Bangkok Post du 21 octobre. Inutile de souligner que cette aide serait impossible sans une participation active de l'armée thaï.
d'échec de sa conception antérieure du développement ainsi que du «socialisme boudhique». Il s'affirme en faveur d'une économie capitaliste libérale au Cambodge. Il est convaincu que le temps travaille pour lui, les Kmers rouges ne pouvant espérer regagner une base populaire. Il sait aussi que sa «solution» sera pro-occidentale.
Des journalistes ont pu témoigner à plusieurs reprises de ce que l'aide humanitaire envoyée pour les réfugiés cambodgiens arrivait parfois directement dans les bases khmères rouges ou khmères serei. Certains ont même vu l'armée thai distribuer directement du riz aux soldats khmers rouges dans leurs campements. Des camps de réfugiés sont parfois restés sous contrôle effectif des forces de Pol Pot, qui imposaient des distributions très inégalitaires de vivres et médicaments en faveur des combattants et qui continuaient à appliquer sur le sol thailandais leur conception très particulière de la justice.
Que la Thailande serve de lieu de repli et de repos aux forces anti-vientamiennes n'est plus un mystère. Paringaux notait dans Le Monde du 31 octobre qu'environ Khmers rouges avaient regagné le Cambodge, quittant un camp de réfugiés qui allait être transféré ailleurs, pour reprendre le combat. Ce sont «la grande majorité des cadres et des combattants khmers rouges qui avaient cherché refuge en Thailande depuis le 10 octobre pour échapper à la pression des forces armées vietnamiennes» qui ont ainsi répondu aux consignes de l'Angkar (l'Organisation). «De surcroit, remarque Paringaux, les combattants de M. Pol Pot vont bénéficier d'une mobilité accrue dans la mesure où ils n'auront plus à se soucier du sort immédiat de leurs familles exténuées, désormais prises en charge par les autorités militaires thailandaises et par l'assistance internationale».
«Cela étant, poursuit le journaliste du Monde, il apparaít à l'évidence que la prel'opération des Cambodgiens», annoncée par le gouvernement de Bangkok le 19 octobre, a essentiellement bénéficié aux Khmers rouges qui avaient trouvé refuge au sud de la ville-frontière d'Aranya-Prathet et dont l'état de santé était misérable».
Le gouvernement américain s'engage aux côtés de ses protégés de l'ASEAN. Vance, Secrétaire d'Etat, s'était rendu à la conférence de Bali où il avait dénoncé, le 2 juillet, dans «les au Cambodge» «danger de plus en plus grand pour la sécurité de la région». Il a alors annoncé que les EtatsUnis «poursuivaient le renforcement de leur potentiel militaire en Asie, dans le Pacifique et dans l'océan Indien», tout en augmentant leur programme d'aide militaire à l'ASEAN (Le Monde du 5 juillet). Dernièrement, la Malaisie recevait de nouveaux avions de guerre et la Thailande des chasseurs bombardiers F5E, des cannons de 105 à longue portée, des chars M-40 Ao, des mortiers, des mines et missiles anti-chars (dont des M 47 Dragon et des TOW) sans parler des armes plus légères et des munitions ou véhicules blindés.
Enfin, Deng Xiaoping réaffirmait, le 28 octobre à Pékin, recevant le Président de l'Assemblée nationale thailandaise, Harin, que «la Chine se rangera aux côtés de l'ASEAN si le Vietnam les attaque. Elle se rangera du côté de la Thailanrépétant que son vernement utiliserait «tous les moyens appropriés afin de soutenir la lutte du Kampuchea démocratique (c'est-à-dire Pol Pot) et de toutes les forces patriotiques (les groupes khmers de droite) qui s'opposent aux agresseurs vietnamiens» (Le Monde du 30 octobre).
La Thailande reste donc l'un des principaux partir duquel s'exerce la pression militaire sur l'Indochine, à travers la frontière laotienne et cambodgienne. Mais ce n'est pas le seul.
Le 29 octobre, le gouvernement lao annonçait qu'il avait mis son armée en état d'alerte et dénonçait la présence à ses chinoises, ainsi que l'entraînement au Yunnan, dans le sud de la Chine, de «rebelles et réaclaotiens combattre dans le pays. Il semble en effet que des ments de rebellion tribaux aient pris de l'extension dans les provinces septentrionales du Laos, limitrophes Chine. De sources militaires thailandaises, on évaluait à quatre mille le nombre des opposants au régime laotien, équipés et ravitaillés par la Chine, regroupés au
«division (Le Monde du 3 août).
