Mouvement de femmes
FEMMES et lutte de classes
"Nous demandons que nos problèmes soient réellement discutés ici. Nous ne nous contenterons plus de l'autorisation octroyée aux femmes de dire, de temps en temps, un mot que parce que l'on est un antiautoritaire "professionnel" et que l'on est pressé de passer au point suivant de l'ordre du jour. (...) Camarades, vos réunions sont insupportables. (...) Pourquoi achetez-vous tous Reich ? Pourquoi parlez-vous ici de lutte de classes et à nous, à la maison, de vos difficultés sexuelles ? N'est-ce pas là un thème pour le SDS ? Nous ne voulons plus participer à ces refoulements. Nous concentrons notre travail sur les femmes qui ont des enfants parce que ce sont elles qui sont dans les plus mauvaises conditions. Les femmes qui ont des enfants ne peuvent recommencer à penser à elles-mêmes que lorsque les enfants ne leur rappellent plus constamment la nécessité du renoncement dans Ainsi parlaient les femmes du mouvement étudiant berlinois en 1968, dans un déclaration adressée à la Conférence des délégués du SDS. 1968 a vu l'explosion étudiante et les grèves que l'on sait; c'est aussi l'année de l'apparition des premiers groupes non mixtes du mouvement qui va s'appeler le MLF ( Mouvement de libération des femmes) aux USA, en Grande-Bretagne, en Allemagne et dans certains pays nordiques. 1968, pour ces femmes, c'est la prise de conscience que malgré la remise en cause de la politique de la bourgeoisie et des valeurs traditionnelles, dans le cadre du mouvement étudiant ou des mobilisations anti-impérialistes, le rôle qu'on leur assigne, à elles, reste le même. Et c'est le début de leur révolte. Une révolte qui ne touche d'abord que des couches privilégiées : des étudiantes, des intellectuelles, des femmes de profession libérale, qui sont les premières à percevoir les contradictions dans lesquelles elles sont enfermées. Alors qu'elles ont eu la possibilité de faire des études supérieures, elles ne trouvent pas d'emploi correspondant à leur qualification, ou elles se voient confinées dans un type de tâches bien déterminées, quelle que soit leur formation (des tâches d'exécution, "féminines" par définition), ou bien encore, et plus souvent, elles abandonnent leur travail pour se consacrer aux "¡oies du foyer" et à l'éducation des enfants.
Jacqueline HEINEN Naissance des MLF Ce n'est pas un hasard si les MLF sont nés d'abord dans des pays où le taux de la main-d'œuvre féminine était relativement élevé, où les réformes scolaires avaient provoqué une entrée massive de femmes dans les études secondaires et supérieures, où l'accès aux moyens contraceptifs était plus aisé qu'ailleurs, des pays enfin, marqués par le protestantisme, un certain libéralisme politique et la tradition de mouvements féministes antérieurs. Des mouvements de femmes, il en existe aujourd'hui dans tous les pays capitalistes avancés, mais c'est dans les pays d'Europe du sud qu'ils ont commencé récemment à prendre un caractère de masse, gagnant à eux des couches significatives de femmes travailleuses, qui se sont radicalisées dans le cadre de la montée des luttes ouvrières et qui ont pris conscience à leur tour du statut qui leur est assigné dans cette société. La double journée de travail, le poids des tâches domestiques, de l'éducation des enfants qui repose sur leurs seules épaules, l'absence d'équipements collectifs, l'interdiction d'avorter, les travaux non qualifiés, mal payés, sans responsabilité, l'impossibilité d'avoir une participation active au sein des organisations ouvrières, de s'y faire entendre : ce sont là autant de sujets qui les ont amenées à réagir et à s'organiser entre elles dans des groupes non mixtes pour imposer leur point de vue dans les entreprises, dans les syndicats, dans les quartiers ou dans les associations populaires. Leurs préoccupations les plus immédiates ne sont pas nécessairement identiques à celles qui sont exprimées par des groupes d'étudiantes ou d'intellectuelles; leurs revendications sont plus souvent axées sur des problèmes économiques et sociaux concernant la classe ouvrière tout entière - la question des crèches, de la montée des prix, des bas salaires -, mais elles visent elles aussi à remettre en cause leur rôle de mère et de femme au foyer, leur place d'éternelle seconde, et leur passivité. "Nous ne voulons pas être cantonnées à faire des enfants, même s'ils deviennent de bons militants syndicaux", déclarait une ouvrière lors de l'assemblée des déléguées des conseils d'usine de Lombardie, réunie pour lancer une campagne sur l'emploi des femmes en mars dernier. Face à cette radicalisa-
