L'h
A. JOS 1. E Brésil est un pays dont le président, le général Joao Figuereido, est non seulement l'ancien chef des services de renseignements de l'armée, mais peut encore se permettre d'affirmer qu'il préfère l'odeur des chevaux à celle des gens. Depuis cette déclaration, date d'il y a un an, le Brésil a connu le plus grand nombre de grèves de son histoire. Par centaines de milliers, plus nombreux encore qu'en plus nettement encore, même si sur le plan économique ils n'ont que peu obtenu, les travailleurs ont exprimé leur refus de la dictature. Ils ne souhaitent qu'une chose : que le cavalier méprisant et son système fassent la chute qu'ils aillent mordre la poussière pour examiner si elle a meilleure odeur que le peuple.
Le «miracle» brésilien, une croissance moyenne de près de 11 % entre 1968 et 1973, d'environ 7 % depuis, a certes eu un prix incalculable en terme d'étouffement culturel, misère matérielle et de répression allant jusqu'aux tortures. Mais la dictature a accumulé une autre dette : la croissance économique a en partie été achetée à crédit auprès des gouvernements et des banques étrangères. Sur ce point aussi, il est temps de faire les comptes. La dictature a emprunté tant d'argent à l'extérieur qu'elle ne peut aujourd'hui rembourser
Brésil eure des comptes qu'en empruntant davantage. qu'en Pour employer l'expression des banquiers et retourner à l'image précédente, elle fait de la «cavalerie».
LE CENTRE D'UN
DISPOSITIF EXPLOSIF
Depuis des années, les banquiers internationaux s'interrogent en petit comité et à voix basse sur la solvabilité de leur client. Pas question de toute façon de maltraiter en public un client de cette importance. Leur langage officiel est donc resté celui-ci : «Certes, la dette extérieure est passée de 5 à 50 mildollars au cours des dernières années, mais le Brésil utilise cet argent à des Tins de production et d'exportation. Les exportations, depuis l'arrivée de la dictature en 1964 ont aussi été multipliées par 10. Un jour viendra où le Brésil économisera des devises et se dégagera dette.» Un consortium bancaire international a même accordé au Brésil en octobre dernier le plus gros crédit de son histoire : 1,2 milliard de dollars à bon terme (12 ans plus 6 ans de grâce) et bon prix (0,625 % sur 4 ans et 0,75 % sur le reste au-dessous du LIBOR) (1).
Pourtant Newsweek, dans son edition du 12 octobre, a posé la question en première page de page de couverture «L'économie brésilienne est-elle près de la chute ?». Un mois plus tard, Business Week posait la ques- Business
: «Les banques étrangères vont-elles faire la leçon au Brésil?». Le 23 novembre, le Financial Times titrait «Le miracle économique brésilien tourne court».
Pourquoi une telle contradiction ? La création monétaire a permis d'émousser la crise économique mondiale déclenchée en 1974, mais elle a alimenté deux barils de poudre, celui de l'inflation internationale croissante (2) et celui de l'endettement de l'ensemble des pays dominés par l'impérialisme, aujourd'hui environ 300 milliards de dollars. Or, le Brésil plus que n'importe quel autre pays a confortablement posé une fesse sur chacun de ces barils : la mise en cause de sa solvabilité peut déclencher la panique. Même si la situation devient de plus en plus grave, les banquiers la minimiseront jusqu'au moment où des mesures dramatiques s'imposeront.
MIRACLE A CREDIT
Raison supplémentaire de prendre l'exacte mesure du problème. Le renversement du régime populiste de Joao Goulart en 1964 par l'armée a permis, en quelques années, de redresser de façon spectaculaire le taux de plus-value et la confiance des capitalistes dans l'avenir dans l'avenir économique du pays. Avec la mise en place d'une administration relativement compétente et la rationalisation de l'appareil industriel déjà existant, telle existant, tele
est la raison première du redressement du sance dès les premières années de la dictature. Parlant de la chute absolue des salaires de ces années, Norman Macrae, rédacteur de l'Economist de Londres, n'hésite pas à écrire : «La baisse de 1964-66 fut l'une des politiques macro-économiques plus réussies des 50 dernières annees...». A partir de 1967, se met en place le silien», à savoir l'ouverture en grand aux investissements et financements étrangers ainsi que la mobilisation pour l'exportation. par la dictature, attirés par un taux de rentabilité exceptionnel des capitaux, les investisseurs se précipitèrent. Résultat : le montant total des investissements étrangers enregistrés passa 2,6 en 1967 à 6,5 milliards de dollars en 1973. Il est aujourd'hui de 15 milliards de dollars (cf. Tableaux I et II).