Les incidents de frontière semblent se faire à nouveau plus fréquents entre le Vietnam et la Chine: Hanoi dénonce d'importants troupes chinoises dans la région
A l'ouest, au nord et au nord-est, les pays d'Indochine sont donc sous menace militaire. Vu l'arrivée prochaine de la cambodgienne l'ONU, il est peu probable que Pékin décide de donner dans l'immédiat une «nouvelle leau Vietnam. moyen terme, le danger clatement de nouveaux conflits de grande ampleur semble très réel. Et ce d'autant plus que les mesures militaires ne sont pas les seules à être prises.
Le blocus économique et diplomatique des Etats-Unis l'encontre du Vietnam est maintenu. La Communauté économique européenne a décidé en juillet d'interrompre l'envoi de l'aide alimentaire qui devait être fournie à Hanol, alors que la population a faim tous les jours. Tokyo a lui aussi suspendu son aide économique.
Or, le Vietnam, pour ne pas du Laos et du Kampuchea !, est dans une situation sociale et économique très difficile. Les objectifs du plan quinquennal 1976-1980 ont dû être abandonnés, dont celui de l'au-
(où se déroulent des manœuvres inter-armées) et s'inquiète d'une possible nouvelle intervention. Il s'élève aussi contre l'appui que Pékin accorderait à des dissidences tribales. Parallèlement, des manœuvres navales auraient eu lieu en Mer de Chine du sud. Pékin a distribué pagnies pétrolières américaines des droits de prospection dans dont le contrôle lui par Hanoi. En le gouvernea interdit le survol aérien d'une série de zones maritimes - en contradiction apparemment avec les ré glements internationaux matière - de la même région (à savoir, celle de l'Archipel des Paracels). Le geste est d'autant plus grave qu'il force les compagnies aeriennes internationales à renoncer à utiliser le couloir «Amber one» qui relie Bangkok à Hong Kong et qui est l'un des plus fréquentés du monde. DES ACCENTS DE GUERRE FROIDE to-suffisance alimentaire. Le 9 octobre, le quotidien du Parti Nhan Dan constatait «la situation extrêmement complexe» de l'économie : «Les viures et les objets d'usage courant manquent. La vie des travailleurs est très pénible, la gestion économique est défaillante. Cette situation, outre ses conséquences graves sur la vie quotidienne, a provoqué une généralisation des manifestations mal-
(malversations et corruption).» (Le Monde 11 octobre). Ce passage est d'autant plus significatif qu'il sert de commentaire à une résolution prise récemment par le Comité central sur la réorganisation de l'appareil économique. On comprend combien est coûteux, dans cette situation, le maintien du Vietnam sur le pied de guerre et la prolongation de son isolement international. Ceux qui ont décrété le blocus des pays d'Indochine, qui ont décidé d'interrompre l'assistance économique au Vietnam, qui ont ralenti l'envoi de secours au Kampuchea savaient ce qu'ils faisaient.
Guérilleros
La question de l'aide à la population cambodgienne donne aujourd'hui lieu à une vaste offensive idéologique anti-communiste, comme hier celle des réfugiés. Dans le climat constitué, on trouve fréquemment dans la presse occidentale des accents de guerre froide. Derek Davies, rédacteur en chef de la Far Eastern Economic Review, publiée à Hong Kong pour les milieux d'affaires, lançait dans un article du numéro du 24 août de cette revue, un violent appel contre la menaçante «ombre du Kremlin» en Asie : «L'Union sovietique représente la menace particulière la plus grave qui pèse sur l'Asie. C'est la superpuissance la plus à même d'entraîner la région dans une troisième guerre mondiale, par un conflit direct avec la Chine (et peut-être le Japon) ou du fait du soutien qu'elle accorde à la politique de déstabilisation de son allié, le Vietnam. C'est la seule superpuissance activement expansionniste et elle se prépare de toute évidence à utiliser la main qu'elle a acquise en Indochine pour étendre son pouvoir et son influence dans la région. (...) Par bien des aspects, la tragédie des réfugiés vietnamiens est salutaire (...) Les pays de L'ASEAN réalisent jusqu'à quels trefonds de cynisme le Vietnam a plongé sous la tutelle et avec l'aide de Moscou. Même les antivietnamiens. généraux indonésiens commencent à comprendre que la stabilité et la sécurité de leur pays sont menacées par des forces plus proches que la Chine. Ils seront done plus à même de réaliser qu'alors que la Chine tendait toutes ses énergies sur la voie de la modernisation pacifique de son économie, Moscou soutenait la tentative nam de déstabiliser la région.»
