Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

GRANDE-BRETAGNE

La grève de la sidérurgie relance la mobilisation contre les Conservateurs

· Inprecor n° 69, 7 février 1980 · p. 35-38 · 2 898 mots

Syndicalisme Grande-Bretagne

Pour la première fois depuis la grève Générale de 1926, les sidérurgistes britanniques entrepris une grève d'ampleur nationale qui mobilise plus de 100000 ouvriers de l'entreprise nationalisée, la British Steel Corporation. L'appel à la grève, soutenue par le plus important syndicat de la sidérurgie, l'Iron and Steel Trades Confederation (ISTC) et des syndicats de plus faible importance, tels que le Blastfurnacemen's Union et les Craft Unions, fut décidé pour riposter à l'offre insultante d'augmentation des salaires de 2 %. Mais chacun s'accorde pour dire que le mouvement des sidérurgistes est une réponse aux diminutions d'emplois dans la sidérurgie.

Dans toute l'Europe, il y a eu des coupes plois dans la sidérurgie lorsque la stagnation du début des années 70 a fait place à récession totale. La demande mondiale d'acier a diminué en raison des incertitudes concernant l'industrie automobile, la construction et les machine-

Depuis 1973, la consommation d'acier au sein de la CEE est passée de 126 millions à 100 millions de tonnes. A cela s'ajoute la concurrence grandissante des nouveaux producteurs d'acier, comme le Brésil, la Co-

7 février 1980

Grande-Bretagne rée et Taiwan, et le rétrécissement des marchés dû aux plans protectionnistes comme le plan

En raison de cette baisse des profits, les producteurs d'acier, a travers toute l'Europe, saient désespérément de résorber leurs capacités de production à l'aide notamment de did'emplois que l'on chiffre à 200000.

L'industrie sidérurgique britannique est particulièrement touchée. La British Steel Corporation (BST) et les media essaient de mettre cela sur le de productivité» et de la «paresse» des ouvriers britanniques. Contestant les chiffres donnés par les patrons de la sidérurgie, les syndicats ont souligné que la propar travailleur n'est pas tellement inférieure à celle des autres pays. La vraie maladie de la sidérurgie britannique est en fait structurelle.

Grâce à la destruction, pendant la guerre, du potentiel injaponais et allemand, les producteurs d'acier britannides profits. Ainsi, tout au long des années cinquante, les plans et les investissements à long terme ont été négligés. La nationalisation effectuée par le gouvernement travailliste fut annulée par les Conservateurs en 1951.

La grève de la sidérurgie

relance la mobilisation contre les Conservateurs Cela a permis aux compagnies du secteur privé d'obtenir des gains rapides. Pendant les années soixante, cette course anarchique aux profits rapides et faciles s'est mal terminée pour les producteurs ques. Elle était fondée, en effet, sur des méthodes de production dépassées, avec des creusets ciel ouvert. Face aux producteurs japonais et américains qui construisaient des usines géantes, modernes et intégrées, les patrons britanniques se trouvèrent contraints d'agir. En s'efforcant de rattraper le temps perdu, on nationalisa les secteurs les moins rentables de l'industrie britannique, afin de remettre à neuf les usines grâce aux fonds de l'Etat. Des plans furent dressés prévoyant la fermeture de trente usines parmi les plus vétustes et leur concentration dans cinq nouveaux centres de production d'acier, Scunthorpe, Redcar et Ravenscraig (en Ecosse), Port Talbot et Llanwern (au Pays de Galles).

Mais, malgré les 4 milliards de livres investis dans les années 60 et au début des années 70, ces mesures se révélèrent insuffisantes et trop tardives. Les laminoirs construits au cours des années 60 étaient incapables de soutenir la concurrence de ceux des Etats-Unis et des autres pays européens. Au début des années 70, les ravages de la ré-

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cession mondiale se firent cruellement ressentir.

Depuis 1975, BSC a perdu 1000 millions de livres. La demande sur le marché intérieur a baissé, passant de 19,6 millions de tonnes en 1973 à 14,8 millions en 1979. Dans le même temps, les exportations diminuaient de trois millions de tonnes tous les ans. En 1979, les importations d'acier ont augmenté de 20 %, c'est-àdire plus rapidement que la consommation en GrandeBretagne; des entreprises comme Ford augmentant leurs importations d'acier jusqu'à concurrence de la moitié de leurs besoins. On s'attend à voir, pour l'année prochaine une augmentation de 10 % dans la proportion d'acier importé.