Les exportations, gées par des incitations financières, fiscales et par des subventions, passèrent de 1,9 milliard de dollars en 1968 à 6,2 milliards de dollars en 1973. Elles ont atteint 15 milliards de dollars en 1979. Et le taux de croissance, qui n'avait atteint que 3,7 % sur la période 1962-1967 passa à 10,8 % pour la
1968-1973. Dans le même temps, l'économie brésilienne (aujourd'hui la dizième du monde par le PNB de 192 milliards de dollars) fut fortement modifiée. Alors qu'avant 1960, la part de l'industrie dans le PNB n'atteignait pas 25 % elle est devenue supérieure à 33 % dès 1975. Elle atteint 39 % aujourd'hui (cf Tableau III). Parallèlement, la composition des exportations a été bouleversée. Les exportations de produits manufacturés au départ très faibles, caractéristique d'un pays sousindustralisé (204 millions de dollars en 1964) ont cru à une vitesse exceptionnelle puisqu'elles atteignent environ 8 milliards de dollars en 1979. Le Brésil est devenu un pays semi-industrialisé.
C'est pendant 1968-1973, appelée le «miracle taux de crois-
Année
1967
1968
1969
1970 les
1971
1972
1973
1974
«modele bré-
1975
1976
1977
1978
1979 des ressources
(estimation)
Rassurés de
Allemagne de
Antilles hollandaises
Canada
Etats-Unis
France
Hollande
Japon
Luxembourg
Panama
Royaume-Uni
Suède
Suisse
Autres
Total
Secteurs productifs
Agriculture
Industrie
Services brésilien», que Delfim Neto, alors ministre des Finances, gagna sa réputation de grand manitou de l'économie brésilienne.
d'investissements la période paiements croissants d'une dette extérieure en forte progres-
Tableau I - LE PLEBISCITE DES CAPITAUX ETRANGERS
(en milliards de dollars)
Table: " II - ... ET LEUR ORIGINE
(en milliards de dollars, au 30 juin 1979)
l'Ouest
Tableau III - UNE STRUCTURE DE PRODUCTION PROCHE DE
CELLE D'UN PAYS INDUSTRIALISE
1950
1960
27
23
23
25
50
52
Déjà à cette époque, il était possible, cependant, de repérer les «trucs» du miracle, c'est-àdire les défauts structurels du
«modèle brésilien». L'afflux impliquait en retour des transferts de devises croissants, correspondant aux bénéfices des sociétés mulséqulibre tinationales et au paiement des revenus de licences liés à l'installation des dites sociétés. La balance des services a aussi été fortement déséquilibrée par les ce
Investissements étrangers cumulés enregistrés à la Banque centrale
2,6
2,8
3,5
3,9
4,4
5,2
6,6
8,1
9,6
11,3
13,0
13,7
15,2
2191
0364
0576
4076
0610
0309
1459
0338
0400
0829
0354
1684
1131
14543
1970
1975
1980
17
12
7
30
39
33
53
55
54 sion (de 5 à 12,6 milliards de dollars entre 1970 et 1973).
1973).
toutes ces raisons, le déficit de la balance des services passa de - 630 millions de dollars en 1970 à - 1722 millions en 1973 (Tableau IV).