FEMMES tion des femmes qui, à l'heure actuelle, touche toutes les couches de la société, les marxistes-révolutionnaires ont comepris - bien qu'avec un certain retard - qu'il ne pouvait être question de définir leurs tâches uniquement en termes de pro- * pagande et d'éducation comme l'avaient fait les partis communistes au début du siècle. La tradition du mouvement ouvrier "Procurer à la femme sa complète libération et égalité, ce qui ne saurait être pleinement obtenu que par le Parti tout
, tel était le mot d'ordre qui se dégageait des "Thèses pour la propagande parmi les femmes" du 3ème Congrès de l'Internationale communiste. Les difficultés économiques à cette époque, le degré d'analphabétisme parmi les femmes de la classe ouvrière, les rapports quasi féodaux au sein de la famille dans un pays comme 1'URSS et l'emprise générale de l'idéologie réactionnaire chez les femmes quant à leur rôle "naturel" dans la société, l'absence de connaissances en matière de contraception, tout cela explique pourquoi les bolcheviks consacrèrent avant tout leur attention à la bataille à mener pour la modification des conditions objectives, pour faire passer les lois les plus progressistes sur les questions du travail des femmes, du droit au divorce, à l'avortement, insistant dans leurs plans sur l'importance des équipements collectifs. Cela explique aussi pourquoi les PC de l'Internationale dans son ensemble considéraient que la lutte pour l'émancipation des femmes ne faisait qu'un avec la lutte du mouvement ouvrier pour le renversement de l'Etat bourgeois. Ce qui est vrai mais insuffisant. Leur refus énergique de toute organisation séparée des femmes dans les syndicats ou dans tout autre organisation ouvrière, comme leur affirmation qu'il n'y a point de questions "spécialement féminine", montrent bien que dans les années 20, les révolutionnaires sous-estimaient totalement l'importance et la durée de la lutte à mener sur le plan subjectif, dans les rangs mêmes du mouvement ouvrier, contre les idées dominantes et l'acceptation a priori de l'infériorité des femmes. L'impact des théories de Proudhon et de Lassalle durant toute la fin du XIXème siècle avaient pourtant montré combien il était difficile de chasser de la tête du "Vieil homme" l'idée que sa femme pouvait faire autre chose que de raccommoder ses chaussettes et de veiller à la bonne marche du ménage. "Le droit au travail des femmes, c'est celui d'être au foyer et dans la famille, de s'occuper de l'éducation des enfants" , disait un projet de résolution de la section allemande de l'Association internationale des travailleurs (AIT sur le travail des femmes en 1866. A ces vues, August Bebel, Karl Liebknecht et Clara Zetkin opposèrent systématiquement, durant les décennies suivantes, des résolution soutenant le point de vue marxiste selon lequel l'entrée massive des femmes sur le marché du travail représentait un pas décisif pour l'émancipation du prolétariat tout entier. Ils parvinrent à se faire entendre , dans certains congrès de la llème Internationale où les délégués représentaient de fait l'avant-garde du mouvement ouvrier; il n'en reste pas moins qu'à la base des organisations ouvrières comme dans la plupart des directions ie point de vue "traditionnel" continuait à prévaloir, s'exprimant avec plus ou moins de force selon la période politique. Et ceci, même si des progrès gigantesques avaient été faits sur le plan des revendications avancées pour l'égalité des femmes (droit de vote, droit au travail, congé maternité, égalité de salaire, etc.). Certes, Clara Zetkin menait un combat acharné dans le journal adressé aux femmes Die Gleichheit (l'Egalité), existant depuis 1891 et dont le tirage dépassait 100 000 exemplaires après 1910. Certes, l'écho de cette publication contribua largement à l'organisation des femmes dans les syndicats et dans les rangs du Parti socialiste. Plus encore, étant donné