Inprecor 1974–2004

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Un livre de base pour les marxistes-révolutionnaires : «Histoire de l'Internationale communiste» par Pierre Frank

Inprecor n° 70, 21 février 1980 · p. 35-36 · 1 386 mots

Stalinisme URSS et Russie France Chine

U Ne lacune grave de la littérature marxiste vient enfin d'être comblée. Il n'y avait pas d'histoire de l'Internationale communiste digne de ce nom et couvrant l'ensemble de la période 1919-1943. Aux Editions La Brèche, notre camarade Pierre Frank vient de faire paraître deux volumes denses qui traitent précisément

Pierre Frank était particulièrement indiqué pour remplir cette tâche. Ancien militant du PCF, il a rejoint le mouvement trotskyste dès 1929 et a milité dans ses rangs pendant un demi-siècle. De par ses origines politiques comme de par les fonctions qu'il a remplies auprès du camarade Trotsky en exil en Turquie et au sein de la direction internationale de l'Opposition de gauche d'abord, de la IVe Internationale ensuite, il avait tôt acquis une sensibilité particulière pour les problèmes politiques, organisationnels et psychologiques qui se sont posés, et qui se posent encore aux militants des partis communistes. Il appartient par ailleurs à la génération des cadres communistes qui avaient encore été éduqués dans l'esprit de la période glorieuse de l'I.C. prédédant sa dégénérescence progressive, la période des quatre premiers congrès. Peu de cadres révolutionnaires de par le monde - et aucun historien non-communiste - ne peuvent réunir l'ensemble de ces qualités nécessaires pour comprendre et expliquer ce qui apparaît comme une des grandes tragédies de notre siècle.

Car c'est bien d'une tragédie au sens réel du terme qu'il s'agit. Jamais, au cours de l'histoire, tant d'énergies militantes, tant de dévouement sans limite à la cause de l'émancipation du prolétariat, tant d'héroïsme individuel et d'audace politique se sont réunis à l'échelle mondiale, dans un nombre si élevé d'hommes et de femmes, que ceux que l'Internationale communiste a sus réunir. Et jamais un potentiel de lutte et d'abnégation d'une telle ampleur n'a été dévié, gaspillé, puis cyniquement, en si peu de temps, trahi, au profit d'une nouvelle couche sociale privilégiée, la bureaucratie soviétique, qui s'opposait de plus en plus directement à la raison d'être même de l'I.C. : la lutte pour la révolution mondiale.

En décrivant étape par étape, d'abord la montée de l'I.C. - du nombre réduit de militants et de sections représentées à son premier congrès à la conquête de grands partis communistes de masse (essentiellement limités cependant a l'Europe, l'auteur le souligne a juste titre), puis sa dégénérescence bureaucratique en instrument docile des manœuvres diplomatiques du Kremlin, Pierre Frank met en relief quelques-uns des principaux mécanismes qui ont facilité ces transformations brusques et déconcertantes.

D'abord l'immense impact qu'eut la révolution socialiste d'Octobre pour donner corps à l'opposition à la guerre impérialiste, pour stimuler l'engagement dans les explosions révolutionnaires qui se sont produites, pour unifier et incarner l'espoir de millions de prolétaires de mettre fin au régime capitaliste fondé sur l'exploitation et l'oppression. L'identification quasi-totale de l'I.C. et de la République des soviets a attiré vers I'I.C. des courants et des partis de masse qui, sur la base de leur expérience propre, de leur évolution organique, auraient besoin de bien plus de temps pour arriver au communisme.

Mais du même coup, la victoire du Thermidor en URSS a permis à la bureaucratie, pendant une longue période, d'utiliser l'adhésion pratiquement sans réserve de l'avant-garde prolétarienne internationale à la Russie des soviets pour imposer ses vues propres (celles de la fraction stalinienne) à l'ensemble de l'I.C. Cette avant-garde ne faisait pas la distinction entre la révolution d'octobre, l'Etat ouvrier tel qu'il évolua après 1923, et surtout après 1928, et la couche bureaucratique qui y avait usurpé tout le pouvoir.

Ensuite, le processus de dégénérescence a été graduel; il ne s'est pas réalisé à travers un seul événement catastrophique. Pierre Frank rappelle comment Trotsky, dans une discussion bien connue avec C.R.L. James, rejette l'idée anachronique selon laquelle les dirigeants de II.C., voire Staline lui-même, auraient consciemment poursuivi des objectifs contre-révorévolutionnaires en 1923 en Allemagne et au cours de la deuxième révolution chinoise, de 1925 à 1927. D'abord il s'agissait d'erreurs et de changements de priorité, résultant de la situa-

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tion particulière de la couche bureaucratique commençait à se détacher du prolétariat soviétique. Ce n'est que plus tard que des desseins consciemment contre-révolutionnaires se sont affirmés, prenant définitivement corps avec la politique du Front populaire en 1935 et celle du «Front anti-fasciste» ou du «Front national» après le 22 juin 1941, surtout dans des pays comme la France et l'Italie, où la guerre elle-même allait remettre à l'ordre du jour la révolution prolétarienne.