DEFICIT DES PAIEMENTS :
LE RECORD MONDIAL
Mais ce qui accéléra le définances des externes du Brésil fut le quadruplement du prix du pétrole. Le
Brésil a beaucoup «d'avantages comparatifs» dans la concurrencapitaliste internationale, pour employer le langage des
A - Balance commerciale
Exportation
Importation
B - Balance des services
C-Transferts
D - Balance des transacsactions courantes (A plus B plus C)
E - Balance des opérations de capitaux
F - Erreurs et omissions
G - Excédent ou déficit
(D plus E plus F)
Réserves internationales
Source : Banco Central do Brasil
(1) Estimé
1965 1969 1970 655 318 232 1596 2311 2739 - 941 - 1993 - 2507 - 362 - 630 - 815 75 31 21 368 - 281 - 562 - 6 850 1015 - 31 - 20 92 331 549 545
656 1187
Tableau IV - BALANCE DES PAIEMENTS - DESEQUILIBRE ET DEPENDANCE CROISSANTS en millions de dollars 1971 1972 1973 1974 1975 1976 - 341 - 244 7 - 4.390 - 3540 -2255 2904 3991 6199 7951 8670 10128 - 3245 - 4235 - 6192 -12641 - 12210 - 12393 - 980 - 1250 - 1722 - 2433 -3162 -3763 14 27 1 2 1 - 1307 - 1489 - 1688 - 7122 - 6700 - 6017 1846 3492 3513 6254 5189 6806 - 9 436 354 - 68 - 439 403 530 2439 2179 - 936 - 950 1192 1746 4183 6116 5269 4040 6544
1977 1978 1979 97 - 938 - 2300 12120 12651 15500 - 12023 - 13639 -17800 - 4134 - 4975 - 7500
72 -- 4037 - 5891 - 9800 5289 9439 8300 - 602 332 -630 3880 - 1500 7256 12000 10500
N.B. - En 1979, la dette ayant crû de plus de 20%, soit plus rapidement que le PNB ou les exportations,
«Chicago boys» de Milton Friedman : un régime de fer assurant une exploitation maximum, une immense armée de réserve industrielle (la population croît de 1,5 million d'habitants par an), un espace grand comme 16 fois la France et des ressources naturelles en conséquence. Mais il n'y a que peu de pétrole. La production stagne depuis 10 ans. Sur une consommation de 1,1 million de baril par jour, le Brésil ne produit que 200000 barils.
Avec le quadruplement du prix du pétrole, déficit de la balance commerciale brésilienne, équilibrée jusqu'alors, est structurel de la balance des ser s'ajouter à vices. Depuis cette date le déficit de la balance des comptes courants (déficit commercial plus déficit des services), bat les records mondiaux chaque anpériode 1978, le cumul de ces déficits a atteint 30 milliards de dollars. Le Brésil est suivi par le seulement 18,5 et le Mexique à 14,4 milliards
La réponse des responsables brésiliens fut triple premièrement ils prirent des mesures protectionnistes ralentissant la croissance des importations; deuxièmement, ils firent appel plus largement
Tableau
1 - Intérêts de la dette externe plus transferts de dividence Déficit des transactions courantes
2 - Intérêts de la dette externe
Exportations
3 - Service de la dette externe
Exportations
4 - Dette nette
Exportations
5 - Dette externe
PNB
(Source : Jornal do Commercio, Rio de Janeiro, 19 novembre)
ces ratios se sont encore dégradés.
que jamais au financement extérieur; et troisièmement, ils tentèrent, par le développement de l'activité du secteur public et un soutien au secteur privé, de maintenir le rythme de la croissance du PNB et des exportations.
Le premier volet de cette riposte, la politique de restriction aux importations, eut la fâcheuse conséquence de prodes mesures de rétorsion, notamment de la part des Etats-Unis (textiles et chaussures). Après des négociations serrées au sein du GATT (3), le Brésil revint à une politique plus raisonnable du point de vue des intérêts supérieurs de l'échange marchand. Cette conversion est d'autant plus aisée que Delfim Neto a pu constater, à son retour aux affaires en août 1979, les perversions du protectionnisme. Beaucoup d'entreprises brésiliennes ou installées au Brésil prospéraient dans une situation de monopole malgré leur très médiocre productivité. Les mesures annoncées le 7 décembre 1979 par le général-président vont dans le sens d'une nouvelle ouverture aux importations et à la concurrence internationale.
