Le 23 avril, les autorités éthiopiennes ferment l'ensemble des services américains (excepté l'ambassade) et expulsent 300 de leurs personnels hors du pays. Le 25 avril, les correspondants de Reuter, de l'AFP et du Washington Post, derniers représentants de la presse occidentale en Ethiopie, sont avisés qu'ils ont 48 heures pour rentrer chez eux. Le 4 mai, alors que Mengistu Haile-Mariam, chef de l'Etat éthiopien, est en visite à Moscou, l'agence UPI diffuse une information relatant que des centaines d'étudiants ont été massacrés par les comités de quartier pour avoir distribué des tracts hostiles au gouvernement. Le lendemain, encore selon UPI, des étudiants sont arrêtés, mais cette fois par les militaires. Le 6 mai, le ministre éthiopien de l'Information qualifie de "déformées" ces informations et d'"exagéré" le nombre des victimes. De source proche du Mouvement socialiste panéthiopien (Me'ison), la version des faits serait que les militants du Parti révolutionnaire du peuple éthiopien (PRPE) clandestin sont descendus dans la rue, distribuant des tracts appelant à la formation d'un "gouvernement populaire provisoire" et dénonçant le "régime fasciste". Une fusillade entre la milice des quartiers et les militants du PRPE éclatait aussitôt, faisant des victimes dans chaque camp. L'Ethiopie est aujourd'hui en plein bouleversement social et quasiment en guerre civile généralisée. La presse gouvernementale rapporte quotidiennement le bilan des morts qui s'élève en moyenne à 200. Les forces en présence Les transformations économiques effectuées par le régime depuis 1974 et la réforme agraire ont produit la plus grande confusion parmi les composantes du mouvement anti-impérialiste, provoquant un véritable imbroglio politique. L'opposition de droite organisée à l'extérieur du pays autour de l'Union démocratique éthiopienne (EDU) dont les centres se trouvent à Londres, Bonn, Francfort, au Kenya et au Soudan, manifeste aujourd'hui sa présence militaire dans le nord-ouest du pays. Mouvement réactionnaire, elle obtient - à cause de la situa-
TABOR & HANA tion politique dans la région - le soutien desAméricains, celui du Soudan et, accessoirement, de l'Egypte et de l'Arabie saoudite. Ayant reconnu tactiquement le droit à l'indépendance de l'Erythrée, elle entretient des contacts suivis avec la direction du Front de libération de l'Erythrée (FLE). Cependant, l'EDU connaît un certain nombre de problèmes, notamment à la suite de différenciations en son sein, entre sa fraction monarchiste et aristocratique d'une part, et la fraction "républicaine" d'autre part. Cette différenciation fut produite par l'arrivée des éléments bourgeois exilés à la suite des purges et réaménagements administratifs du DERG; ambassadeurs et personnels politiques à l'étranger mis à l'écart rejoignent l'EDU et relativisent ainsi le poids des monarchistes en son sein. Après le dernier coup d'Etat, une centaine de fonctionnaires disparurent du Ministère des Affaires étrangères et du Ministère de l'Information alors qu'à l'extérieur dix ambassadeurs et le Ministre des Affaires étrangères Kifle Wodajo ne revinrent pas au pays... L'opposition petite-bourgeoise et bourgeoise réactionnaire a su se servir de la question nationale dans l'Etat éthiopien à ses
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certaines régions. Dans le Begemdir, au Nord, des bandes armées ont à leur tête le général Tegegne tandis que le Sultan • Ali Mirah conduit un mouvement de résistance à la réforme agraire à la tête de "ses" Afars, dans le Nord. Toutefois, des mouvements nationalistes progressistes, composés de secteurs petits bourgeois "démocrates" , sont apparus depuis 1974. Ces mouvements, dont les principaux sont d'ethnies afar et oromo (dans le sud), acceptent plus ou moins les principés politiques de la "Révolution nationale démocratique" et sont en contact avec les organisations politiques telles que le Me'ison et le PRPE. L'opposition des anciens propriétaires fonciers se manifeste jusque dans les villes où certains se sont retrouvés après la nationalisation de leurs terres. D'autres ont pris le maquis. Dans
le Sud, au Harrar, au Sidamo et au Bale, une guerre civile est actuellement en cours entre les propriétaires fonciers et les paysans. Dans ces provinces, essentiellement au Bale, les paysans se regroupent aussi parfois en fronts de libération nationale et reçoivent le soutien de la Somalie. La bourgeoisie compradore possède encore un certain pouvoir économique et résiste donc grâce à ses appuis dans l'appareil d'Etat à certaines décisions qu'est amené à prendre le DERG sous la pression du mouvement de masse. Les petits propriétaires, les commerçants s'opposent à l'appareil bureaucratique d'Etat au nom de "l'ordre et de la religion" et au moyen de sabotages systématiques. Certains secteurs petits bourgeois comme les artisans, dont l'intérêt économique est sauvegardé par le régime, dans la mesure où celui-ci y voit une base d'accumulation, soutiennent le pouvoir. Au contraire, les petits propriétaires parcellaires du Nord s'opposent à la nationalisation de la terre pour défendre leur "droit à l'héritage"; ils constituent la piétaille de l'EDU. D'autres secteurs par contre, sensibilisés par la nécessité immédiate des libertés démocratiques, ont apporté leur appui au mot d'ordre de "gouvernement révolutionnaire provisoire" . Ce slogan que le Me'ison utilisa de février 76 à avril 76, est aujourd'hui le thème central de la propagande du PRPE.