que dans une série de domaines où le mouvement ouvrier marquait à l'époque les plus grandes hésitations (soutien à la révolution russe, antimilitarisme, contrôle des prix, contraception) Die Gleichheit adoptait des positions particulièrement progressistes, ce journal permit de gagner aux positions de l'aile gauche de la social-démocratie des couches significatives de femmes. Mais dans le même temps, où les thèses réformistes d'un Bernstein puis d'un Kautsky prenaient le dessus, c'est souvent le point de vue d'Edmund Fischer qui s'exprime et qui prévaut sur la question des femmes dans les publications théoriques du parti. Fischer qui affirme tranquillement en 1905 comme en 1913 qu' "il sera démontré que le premier et le but essentiel des femmes dans la vie, profondément ancré dans leur nature de femmes, c'est d'être des mères et de vivre pour élever leurs enfants." Ces positions n'ont plus cours officiellement dans les rangs des syndicats et des partis ouvriers à l'heure actuelle. Mais le silence des réformistes sur la question de l'oppression des femmes durant les 50 dernières années, et les couplets des staliniens à la gloire de la famille prolétarienne en particulier, n'ont fait que laisser le champ libre aux idées les plus rétrogrades véhiculées par la bourgeoisie, son Eglise et son Etat. Il aura fallu les modifications objectives évoquées plus haut pour que puisse s'exprimer enfin de manière massive la volonté des femmes non seulement de lutter pour l'égalité et contre les conditions de vie et de travail déplorables (cela, les luttes des ouvrières l'avaient fait avec force et de manière quasi continue dès le dernier quart du XIXème siècle et jusqu'à la première guerre mondiale), mais aussi leur volonté de briser le carcan dans lequel on les avait enfermées depuis des siècles : celui du ménage, des maternités non désirées, de la douceur "naturelle" ', de l'admiration pour la force physique et pour les qualités intellectuelles des hommes, en un mot, le carcan de la "féminité" Le mouvement autonome des femmes Il y a une dizaine d'années, face à la force du mouvement naissant - pourtant minoritaire et coupé des femmes de la classe ouvrière dans un premier temps -, face à l'impact des idées subversives qu'il mettait en avant, les marxistes-révolutionnaires ont reconnu l'importance décisive de l'existence de groupes non mixtes et d'un mouvement autonome de femmes. Ils ont compris que cette forme d'organisation était nécessaire pour que puisse s'exprimer le point de vue de toutes celles qui ont pris conscience de leur oppression et qui ont
dû s'organiser entre elles pour arriver à se faire entendre; pour que leur lutte pèse de façon permanente sur la politique des organisations ouvrières; pour que celles-ci, et en particulier leurs directions, soient obligées de reprendre en charge les revendications spécifiques mises en avant par lé mouvement des femmes. Un mouvement, autonome dans ses structures, est nécessaire aujourd'hui, mais il le sera aussi demain en période de transition parce que les idées réactionnaires ne fondront pas comme neige au soleil avec l'apparition de rapports sociaux d'un type nouveau. La disparition des inégalités salariales ou légales, la mise sur pied d'équipements collectifs répondant aux besoins objectifs de la classe ouvrière, la diffusion la plus large de moyens contraceptifs de qualité et la liberté d'avorter, toutes ces mesures - même si elles sont une condition première sans laquelle on ne saurait parler d'émancipation et de libération des femmes - ne sont pas suffisantes en soi pour modifier le statut de la femme dans la société et imposer un changement radical des mentalités. La bataille à mener dans l'immédiat pour que les syndicats et les organisations de gauche et d'extrême-gauche - y compris la nôtre - commencent à remettre en cause dans les faits le rôle habituel des femmes, leur subordination aux hommes, la division sexuelle des tâches dans la famille, cette bataille ne fait que préfigurer celle que nous aurons à mener après le renversement de l'Etat bourgeois pour que les directions ouvrières ne se limitent pas à des revendications et à des actions touchant aux seuls problèmes économiques comme elles l'ont fait jusqu'ici. L'apport de la lutte