Nicaragua C.A. UDRY L quotidien du Front sandi- EDITORIAL de Barricada, niste de libération nationale (FSLN), du 22 décembre 1979, affirme : «Avec la réorganisation du gouvernement, nous pouvons dire que nous avons écrit le prologue du plan de relance économique». Les changements effectués dans le gouvernement et dans diverses institutions étatiques sont en rapport avec l'accentuation de la crise économique, le poids du secteur privé dans l'économie révélé par le plan de relance, les contradictions socio-économiques qui en découlent et aussi la montée révolutionnaire en Amérique centrale.
Le 4 décembre 1979, le gouvernement constitué victoire du 20 juillet démissionne. Les modifications introduites dans la composition des cabinets ministériels expriment une volonté d'emprise accrue du FSLN, entre autres sur le secteur économique. En effet, dans un document de travail publié à la suite de la première assemblée nationale des cadres du FSLN, tin septembre, la direction du Front constate que : «de fait, le secteur financier et économique de l'Etat - à l'exception de l'exécution de la réforme agraire ... - était aux mains de la bourgeoisie.» Autrement dit, le FSLN observe avec soin et préoccupation le rôle conservé par les cadres administratifs de l'ancien appareil d'Etat dans des institutions telles que la Banque centrale ou dans certains ministères. Le danger que cela constitue pour le futur est aussi souligné : «Les éléments
Acquis et contradictions
de la révolution
les plus réactionnaires et l'impérialisme pourraient en profiter pour reconstruire et consolider un modèle de développement économique» impliquant la «dépendance» et le «renforcement de l'entreprise privée» (1).
La prise en main du ministère de la Planification par le commandant de la Révolution Henry Ruiz doit être comprise comme une réponse partielle du FSLN à ce type de problème. Henry Ruiz remplace Roberto Mayorga Cortès, ancien secrétaire général du Marché commun centro-américain. Le ministère de la Planification acquiert une place centrale et coordonne ceux de l'industrie, du Commerce intérieur et extérieur et le MIDA (Ministerio de Desarrollo Agropecuario). A la tête du ministère de l'Industrie est placé Fernando Guzman qui, précédemment dirigeait le FIDEICOMISO, c'est-à dire l'organe de gestion des biens industriels et commerciaux confisqués à Somoza et aux somozistes. L'ex-ministre de l'Indus-
Noel Rivas Gasteasoro, était jadis le président de la Chambre de commerce et un membre du Parti conservateur.
ce talise les sectelles de ta préc
duction agricole, de la transformation des produits de l'agriculture et de l'élevage. Il doit les insérer dans le cadre de la. réforme agraire. Jaime Wheelock, commandant de la Révolution, dirige directement ce ministere, tout en restant a la tete de FINRA (Institut national de la réforme agraire). Auparavant, le ministère de l'Agriculture avait une fonction décorative. A sa tête se trouvait Manuel José
Torres, un propriétaire terrien cossu, démocrate-chrétien.
Humberto Ortega, qui commande l'EPS (Armée populaire sandiniste), reçoit le portefeuille de la défense que détenait - tout à fait formellement - Bernardino Larios, ancien colonel de la Garde nationale, arrêté en 1978 pour tentative de coup contre Somoza. Eden Pastora rejoint Luis Carrion comme vice-ministre de la Défense. Il est chargé de mettre sur pied les milices populaires sandinistes.
UN SECTEUR PRIVE
ENCORE FORT
Ces mutations se sont faites à la veille de l'annonce publique du plan économique pour 1980-1981, «le programme d'urgence et de réactivation en faveur du peuple».
Un premier fait mérite d'être souligné à ce propos. La répartition entre le secteur privé public pour les principales branches participant au calcul du Produit intérieur brut (PIB) est respectivement la suivante (prévision pour 1980) : agriculture, élevage, sylviculture et pêche : (privé) 80,9% et (public) 19,1%; industrie manufacturière : 75% et 25%; construction : 30% et 70%; mines : 1% et 99%; services : 45,3% et 54,7%.
Or, la contribution proportionnelle au PIB, prévue par le plan de 1980, pour les différen(1) Voir sur la situation particulière de dualité de pouvoir au Nicaragua, la résolution adoptée par le XIè Congrès mondial de la IVè Internationale, publiée dans le numéro spécial «d'Inprecor».
tes branches est la suivante: agriculture : 22,9%; industrie : 22,9%; mines et construction : 4,7%; services où domine le secpublic (banques, assurances, transports, eau potable, acgouvernementales): 23,1% et services où domine le privé : 26,8%.
Cette double série de données - quelle que soit leur approximation - traduit bien l'importance du secteur privé, avant tout dans les activités productrices. Ainsi, l'application du décret numéro 3 - qui permet la confiscation des biens de Somoza et des somozistes — n'a pas eu la portée attendue, celle que met en relief l'éditorial l'hebdomadaire du FSLN, Poder Sandinista : «Confisquer les somozistes signifie confisquer le secteur le plus grand de la bourgeoisie, et, partant, cela signifie mutiler la bourgeoisie dans son l'affaiblir (18/10/1979). Or, résultats des confiscations révélent que le «groupe avait concentré ses avoirs avant tout dans le domaine financier, commercial, des services et de façon moindre dans le secteur productif, à l'exception de la transformation de la viande et du ciment. En outre, ses entrevivaient largement de l'Etat et leur rentabilité effective est fort différente de ce que pouvait laisser croire les profits qu'en retirait alors le dictateur. Tout ceci confirme
Ice qu'écrivait Jaime Wheelock dans son livre «Imperialismo y dictatura» (Siglo XXI p.141-176), ou le groupe Somo za - malgré la croissance de ses activités au début des années 1970 - est en compétition avec trois autres groupes financiers : Calley Dagnal, Banco Nicaraguense (Banic) America (Banamerica).
