Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

TURQUIE

La marche à l'Etat fort

· Inprecor n° 71, 6 mars 1980 · p. 19-21 · 1 765 mots

Grèce et Turquie Syndicalisme Économie mondiale

A crise du système capitaliste prend en Turquie un aspect particulier lié à la dépendance totale de ce pays vis-à-vis de l'impérialisme, à sa place dans la division internationale du travail et à sa structure économique particulière.

L'endettement de la Turquie, chronique depuis le XIXè siècle, s'accroît de jour en jour et atteint 25 milliards de dollars. La restructuration de l'économie et l'augmentation de la productivité restent des objectifs qui ne sont pas même en voie de réalisation. chnologies, toutes importées, et des matières premières font que, aujourd'hui, aucune entreprise ne fonctionne officiellement à pleine capacité, sauf l'imprimerie des billets de la Banque centrale (les ressources de l'est ne sont quasiment pas exploitées, à cause du choix conscient de ne pas développer les régions kurdes). Le taux de croissance est de 3 % au lieu des 7 % prévus par Ecevit et semble rester l'objectif de Demirel.

Mais ce que ressentent aujourd'hui la classe ouvrière et la paysannerie le plus concrétement, c'est l'inflation, c'est la course folle des prix. Le taux d'inflation entre 1975 et 1979 (juin) est, d'après le quotidien économique Rappor de 318%. Pratiquement, cela veut dire en livres turques: (Voir tableau I)

De nombreux produits de consommation disparaissent du marché, comme par exemple les bouteilles de gaz pour lesquelles

Page 20

TABLEAU I

Viande Margarine Huile d'olive Sucre Riz Haricots secs Olives Oeufs Fromage blanc Essence il faut faire la queue pendant plus de trois semaines, le café qui n'existe plus qu'au marché

C'est dans un tel contexte que le gouvernement du Parti républicain du peuple, dirigé par B. Ecevit, avait accepté les mesures dictées par le Fond monétaire international pour obtenir le renouvellement des crédits, en particulier une dévaluation de 43,6 plan de «stabilisation économi-. que» limitant les importations. L'ensemble des mesures était supporté par le capital privé turc et favorisait le secteur étatique et nationalisé. Durant la période kémaliste, le PRP était totalement intégré à l'appareil d'Etat, il était l'appareil d'Etat (la bureaucratie turque hypertrophiée reste la principale base sociale du PRP). membre de la coalition gouvernementale dirigée par S. Demirel, du Parti de la justice, qui était parfaitement qu'ils auraient une lourde facture à payer mais ils étaient prêts à mettre le prix pour que Ecevit restaure la stabilité politique et fasse disparaître le terrorisme. La violence politique s'est accentuée depuis 1977 et le bilan annuel officiel est passé de 250 morts en 1977 à 1200 en 1978 et 1600 en 1979. Chaque jour, la presse dresse la liste des nouvelles victimes et la rubrique «terrorisme» devient aussi quotidienne que le sport ou la météo. Le Parti d'action nationaliste du colonel ouvertement raciste et admirateur d'Hitler, membre de la coalition gouvernementale dirigée par S. Demirel du Parti de la justice qui était au pouvoir jusqu'à fin 1977.

cette période, plaçant de nombreux cadres dans la pojanvier 1978 Septembre 1979 65,00 170,00 18,00 36.00 21,00 82,00 8,25 16.50 18,00 40,00 18,00 50,00 30,00 85,00 1,75 6,00 40,00 130,00 5,50 22,00 (Le salaire horaire moyen avant impôt est de 42 TL contre 420 en Allemagne.)

lice, l'enseignement, les services publies, le PAN s'était renforcé

Get s'était créé une clientèle parmi les chômeurs et les déclassés urbains en leur fournissant des emplois ou des protections et s'était assuré une base de masse dans les régions rurales pauvres, en particulier à la limite du Kur-

Les Turcs qui habitent ces régions sont soit des fonctionnaires qui participent directement à l'oppression de la nation kurde, soit des artisans et des paysans. Leur situation économique est alors la même que celle des Kurdes. Frappés par la crise économique, les Tures de ces régions, en l'absence d'autres perspectives, sont très perméables à la propagande chauvine et raciste du PAN qui ne fait que reprendre l'idéologie officielle sur la supériorité de la race turque. Le PAN réussit facilement à exacerber les courants ultra-nationalistes en leur offrant, dans l'attente d'un «renouveau national», un cadre immédiat dans la chasse aux militants kurdes et aux militants de gauche, « ennemis de la nation» de tous les malheurs». C'est ainsi que, après avoir recueilli aux élections de

1977 un million de voix, le

PAN a pu passer à un niveau supérieur, multipliant les attentats, les mini-insurrections, gromes comme à Malatya et à

Elazig pour aboutir au massacre de Kahramanmaras en décembre 1978 qui fit plusieurs centaines de morts.

La perspective du parti fasciste était double : d'une part, de montrer aux secteurs capimodernes l'incapacité d'Ecevit d'empêcher la violence politique et d'autre part pousser l'armée à intervenir directement.

Si Ecevit vit la perte de confiance des grands groupes industriels s'accentuer, il réussit en janvier 1979 à éviter une intervention directe de l'armée... en promulgant l'état de siège et la loi martiale dans treize provinces.

Le mouvement ouvrier réformiste ne se départit pas à ce moment de son soutien critique à Ecevit et se contenta de préciser la nécessité de faire cesser le terrorisme de tout bord sans prendre des mesures trop antidémocratiques, sans toucher au droit de grève et aux activités syndicales.

