Turquie La prises textiles Tauris d'Izmir, puis les opé- A répression contre les grévistes des entrerations de ratissages menées par l'armée turque dans cette ville contre les militants d'extrême-gauche, les déclarations officielles qui ont suivi des chefs d'état-major de l'armée, jugeant la situation «très critique dans le pays», ont à viel homm nouveau concentré les feux de l'actualité à la mi-janvier sur le «vieil homme malade», qu'est l'Etat turc qui occupe pourtant à la charnière entre l'Europe, le Proche-Orient et l'Asie antérieure, et sur le flanc sud de l'URSS, une situation stratégique que l'Histoire n'a jamais démen-
Le 25 novembre dernier, au moment de son investiture, le dirigeant du Parti de la justice, Suleyman Demirel, avait demandé qu'on lui accorde cent jours pour réaliser ses objectifs politiques majeurs, tout d'abord la lutte contre le terrorisme et ensuite un assainissement de la situation économique.
Ainsi que le montre l'article de Joy Shipton, l'ouverture de la crise internationale après 1973 a montré le caractère factice de la croissance qu'avait connu l'économie turque au cours des deux décennies précédentes. La forme la plus évidente de cette crise est l'endettement extérieur. C'est le gouvernement de Bonn, après les institutions financières internationales ou des pays producteurs de pétrole, qui sert de chef de file pour tenter «d'assister» le régime turc. L'OCDE doit fournir une aide qui pourrait atteindre 3,5 milliards de dollars pour les deux prochaines années et c'est le gouvernement ouest-allemand qui se chargerait de faire les avances de trésorerie au rythme de 300 millions de dollars par mois.
Il est vrai que la Turquie, dernier fleuron de feu le CENTO qui regroupait le Pakistan et l'Iran, est devenu, depuis les événements u Atghanistan et le développement de la révolution iranienne, l'objet de toutes les attentions des capitales impérialistes (ce qui ne signifie pas pour autant que dans le climat actuel de crise, elles soient prêtes à faire des cadeaux somptuaires à la bourgeoisie turque en mal de débouchés). N'est-ce pas en Turquie que se trouvent actuellement les principales bases militaires US de tout le Proche-Orient, des bases qui, comme les stations d'écoute et de surveillance électronique placées le long de la frontière soviétique, ont connu un regain d'activité, d'abord après l'occupation de l'ambasse américaine de Téhéran, puis bien sûr après l'intervention soviétique en Afghanistan.
Les grêves, puis la résistance armée à l'intervention militaire contre les grévistes d'Izmir, troisième centre industriel du pays, ont montré comment la crise économique, l'inflation alimentent une réelle combativité ouvrière. Pourtant, ce ne sont pas les revendications économiques, mais le refus des licenciements contre des militants connus d'extrême-gauche, lorsqu'avec l'arrivée au pouvoir de l'équipe Demirel, la direction de cette entreprise d'Etat fut changée, qui servit de détonateur à l'explosion.
Cependant les faiblesses dans le mouvement de solidarité, le fait par exemple que certaines usines de la région aient continué de fonctionner alors que d'autres débrayaient en signe de solidarité avec les grévistes réprimés, montrent combien il continue d'exister un important décalage entre la combatitivé et le degré de conscience de la classe ouvrière.
Ce décalage est accentué aussi par le retard dans l'organisation d'un mouvement ouvrier, en premier lieu syndical, indépendant. Tout le système syndical, y compris les secteurs dominés par le PCT, reste encore déterminé dans son fonctionnement, son recrutement, son organisation par le modèle de syndicalisme néo-corporatiste, bureaucratique, clientélaire et intégré à l'Etat, mis en place au début des années cinquante (1).
Les événements d'Izmir ont montré également la faiblesse insigne de la ligne politique des organisations centristes, pour la plupart d'origine maoïste, qui sont capables en Turquie de structurer des courants de plusieurs dizaines de milliers de membres (si l'on prend par exemple comme critère la diffusion de leur presse quotidienne), mais qui se révèlent particulièrement inaptes à intervenir dans les débats politiques. (1) Les conventions salariales sont signées usine par usine par des délégués parachutés par les directions syndicales. N'en bénéficient que les ouvriers syndiqués au syndicat majoritaire. C'est l'Etat et les patrons qui percoivent directement sur les salaires les cotisations syndicales. Le droit de grève n'est reconnu que lorsqu'est achevée la période officielle de négociation de l'accord.