La bourgeoisie, qui n'a pas été frappée — ou que partiellement - par les mesures de confiscation et de nationalisation, dispose encore d'une force économique notable, même s'il est vrai que les mesures prises au niveau du commerce extérieur, de la distribution de produits sur le marché intérieur, de la banque et des assurances li-
20 mars 1980
Uses marges de manœuvre. Le plan économique associe donc le secteur privé - industriel et agricole — au projet de relance, et lui offre une série de concrétisent le choix actuel, fait par la direction du FSLN, d'accords avec ce secteur. Selon certains analystes, soigneusement informés, yorga (l'ex-ministre de la Planification) a lui-même joué un rôle important dans la définition du programme économique... (Latin America News Letter - Regional report - 11/1/80).
COTON, SUCRE ...
ET APPORT DE DEVISES
Un rapide examen de la situation de l'agriculture permet de mieux comprendre les problèmes qui se posent au FSLN et les obstacles qui s'élèvent sur la voie d'un approfondissement révolutionnaire. Le coton, le sucre, le café, la viande et les produits de la mer représentaient, en 1977, 68,3% du total de la valeur des biens exportés (FOB). Coton et café fournissent les deux sources de devises les plus importantes; à eux deux, ils totalisent près de 55% de la valeur des exportations de biens en 1977 (2).
Pour le coton, le plan fournit une fourchette des terres ensemencées allant de 170 000 manzanas (1 manzana : 0,709 hectare ) à 225000. Sur l'ensemble, l'INRA prévoit d'en ensemencer environ 20 à 25000 C'est donc 10 à 15 % du total de la production qui revient à l'INRA. Devant les cadres du syndicat sandiniste, Nunez expliquait : «La culture du coton est le secteur le plus technique et le plus moderne; dans la situation présente du gouvernement, c'est l'initiative privée qui a les moyens de cultiver le coton, produit qui donne le plus d'emplois, de devises et qui a les plus grands effets multiplicateurs» (Barricada - 12 décembre 79).
Durant la guerre civile, les terres n'ont pas été ensemencées. En 1978-1979, la production de coton atteignit 499000 balles de 480 livres. Pour l'année 1980, elle devrait s'élever à
80000 balles ( Informe Semanal - America Latina - 22/2/80). Dans l'immédiat, la question cruciale est la suivante : les grands propriétaires vont-ils semer pour la récolte de 1981 ? Sur eux plane la menace de la nationalisation... s'ils sabotaient. L'application d'une telle mesure marquerait un nouveau tournant dans la révolution, aussi important que celui de la nationalisation de l'industrie du sucre et des plantations de canne à Cuba.
Le gouvernement fait un effort pour organiser en coopératives les petits producteurs de coton qui, cependant, n'ont qu'une importance marginale sur le plan du volume de la production. En outre, il a limité fortement le prix de location des terres, en le fixant à un maximum de 300 cordobas par manzana, alors qu'auparavant il pouvait s'élever à 2000 cordobas (Barricada - 2 janvier 1980).
Une part des terres cotonnieres sont, effet, mises en ter mage, environ 20 à 30 %.
Pour le café, quelque peu différente. Les petits et moyens producteurs occupent une place plus centrale dans la production. C'est par le biais du crédit et de la commercialisation que le capital-en olus d'une participation directe - s'assurait le contrôle de la production caféière. La nationalisation de la banque et de la commercialisation attribue à l'Etat un moyen d'intervention étendu dans ce domaine. Mais, seul un peu plus de 10 % de la production tombe sous le contrôle immédiat de l'INRA. Ici le problème social et politique des rapports de ce type de petits et moyens propriétaires aux développements de la révolution nicaraguayenne est au centre des préoccupations du FSLN. Les résultats de la dernière cueillette sont moins élevés que prévus; parmi les diverses raisons invoquées, les réticences de certains propriétaires sont plus d'une fois citées. (2) Banque mondiale - rapport juin
Pour le sucre, la nationalisation du secteur somoziste permet au MIDA de mettre la main sur plus de 30 % de la production. Cependant, une des «grandes familles» du Nicaragua - les Pellas - détient une part dominante dans la production sucrière. Alfredo Pellas est propriétaire de la principale sucrerie d'Amérique centrale, celle de San-Antonio, dans le département de Chinandega. Ainsi, 66 % de la production sucrière est encore détenue, pour l'essentiel, par quelques proprié-
Les quatre sucreries nationalisées (Amalia, Camilo Ortega, Benjamin Zeldedon, Julio Buitrago) ont ensemble une capacité de production inférieure à celle de San Antonio (INRA -Bolletin Informativo - 4/12/ 1979). Le secteur sucrier étati3365 travailleurs (INRA - B.I.18/1.1980).
Pour le tabac, c'est environ 50 % de la production qui est aux mains d'AGROINRA-TABACO. Depuis le 29 février, l'unique acheteur de (oléagineux) l'entreprise d'Etat, ENAL (Entreprise nicaraguayenne du coton). Les exportations de sésame devraient rapporter 12 millions de dollars (Barricada -18/1/1980).
Pour le bétail et la viande, la réalité est plus complexe. Somoza disposant hier d'une position très forte dans l'industrie de la viande (abattoirs), l'Etat domine cette branche à 80 %. Par contre, l'INRA ne possède que 6 à 8 % des têtes de bétail. Le cheptel nicaraguayen était le plus important d'Amérique centrale. Pour réaliser leur capital, les propriétaires exportent illégalement le bétail, ce que dénonce avec virulence le FSLN. En fin 1979, Robelo affirmait que 500000 têtes de bétail (sur un cheptel de 2500000) avaient été exportées en contrebande.
Enfin, l'Etat est détenteur de l'essentiel des poissonneries et des divers produits de la mer, qui représentaient, en 1977, 3,5 % du total des biens exportés. Le Nicaragua vient de récupérer une partie de sa flotte de pêche que les somozistes avait évacuée au Honduras.