L'extrême gauche turque, qui avait refusé d'organiser des mobilisations de masse unitaires anti-fascistes, préférant mener sa guerre privée contre les fascistes, dénonça immédiatement l'état de siège, en y voyant une confirmation de la nature fasciste de l'Etat turc, donc sans remettre en cause sa stratégie fondée uniquement sur la pro-

L'activité des bandes fascistes se transforma et les cibles choisies devinrent les, intellectuels libéraux, rédacteur en chef du quotidien d'opposition bourgeois Milliyet. Les partis bourgeois d'opposition n'accordèrent pas Ecevit le soutien qu'il attendait et poussèrent le gouvernement à étendre l'état de siège

Men avril (il faut signaler que le cœur du Kurdistan de Turquie n'était quasiment pas touché par le terrorisme à cause de l'absence de fascistes sur place). Les députés indépendants qui soutenaient le PRP quittèrent le navire gouvernemental en perdition, dans le but de passer à la soupe dans un nouveau gouvernement d'union nationale. A la suite de l'interdes manifestations du 1er mai 1979 et de l'arrestation des militants du DISK (Confédération des syndicats ouvriers progressistes), du POT (Parti ouvrier de Turquie) et de nomorganisations, Ecevit perdit la confiance que lui faisait encore de larges secteurs combatifs de la classe ou-

Page 21

La bourgeoisie turque avait soutenu la venue au pouvoir du PRP et était prête à payer cher des mesures économiques à long terme, si Ecevit rétablissait la confiance politique, contrôlait la classe ouvrière, arrêtait le terrorisme. politique du PRP, il ne restait plus de raison de payer la note.

Les élections partielles du 14 octobre virent un certain succès du Parti de la justice qui se présentait comme l'ordre, un recul du PRP qui des voix sur sa gauche au profit des partis ouvriers, des indépendants kurdes et des consignes d'abstention données par d'extrêmeLe 25 novembre 1979, le gouvernement de S. Demirel est investi et présente de suite son programme de «Cent jours». Le volet économique peut se résumer par : «Enrichissez-vous !». Toute facilité est accordée au secteur privé , rentrée du capital étranger devient libre, certains secteurs comme les mines sont dénationalisés. Demirel reprend les négociations avec l'OCDE et le FMI pour obtenir des reports d'échéance des dettes turques d'un montant de 2 milliards de dollars pour 1980, mais navigue au jour le jour en augmentant les salaires des fonctionnaires de façon massive pour leur prélever 55 % du montant qui revient directement au budget. Les prix, à la fin 1979, font un nouveau bond, de 70 % pour le beurre, 75 % pour les loyers, 125 % pour les appareils ménagers, etc.

La nouvelle accélération de l'inimpossible toute donnée chiffrée pour les objectifs du IVè plan, ainsi le taux de croissance envisagé passe en un mois de 7 % à 3 % pour revenir

Le programme politique du gouvernement Demirel sur le renforcement de l'arsenal répressif, avec la promulgation de lois sur «l'état d'exception» et le rétablissement des cours de sureté d'Etat. La répression, qui était sélective sous Ecevit, devient systématique et frappe aussi bien les syndicalistes, avec la dissolution de l'Association des policiers progressistes et l'arrestation des dirigeants de l'Association des enseignants, que la presse avec l'arrestation de rédacteur en chef du journal Politika, ou les intellectuels, avec le maintien en détention du sociologue Besikei. C'est au Kurdistan que se déchaîne la police turque. Plus de 500 personnes, dont des élus de petites villes kurdes, sont arrêtées et accusées de séparatisme et de terrorisme. Le ministre de l'Intérieur de Demirel, face au réel succès des candidats kurdes indépendants aux élections municipales de l'est du trouve ses alliés au sein même des municipalités». Il faut dire que l'écho de la lutte des Kurdes d'Iran est important au Kurdistan de Turquie qui connaît depuis 1974 un développement organisations culturelles, syndicales et politiques, port par un approfondissement des de la conscience

L'anniversaire de la tuerie fasciste de Kahramanmaras, le 24 décembre, fut l'occasion pour le mouvement ouvrier d'organiser une première riposte aux mesures de Demirel. Des initiatives furent prises par le PC turc (clandestin), qui abandonnait temporairement ses perspectives de front démocratique national avec le PRP, et surtout par les organisations d'extrême-gauche qui, quasi hégémoniques en milieu étudiant, avaient réussi à prendre la direction d'un certain nombre de syndicats ouvriers à travers une bataille pour l'action et la démocratie syndicale. De nombreuses universités et des lycées se mirent en grève le 24 décembre ainsi que de nombreuses usines. Un peu partout et en particulier à Ankara, les lycéens affrontèrent les forces de police durant des heures avec des pierres et des cocktails molotov. L'extrême-gauche turque, malgré ses errances politiques, montrait sa capacité à mobiliser en quelques heures des milliers de jeunes et de travailleurs à travers un pays en état de siège. Les cinq mille arrestations effectuées par la police ne furent pas considérées par la bourgeoisie et l'armée turque comme un geste de fermeté de la part de Demirel, mais comme un aveu d'incapacité à enrayer la montée des luttes.

Le ler janvier, le chef d'état-major général et les commandants des forces armées remirent au président de la République une lettre demandant à «tous les organes constitutionnels de s'unir, de se solidariser et de se soutenir les uns les autres pour sauver le pays des dangers qui le menacent et de l'impasse où il se trouve.»

La solution préconisée depuis plusieurs mois par les secteurs capitalistes modernes était reprise par l'armée. La formation d'un cabinet Demirei-Ecevit étant aujourd'hui impossible, c'est au Parlement que les deux compères sont obligés de s'entendre pour institutionaliser "Etat fort par des voies « démocratiques». Leurs entretiens du 12 Janvier en sont le point de départ.

Une erreur sur cette page ?