Operational areas of guerrilla group EPLE ELF ELF/EPLF EDU TPLF claim to hold Afar territory Somali insurgents Gojjam Wollega ADDIS ABABA HARAR Shoa MOGADISH Légende (carte tirée de The Economist) Zones, villes et villages tenus par la guerilla
L'armée et la police sont traversées par de multiples courants. Certains soldats et officiers restent attachés aux traditions démocratiques de février 74, alors que d'autres, par nostalgie de l'ancien régime, travaillent avec l'EDU. C'est là une situation nullement étonnante quand on sait que l'armée est ausaussi bien utilisée pour combattre les féodaux aux côtés des paysans en armes que pour mater les étudiants des villes ou combattre les nationalistes érythréens. La police, qui dans l'ancien régime vivait de corruption et constituait le pilier de l'Etat aux côtés des gouverneurs et des propriétaires fonciers, est demeurée dans son ensemble une force réactionnaire. Coincé entre celle-ci et les milices armées des comités de paysans et d'ouvriers, le DERG a mis sur pied le Nebelbab (la flamme), régiment d'élite constitué au départ avec l'aide des Israéliens et qui sert présentement de garde prétorienne pour les opérations de maintien de l'ordre. Comités et milices C'est dans ce contexte que le développement des comités de quartiers et des comités de paysans depuis trois années place le régime et son Etat dans une difficile position. Ces structures tendent à prendre une certaine autonomie envers les dirigeants du régime, au fur et à mesure que s'y renforcent les organisations politiques telles que le Me 'ison et l'Organisation révolutionnaire marxiste-léniniste - organisations qui apportent un soutien effectif bien que prétendûment tactique au DERG. Il existe dans le pays environ 22 000 comités de paysans (selon les chiffres du "Bureau politique" (1)). Les comités créés parmi les 6millions de paysans du Sud échappent de plus en plus au pouvoir central. Ces paysans qui, sous l'ancien régime, étaient sans terre, contrôlent les comités en y interdisant l'élection d'anciens propriétaires et en assurant l'autodéfense de leurs conquêtes au travers de la formation de milices armées. Il y aurait ainsi près de 200 000 paysans armés. Cependant, dans l'ensemble du pays, l'autonomie des milices n'est nullement assurée, notamment depuis que le vice-président du DERG en est devenu le chef officiel. L'entraînement des milices par des conseillers cubains - arrivés le 8 avril (il y en aura sûrement d'autres) - risquent fort de les transformer en appendices des forces armées. Mais en définitive, c'est l'attitude des directions politiques qui les contrôlent aujourd'hui qui déterminera fondamentalement leur évolution vis-à-vis de l'appareil d'Etat. Etant donné la collaboration de ces directions avec le DERG, il faut s'attendre au mieux à une rupture impréparée, empirique et mal comprise de la population ou au pire, à une liquidation du mouvement quand le régime le trouvera trop encombrant. Les rapports entre les comités de quartiers et le régime sont déterminés à leur origine par le fait qu'ils furent créés essentiellement au moment de la nationalisation des maisons urbaines et lorsque les loyers furent baissés de 50% par décision gouvernementale. Aujourd'hui les comités disposent de pouvoir de gestion, comme l'administration des maisons en location et le droit de jugement. Depuis l'arrivée de Mengistu à la tête du DERG, ces comités sont dotés chacun de 15 fusils. Mais