BOULIMIE DE CREDITS
Le deuxième volet de la riposte, la politique d'appel V - UNE CROISSANCE ACHETEE A CREDIT
(1974-1978; en pourcentage)
1974 1975 12,64 25,31 7,42 15,20 29,26 37,20 1,48 1,96 16,22 17,25 supplémentaire à l'épargne étrangère a conduit tout droit à la situation qui agite les milieux financiers. La dette extérieure brésilienne atteint environ 52 milliards de dollars, soit le même ordre de grandeur que la dette extérieure de tous les pays du COMECON (lesquels présentent, à moyen terme du moins, de plus grandes garanties de stabilité politique). Le niveau atteint par la dette brésilienne, - un record mondial -, est déjà fort inquiétant au regard des critères traditionnels des banquiers (Tableau V). Le cette dette nette
(dette brute moins réserve de devises) sur les exportations se situe à environ 2,5, soit nettement au-dessus du niveau jugé «raisonnable» par les banquiers (c'est-à-dire 2). En 1979, le service de cette dette (remboursement du capital et paiement des intérêts) a représenté la contre-valeur de près de 80 % des exportations totales. Le pays ne pouvant se passer d'importations, - ne serait-ce que pour sa survie alimentaire, autre distorsion du modèle -, le respect des échéances ne peut être tenu qu'en empruntant davantage...
Ce qui ne fait qu'accroître le service de la dette l'année suivante
1980 va représenter un nouveau coup d'accélérateur de ce processus cumulatif. En misant sur un prix moyen du baril de pétrole de 30 dollars pour l'an1976 1977 1978 41,11 72,33 65,50 18,26 17,96 22,79 44,35 47,58 58,04 2,15 2,04 2,50 18,09 19,77 23,10
née en cours, le Brésil paierait une tacture petroliere de 11,5 milliards de dollars en 1980 contre 4,4 en 1978 et 7,5 en 1979. Mais étant donné que plusieurs de ses contrats d'approvisionnement viennent à terme, dans l'hypothèse où devra acheter une part croissante de ses hydrocarbures sur le marché au jour le jour de Rotterdam, actuellement tour de 40 dollars le baril, sa facture réelle approchera plutôt 13 milliards de dollars. Dans ces conditions, supplémentaire de près de 20 milliards de dollars pas exclu pour 1980. Le si prudent Financial Times, dans son édition du 7 décembre 1979, parlait d'une fourchette de 17,5 à 23 milliarus. Cest ainsi que le miracle se transforme en illusion et que le Brésil se lance en 1980 dans l'ère de la «cavale-
INFLATION : LE DECOLLAGE VERTICAL Le troisième volet de la riposte concerne l'intervention de l'Etat sous toutes ses formes. Le secteur public brésilien est désormais responsable de 42 % de la production industrielle (contre 46 % pour les firmes étrangères et seulement 12 % pour le capital privé national). A noter toutefois que la bourgeoisie locale est beaucoup plus importante que ne le laisse supposer ce dernier chiffre. Ses intérêts sont en effet étroitement mêlés non seulement au dit nationalisé, mais au secteur dit étranger. nales sont en effet de plus en plus systématiquement traintes d'investir sous forme de «joint-ventures». En tout état de cause, le poids de l'Etat est fortement critiqué, il est en permanence question de «dénationaliser» brésilienne mais l'Etat hésite car cette «dénationalisation» profitera avant tout aux multinationales. L'Etat est intervenu tout aussi massivement dans le financement des activités économiques. Des conces-
Période
1948-55 il
1956-61
1962-67
1968.73
1974-78
1948-78 auendettement risée, portatrice étant un passeport financier
1974, 31 % en 1975, 45 % en
1976, 43 % en 1977, 38 % en mais
1978,
80 % la spirale inflationniste mise en tenue depuis 1974 (Tableau VI).
mérique latine, sans parler du
PNB mondial, c'est peu au regard de la croissance démographique (2,9), ce n'est rien secteur multinatiola période 1968-1973).
con-
... MAIS
Année l'économie
1973
1974
1975
1976
1977
1978
1979 (a)
(a) Estimation
Tableau VI - UNE CROISSANCE MOYENNE DE 7,1 %,
DEPUIS 1948...