Grâce au soutien gouvernemental, BSC a décidé de réduire ses pertes. Les capacités de production d'acier doivent diminuer car les plans établis en 1973 prévoient de passer de 36 millions à 15 millions de tonnes. Ceci signifie la suppression de 52000 emplois - le tiers de l'actuelle force de travail. Autre volet de cette restructuration de l'industrie prévue par les Conservateurs, la dénationalisation des secteurs les plus rentables de l'industrie, en particulier la production composants d'acier. 26 % de la production d'acier se trouve déjà aux mains de l'industrie du secteur privé et d'entreprises telles que Keen et Nettlefold qui achètent l'acier brut bon marché au secteur nationalisé en échange de subsides pour les caisses électorales du Parti conservateur. D'autres secteurs de la classe dominante britannique vent aussi des subsides, par exemple les établissements financiers et les banques qui perçoivent chaque année 200 millions d'intérêts sur les prêts à la

Le gouvernement Thatcher envisage maintenant une diminution des subventions à la BSC qui passeraient de 700 millions en 1979-80 à 450 millions en 1980-81. En 1982, les subventions du gouvernement cesseront. Keith Joseph, le ministre de l'Industrie du gouvernement conservateur, a bien précisé que ces fonds étaient destinés à subventionner uniquement les investissements, le fond de roulement et les indemnités de licenciement. Aucune augmentation de salaire ne sera accordée sinon par le biais de «l'auto-financement». Avec ces restrictions gouvernementales et les 300 millions de déficit de l'an dernier, cela signifie une seule chose : des pertes d'emplois plus nombreuses.

Cela explique les différentes offres faites par la direction de BSC. La première, qui a déclenché la grève, était une augmentation de 2 %, intégrant au salaire de base un supplément accordé lors des négociations des dernières années. De plus, 4 % seajoutés au salaire total des sidérurgistes après la réalisation d'un plan d'accroissement

INDEX DES SIGLES Iron and Steel Trade Confederation des Syndicats de la Métallurgie) - Blastfurnacemens's Union : Syndides ouvriers des hauts - Craft Union : Syndicat de Métiers

National Union of Minors (Syndicat National des Mineurs) de la productivité comportant des suppressions d'emplois. Ils seraient versés pendant les 13 premières semaines de la mise en œuvre de ce plan et, par la ' suite, en une seule fois, selon résultats. Les sidérurgistes voudraient aussi bénéficier de la semaine de travail garantie qui maintient leur salaires en cas de licenciement et de baisse de production.

Les sidérurgistes ont été furieux. Au cours des négocations des années précédentes, ils avaient dû accepter 8 % d'augmentation alors que le taux moyen d'augmentation pour les autres catégories de travaill-urs était de 15 % et le taux d'in. lation de 17 %. Annoncées immé diatement après des mesures de licenciements que les syndicats était clair que ces mesures allaient provoquer la colère des ouvriers à l'égard de leurs directions si celles-ci se refusaient à agir. C'est ainsi qu'à partir du 2 janvier, responsables lISTC et du Blastfurnacemen's appelèrent à la grève dans les entreprises du secteur public.

Escomptant un accord rapide, les dirigeants syndicaux entamèrent tout de suite des négociations avec les patrons. même réponse leur fut faite : «Pas question de dépenser davantage pour les augmentations de salaires.» La première offre de 2 % d'augmentation fut élevée jusqu'à 8 %, mais elle devait être payée en totalité grâce à la suppression de 12000 emplois, venant s'ajouter à ceux déjà annoncés pour 1980.

Si cela n'avait pas été clair auparavant, il était maintenant évident pour tout le monde que ce que les Conservateurs avaient en tête était bien plus qu'une restructuration totale de la sidérurgie britannique. Les sidérurservaient de test pour l'épreuve de force à venir. L'année précédente, les augmentations de salaire des ouvriers britanniques 19,2 %. Des syndicats puissants, comme celui des mineurs, veillaient à ce que les augmentations ne soient pas inférieures à l'inflation dont le taux était de 20 %. En donnant satisfaction à la revendication d'une augmentation de 21 %, les Conservateurs ont montré qu'ils n'étaient pas disposés à répéter l'expérience du gouvernement conservateur de 1972, tombé à la suite d'une grève des mineurs. Mais le gouvernement conservateur ne peut pas rester passif face aux ouvriers mobilisés pour défendre leur niveau de vie. A un moment donné, il se doit de montrer sa fermeté. Les sidérurgistes, qui dans le passé, ont mené relativement peu de luttes, sont les premières victiteurs brûlaient d'envie de tester les lois «anti-piquets de grève» nouvellement adopté-

Mais le ou unement Thatcher a sous-esumé les ouvriers. Au cours de la deuxième semai-

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ne de grève, l'esprit de détermination des sidérurgistes s'est renforcé. Les instructions du dirigeant de PISTC, Bill Sirs, demandant de limiter les piquets aux usines de BSC sont restées lettre morte. Les «piquets volants» se sont rendus aux portes des usines du secteur privé, chez les porteurs d'action et dans les principaux ports des côtes britanniques.