ETHIOPIE les rapports actuels complexes entre le pouvoir et le Me'ison rendent très fluctuants les liens entre les comités et le DERG. Le Me'ison pour l'instant dirige les comités dans la bataille contre le PRPE clandestin. Les comités d'usine eux-mêmes sont contrôlés par le Melison et les organisations politiques qui en sont proches. Ils exercent une influence dominante dans l'AETU (All Ethiopian Trade Union), le syndicat panéthiopien. Le bloc des cinq Les organisations politiques éthiopiennes proviennent pour la plupart du mouvement étudiant et ont connu un développement substantiel à partir de février 1974 dans la lutte contre les féodaux. Si elles ont en commun une analyse de la période comme étant celle d'un processus révolutionnaire, elles ont toutes été incapables jusqu'ici de fournir une analyse précise de la situation, des forces sociales en présence et des rapports de forces. Trois ans après 1974, elles continuent à prôner la "révolution nationale démocratique" , basée sur une alliance de trois ou quatre classes antiféodales. En 1971, à propos de la question nationale, deux courants apparaissaient dans le mouvement étudiant. Celui qui semblait avoir la position la plus correcte sur les droits nationaux et qui donnera plus tard le PRPE, était majoritaire aussi bien dans l'émigration qu'à l'intérieur. En 1974, ces différenciations aboutissent, en pleine évolution sociale, à une rupture. Jusqu'en février 1975, Democratia, l'organe du PRPE et la Voix des masses, l'organe du Me'ison, se contentent d'une polémique. Mais, après la proclamation de la réforme agraire par le DERG, le Me'ison apporte son soutien critique au régime alors que le PRPE commence à le qualifier de "fasciste" . Sectarisme, intimidation, accusations réciproques, manipulation du mouvement de masse, mèneront ces deux courants à une rupture totale. Après s'être définitivement caractérisées mutuellement de "réactionnaires" et de "fascistes" , ces deux organisations se trouvent en guerre ouverte. Tandis que le PRPE mène son offensive contre le "Bureau politique" et ses appendices, le Me'ison appelle à la liquidation physique du PRPE par les milices et les comités qu'il contrôle. Le seul débat qui subsiste ses déroule entre les organisations politiques qui apportent un soutien au DERG. Les discussions portent sur la question nationale (essentiellement érythréenne) et sur les rapports avec le régime. Ces organisations (le Me'ison, la Ligue prolétarienne, la Flamme révolutionnaire, l'Organisation révolutionnaire marxiste-léniniste éthiopienne et Lutte révolutionnaire des peuples d'Ethiopie) ont signé, le 15 mars, une plateforme commune (le bloc des cinq) sur la base du mot d'ordre : "Conscience, Organisation, Armes". Elles prétendent que l'organisation, la confiance et l'autodéfense des masses ne sont pas encore à un niveau suffisant pour affronter la réaction. Elles estiment que leur accord devrait accélérer la création d'un "parti du prolétariat" et d'un front révolutionnaire pour diriger le processus mais aussi pour engager l'offensive de l' "étape suivante". Leur accord porte aussi sur la nécessité des libertés démocratiques. En effet, si certaines d'entre elles participent au "Bureau politique", leurs appareils sont encore semiclandestins. Pour le PRPE en guerre contre les autres, la question du parti du prolétariat ne se pose pas puisqu'il prétend déjà le représenter.