Commerce
Agriculture Industrie
4,8
9,1
5,3
4,5
10,0
6,8
3,9
4,0
3,5
5,3
13,1
11,1
4,8
7,7
6,2
4,7
8,8
6,5
(source : Fondation Getulio Vargas)
sions fiscales et bonifications de crédit fort généreuses ont été accordés à l'agro-business. L'exportation est encore plus favosance, la carte d'industrie exvéritable donnant droit à des crédits à 8 %. Quand l'inflation atteint des taux brésiliens (officiellement 34 % en surtout près de en 1979), ce type de financement permet de gagner beaucoup d'argent en vendant à perte. La multiplication des remises d'impôts, des financements à taux en fait négatifs et subventions de toutes sortes ont ruiné le budget et sont largement responsables de marche cette année. C'est à ce prix qu'une croissance de 6 % environ par an a pu être main-
C'est beaucoup au iegard de la croissance des autres pays d'Aau regard des résultats antérieurs (10,8 % en moyenne sur
QUI S'ESSOUFLE, MALGRE UNE INJECTION
MASSIVE D'EPARGNE EXTERNE
Taux de croissance du PNB
14,0 %
98 %
5.6 %
9.0 %
4,7 %
6.0 %
5-6 %
Transports et Produit communic. interne brut 9,4 6,8 8,2 7,4 5,7 3,7 11,4 10,8 8,6 7,0 8,7 7,1 Malgré la mise en œuvre des grands moyens, endettement limite et hyper-inflation, la croisseulement, reste modérée, mais tend à se ralenconjoncture font planer la menace d'une baisse d'activité. D'après la BNDE (Banque nationale de développement économique), l'industrie brésilienne des biens d'équipements ne travaille déjà plus qu'à 50 % de ses capacités. Poursuivre la même politique semble impossible. Le niveau actuel atteint par l'inflation est proche de la barre psychologique des 100 %, laquelle a beaucoup contribué à «légitimer» le coup d'Etat militaire de 1964. Un tel niveau favorise déjà les spéculations de toutes sortes et désorganise l'appareil productif. Enfin, sa dynamique d'emballement est encore plus dangereuse. Par ailleurs, le niveau atteint par l'endettement extérieur est considéré comme une limite par de plus en plus d'observateurs et institutions de crédit.
Brasila va-t-elle alors se résoudre à une politique d'austérité ? De cela, il est moins question que jamais. Le prési-
Croissance de la dette nette (en milliards de dollars) plus 0,8 plus 5,8 plus 5,2 plus 2,4 plus 5,3 plus 8,6 plus 8,4
dent, comme son ministre des Finances, réaffirment leur option en faveur de la croissance, disant très franchement qu'elle seule peut éviter une explosion sociale qui remettrait en cause la politique de «distensao», c'est-à-dire «d'ouverture» politique. L'ULTIME FUITE EN AVANT
Puisque, pour des raisons de politique intérieure, la dictature exclut de s'engager aujourd'hui dans une politique d'austérité, de solder les comptes d'une croissance à crédit, elle a chargé Saint Delfim Neto de rééditer un «miracle» : la dictature compte en tous cas sur ses dons de négociateur et d'illusionniste pour assurer la fuite en
Le 7 décembre 1979, le général-président a annoncé le programme. se résume en quelques mots : garder le mors aux dents. Premièrement, rythme des dévaluations de la brésilienne, zeiro, est brutalement accéléré : - 30 % d'un coup; avec les seize mini-dévaluations précédentes. le cruzeiro aura perdu la moitié de sa valeur en un an... Les exportations n'en seront que plus favorisées. L'achat par le capital étranger des industries locales n'en sera que meilleur marché. Deuxièmement, la porte est encore plus grande ouverte aux financements étrangers : la résolution 432 qui établit un dépôt obligatoire de 50 % sur un an auprès de la Banque centrale du montant des emprunts à l'étranger est abolie. même, les conditions de prospection pétrolière seront améliorées. Depuis quelques temps déjà, les sociétés pétrolières propectant l'Amazonie (Elf-Aquitaine par exemple) ne sont plus restreintes à des lots affectés par l'Etat mais «chas-
Men liberté. L'intention d'ouverture aux intérêts étrangers est également manifeste dans la suppression de deux mesures protectionnistes : le dépôt auprès de la Banque centrale, sur un an, de 80 % du montant de son importation et la loi du «similaire national» qui interdisait l'acproduites localement. Plutôt que de se voir imposer une politique d'austérité, type gramme de FMI, la dictature préfère livrer un peu plus le pays au pillage des multinationales. voir ouvrir en retour de nouveaux crédits.