des femmes Ces dernières années, ces derniers mois, avec le développement de luttes de masse en Espagne et en Italie, la lutte des femmes pour leur libération a montré en quoi elle représentait un apport spécifique à la lutte du prolétariat dans son ensemble : les exigences qualitatives qu'elle met en avant en ce qui concerne les questions sociales d'abord, ses exigences d'unité et de démocratie au sein du mouvement ouvrier, ensuite, parce qu'il ne saurait y avoir de participation massive des femmes dans les mobilisations des travailleurs et de présence active de leur part dans les organisations ouvrières si le droit à la parole n'est pas assuré à toutes et à tous dans les syndicats; si les décisions continuent à être prises par le haut, par des directions composées presque exclusivement d'hommes, sans débat démocratique à la base; s'il n'y a pas de remise en question du fait que ce sont toujours les hommes qui vont aux réunions et prennen+ les décisions quand il y a des enfants dont il faut s'occuper à la maison. Ce qu'il est essentiel de relever dans ces luttes, ce sont les aspects nouveaux qui les distinguent des luttes du passé, où les femmes de la classe ouvrière et les travailleuses en général se battaient pour un certain nombre de revendications économiques que l'on retrouve aujourd'hui (les bas salaires, les conditions de travail, les équipements collectifs, la question des prix), mais où le problème de leur autonomie n'était pas posé, que ce soit par leur participation au mouvement autonome des femmes ou par des réunions non mixtes à l'intérieur des syndicats comme c'est de plus en plus souvent le cas aujourd'hui. Ce qui est nouveau aussi, c'est la bataille explicite que mènent ces femmes contre leur statut dans la famille et la société. Ce qui est nouveau enfin, c'est la dynamique de contrôle ouvrier dans laquelle s'inscrivent un certain nombre de ces luttes. Certes (cf les articles d'Inprecor n°2 et n°6, nouvelle série, sur les luttes de femmes sur l'emploi et l'avortement au niveau international et en particulier en Grande-Bretagne), les luttes de femmes qui traversent l'ensemble des pays capitalistes avancés n'ont pas toutes une dynamique transitoire. Lorsque les femmes américaines organisent des campagnes autour de l'ERA (lutte pour l'inscription d'un paragraphe sur l'égalité des droits entre hommes et femmes dans la Constitution), les formes de lutte employées - défilés dans la rue, meetings, etc. - ne peuvent être comparées à celles employées par les femmes de la classe ouvrière italienne ou espagnole (ou même anglaise) car elles sont directement liées au degré d'activité du prolétariat américain qui, en l'occurence, est encore faible, vu la soumission de la plupart des travailleurs à la politique de collaboration de classe de la bureaucratie syndicale toute-puissante aux USA. En revanche (cf Inprecor n°6), la façon dont les travailleuses anglaises de la Trico ont refusé de reconnaître les tribunaux bourgeois censés trancher sur leur lutte contre leur patron et pour l'application de la loi sur le salaire égal, marque un degré de maturité différent dans la mobilisation. Le fait qu'elles aient opposé à la procédure juridique des formes indépendantes de lutte, qu'elles aient contraint les directions syndicales - qui s'y refusaient au départ -à soutenir leur grève, est lui aussi directement en relation avec la situation politique d'ensemble en Angleterre. C'est vrai aussi pour la manière dont les militantes et les militants du NAC (campagne nationale pour l'avrotement en GrandeBretagne) ont marqué systématiquement leur défiance - allant jusqu'à faire démissionner certains d'entre eux grâce à leurs actions - vis-à-vis des députés travaillistes qui se refusaient à appliquer la décision de la Conférence du Parti travailliste de soutenir le droit à l'avortement libre et financé par l'Etat. Mais il nous importe de relever ici les exemples les plus avancés des luttes de femmes de la classe ouvrière, s'inscrivant dans la montée révolutionnaire des pays d'Europe du Sud. Dans leur bataille face aux directions du mouvement ouvrier qui ont tout fait pour essayer de limiter la portée de revendications menaçant trop ouvertement une politique de compromis avec le patronat, ces femmes ont découvert la force de l'action collective. En Italie et en Espagne, les méthodes de lutte qu'elles ont employées les ont bien souvent amenées à découvrir toute l'importance du contrôle de la classe ouvrière - et des femmes en son sein - sur l'entreprise, sur les conditions de travail, sur les structures sociales ou les crédits obtenus. La lutte des féministes du monde entier pour le "droit à contrôler son propre corps" (lutte pour l'obtention d'un droit démocratique en principe reconnu par les lois bourgeoises à