La production de biens vivriers est un problème maieur qui se pose au Nicaragua, veut faire face, dans des délais pas trop longs, au déficit alimentaire provoqué par la guerre civile. L'INRA maîtrise environ 30 % de la production rizicole et de 13 à 15 % du maïs, du sorgho et des haricots. Grâce au contrôle sur ENABAS (Empresa National de Alimentos Basicos), le gouvernement détient déjà plus de 40 % de la distribution des céréales de base. Le plan se fixe un objectif dépassant les
Dans la production alimentaire, les petits et moyens propriétaires occupent une fonction considérable. Sous Somoza, les agro-exportateurs utilisaient, de fait, les petits et moyens propriétaires comme producteurs de biens alimentaires pour le marché intérieur et pour auto-subsistance. vaient ainsi accroître l'exploitation d'environ 350000 travailleurs occupés durant une période de quatre mois par année plantations vouées à une production dirigée vers l'ex-
Le plan de réactivation met la priorité sur la production de biens alimentaires. A cause de la structure de la propriété dans ce secteur et étant donné les complications propres à la relance d'un cycle de production agricole brisé par la guerre civile, les objectifs du plan se situent dans une fourchette qui va de quelques pourcents au-dessous de la récolte de 1979-1980 à quelques pour cents au-dessus (à l'exception du maïs). Le déficit alimentaire risque donc de
MANOS OBRERAS EN TU CENTRALI TU CENTRAL EN BUENAS MANOS se prolonger durant un certain temps. Pour 1980, 130 millions de dollars seront destinés à l'importation de biens vivriers (Poder Sandinista - 3/01/1980). Pour le coton, Wheelock estime que la production pourrait tripler par rapport à celle de 1979-1980, ce qui la situerait néanmoins à un niveau inférieur à la moyenne de 1975-1978.
Les difficultés dans l'agriculture, qui emploie 48 % de la population active, sont donc gigantesques et nécessitent une mobilisation massive des paysans ainsi qu'une nouvelle avance de la réforme agraire pour commencer à être surmontées.
SECTEUR DU PEUPLE
ET SECTEUR PRIVE Dans l'industrie, la participation de l'Etat est très élevée pour le bois, les matériaux de construction, le ciment, la transformation de la viande et des produits de la mer. Elle est significative dans le textile (40 %). Par contre, le secteur privé reste central dans les autres branches (agro-chimie et chimie, qui sont décisives pour l'agriculture et l'élevage, les raffineries de sucre, les minoteries, les huiles et graisses végétales, les machines, etc). Environ 13000 personnes sont employées dans le secteur public, industriel et commercial. Selon les objectifs du plan, la production industrielle pour 1980 devrait dépasser d'environ 20 % celle de 1979, ce qui la situerait toutefois toujours environ 20 % en-dessous de celle de 1978.
CONSEN
ORGANDADO
Près de 15 % du total des investissements de l'Etat, soit 56 millions de dollars sur 374, seront consacrés à l'industrie et au commerce. La relance planifiée des investissements industriels et commerciaux repose pour une part quasi égale sur l'initiative du capital privé si tant est que les industries obtempèrent:
La part dominante des investissements étatiques consacrée, dans le plan, aux voies de communications, aux transports, à la production d'énergie (éducation, santé, logement). Ils doivent être, dans une très large proportion, financés par le crédit extérieur. tion de 90000 emplois, dont une dizaine de milliers l'industrie, est le but très ambitieux que s'assigne le plan pour combattre un chômage permanent frappant 33 % de la population active (soit 250000 personnes).
Henry Ruiz explique ainsi la fonction générale du plan : «Avec l'apparition de la propriété du peuple - composée des biens de Somoza et des so-
- l'économie est composée : d'un côté par le secteur du peuple et de l'autre par le secteur privé. La planification vise à ce que l'économie se développe vers un même objectif qui est, logiquement, les besoins du peuple et assume les responsabilités qu'historiquement le Nicaragua a contractées, envers la banque internationale... Comment faire une économie mixte ? La seule façon, c'est de développer une planification qui inclut les deux parties». Il souligne les contradictions qui en découlent et ajoute : «La planification cherche à activer, à harmoniser ces contradictions». Après avoir utilisé le bâton de la nationalisation en direction du secteur privé, Ruiz montre la carotte et indique que «l'intiative privée doit comprendre que si elle se met à la production, elle peut être certaine qu'elle pourra tirer avantage de la fin de la stagnation économique provoquée par le somozisme et se projeter dans le futur comme une force importante du pays»
20 mars 1980
(Barricada - 30/12/1979). L'essor de la consommation, c'est-à-dire du marché intérieur, doit être l'un des principaux mécanisme favorisant, selon lui, une relance des investissements privés.
De vagues promesses ne sont pas suffisantes pour assurer une participation du capital privé dans l'effort de reconstruction. Quelques garanties concrètes doivent lui être accordées. C'est ce que laisse entendre Ruiz lorsqu'il déclare :«Lorsque nous parlons de financement du secteur privé, nous le faisons avec le sens des responsabilités» (idem). Parmi les assurances données actuellement, on peut citer : l'unifidu taux de change (1 dollar égal 10 cordobas) pour mettre fin aux multiples taux instaurés par Somoza afin de pénaliser la «bourgeoisie d'opposition» ; la vente de devises par la Banque centrale; la loi de la régularisation fiscale qui permet de diminuer ou d'annuler des retards de paiements d'impôts et de réévaluer les actifs en proportion avec la dévaluation du cordoba en avril 1979; les conventions passées aves des entreprises privées qui prévoient des crédits d'Etat, l'achat des produits à des prix garantis et des assurances sur le plan des revendications salariales (Barricada -18/11/1979). Lors de la préparation du plan, le décret numéro 3 fut suspendu afin de combattre le sentiment «d'indu secteur privé (Barricada - 21/11/1979). Robelo déclare à ce propos : «Nous, dans aucune loi adoptée jusqu'à maintenant, nous n'avons fait de discrimination dans la façon de traiter l'entrepreneur privé» (Quadernos del Tercer Mundo- décembre 1979 - page 50). Nombreux sont les capitalistes qui utilisent ces dispositions, qui officiellement devraient les encourager à investir, pour faire fuir les capitaux, soit en sous-facturant les biens exportés (ce qui permet de faire déposer la différence sur un compte à l'étranger), soit en sur-facturant les marchandises importées (ce qui permet de laisser une partie des devises obtenues pour l'importation sur le compte d'une banque étrangère), soit en tirant toutes les ficelles du mar-
Sur le plan politique, cette tentative d'intégrer le secteur privé dans la phase actuelle de par l'affirmation de la nécessaire unité avec le secteur «no vende-patria» de la bourgeoisie. Cette unité fut célébrée lors des journées organisées en commémoration de l'assassinat de Joaquin Chamorro, l'ex-leader de «l'opposition bourgeoise». A cette occasion, le commandant Carlos Tellez expliqua que «l'unité nationale possède un sens révolutionnaire, c'est-à-dire atteindre l'objectif de construire un régime distinct, épuré de l'exploitation ehontée, clairement populaire, démocratique et anti-impérialiste. En cela, doit englober les organisations des masses populaires, treprises privées, l'Eglise, groupes politiques intermédiaires, tous ceux qui veulent en être» (Barricada - 10/01/1980).