On comprena que les éditoriaux de cette revue appelle les
Les négociations en cours visant à la normalisation des rapports sino-soviétiques peuvent-elles changer cette situation d'extrême tension en Asie du Sud-Est ? Outre qu'il est fort difficile de prévoir ce qui pourra finalement sortir de ces négociations - si du moins, quelque chose en sort - on peut douter qu'elles libèrent l'Indochine des pressions convergentes auxquelles elle est soumise.
Les Vietnamiens eux-mêmes ont fait savoir leurs préoccupations devant ce qu'ils pensent être une tentative chinoise «pour séparer, selon le mot de Le Duan, secrétaire du PCV, le Vietnam de l'URSS et du système socialiste. (La direction pays de l'ASEAN à faire tout leur possible pour que l'ONU décide des «pressions maximum sur Hanoi, dont toutes les sanctions possibles tels l'interruption de l'aide fournie par l'ONU et ses pays membres, afin d'amener le Vietnam à retirer ses troupes du Kampuchea, avant la tenue d'élections libres supervisées par une force de l'ONU (...)» (FEER du 5 octobre) Même un journal socialiste français, Le Matin, a pu publier dans son numéro du 26 octobre un éditorial qui loue implicitement les efforts de l'armée du gouvernement thaï visant à éviter les incidents en déplaçant les réfugiés loin de la zone fronmais qui dénonce «Hanoi, appuyé par Moscou», coupable de «mener la première grande guerre dont l'arme supréme s'appelle la faim». « Rien n'interdisait» affirme la rédaction du Matin, après le retrait des forces US, «aux dirigeants de Hanoi de renvoyer leurs soldats chez eux pour cultiver la terre. Ils ont choisi de continuer la guerre et de se nourrir du travail des populations qu'ils repoussent par la force. Jusqu'où veulent-ils aller ? Jusqu'à Singapour ? (...) Instinct guerrier, instinct de survie et volonté de puissance, voilà bien ce qui soustend les menées de l'armée vietnamienne». DES ENJEUX QUI DEPASSENT L'INDOCHINE chinoise) a utilisé la lutte du peuple vietnamien pour marchander avec l'impérialisme américain, en vue d'affaiblir et finalement annexer le Vietnam». Elle ferait aujourd'hui de même avec l'URSS (Nayan Chanda, FEER du 12 octobre).
Du point de vue de la bureaucratie chinoise, le Vietnam n'est pas perçu comme un danger du seul fait de ses relations avec Moscou, mais aussi du fait qu'il est un écran entre la Chine et le reste de l'Assie du Sud-Est. Il lui interdit, de part sa situation géo-politique, de part la puissance potentielle d'une Indochine unifiée politiquement par Hanoi, de part la dynamique objective de la révo-
lution vietnamienne dans la région, de mener à bien une politique d'influence et de coexistence pacifique qui lui est indispensable.
Rien n'indique, non plus, que la direction chinoise est en train de réviser sa politique mondiale anti-soviétique. Le dernier voyage de Hua Guofeng lui a donné l'occasion de réaffirmer en France qu'il n'espérait pas de solution pacifique du problème cambodgien; de saluer en Allemagne fédérale Strauss, président de la CSU, chef de l'opposition de droite et candidat conservateur au poste de
Get d'approuver les «aspirations légitimes» du peuple allemand à la réunification; de se livrer à Londres à une violente attaque contre
Quant à Washington, s'il ne veut pas abandonner sa politique de coexistence pacifique avec l'URSS, puissance autrement plus importante dans le monde que la Chine et avec laquelle il lui faut compter pour tenter d'endiguer le cours ascendant de la lutte des classes, il n'en continue pas moins de jouer la «carte chinoise» en Asie orientale. Carter vient d'ailleurs de demander au Congrès américain d'accorder à la Chine la clause de la nation la plus favorisée. Le Vice-président Mondale, dans un discours adressé aux étudiants de l'Université de Pékin, est allé plus loin que jamais dans la définides «nombreux intérêts stratégiques et bilatéraux parallèles». «Notre intérêt, a-til déclaré, est de renforcer notre coopération dans tous les domaines, car cela aide à disl'URSS) qui pourraient chercher à s'imposer à nos dé-
(Le Monde du 29 août).