FEMMES tout individu : celui de disposer de son existence), cette lutte a amené beaucoup de femmes à faire un pas de plus en imposant par exemple un contrôle des usagères et du personnel sur les centres de consultation et d'information pour l'avortement et la contraception dont elles avaient obtenu la création grâce à leurs mobilisations. La bataille des "consultori" en Italie le montre bien : malgré le vote d'une loi portant sur l'ouverture de tels centres dans toutes les localités, ce n'est que là où ils ont pu imposer un rapport de forces et une présence collective aux autorités, là où ils ont su déjouer les tentatives de récupération que les groupes de femmes ont obtenu la mise en place de tels centres et qu'ils ont pu créer un type de rapports nouveaux avec celles qui venaient pour la première fois s'informer, demander un conseil ou simplement chercher un peu de chaleur humaine. Ce n'est que lorsqu'elles ont réussi à remettre en cause le rôle traditionnel des médecins, à s'approprier une partie de leurs connaissances, que les femmes ont pu commencer à poser le problème de leur sexualité et du lien existant entre leur prétendue passivité sexuelle et la place qu'elles occupent dans la société. Or, pour passer dans les faits, une telle remise en cause nécessite un contrôle sur ces centres, la répartition des tâches, le partage des responsabilités de chacune et de chacun, et dépend donc d'un fonctionnement démocratique, avec des débats réguliers en assemblée générale entre personnel et usagères. Et il est important de noter que, loin de faire régner des illusions sur les possibilités de créer des "flots de socialisme" en système de profit, la plupart des groupes de femmes insistent dans leurs plateformes sur le fait qu'ils "ne se veulent pas une alternative aux services publics" mais que leur action tend à "indiquer la façon dont ceux-ci devraient répondre aux exigences des femmes" Par ailleurs, la bataille pour la liberté de l'avortement est à l'origine d'une lutte de plus en plus fréquente dans les entreprises, pour le droit à la maternité. Ce que les Italiennes nomment "l'avortement blanc" (fausse-couche provoquée par les conditions de travail : nocivité, rythmes épuisants, absence de pause pendant le travail, etc.) a suscité une série de mobilisations dont les revendications, là encore, n'ont rien de nouveau en soi par rapport aux grèves que menaient les ouvrières du textile ou du tabac à la fin du XIXème siècle (abaissement des rythmes, droit aux pauses, au congé pour l'allaitement, au changement de poste si la femme le désire, crèches), mais dont la dynamique de contrôle, elle, est nouvelle. C'est par exemple le cas à la FATME - fabrique de téléphones à Rome - où les ouvrières ont organisé une exposition et des séminaires dans le cadre des "150 heures" pour permettre à toutes les travailleuses de suivre les recherches sur l'ambiance du travail, la nocivité et la médecine préventive. (Il a été montré, par exemple, que les travaux de soudure étaient une des principales causes des "avortements blancs" .) "Remettre en cause ce type de travaux nocifs, cela signifie remettre en cause l'organisation du travail dans l'usine et aussi une certaine ligne syndicale qui accepte la restructuration, qui a accepté l'entrée de certaines machines dans l'usine, qui accepte les heures supplémentaires et l'accroissement des rythmes de travail. Lutter sur ces questions, cela signifie préfigurer une société à mesure humaine. C'est comme cela que je conçois les '150 heures', comme appropriation d'instruments qui nous permettent d'affronter la lutte dans l'usine et non simplement pour obtenir un diplôme", dit l'une de ces ouvrières. Le statut social des femmes Dans le cadre de telles