On retrouve là un thème qui est souvent repris par des dirigeants du FSLN. Mettant l'accent sur la lutte contre la dépendance face à l'impérialisme, ils introduisent une différence entre le secteur bourgeois «vende-patria» et un autre secteur qui pourrait s'inscrire dans le combat pour l'indépendance face à l'impérialisme. Il est vrai que, lorsque le FSLN définit la bourgeoisie «vende-patria», ses traits s'appliquent à tous les capitalistes: «C'est le secteur de la vieille classe dominante qui subsiste malgré tout et qui, tout naturellement, craint pour ses capitaux, ses lieux de travail où le bénéfice de la production n'est pas collectif, ses immenses propriétés terriennes, privilèges personnels» (Poder Sandinista -numéro 3 - 1er novembre 1979). Néanmoins, cette division entre un secteur «bradeur de la patrie» et un autre qui manifesterait une «bonne volonté révolutionnaire» pourrait conduire à des déconvenues, d'autant plus que la lutte contre la présence économique directe de l'impéria-
lisme est de courte portée étant donné la faiblesse historique de son implantation économique au Nicaragua.
LA REFORME AGRAIRE
Toutes ces déclarations et les quelques garanties accordées à la bourgeoisie ne réussissent pas à la tranquilliser. Elle voit d'un mauvais œil l'emprise grandissante du FSLN sur les leviers de commande, la consolidation organisations de masse, toute une série de décisions adoptées par le Front.
Aux nationalisations de la première étape, s'ajoutent, depuis l'automne 1979, celles des mines et des assurances. Une société nationale - Petronic - est fondée afin d'acquérir le contrôle des livraisons de pétrole aux mains jusqu'alors de l'EXXON. La principale entreprise pharmaceutique, SOLKA, vient d'être nationalisée. Pour défendre les revenus des travailleurs, un décret est pris imposant une baisse des loyers de 40 % pour ceux se situant entre 500 et 1000 cordobas et de 50 % pour ceux inférieurs à cette limite. Il porte atteinte aux intérêts d'une fraction représentative de la bourgeoisie. Le loyer de la terre, dans la région cotonnière, est abaissé; pour les terres céréalières, il est fixé à 100 cordobas par manzana. Lors du rassemblement organisé par l'Association des travailleurs de la terre (ATC), à Managua le 17 février 1980, les petits paysans et les travailleurs agricoles clamaient : «Nous ne voulons pas que les terres intervenues soient rendues». Jaime Wheelock et Sergio Ramirez leur ont déclaré explicitement que les terres «intervenues» par l'Etat (en dehors du décret numéro 3), parce que les propriétaires sabotent ou ne respectent pas les lois sociales, seraient expropriées (El Pais - 19 février 1980).
Dès novembre 1979, des dispositions de contrôle des prix étaient adoptées pour battre en brèche la spéculation. Cette dernière s'emballant, au début de l'année 1980, des Comités d'approvisionnement, organisés conjointement par les CDS, l'ATC et l'INRA, sont mis sur pied. L'ENABAS renforce ses réseaux de distribution directe pour faire échec aux intermédiaires spéculateurs. Un prix maximum est fixé pour tous les biens essentiels de consommation.
Simultanément, la direction du FSLN consolide les organisations de masse et impulse d'importantes mobilisations. L'ATC a tenu son premier congrès les 20 et 21 décembre 1979. Elle compte 60000 affiliés répartis dans 14 départements. Elle organise les travailleurs agricoles — prolétarisés et semi-prolétarisés - et les petits paysans. L'objectif que fixent ses dirigeants : regrouper 200000 paysans d'ici un et demi à deux ans. La concentration 30000 paysans, en provenance des différentes provinces, le 17 février, prouve la capacité de mobilisation de l'ATC. Elle a commencé à organiser les paysans de la côte atlantique.
A l'occasion de cette première manifestation, furent largement reprises les principales revendications du Plan de lutte de l'ATC, présenté le 7 février 1980. Elles portent aussi bien sur les conditions salariales, de santé des travailleurs des fermes d'Etat et privées, que sur les droits de gestion des ouvriers agricoles des «unités étatiques de production» ou sur des mesures radicales en faveur des petits paysans (suppression de la dette envers les banques, baisse du taux d'intérêt de 14 % à 5 %, etc). L'ATC est un instrument privilégié par le FSLN pour s'attaquer au sabotage et à la contrebande dans l'agriculture et pour mener à bien la réforme agraire. C'est dans ce sens que deux des slogans de la manifestation du 17 février ont été : «Seuls les paysans et les ouvriers iront jusqu'au bout, seule leur force organisée permettra la victoire !» et «Sans l'organisation des travailleurs de la terre, nous ne pouvons pas avancer !» (Barricada -18 février 1980).
Pour l'organisation des masses paysannes, la campagne d'alphabétisation - qui se fixe l'objectif gigantesque d'alphabétiser 590000 personnes - joue un rôle très important. Elle est conçue comme une campagne de poli-
CENTRAL SANDINISTA
DE TRABATADORES,
HOACO
tisation et d'alphabétisation. La jeunesse étudiante est massivement mobilisée à cet effet; les «colonnes» qui parcoureront le pays formeront sans doute une fraction des futures milices populaires.