Dans la politique de l'impérialisme américain, la campagne contre le Vietnam revêt au moins une triple importance. C'est l'occasion de porter un coup très dur à des révolutions qui, en Indochine, l'ont tout récemment encore défait - qui ont en fait été les premières à défaire une intervention dans laquelle Washington avait jeté toutes ses ressources. C'est l'occasion de chercher à stabiliser à nouveau l'ordre impérialiste en Asie du Sud-Est et en Asie orientale; ordre dont certains des pilliers avaient été profondément ébranlés par la victoire des révolutions en Indochine. La crise qui vient d'éclater Corée du Sud confirme une fois de plus l'importance que le gouvernement américain accorde à question. Alors que l'asPrésident Chung-hee fut le fait de l'un des principaux dignitaires du régime,
A LIRE AUSSI DANS «INPRECOR»
«Les affrontements entre le Vietnam et le Cambodge - une guerre criminelle»; Secrétariat nationale (numéro 21 du 20 Janvier 1978);
«Un conflit plus politique que frontalier», par Pierre Rousset
(numéro 20 du 2 février 1978);
«Progrès de la révolution au
Sud-Vietnam», par Fred Feldmann «L'Indochine en crise», par Pierre Rousset
(numéro 34 du 21 septembre);
«L'Indochine l'heure du conflit sino-vietnamien», par
Pierre Rousset (numéro 47 du
15 mars 1979);
«Troupes chinoises hors du Vietdéclaration du S.U. de la
IVe Internationale (numéro 46 du 02 mars 1979);
Ainsi que tout le DEBAT-INDO-
CHINE publié dans les numéros
46, 47, 48-49;
conflit sino-vietnamien», résolution du Sécrétariat unifié de la IVe Internationale (numé-
56/57 du 5 juillet 1979). le chef de la sinistre KCIA, alors que personne ne croyait à une nord-coréenne, alors que des services américains peut-être eux-mêmes impliqués dans cette sombre histoire, le Président Carter a saisi l'occasion pour préparer l'opinion au maintien et au renforcement de la présence impérialiste dans cette région du monde. Il a menacé Pyongyang, si ce dernier manifestait des veilléités «aventuristes»; il a montré le drapeau en mettant les forces US stationnées dans la péninsule en état d'alerte et en envoyant cingler au large des côtes une partie de la Tème flotte...
Plus fondamentalement, Washington cherche à tout prix à restaurer les conditions politiques intérieures et internationales lui permettant d'envoyer à nouveau d'importants corps expéditionnaires de part le monde. Il ne le peut plus depuis la débacle indochinoise et cela explique pour une bonne part la relative paralysie des Etats-Unis lors de crises comme les crises angolaise, iranienne et nicaraguayenne. L'objectif considéré comme si important qu'il a été publiquement proclamé. Dans une extraordinaire déclaration, le Général Rogers, chef d'état-major des armées américaines, a en effet annonce le 22 juin dernier que le Pentagone mettait sur pied un corps spécial, composé de cent dix mille hommes, et destiné à intervenir sur tous les théâtres d'opération du Tiersmonde lorsque les intérêts des Etats-Unis y seront menacés (Le Monde du 24-25 juin). Or, la campagne contre le Vietnam est l'une des clefs de cette pré paration de l'opinion américaine et internationales à de nouvelles interventions impérialistes militaires, directes et masCAMPAGNE D'AIDE ET QUESTION CAMBODGIENNE
C'est dans ce contexte que l'on peut discuter des problèmes posés par l'acheminement et le déblocage de l'aide indispensable pour sauver la population cambodgienne, menacée par la faim et la maladie, et de la politique vietnamienne envers le Kampuchea.
Il nous est impossible de juger actuellement de toutes les négociations qui se sont déroulées entre Hanoi, Phnom Penh, les organisations humanitaires privées et le CICR ou 'UNICEF. Mais, le Président Carter invoquait encore tout récemment «l'impossibilité» de déterminer qui détenait le contrôle du pays pour suspendre l'envoi de toute aide humani-
taire à Phnom Penh. Nombreux sont aussi ceux qui demandaient beaucoup plus de compte sur l'usage effectif qui serait fait de l'aide allouée au régime Heng Samrin (qui en a reçu jusqu'à ce jour très peu de l'Occident) qu'aux Kmers rouges (qui en reçurent nettement plus). Les puissances impérialistes ont bel et bien usé de la question des secours humanitaires - malgré leur urgence - à des fins politiques (voir à ce sujet l'éditorial d'Inprecor numéro 62/63 du ler novembre). On peut dans ce contexte se poser quelques questions sur la nature de la proposition américaine visant à faire transiter l'aide par convois routiers partant de Thailande, alors que le gouvernement des Etats-Unis n'a rien fait auparavant pour utiliser ou aider à améliorer les moyens d'accès aériens, maritimes ou fluviaux et que les transports routiers devraient justement traverser les zones de combat où évoluent les divers groupes antivietnamiens avec la bénédiction de l'Oncle Sam !