luttes, ce qui est aussi et toujours remis en cause, c'est la place traditionnelle de la femme au foyer, le statut de la femme dans la société. On l'a vu dans la bataille des femmes suédoises pour que la réduction du temps de travail et l'obtention de la journée de 6 heures ne touche pas seulement les mères d'enfants en bas-âge, mais que ce soit une mesure généralisée permettant de poser différemment la question de la répartition des tâches entre hommes et femmes au sein de la famille comme dans la société. On l'a vu aussi dans la bataille à propos des centres de femmes battues en Grande-Bretagne, pour que l'Etat assure en priorité des possibilités de formation professionnelle aux femmes qui s'y réfugient, pour qu'il mette des crédits à leur disposition et leur permette ainsi de devenir indépendantes sur le plan économique, seule solution pour qu'elles puissent échapper à l'enfer de leur vie quotidienne et ne soient pas obligées de retourner auprès d'un mari qui les bat mais dont elles sont à la merci. En Espagne, dans le cadre de mobilisations mixtes pour l'obtention de crèches, les occupations ont permis de nombreux débats. Un certain nombre de discussions ont porté sur le rôle des mères par rapport à l'éducation des enfants en bas-âge, la reproduction des schémas traditionnels de division entre garçons et filles dès les premières années d'éducation, la nécessité pour les pères - et pour les hommes du quartier en général - de participer activement à l'animation de la crèche après leurs heures de travail, la nécessité de briser la barrière entre vie privée et vie "publique", de ne pas considérer son enfant comme une propriété privée, mais d'encourager au contraire toutes les formes de vie sociale possibles au niveau d'une collectivité. Il faut insister enfin sur le fait qu'aujourd'hui, c'est à l'intérieur même des organisations ouvrières que ces problèmes commencent à être posés par un nombre croissant de travailleuses. "Le syndicat a tendance à laisser à la femme la bataille pour les services sociaux, parce que son travail en dépend. Il faut comprendre que le capitalisme a besoin de maintenir la privatisation des tâches familiales. Il faut comprendre que l'emploi n'est qu'un premier pas vers notre émancipation; mais nous devons nous battre sur la question de la famille" , dit la même ouvrière italienne qui refuse de continuer à mettre au monde des enfants "même s'ils deviennent de bons militants syndicaux".
Il est évident que ce n'est que dans un contexte de montée des luttes ouvrières et d'expériences d'autoactivité de la classe ouvrière tout entière que les travailleuses peuvent être amenées à lancer explicitement un tel débat dans les syndicats. Mais cela nous mène à un troisième aspect déterminant de leur lutte : la volonté, exprimée à maintes reprises ces derniers temps par les militantes syndicales, de se réunir entre elles, y compris au sein des organisations ouvrières pour mieux définir leurx exigences et s'encourager à prendre la parole. Ce type de position marque une étape absolument nouvelle pour l'existence d'un mouvement autonome de femmes ancré parmi les femmes prolétaires. En effet, que ce soit dans le cadre du débat qui a traversé récemment les commissions ouvrières espagnoles, lors de l'assemblée des déléguées de la Fédération unitaire de la métallurgie italienne ou pendant la Conférence nationale des femmes de la CGT, partout revenait le même problème : la nécessité pour les femmes syndiquées de pouvoir se réunir entre elles au sein des organisations ouvrières afin de mieux définir leurs revendications et de favoriser leur prise de parole. "Les femmes doivent se réunir entre elles pour préparer les congrès syndicaux et faire surgir tous ces besoins d'une vie différente que les hommes, dans le syndicat, ont laissé tomber", disait une déléguée de la FLM lors de la première réunion nationale non-mixte de cette fédération à Milan. Ce besoin de réunions non mixtes dans les structures syndicales est une indication claire de la façon dont le mouvement autonome de femmes est en train de se développer dans les pays les plus marqués par la radicalisation ouvrière. Des structures non mixtes apparaissent plus seulement à l'extérieur des organisations ouvrières, dans des groupes