La réforme agraire est conque par les dirigeants de l'INRA
«non pas comme un projet de développement technico-agricole, mais avant tout comme partie prenante d'un programme politico-social s'inscrivant dans le cadre des lignes de forces générales de la révolution populaire sandiniste» (Bulletin de l'INRA - Les objectifs de la réforme agraire). L'accent est mis sur la formation d'unités étatiques de production qui, soit allient production et transformation des produits (projet
Agroinra), soit sont consacrées uniquement à la production
(Fincas nacionales). Les «fermes associatives» sont des fermes regroupant des petits paysans. Ils ne possèdent pas la terre, seule la production leur est laissée en usufruit. Les terres ne peuvent être fractionnées. Les «fermes associatives» sont présentées par le
FSLN comme une réponse au problème du minifundium.
L'activité de l'INRA s'est intensifiée en direction des petits et moyens paysans pour les organiser en coopératives, leur assurer des crédits, des engrais, des conditions de vente adéquates des produits (coopé-
LA CST : DE LA DEFENSE DE «L'ECONOMIE MIXTE»
AU CONTROLE OUVRIER
Durant les derniers mois, la CST s'est considérablement étendue. Selon le secrétaire d'organisation de la Centrale, Denis Melendez, 320 syndicats, dont 148 à Managua y adhérent. Elle organise environ 100000 travailleurs (ouvriers, employés, etc.) (El Trabajador - 22/12/79). Pour apprécier l'ampleur de la syndicalisation, sur la vague de la victoire juillet, il faut savoir qu'en 1974, les syndiqués se comptaient au nombre de 10400 (600 dans l'agriculture, 1800 dans l'industrie et 8000 dans la construction). De 1974 à
20 mars 1980 ratives de vente et d'achat, liées à ENABAS). Wheelock s'adressant aux représentants de 42 coopératives caféières, comptant un millier de paysans pauvres, leur déclarait : «Une époque est définitivement révolue, celle du petit producteur sans moyen technique, sans route, sans possibilité de crédit, devant payer des prix élevés pour acheter les produits de première nécessité et recevant un prix très bas pour la vente de sa production... Nous n'allons pas permettre aux grands producteurs d'entrer dans les coopératives, parce qu'ils n'y ont aucun droit. Ils ne peuvent pas réclamer le droit de l'organisation, eux qui ont désorganisé pendant si longtemps les es en aste liance avec le somozisme».
L'attention portée aux petits paysans est très grande et les liens entre l'ATC et la CST (Centrale sandiniste des travailleurs) sont consolidés. Cette organisation des petits paysans et cette alliance avec les travailleurs apparaissent comcette force sociale puisse être utilisée par la contre-révolution, mais aussi pour répondre au problème urgent de la production de biens vivriers et riposter aux sabotages initiés grands et propriétaires. 1975, le mouvement syndical se tortifia et l'on estimait alors à 25000 le nombre de syndiqués (3). Une simple addition des membres de l'ATO et de la CST indique le changement radical intervenu dans le degré d'organisation des masses laborieuses.
Dans un discours prononcé le 10 décembre 1979, à l'occasion du premier séminaire des cadres de la CST. et (3) W. Cline et E. Delgado - « Economic integration in Central America» - The Brooking Institution -1978 - page 68 et R.H. Zuniga dans «Nexos» - janvier 1980 - Mexico.
reproduit dans son organe «El Trabajador», le commandant de la révolution, Carlos Nunez résume le code de conduite du cadre syndical. Partant, il révèle aussi les ambiguïtés d'une orientation syndicale qui doit obéir aux objectifs d'une «économie mixte» : «. faire tous les efforts pour résoudre la question du chômage, en étant à gagner moins pour que les autres chômeurs puissent travailler, conscient que ce problème ne trouvera une solution que si nous remettons sur pied l'appareil de production avec la participation des travailleurs, des petits et moyens producteurs, des secteurs de l'initiative privée... être sandiniste, convaincre les organisations de gauche et démocratiques de la fonction des organisations de masse dans les nouvelles conditions, considérer l'Etat comme un instrument garant des intérêts de tout le peuple, éduquer les masses, et spécialement les travailleurs, sur la situation dramatique du pays pour qu'ils comprennent pleinement le pourquoi d'une série de mesures qui, parfois, frappent des secteurs relativement aisés pour satisfaire les besoins de ceux qui sont plongés dans la plus profonde misère et obtenir de tous un appui, c'est être sandiniste; défendre le salaire réel, maintenir le pouvoir d'achat de la monnaie, combattre la spéculation, mettre fin à toute tendance inflationniste qui af fecterait les plans du gouvernement révolutionnaire, c'est être sandiniste; être prêt aux pires sacrifices, à une politique systématique d'austérité, ger qu'elle soit le vecteur de la politique de la Junte de gouvernement de reconstruction nationale, même si cela impli que la nécessité de consommer des céréales de base et d'éliminer les marchandises de luxe et les dépenses en produits qui n'ont rien à voir avec nos besoins les plus urgents, c'est être sandiniste; soutenir avec enthousiasme les mesures qui ont pour objectif d'employer 80000 à 90000 ouvriers dans la construction - même si pour l'atteindre il en découle
que chacun de ces ouvriers gagnera quelques cordobas de moins - et s'engager pleinement à travailler, avec des rythmes accélérés dans les travaux commencés, sans perdre de temps, sans stimuler l'apathie, sans exiger moins d'heures de travail, et au contraire, en étant prêt à donner des heures de travail pour le fond de chômage et à travailler les fins de semaine gratuitement pour que cet argent puisse s'investir dans d'autres projets, c'est être sandiniste; convaincre notre peuple du caractère du régime qu'il est en train de construire, du modèle d'économie mixte - propriété étatique, propriété privée, propriété mixte — et que, par conséquent, seront expérimentés de tous nouveaux rapports de travail sujets aux lois du pays, c'est être sandiniste; combattre avec énergie les organisations ultra-gauches, celles de gauche qui se trompent et diffusent
Bmat's
solidaires
dans action
ns Les
l'économisme parmi les travailleurs, soutenir les stimulants attribués à l'initiative privée pour qu'elle participe au plan de réactivation de l'économie du pays, sachant que (22 décembre 1979).
Cette orientation ne va pas sans poser des difficultés aux cadres de la CST. Tout d'abord, parce qu'une grande attente de redistribution des revenus existe parmi les masses. Ensuite, une telle politique — dans une économie où le système de production se trouve dans une proportion majoritaire mains du secteur privé qui, lui, combine le sabotage, l'attentisme avec l'exigence de garanties pour investir - aboutit à vouloir atténuer les aspérités des affrontements de classes peut, rapidement, rendre plus difficile la mobilisation et l'organisation syndicale des masses.