Depuis ce moment-là, malgré le renforcement des forces de police et les arrestations, les milliers de participants aux piquets, qui voyagent à travers tout le pays, ne se sont pas laissés impressionner. Pour faire triompher leur lutte, ils sont déterminés à empêcher tout déterminés transport d'acier.

Etant incapables d'arrêter ce mouvement déterminé, les dirigeants de l'ISTC ont dû s'incliner. Lors d'une réunion de la direction syndicale, le 17 janvier, les dirigeants sidérurgistes ont accepté de prendre contact avec les syndicats des transports en Grande-Bretagne et à l'étranger, pour faire cesser le transport de tout acier, et pas seulement celui produit pas BSC. Les employeurs et le gouvernement ont été avertis que, si, le 24 janvier, la revendication des 20 % d'augmentation n'avait pas été satisfaite, l'ISTC et

Blastfurnacemen's appelleraient à la grève dans les usines de la sidérurgie du secteur privé. La production d'acier en Grande-Bretagne cesserait alors complétement.

La solidarité manifestée par les autres ouvriers a raffermi la confiance des sidérurgistes. Les travailleurs des chemins de fer et des transports empêchent le transport de l'acier. Les dockers en font autant. Les mineurs du Yorkshire et du sud du Pays de Galles ont offert leurs conseils pour les piquets volants et un soutien financier aux sidérurgistes à qui les syndicats ne versent aucune indemnité de grève. Au cours de la première semaine de la grève, le NUM du Yorkshire a donné 2000 livres à la caisse de grève de Sheffield.

ouvriers, quant aux particularités des revendications salariales des sidérurgistes, soutiennent quand

7 février 1980 même leur grève. Ils sentent que les coups portés par les sidérurgistes sont rurgistes sont des coups portés tés au gouvernement le plus férocement anti-ouvrier au pouvoir depuis les années 30.

Les suppressions d'emplois dans la sidérurgie a des répercussions directes pour beaucoup de ces travailleurs. Ceci est d'autant plus évident dans le sud du Pays de Galles que 10 % des ouvriers travaillent dans la sidérurgie. Plus de 12000 de ces emplois sont menacés de disparition, soit les trois quarts des emplois à Llanwern et à Port Talbot. On estime que 15000 emplois dans le secteur minier disparaîtront baisse de la demande de charbon. Le charbon et l'acier représentent 65 % du trafic ferroviaire au Pays de Galles, des d'emplois sont donc concernés dans les chemins de fer tout comme dans les services qui y sont liés. C'est la totalité du sud du Pays de Galles qui sera dévastée.

Le mouvement ouvrier gallois a répondu d'une seule voix. Une journée de grève a été appelée pour le 28 janvier et ce sont 100000 travailleurs qui devraient se mettre en grève pour défendre leur emploi. Cette mo

OFFICIAL bilisation concernait les mineurs, les dockers et les travailleurs des transports gallois. On s'at-

100000 autres travailleurs manifestent leur soutien dans des meetings et des manifestations. Le TUC gallois a aussi appelé les principaux syndicats gallois à une grève illimitée à partir du 10 mars si le TUC britannique, la BSC et le gouvernement n'ont pas donné satisfaction à leurs revendications concernant des subventions aux charbonnages, le report de deux ans des projets de licenciements, le renvoi de la direction de BSC et une enquê te sur l'industrie sidérurgique. En clair, ces revendications ne peuvent pas défendre les emplois dans l'acier et les mines. Cependant, les actions proposées montrent la détermination des travailleurs gallois et leur volonté de s'opposer au chômage.

Effrayé par la menace de généralisation de la grève tournée contre le gouvernement conservateur lui-même, le TUC a fait pression sur le TUC gallois afin qu'il annule son appel à la grève générale contre les licenciements. Le TUC gallois a consenti à changer la date, originellement fixée le 21 janvier pour

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le 10 mars. Les mineurs gallois se sont opposés à ce délai, arguant à juste raison que la force acquise par la grève des sidérurgistes devait être soutenue. Avec ce groupe d'ouvriers puissant et résolu qui soutient la grève au Pays de Galles, le TUC gallois aura du mal à faire accepter un nouveau recul.