De même, on peut comprendre que le bateau hôpital français «lle de lumières» inquiète les autorités de Phnom Penh, même s'il ne porte actuellement que des médecins et infirmiers de bonne volonté : l'opération «Un bateau pour le Vietnam» a été en effet lancée à l'époque autant comme une opération politique que comme une opération humanitaire destinée à sauver les réfugiés perdus en mer. Car enfin, ce n'était pas un hasard si la droite anciens membres du de l'AFL-CIO américaines dont les relations avec la CIA n'étaient tis l'ont fait de cepte initiative sont emparé comme
Ice qui nous avait fait qu'il n'était pas possible de lancer avec de personnalités politiques opération de sauvetage qui se voulait strictement humanitaire.
Il faut lutter pour que soient levés les obstacles politiques qui interdisent l'acheminement massif des secours alimentaires, matériels et médicaux à la population cambodgienne, ainsi que de l'aide né. cessaire à la relance des activités socio-économiques du pays. Mais pour cela il faut aussi lutter pour que les puissances impérialistes d'une part, la bureaucratie chinoise d'autre part, cessent d'attiser les flames de la guerre et de tenter d'étrangler par tous les moyens à leurs dispositions les révolutions indochinoises !
action déterminée doit être menée pour que les secours soient envoyés - et envoyés tout de suite - au Cambodge comme aux retugies de hallande, vertables morts vivants sortis des zones frontalières et des forêts. Or, même dans ce dernier cas, les secours effectivement distribués et les équipes médicales effectivement envoyées sur place semblent, dans bien des cas, dérisoires face aux besoins. Et pourtant, aucun des obstacles invoqués par ailleurs n'existent là, en terre thailandaise ! Cette action, pour être menée efficacement, doit tenir compte de l'état de guerre qui règne, notamment à la frontière khméro- une meopulation motthailandaise. Sans cela, l'aide à une population mourante peut aisément, comme on l'a vu, se transformer en un appui aux armées Khmers rouges et Khmers serei ou serika au combat!
Mais il faut aussi poser en termes clairs le problème de la présence des forces vietnamiennes au Cambodge. Près d'un an après leur intervention, le ré. gime de Heng Samrin apparaît toujours essentiellement dépendant de la présence vietnamienne, malgré des progrès enregistrés, notamment à Phnom Penh et ses environs, dans la remise sur pied d'une administration. La saignée en cadres politiques, administratifs, techniques, medicaux a été terrible. Les responsabilités américaines (coupables d'avoir dévasté cinq ans durant ce petit pays par une guerre parmi les plus sauvages et destructrices), Khmers rouges (par la politique de déportation de population, de collectivisation forcée et de purges croissantes qui a été la leur) et chinoises (par l'appui politique, di-
Get matériel qu'ils ont apporté à cette équipe dirigeante) sont écrasantes. Dans son livre récent, le Prince Sihanouk confirme notamment ce que l'on pouvait savoir de la double fuite en avant - sur le plan intérieur et à la frontière vietnamo-cambodgienne - qui a tragiquement dominé le règne des Khmers rouges.
Mais il reste que la direcvietnamienne porte elle responsabilité portante, même si elle n'est pas de même nature. Car enfin, la politique de collectivisation s'est étendue que progressivement à l'ensemble du territoire cambodgien, minant les capacités de réaction de la population, déjà choquée par la guerre américaine. Et les purges politiques qui ont frappé les cadres du Parti communiste et de l'armée susceptibles de s'opposer à l'orientation mise en œuvre par Pol Pot et leng Sary ne sont devenues massives qu'en 1977-1978 (bien qu'elles aient commencé très tôt, dans les zones libérées durant la guerre, à l'encontre des militants de «retour de Hanoi»). Il n'était pas fatal que le nouveau régime cambodgien soit aussi faible, exangue. Une opposition beaucoup plus forte que ne fut finalement le FUNKSN de Heng Samrin aurait probablement pu voir le jour, si on l'avait aidée plus tôt. Car sans appui suffisant de l'extérieur, elle s'est faite décimer sans merci; bien souvent, apparemment, même d'avoir se Mais cet appui-là devait être avant toute chose un appui politique : il fallait rendre les populations khmères miennes (et par la-même, peuples du monde) juges de ce qui se passait effectivement au Cambodge et la frontière khméro-vietnamienne.