Enfin, des organisations syndicales minoritaires - telle la CUS, liée à l'AFL-CIO - se font les porte-parole des revendications salariales de secteurs de la classe, organisés depuis une période relativement longue, non pas pour engager une bataille anti-capitaliste, mais pour garder leurs positions face à la CST. Moïse Hassan, membre de la Junte, militant du FSLN et ex-dirigeant du MPU (Mouvement du peuple uni), reconnaît explicitement le problème : «Ceci (cette politique d'austérité et d'accroissement de la productivité) met les dirigeants de la CST dans une position difficile. Ils représentent les intérêts des travailleurs, mais dans la période actuelle, un travailleurs conscient sait qu'il ne peut revendiquer un son salaire à cause de la situation du pays» (The Miami Herald - 1/2/1980).
vient
de paraître
Mais, contre le sabotage et la fuite des capitaux, la CST et le FSLN ont initié, depuis le début de l'année, une campagne de dénonciation. Ils proposent le contrôle ouvrier comme l'instrument le plus efficace pour mettre fin à ces pratiques : «L'importance du contrôle ouvrier. Le contrôle ouvrier des organisations jouer un rôle fondamental dans la vigilance, afin que cesse la décapitalisation dans les entreprises et que ne s'exportent pas de biens, de capitaux, illégale. Il est tout autant, si ce n'est plus, important que les mesures légales prises pour contrôler les pratiques illégales d'entrepreneurs anti-patrioti-
Les tâches de surveillance permettent de connaître le coût réel des produits, de savoir si on les exporte et comment ils sont exportés. on découvre des
Lorsque procédés de ce genre, il faut les dénoncer immédiatement, défendre l'outil de travail, exiger de maintenir les niveaux de production et exiger le contrôle de la comptabilité réelle de cette entreprise.
Si l'on affirme que les travailleurs sont les principaux protagonistes de cette révolution, que comme classe révolu-
Parallèlement l'effort d'organisation de la CST et de l'ATC, le FSLN continue sa campagne de mobilisation des femmes et de la jeunesse, en structurant l'Association femmes nicaraguayennes, la «Juventud Sandinista 19 de Julio» et «l'Asociation de Ninos Sandinistas». Les CDS restent essentiellement des organes intégrés dans des tâches de gestion et d'organisation au niveau des quartiers.
Le 24 février 1980, les Milices populaires sandinistes sont créées. Le 16 décembre, Borge, lors d'une réunion des membres de la police nationale sandiniste, précisait les grandes lignes de l'organisation des milices : «Nous allons organiser lices
20 mars 1980 tionnaire, ils en sont le principal soutien et acteur, ce n'est pas pour rien. C'est sur le terrain de la pratique concrète, quotidienne et à travers l'exercice du contrôle ouvrier que ce processus est impulsé et assuré, tout en maintenant et en élevant la production dans la perspective indiquée par le Programme d'urgence et de relance économique au service du peuple pour l'année 1980» (Poder Sandinista - 14/2/1980).
Début février, la CST présente un plan de lutte dont les rubriques principales sont : aspour les plus défavorisés, élévation de ce salaire dans une seconde étape, élévation du salaire social, abaissement des salaires les plus «juteux» de certains administrateurs pour respecter les normes égalitaires, révision du Code du Travail, campagne contre le «bureaucratisme» nombreux cadres de l'appareil d'Etat, création de centres d'approvisionnement dans les lieux de production, construction de cliniques populaires grâce au volontaire, plan de relance économique, pour l'unité des travailleurs (centrale unique), contre la droite et l'ultra-gauche (Barricada - 7/2/1980 et 13/2/1980). DEFENDRE LA REVOLUTION des dizaines de milliers de nicaraguayens dans les milices populaires sandinistes. La participation du peuple dans son ensemble par l'organisation des milices est nécessaire. Si un jour, ils viennent nous attaquer dans notre pays, ils devront affronter non seulement l'armée sandiniste, mais tout le peuple en armes... Ce sont les travailleurs eux-mêmes dans les usines, les dans les écoles qui seront miliciens. Ils assureront la garde de leurs usines, de leur lieu de travail, de leurs écoles, des universités. Parce qu'un jour, nos ennemis nous attaqueront de toutes parts... Dans les usines, tous les travailleurs vont vouloir intégrer les milices pour défendre leur usine. D'abord bien sûr, dans celles qui maintenant mais aussi entreprises qui appartiennent au secteur privé. Nous allons orga-
Souvent bien sûr, cela ne plaira pas au patron. Cela ne lui plaira pas, que pouvons-nous y faire ? Nous allons organiser les travailleurs des usines non seulement dans les syndicats, mais aussi dans les milices et dans d'autres organisations de masse».
Barricada, dans son éditorial
24 février 1980, explique clairement la fonction des milices : «Alors que l'EPS est l'instrument militaire des travailleurs et des paysans, sous une direction révolutionnaire, les milices populaires sont la plus haute expression du peuple en armes. Sur les lieux de travail et dans les écoles, dans les villages et dans les quartiers, dans les ministères et dans les bureaux, les masses populaires peuvent rejoindre les milices pour défendre la révolution. Les milices ont un caractère volontaire, mais c'est un devoir de tous les Nicaraguyens de les rejoindre défendre les conquêtes révolutionnaires peuple». Conjointement mise sur pied des milices populaires, une campagne systématique de politisation et d'éducation se fait dans l'EPS.
Ainsi, en contrepoint déclarations sur l'économie mixte ou «l'unité nationale», une constante ressort : un d'organisation de contrôle direct des instances clés de l'appareil étatique.
DES PRETS CONTRE LA
«VOIE CUBAINE»
L'attitude de la bourgeoisie est directement liée à cette situation contradictoire - et éminement transitoire - qui règne actuellement au Nicaragua.