L'action déterminée des sidérurgistes a réouvert la bataille pour l'emploi au moment où beaucoup pensaient qu'elle était terminée. Avant Noël, Sirs et les dirigeants de l'ISTC ont cautionné la suppression de 22000 emplois dans Shotton et 12000 à Corby. Ainsi qu'un ouvrier sidérurgiste de Corby l'a dit à Socialist Challenge : «Plus la grève aura de succès et plus nous aurons de «holocauste des syndicats si les fermetures de Llanwern et de

Talbot étaient mainte-

La bureaucratie de l'ISTC ne va pas connaître, après la grève, la fin des migraines qui lui causent les pressions de la base.

la première actions et ont pris des décisions concernant la direction de leur syndicat. Comme le faisait remarquer un ouvrier de Shefffield : «Ce conflit provoque une petite révolution dans notre syndicat. Les responsables de branches les plus conservateurs eux-mêmes deviennent des militants. Nous allons avoir un différent après la grève». L'appel à la création de comités de grève locaux et de meetings de masse pour décider du cours de la grève va sans aucun doute créer des rapports différents dans un syndicat qui, en 1976 seulement, a tenu son premier congrès après 60 ans d'existence ! Le Comité de liaison pour la réforme de l'ISTC, soutenant une campagne menée par la base des délégués pour instaurer la démocratie dans le syndicat, va certainement élargir son audience grâce à ce con-

Cependant, la victoire de cette grève n'est pas garantie. TUC et le gouvernement conservateur font preuve d'une certaine nervosité face à la dynamique enclenchée qui peut déboucher sur une grève générale contre les suppressions d'emplois et le gouvernement lui-même. Le gouvernement a abandonné son principe de non-intervention et a accepté de discuter avec les syndicats. Comme il n'est pas prêt à accorder des augmentations plus importantes, nous ne pouvons avoir aucune confiance dans le TUC et le patronnat sidérurgiste ne nous concoctent pas une augmentation des salaires en échange d'une modification de la productivité et sur des accords léonins.

La capacité qu'auront les dirigeants de l'ISTC à ne pas tenir compte de la pression de la base du ferme soutien que les sidérurgistes obtiendront de la part des autres secteurs de la classe ouvrière, en Grande-Bre-

A LIRE EGALEMENT DANS - N. 53 : Thatcher prépare une nouvelle offensive contre les trarésultats électoraux de Les projets réactionnaires de la bourgeoisie anglaise (John Marerspectives de lutte cor ouvernemen - N. G2uf le ces pret Thatepre (ves nathan Silberman) tagne et à l'étranger. Cela dépendra aussi de la certitude qu'auront les ouvriers sidérurgistes qu'il existe une alternative aux licenciements. certitude ne peut pas naître des discussions actuelles engagées par le TUC, appuyées par le Parti communiste et la gauche du Parti travailliste, concernant un «moratoire sur les licenciements» , sant sur le contrôle des importations ou le partage des responsabilités afin de rendre l'industrie sidérurgique britannique viable et profitable. Les sidérurgistes britanniques ont encobeaucoup de parcourir avant de pouvoir reprendre le flambeau des rurgistes français et allemands, en refusant de porter la responsabilité de la crise à la place des patrons, en exigeant le partage mains ouvrières, sans perte de

Quelle que soit l'issue du conflit de la sidérurgie, étape positive aura été franchie sur le plan politique. Lorsque les Conservateurs sont arrivés au pouvoir, la confiance et la combativité de la classe ouvrière n'en fut pas ébranlée. C'est ce que les Conservateurs ont tenté de faire. Le gouvernement Thatcher est plus malin que son prédécesseur de 1972; il essaye de s'attaquer d'abord aux secteurs les plus faibles. Cette lutte intervient à la suite de ripostes significatives apportées mouvement syndical à d'autres projets réactionnaires destinés à démoraliser et diviser la classe ouvrière - comme les manifestations qui ont rassemblé des milliers de personnes contre les lois réactionnaires sur l'immigration et l'avortement.

Les autres secteurs de la classe ouvrière reprennent confiance face à la détermination des sidérurgistes à rendre coup pour coup. Il y a des grèves salariales de la British Leyland. Les menapèsent contre les travailleurs du service des eaux et des égoûts. Les coupes sombres dans les dépenses publiques projetées par les Conservateurs vont susciter la mobilisation des travailleurs, comme par exemple la journée de grève générale appelée pour le 18 février dans

Un vieux responsable du TUC fit nerveusement remarquer qu'«il y avait beaucoup trop de feux de brousse qui éclataient dans l'industrie en ce moment et qu'il y avait un réel danger d'incendie général». Le 21 janvier, des milliers de sidérurgistes à Sheffield ont manifesté dans la rue en chantant : «Les Conservateurs, les Conservateurs, il faut nous débarasser». Visiblement, ils étaient très heureux d'attiser le feu qui pourra chasgouvernement conserva-

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