Le Me'ison et le PRPE La question du prolétariat est d'ailleurs l'un des facteurs qui a conduit à la rupture des deux courants en 1974. Le Me'ison considère que le soulèvement de février 74 a été dirigé par la petite-bourgeoisie; il justifie ainsi son alliance avec l'aile gauche du DERG "petit-bourgeois" . Pour le PRPE, ce soulèvement a été dirigé par le prolétariat, ce qui justifie son autoproclamation face à toutes les critiques des "apologistes du fascisme" • (Democratia vol.3 n°12). Pour le Melison et ses amis, la paysannerie est en train de se libérer elle-même. Le PRPE de son côté défendrait plutôt des thèses analogues aux conceptions maoistes de "l'encerclement des villes par les campagnes" • En conséquence, sa version de la révolution nationale démocratique le mène à la mise en place d'une guerrilla rurale. Cette stratégie de longue haleine qui se double d'une activité militaire en ville ne semble guère remettre en question son appel permanent à la formation d'un "gouvernement populaire provisoire". Cette tactique de guerrilla rurale avait déjà valu aux futurs militants du PRPE, alors militants étudiants, d'être appelés "guevaristes" ou "fascistes" par le courant adverse, qui devait donner naissance au Me'ison. C'est aussi ce qui permet aujourd'hui au Me'ison de caractériser le PRPE "d'anarchiste" Bien qu'elles aient des conceptions différentes sur les comités de paysans, les organisation du "bloc des cinq" , dirigé par le Me'ison, les considèrent globalement comme des "organes de lutte contre la bureaucratie réactionnaire et les propriétaires fonciers", comme les futures bases du "gouvernement populaire" et comme des "unités économiques de production" - sans plus préciser la nature de cette économie. Pour le PRPE, les comités de paysans sont aujourd'hui des "structures d'appui au fascisme", bien qu'il y ait lui-même joué un rôle central en 1974 et 1975. Le PRPE qui caractérise tous les comités de quartiers, d'usines et paysans comme des "organes du Fascisme" commet de son côté l'erreur tragique et sectaire de ne pas prendre en compte le niveau de conscience des masses. Son incompréhension de la fonction des réformes promulguées par le DERG, ses assassinats de dirigeants des comités, lui ont fortement aliéné la sympathie de ses bases sociales d'origine. L'élection des dirigeants des comités avait permis l'hégémonie du Me'ison après l'éviction brutale et l'interdiction des candidats du PRPE. Cette situation a évidemment favorisé les caractérisations ultragauches du PRPE qui, aujourd'hui écrit sur les murs "DERG et EDU, c'est la même chose" l'inverse, la présence de guerrillas du PRPE et de l'EDU dans la même région aide le Me'ison à faire la démonstration de la collusion du PRPE avec la réaction. Le programme démagogique de l'EDU qui, dans ses émissions radiodiffusées à partir du Soudan, dénonce la répression du DERG contre le PRPE, facilite cette confusion. Le PRPE est aujourd'hui totalement isolé, malgré la collaboration du Me'ison et du DERG. La faiblesse politique des analyses du PRPE et son ultragauchisme se nourrit de l'opportunisme du "bloc des cinq" '. En définitive il semble que le bilan
de sa pratique soit dans l'alignement renforcé des masses derrière l'opportunisme du Me'ison. Le PRPE qui, dans l'année
1975, bénéficiait d'une importante influence dans la classe ouvrière et dans les sphères petites bourgeoises, se voit privé de sa base. Le "bloc des cinq" se prépare, quant à lui, à une guerre civile généralisée. Il inclut dans le camp de ses ennemis le
PRPE "agent de l'EDU et de la CIA". Déjà au cours du mois de mars, dans une cimenterie, des ouvriers proches du Me'ison avaient tué un militant ouvrier du PRPE et livré 23 autres à l'appareil répressif du régime. Des cas semblables sont très fréquents dans les campagnes et aussi dans les écoles.
Dans ces dernières, aux slogans muraux du PRPE proclamant "la Ligue de la jeunesse révolutionnaire du peuple éthiopien détruira le fascisme", l'organe jeune du Me'ison répond : "Nous avons envoyé notre groupe armé dans les écoles et les universités afin de détruire la terreur blanche des fascistes par la terreur rouge" Le DERG, Mengistu et le Me'ison Le DERG est à la fois le produit du mouvement militaire de 1974 et de l'appareil répressif de l'ancien régime. Si le coup d'Etat de février 1977 a vu la fraction petite bourgepise "de gauche" dominer le DERG, la personnalisation actuelle du pouvoir par Mengistu relativise de plus en plus la nature collégiale du DERG. Le caractère bonapartiste du régime s'identifie chaque jour davantage avec le rôle du bonaparte qui en a surgi. Si pour le Me'ison, voilà quelques mois, la contradiction entre les masses et le DERG n'était que "secondaire" , il semble aujourd'hui