D'une part, les capitalistes et les propriétaires fonciers, prenant appui sur leurs assises économiques et sur l'aide impérialiste, tentent de décrocher des concessions. D'autre part, le
contrôle accru du FSLN sur les leviers de commande comme l'organisation politique, sociale et militaire des masses, les inquiètent fort et les poussent à saboter plus ou moins ouvertement, à passer dans le camp des «vende-patria»!
Ces deux facettes apparaissent dans une enquête menée au Nicaragua auprès de dirigeants du COSEP, Conseil supérieur de l'entreprise privée, par le Christian Science Monitor : «Ceux qui possèdent des entreprises importantes et des terres se plaignent le plus, car ils craignent que le gouvernement porte trop d'attention aux pauvres et ne soit pas assez préoccupé par les besoins du secteur privé La principale organisation patronale, le COSEP, a accepté le plan économique pour cette année, mais elle est tout à fait dubitative sur la latitude qui lui sera accordée pour y participer...» (11/2/1980). Dans le communiqué publié pour expliquer son accord avec le plan, l'essentiel de la position du COSEP consiste à expliquer que «l'unité» et «l'harmonie» entre toutes les composantes sociales de la nation est nécessaire pour réussir dans l'application du plan et pour éviter «de tomber dans l'initiation d'autres modèles révolutionnaires» (La Prensa 18/1/1980). La référence à Cuba est transparente ! Les discours et déclarations de la hié rarchie réligieuse vont tous dans le même sens : la mise en garde contre le «totalitarisme» est devenu le leitmotiv de ceux qui revendiquent la liberté de «l'initiative privée» et le respect du «pluralisme».
Ne disposant pas de forces politiques organisées ayant une base solide, n'ayant pas à son service des forces militaires, la bourgeoisie est contrainte de jouer serré pour défendre puis renforcer ses positions. Elle tente d'utiliser, de façon combinée, sa maîtrise d'une partie considérable de l'appareil de production, son influence directe dans le secteur financier de l'Etat, ses liens avec les organisations patronales de l'Amérique centrale et les bourgeoisies latino-américaines et les manœuvres des insmonétaires et bancaires internationales, dont les prêts sont décisifs pour financer le gros des projets d'investissements étatiques prévus par
La bourgeoisie impérialiste ne camoufle pas ses intentions à ce propos. Dans un éditorial du Washington Post, on peut lire : «Un nouveau prêt de 75 millions de dollars a pour but de montrer aux Nicaraguayens qu'une alternative au modèle cubain existe et de répondre aux besoins de crédit de la classe moyenne. Beaucoup d'entrepreneurs attendent un tel signal des Etats-Unis avant d'engager leur fortune et leurs énergies dans le combat pour une société ouverte (sic)» (International Herald Tribune - 22/2/ 1980).
The Economist, quant à lui, pense «qu'il y a encore des raisons d'espérer que le d'argent des sandinistes pour reconstruire les villes dévastées du Nicaragua, (argent que Cuba ne peut pas leur donner, alors que forcera les esprits indépendants parmi eux» (22 et 29/2/1980). Robelo reconnaît explicitement que «dans ce type d'organisme (Banque mondiale, FMI..), nous avons reçu un bon accueil. Le flux actuel nous rend optimiste sur la disposition de ces organismes internationaux aider la reconstruction» (Tercer Mundo - décembre 1979).
Cette disponibilité calculée des organismes financiers internationaux est le reflet d'un choix politique de l'impérialisme américain, même si, pour l'instant, il ne s'agit, de fait, que d'un refinancement de la dette dans beaucoup de cas.
Face à l'aide tout à fait restreinte de l'URSS et de l'Europe de l'Est, les Etats-Unis se
profilent comme un des «donateurs» les moins avares.
Au début janvier, un total de 28 millions de dollars avait été versé au Nicaragua par Washington sous la forme de dons, de livraisons gratuites de nourriture, de prêts à des conditions exceptionnelles (Barricada - 13/1/1980). En outre, une ligne de crédit d'environ 25 millions (15 puis 10) de dollars a été ouverte pour l'achat de biens alimentaires.
Néanmoins, la dernière discussion à huis-clos (la troisième fois en 150 ans !) de la Chambre des représentants sur les conditions du versement d'une aide de 75 millions de dollars révèle les doutes de fractions de la bourgeoisie impérialiste sur l'efficacité de cetté politique : le projet, malgré les amendements, a été adopté par 202 voix contre 197 ! La volonté de préciser les conditions de l'aide la transforme en un chantage explicite.
Les 75 millions de dollars votés ne peuvent servir à la campagne d'alphabétisation dans les écoles où se trouvent des enseignants cubains, ou encore, l'essentiel doit aller au secteur privé, etc. Cette aide pourra être interrompue immédiatement sile gouvernement juge que l'influence cubaine s'accroît ou si Managua soutient les guérillas en Amérique centrale.
La Banque mondiale, en janvier 1980, a accordé un
20 mars 1980 prêt de 52 millions de dollars sur le très long terme, 20 et 50 ans (La Prensa - 11/1/1980). Le FMI a donné le feu vert pour un crédit compensatoire, condition, d'environ 22 millions de dollars. Il a accru la quote-part des DTS (droits de tirages spéciaux) dont dispose le Nicaragua pour solder les déficits de balance des paiements (Bar-
18/1/1980). L'IDB (Inter-Américan Development Bank) discute d'un prêt, à des conditions très favorables, de plusieurs centaines de millions de dollars sur trois ans. La Bank d'un consortium de banques privées pour renégocier les conditions de remboursement de la dette, après qu'un moratoire de deux deux ans ait été accordé en décembre pour les 490 millions de dollars que leur doit le secteur public.
L'impérialisme est donc décidé à utiliser au maximum l'extrême pénurie qui frappe le Nicaragua, son endettement énorme auprès des banques privées impérialistes et des institutions financières internationales et l'isolement relatif - à l'exception de Cuba - dans lequel le laisse la bureaucratie des Etats ouvriers. Cuba vient, en effet, d'accorder une aide très importante de 50 millions de dollars pour 1980 (Barricada - 26/ 2/1980); ceci constitue un effort considérable vu les difficultés économiques que connaît Cuba.