Pourtant la radicalisation qui se poursuit dans la classe ouvrière a amené certaines de ces organisations à réorienter, en direction du prolétariat, leurs activités et a abandonner leur cours guérilleriste (2).
Deux échéances politiques majeures vont arriver : l'Assemblée nationale turque devait examiner, à partir du 29 février, le budget, test décisif pour l'équilibre des forces et la politique des «frères ennemis», Demirel-Ecevit. De là, pourrait en découler la tenue au printemps prochain d'élections législatives anticipées.
Enfin, dans les derniers jours de mars, l'élection présidentielle sera un autre test pour mesurer jusqu'à quel point l'armée va s'impliquer dans les affaires politiques.
Les récentes déclarations de haut responsables militaires et la participation de l'armée à la répression des mouvements sociaux ont alimenté certaines spéculations sur l'éventualité d'un coup d'Etat militaire. Le général Evren, chef d'état-major de l'armée, expliquait le 14 février dernier, lors de manœuvres militaires : «A présent, nous payons la facture des années de tolérance et d'erreurs (des civils)», et continuait «nous pourrions en un mois venir à bout de nos ennemis de l'intérieur».
Pourtant, paradoxalement, le chef militaire concluait son discours en demandant que l'armée soit déchargée aussi vite que possible des responsabilités de l'état de siège qui est maintenu dans 19 provinces et puisse se consacrer exclusivement à la défense du pays.
L'armée turque est une exception parmi les armées des pays sous-développés en général et du Proche-Orient en particulier.
Historiquement le sort de la Turquie, de l'Empire ottoman aux premières années de la République kémaliste, a toujours été lié de très près à sa capacité militaire, au point que l'on a pu dire de la Turquie qu'elle était «autant un régiment qu'un Etat».
Véritable Etat dans l'Etat, forte d'un demi-million d'hommes et absorbant 25 % du budget (5 % du PNB), cette armée a été fortement imprégnée par le kémalisme. Au contraire des armées coloniales, qui ont immédiatement assumé des tâches de maintien de l'ordre interne en remplaçant les forces militaires du colonisateur, l'armée turque a été fortement marquée par cette idéologie nationaliste de défense de la Turquie. On l'avait vu lors du coup d'Etat de 1960 lorsque de jeunes officiers renversèrent la dictature de Menderes et pendirent ce dirigeant du Parti démocratique qui représentait à leurs yeux la perversion du kémalisme par le libéralisme économique et la corruption installée aux postes de commande.
L'armée turque devait essuyer un nouvel échec lors du coup d'Etat de 1971, cette fois destiné à lutter contre «l'imminence d'une guerre civile» et à pourchasser les «Rouges», et rappelait les civils au pouvoir en 1973. Aujourd'hui, comme l'écrit Maurice Maschino, «un coup d'Etat militaire est désormais improbable pour la simple raison que les militaires sont déjà dans le coup et dans l'Etat» (3).
A côté de la présidence de la République, occupée par l'amiral Korotürk, les militaires sont en force dans le Conseil de sécurité national, mais surtout l'armée, par ses officiels qui pantouflent dans les emplois d'administrateurs de sociétés ou par l'intermédiaire du Fond de solidarité qui draine d'innombrables participations financières, a su constituer dans l'ombre de l'Etat un véritable complexe militaro-industriel.
Il faut ajouter à cela que l'armée est aujourd'hui fort satisfaite de voir les deux compères Ecevit et Demirel mettre une sourdine à leur querelle pour s'accorder sur l'essentiel, à savoir la mise en place d'un système répressif qui constitue un palier vers l'Etat fort, qui ne reviendra bien sûr sur aucun des avantages qui leur a été acquis. On comprend comment les militaires entendent rester en réserve de la politique, quitte à exercer, le cas échéant, de nouvelles pressions idoines pour accélérer la mise en place de cet Etat fort et lutter contre «l'anarchie». A.Z. (2) La principale organisation centriste Dev Yol (le chemin de la révolution) diffuse son hebdomadaire à 140000 exemplaires et son quotidien à 50000 exem plaires ! Issue du Front populaire de libération de la l'urquie, «Dev Yol» a abandonné, au prix de diverses scissions, sa ligne militariste pour se tourner vers le travail ouvrier. Elle contrôle le syndicat des mines, le syndicat du bâtiment et a constitué dans d'autres syndicats tenus par le PRP ou !~ PCT des «oppositions syndicales». Il existe également d «.: 's organisations maoïstes, aujourd'hui pour la plupart «all anaises» avec une réelle influence de masse dans certains sectesrs. (3) «Le Monde diplomatique» - janvier 1980.