La direction vietnamienne préféra jusqu'à ce qu'il soit trop tard tenter de régler les «différends» entre Hanoi et Phnom Penh par voie de négociations secrètes, en se taisant publiquement, sur l'évolution réelle de la situation et alors que l'extréme gravité et la nature des problèmes posés réclamaient l'intervention directe des masses
pour être résolue correctement. On ne connaît encore que très imparfaitement l'histoire de ces quelques années clefs qui séparent les victoires de 1975 de l'entrée des forees vietnamiennes au Cambodge en décembre 1978. Mais l'on ne peut s'empêcher de penser que l'opposition communiste khmere à la politique de la direction du PCK, a été longtemps abandonnée. Et l'on peut tirer maintenant un bilan : une politique qui visait à «laver le linge sale» sino-vietnamien et khméro-vietnamien «en famille» a fait faillite. La «solution militaire» de décembre 1978-janvier 1979 fut en cela, le prolongement devenu «inévitable», de la politique de silence des années précédentes. C'est avant tout en cela que l'entrée en force des armées régulières vietnamiennes au Cambodge devait être condamnée : comme l'aboutissement d'une ligne erronée, au caractère profondément bureaucratique, et aux conséquences extrêmement graves, tant qu Vietnam qu'au Cambodge, en Asie du Sud-Est que dans le reste du monde.
La situation de dépendance dans laquelle le nouveau gouvernement Heng Samrin s'est trouvé après le renversement du régime Pol Pot découle pour une part de la politique suivie par la direction vietnamienne après 1975. Elle est aujourd'hui lourde de conséquences. Des journalistes qui se sont rendus à Phnom
Penh peuvent en effet témoigner de ce que parmi les personnes mêmes qui reconnaissent avoir eu la vie sauve grâce à l'intervention vietnamienne (et elles sont sûrement nombreuses à le dire), beaucoup sont inquiètes de l'avenir des relations vietnamo-khmères : elles craignent à la fois un départ prématuré des armées vietnamiennes qui laisserait le champ libre aux guérillas khmères rouges et l'établissement d'une occupation durable du pays par Hanoi (voir notamment Nayan Chanda, FEER du 31 août). Tant que le régime cambodgien ne pourra pas faire la preuve de son autonomie et de sa représentativité, en montrant qu'il ne dépend plus de la présence massive des forces vietnamiennes, il y aura toujours le danger de voir le sentiment d'oppression nationale se réveiller chez les Khmers, avec la relance même des activités sociales, et offrir un terreau de prédilection à l'influence des forces pro-impé rialistes, à commencer par celle du prince Sihanouk.
Il faut donc créer les conditions d'un retrait des forces vietnamiennes qui ne s'accompagne pas d'un retour en force des guérillas khmères rouges et anti-communistes. Il faut assurer l'armement des masses cambodgiennes pour qu'elles soient en position de se défendre elles-mêmes; et l'on sait qu'une armée régulière ne saurait venir seule définitivement à bout d'une guérilla qui bénéficie de solides sanctuaires au-delà des frontières et d'une aide militaire et économique réguliere. Seule la population cambodgienne peut le faire. Mais pour cela, il faut l'aider à revivre, à reprendre ses activités sociales, économiques et politiques. timides progrès ont été réalisés ces derniers mois dans cette direction. Il faut les encourager: c'est là aussi l'une des fonctions indispensables de l'aide internationale.
Les leçons politiques des crises sino-indochinoises doivent être largement discutées dans tout le mouvement révolutionnaire et de libération nationale. Mais il est une tâche indispensable et pressante : s'engager dans la défense des révolutions indochinoises au moment où elles sont en butte à des attaques renouvelées de la part des forces impérialistes et neocoloniales, comme de la bureaucratie chinoise. Tout indique en effet qu'une nouvelle invasion chinoise peut avoir lieu -et qu'en tout état de cause les pressions politiques et diplomatiques, sociales et économiques, ethniques et militaires en cours vont se poursuivre, aggravées peut-être.
4 novembre 1979
MALAYSI