totalement coupés du mouvement ouvrier, mais y compris au sein de ce dernier. On le voit dans les syndicats, avec les groupes de femmes qui sont apparus dans toutes les associations populaires (mixtes) liées au mouvement ouvrier dans un pays comme !'Espagne : associations de voisins, de parents, campagnes ponctuelles sur les prix, etc. (voir Inprecor nº56 du 22 juillet 1976). L'autonomie du mouvement des femmes et la classe ouvrière Ce qui va dans le sens de ce que nous avons toujours affirmé : l'autonomie du mouvement de femmes ne saurait être politique par rapport à la classe ouvrière, dans la mesure où les intérêts à long terme des travailleurs et des travailleuses sont identiques. Ils impliquent une totale libération des femmes, la création de rapports sociaux d'un type nouveau et la désaliénation des rapports entre individus. L'autonomie du mouvement, indispensable pour toutes les raisons indiquées plus haut, réside donc avant fout dans le fait que les coordinations regroupant les structures non mixtes doivent être capables d'élaboration et d'initiatives propres, garantissant l'existence d'un lieu où soit posée en permanence la nécessité de la lutte des femmes contre leur oppression. Ce qui suppose donc que des travailleuses militant dans une commission féminine syndicale y soient présentes, à titre individuel ou comme déléguées de femmes qui se regroupent aujourd'hui dans des collectifs non mixtes à l'intérieur des syndicats, afin de faire valoir leur point de vue de femmes parmi les plus exploitées et les plus opprimées; ce qui n'ira sans doute pas sans difficulté, voire sans conflit, si l'on en croit l'exemple de l'Italie où les groupes à l'origine du mouvement des femmes se sont développés et structurés sans être capables d'intégrer la radicalisation des femmes ouvrières dans les entreprises dès ses débuts, et où les préoccupations prioritaires des unes et des autres apparaissent différentes, même si, sur le fond, elles mènent une bataille qui a en commun de mettre en cause leur place dans la société. En Espagne, en revanche, où le mouvement ouvrier sort de l'ombre et ne fait que commencer à se structurer après 40 années de franquisme, l'écho des premières batailles menées par des groupes d'intellectuelles ou d'étudiantes, en 1975, a été immédiat parmi les travailleuses qui ont participé, nombreuses, aux premiers rassemblements de femmes, comme les "journées de Barcelone" en mai dernier. La capacité du mouvement à peser sur les positions des organisations ouvrières et de ses directions apparaît denc comme beaucoup plus immédiate. Le problème de l'organisation des femmes dans le syndicat a été posé lors du récent congrès des commissions ouvrières espagnoles, avec le souci de trouver un lien immédiat entre les structures mises en place et les coordinations de groupes de femmes de toutes sortes déjà existantes. Alors que les militants du Mouvement communiste proposaient la création d'une Union des femmes (ce qui revenait à créer un syndicat de femmes plus ou moins autonome, avec tous les dangers de coupure qui en découlent) nos camarades de la LCR ont opposé la création de groupes unitaires de femmes dans les entreprises, réunissant les militantes de divers syndicats et les non syndiquées, parallèlement à la création de commissions féminines syndicales qui pourraient appeler à des assemblées non mixtes pour discuter de leurs revendications (assorties d'une exigence pour une représentation effective des femmes dans toutes les directions). La situation espagnole n'indique bien sûr qu'une tendance dans l'évolution des mouvements de femmes au niveau international, dans la mesure où elle s'inscrit dans un contexte très particulier de structuration du mouvement ouvrier dans son ensemble, mais elle est riche d'enseignements quant au type de débats et d'exigences que les marxistes-révolutionnaires doivent impulser face aux directions ouvrières. De ces dernières on peut s'attendre à ce qu'elles fassent tout ce qui est en leur pouvoir pour empêcher les travailléuses qui sont actuellement sous leur contrôle de rejoindre les rangs d'un mouvement autonome dont les actions, les revendications et la dynamique ont un caractère explosif face à leurs positions attentistes et collaborationistes.