Mais justement à cause du caractère graduel de la transformation, il a fallu beaucoup de temps pour que les acteurs involontaires de la tragédie comprennent la nature du drame, saisissent le sens général de l'évolution, se posent la question de solutions de rechange possibles. Et au cours de ces hésitations, de cette attente, de cette remise constante de l'échéance, malgré des doutes croissants, une sélection à rebours a pu être effectuée par l'appareil stalinien, des dirigeants communistes authentiques étant de plus en plus remplacés par des fonctionnaires dociles et serviles, prêts à toutes les ignominies pour conserver les bonnes grâces du Kremlin.

Enfin, il y a le contexte historique général dans lequel s'est déroulée cette transformation et qui y a contribué de manière ton mondiale, En fait, tc. se derouient sous le finalement décisive. A partir de 1923, s'ouvre une longue période de défaites de la révolutence, vingt années de l'I.C. se déroulent sous le signe de ces défaites.

Certes elles ne furent ni fatales, ni inscrites dans les «conditions objectives» ou les «rapports de force». Elles ne furent pas non plus linéaires. montée de la révolution chinoise en 1925-27, la montée de la révolution espagnole et juin 36 en France, en interrompirent la succession. Certes aussi, le rôle de I'I.C. devint de plus en plus une cause, de l'I.C. devint supplémentaire supplémentaire puis déterminante, déterminante, de cette longue chaîne de déroutes. est incontestable qu'à la longue, cumulatif, scepticisme croissant qu'elles engendraient quant à la possibilité de percées révolutionnaires à l'extérieur de l'URSS, renforcèrent puissamment la tendance de de l'I.C. un simple outil diplomatique de considérée comme le dernier et unique bastion de la révolution, à la défense de laquelle tout devait être subordonné.

Surtout après 1933, les militants communistes qui n'avaient pas saisi toute l'ampleur de la dégénérescence bureaucratique, se trouvèrent enfermés dans un véritable angoissant : soit Staline, soit Hitler, il n'y a pas d'autre choix. Il fallait toute la lucidité de Léon Trotsky, sa foi inébranlable dans le potentiel révolutionnaire du prolétariat mondial, son caractère de fer, pour résister aux tentations de ce dilemme. L'immense majorité des cadres communistes n'avait pas ces dons exceptionnels. Même les horreurs des purges sanglantes de 1934-38, au cours desquelles des directions

Pierre Frank

«Histoire de l'Internationale communiste» aux Editions La Brèche 120 francs entières de PC furent assassinées (celles de Pologne, de Yougoslavie, de Corée, pour ne citer que ces exemples), le cauchemar des procès de Moscou, ne purent ébranler leur foi dans le stalinisme.

Ce n'est que lorsque s'ouvrit une nouvelle montée de la révolution, avec de premières victoires — Yougoslavie, Chine — que le monolithisme stalinien reçut ses premiers coups mortels, que la crise du stalinisme a pu se développer sur une échelle de plus en plus large.

De ces grandes lignes de l'histoire de l'I.C., le livre de Pierre Frank explique tous les aspects • principaux, de même qu'il fourmille d'apports (généralement peu connu ou inconnus) concernant des épisodes particuliers. Citons les révélations sur le discours confidentiel prononcé par Lénine devant les délégations «gauchistes» du 3è congrès de l'I.C.; le remarquable chapitre consacré au «tournant décisif» de 1923 en Allemagne ; l'analyse de la manière dont Trotsky généralisa la théorie de la révolution permanente seulement à la lumière de l'expérience de la 2e révolution chinoise; l'analyse de l'essor organisationnel du PCF à travers la politique du «Front populaire», après un déclin désastreux au cours de la politique dite de «troisième période».

C'est dire que le livre de Pierre Frank doit être diffusé, lu et étudié non seulement au sein et à la périphérie de notre mouvement, mais parmi tous les militants critiques du mouvement ouvrier en général. C'est un outil de formation, un outil de combat indispensable pour que la tragédie de l'I.C. ne soit pas vaine, pour que le programme et les buts de l'I.C. finissent par être réalisés. Ernest MANDEL

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