programme est illusionniste. Il n'offre en particulier aucune garantie redressement, à moyen terme, de la balance des paiements. Delfim Neto promet d'alléger la situation de la balance commerciale en développant les exportations grâce à la dévaluation et à la relance des cultures d'exportations.
LA «DEMOCRATISATION»
IMPOSSIBLE Il fixe même l'objectif de 40 milliards de dollars d'exportations pour 1984. Or l'inflation galoppante annulera rapidement le bénéfice de compétitivité accordé aux produits brésiliens par la dévaluation de 30 % et le nouveau soubresaut récessionniste de la crise économique mondiale fait que l'offre brésilienne ne trouvera pas la demande escomptée. Il entend aussi alléger le déficit de la balance commerciale en réduisant la facture pétrolière, grâce aux fameux plan alcool de substitution de l'essence par de l'alcool produit à partir de la canne, du bois ou d'autres cultures. Mais les investissements liés à cette production d'alcool sont très coûteux et l'extension de la culture de la canne a eu pour effet, à ce jour, de réduire les cultures vivrières. Le Brésil, malgré son étendue et l'importance de sa population rurale (50 %). doit importer une grande part de ses besoins alimen-
Delfim Neto compte aussi redresser les finances extérieures du Brésil en accélérant l'entrée des investissements étrangers. Or le rythme d'arrivée des nouveaux ne suit pas la croissance économique. Non seulement à cause de l'illusionnisme du modèle brésilien, mais aussi parce que depuis 1964, les gorilles ont fait malheureusement école et que d'autres pays, dans tout le , dans tout le cône sud, en Afrique du Sud ou en Asie, proposent des taux de plus-value comparables. Enfin et surtout, la dictature est usée et reconnaît elle-même que, pour éviter le pire, elle doit consentir une «ouverture» politique et sociale.
C'est là bien sûr le cœur du problème économique brésilien et ce qui donne toute la dimension de l'impasse de la dictature. De plus en plus isolée politiquement, elle cherche. un nouveau «consensus». Mais elle ne peut prendre le de «démocratiser» son régime, c'est-à-dire convoquer une constituante, autoriser les partis ouson appareil répressif. L'assise de son modèle économique, la surexploitaremis en cause. Sa seule chance de fuite en avant, c'est-à-dire d'attirer encore plus le tal étranger, est de continuer à remplir le rôle si bien tenu depuis 1964, c'est-à-dire celui de garant, par tous les moyens, de l'ordre impérialiste. En 1979, derrière les rideaux de la scène, où le général Joao Figuereido tenait des discours sur la démocratie, cinq cents personnes ont assassinées, dans les conditions qu'on imagine, par groupes para-policiers de l'Escadron de la mort. Dans l'impasse où se trouve aujourd'hui la dictature, la démocratie et la sortie de la misère ne résulteront pas d'un dialogue «responsable» avec la dictature, concertains dirigeants du Parti communiste brésilien. Elle sera l'œuvre des ouvriers et paysans luttant pour le renversement de la dictature, quelles que soient les difficultés et la durée de ce (1) London Interbank Offered Rate. (2) Cf «IMF Survey» du 12/11/79. (3) Accord Général sur le Commerce et les Tarifs douaniers - organisme international dont presque toutes les grandes nations sont membres et qui s'efforce d'eliminer les barrières, tarifaires ou autres, aux echanges.