celui-ci affiche une plus grande prudence. En effet, Femme éthiopienne en lutte (publication liée au Me'ison) déclare que "le remède à l'hésitation du DERG, c'est la pression à la base"; le Me'ison ajoute dans la Voix des masses : "Nous ne croyons pas que toutes ces forces (les membres du DERG - NdIR) seront toujours pour la révolution" "Un jour viendra sûrement où deux camps au sein du DERG et de l'armée seront amenés à s'affronter violemment. " (La Voix des masses du 8 février 77). Le Me'ison, malgré sa politique ouvertement collaborationniste, lance aujourd'hui le slogan de "préparation de l'affrontement final". Le DERG, pour qui il n'est pas question d'être débordé, a été jusqu'a faire fusiller des membres des comités: de quartiers en public qui avaient poussé l'initiative un peu loin en tuant des ouvriers soupçonnés d'appartenir au PRPE. Le Me 'ison, dans le cadre de sa "lutte antibureaucratique" et de la préparation de |' "affrontement final", déclare désormais qu'il faut "mettre des fonctionnaires aux postes-clé en fonction de leur position politique et non de leurs diplômes" s'est vu récemment défié par le DERG qui, lors du remaniement ministériel du 11 mars, a nommé des technocrates d'orientation "non socialiste" et même, pour certains, très hostiles au Me'ison. De plus, la pénétration soviétique en Ethiopie pourrait compromettre la lune de miel entre le DERG et le Me'ison. Ce dernier maintient encore une bonne part des analyses maoîstes sur |' "hégémonisme soviétique". Le
DERG de son côté cherche, par ses relations avec l'URSS, à trouver un appui politique et militaire qui lui évite de trop subir la pression du mouvement de masse face à l'EDU, aux Erythréens et aux Afars. D'ores et déjà, le Me'ison lance le mot d'ordre "d'indépendance nationale, en comptant sur nos propres forces". Une rupture entre le Me'ison et le DERG pourrait prendre une signification particulière compte tenu de la grande capacité de mobilisations de cette organisation dans les villes et étant donné que, pour une grande partie de la paysannerie, Mengistu, par contre, apparaît comme le symbole de l'émancipation. Dignitaire d'une nationalité opprimée du Sud (il est le premier dirigeant non abyssin du pays), il a été présenté comme l'"architecte de la révolution" et le "tombeur du Negus". Les paysans se souviennent que c'est sous sa direction que les milices ont été armées; le 12 septembre 1975, premier anniversaire de la chute d'Hafte Selassie, ils portèrent Mengistu en triomphe en triomphe avant d'aller chacun leur tour s'asseoir sur le siège impérial. C'est pourquoi, en cas de rupture, la position de la paysannerie reste une grande inconnue pour le Me'ison. L'Erythrée et Djibouti L'Erythrée et Djibouti représentent deux élements décisifs pour l'avenir de l'Etat éthiopien. En ce qui concerne Djibouti, le DERG a misé sur Ali Aref, avec lequel il s'était réconcilié en juin 75. Il espérait que cela pourrait lui permettre de régler le problème desAfars éthiopiens qui, sous la conduite d'Ali Mirah, bénéficiaient d'un soutien à Djibouti. Tant qu'Ali Aref, alors président du Conseil, resta l'homme de la France, l'aide des Afars de Djibouti aux troupes d'Ali Mirah cessa. Mais des considérations plus diplomatiques poussaient le DERG à s'entendre avec Ali Aref. En effet, à travers Ali Aref, la France dirigeait sa politique contre la majorité somalie, et donc contre la politique somalienne elle-même à Djibouti. Cette tactique maladroite fit faillite dès que la France lâcha le petit dictateur de Djibouti et se tourna vers les politiciens issas et somalis. Pour le Me'ison, le problème de l'Erythrée et des Afars sera résolu par l'autonomie régionale immédiate. Bien que reconnaissant dans son programme le droit des nationalités à disposer d'elles-mêmes, le Me'ison ne reconnaît pas ce droit pour l'Erythrée sous prétexte qu'il n'y a pas de nation formée aujourd'hui en Ethiopie. L'année passée, il s'était opposé à la "marche rouge" du DERG (avril 1976) sur l'Erythrée. En réalité, il s'agit pour lui, après une "propagande idéologique auprès des masses" , et après une conciliation avec le Front de libération populaire, qu'il considère comme progressiste, de faire une "marche populaire" contre le Front le libération de l'Erythrée (FLE) qu'il considère comme réactionnaire; politique suicidaire pour le mouvement de masse en Ethiopie. Quant au DERG, qui a vu son offre d'autonomie régionale repoussée par les Fronts de libération, il suit le Me'ison en tentant d'opérer une différenciation tactique entre FLP et FLE. Seul le PRPE reconnaît aujourd'hui le droit à l'indépendance de l'Erythrée.
le 10 mai 1977. NOTE (1) Organisme créé par le DERG pour l'encadrement du mouvement de masse (voir Inprecor n°3 du 31 mars 1977).