Cette politique impérialiste s'articule avec la place occupée dans l'économie par la bourgeoisie et son influence sur les institutions financières de l'Etat. Arturo Cruz, qui travailla longtemps à l'IDB à Washington, se trouve à la tête de la Banque centrale. Joaquin Cuadra Chamorro, attaché précédemment à la Banco de America, possède un poste clé aux finances. Cruz, dans un long entretien avec Barricada explique le rôle décisif de la Banque centrale dans l'application du plan économique. Il précise aussi que : «nous devons avoir en tête que le programme de réactivation pour 1980-1981 s'effectue avec une balance des paiements pour 1980 ayant un important déficit courant. Ceci implique que nous devrons, d'une part continuer notre politique visant à stimuler les exportations au maximum, et d'autre part maintenir une conduite des plus austères en ce qui concerne les devises» (18/1/1980). L'orientation de Cruz correspond aux visées de la CEPAL qui, sur la base d'une «économie mixte», propose un modèle intermédiaire d'industrialisation fondée sur la substitution des importations et sur l'exportation des produits agro-industriels.
Parmi les bourgeoisies d'Amérique latine, celle du Mexique - intéressée au marché d'Amérique centrale - est la plus active dans l'aide économique et les rapports avec le Nicaragua, avec le but de le main-
tenir dans le giron de l'économie capitaliste. C'est le Mexicain Bernardo Quintana qui conduisait, en janvier 1980, une délégation de la Fédération inter-américaine des Chambres de la construction en visite à Ma-
Elle venait discuter de sa participation possible au plar réactivation économique Quintana déclara que «L'Amérique latine devait être construite par l'Amérique latine» (La Prensa - 13/1/1980). Faisant usage d'un langage «indépendantiste», il cherchait à recevoir une partie des crédits inau Nicaragua pour sa reconstruction. Il apportait - avec ses acolytes du Pérou, de Colombie, du Véné-
Get de l'Equateur - son soutien aux représentants de la Chambre de la construction ni-
Cependant, inquiets des développements en Amérique centrale et au Nicaragua même, un tournant se note chez plus d'un gouvernement latino-américain. Carrazo du Costa-Rica multiplie les déclarations aggressivement anti-communistes. Les sociaux-chrétiens du Vénézuéla ne cachent pas leur opposition radicale au FSLN et sont favorables à une intervention au Salvador. Le gouvernement Turbay Colombie a lancé une véritable campagne contre le Nicaragua qui, en déclarant nul le traité de 1928 avec la Colombie et en étendant les eaux territoriales, met en question la possession par le gouvernement colombien des îles de San Andrès et Providencia. D'un côté, la bourgeoisie de nombreux pays latino-américains prend des initiatives pour consolider les liens du Nicaragua avec l'économie capitaliste internationale, de l'autre elle se prépare à une contre-offensive pour l'essor révolutionnaire dans la UNE «LENTE TRANSITION»
La divergence entre une série d'initiatives prises par le FSLN, sur le plan de l'organisation des masses et la mise en place d'un plan économique resur le fonctionnement présumé «harmonieux» trois secteurs (privé, mixte, étatique) ne peut se prolonger outre mesure. La dynamique réelle des affrontements de classe stimulés par la profonde crise socio-économique, par l'élan donné aux masses à la suite de la victoire de juillet 1979, par le degré d'organisation et de mobilisation des travailleurs et des reconnaissant dans le FSLN leur direction, par résistances de fractions de la bourgeoisie, par les initiatives de l'impérialisme dans le contexte actuel de crise en Amérique centrale, risque de chambouler plus d'un plan et d'une déclaration, comme par le passé.
Etant donné le legs du somozisme, les destructions perpétrées par la Garde nationale, saignée provoquée guerre civile, les problèmes de remise en marche de la production propres à tous les processus révolutionnaires, trois ans sont certainement nécessaires pour simplement réparer la machine économique. Une «lente transition» associant d'un côté
«économie mixte» à-dire capitaliste) et de l'autre, le renforcement des organisations de masse (syndicats, CDS et milices), ainsi qu'un éloignement accru de la bourgeoisie des centres de décisions, peut certes être tracée sur le papier. Elle ne résistera pas aux heurts des forces sociales. Le nœud devra être tranché, comme devra être rompue l'alliance avec des secteurs de la bourgeoisie (ce qui est différent de la d'intégration de cadres techniques, vu la pénurie de compétence), sous peine que cette dernière ne conforte ses positions et trouve même des «esprits indépendants» dans le FSLN.
Environ trente pour cent de la population active au chômage, un nombre élevé de familles - près de cent mille - vivotant au niveau de la ligne de subsistance, une masse de petits paysans attendant des crédits, des engrais, etc, un déficit de la balance alimentaire très lourd, voilà quelques-uns des problèmes auxquels les masses et le FSLN doivent donner une réponse.
Il est clair qu'elle ne se trouve pas, par exemple, dans un accroissement des salaires directs d'une fraction de la population salariée. Comme le souligne le FSLN, dans la phase présente, il s'agit d'accroître le salaire social (éducation, crèche, logement, distribution d'aliments et d'eau, transports à prix réduit, etc) pour répondre aux besoins des masses et stimuler leur organisation. Mais une telle solution exige un contrôle étroit sur le surproduit social, sur toutes les décisions stratégiques d'investissement. Un effort considérable peut être requis de la part des travailleurs si l'assurance existe que les choix de réinvestissements peuvent se leur faveur et avec leur participation directe. Ceci conduit inévitablement à un affrontement avec le secteur privé qui possède un pouvoir de décision sur un volume très grand d'investissements et qui ne peut pas obéir à la fois aux impératifs de la rentabilité capitaliste et de la satisfaction des besoins sociaux de la population laborieuse.
Dans la mesure où des crédits sont alloués aux capitalistes et qu'ils n'engagent que marginalement leurs capitaux propres, ils peuvent remettre en marche les entreprises. Mais de là à relancer un processus réel d'accumulation du capital, il y a une distance non négligeable, sans même parler de la nature des d'investissements. exemple peut servir à illustrer les contradictions que recèle la situation présente. Le FSLN demanda aux travailleurs gagnant de 1500 cordobas par mois de renoncer volontairement à l'allocation de fin d'année pour verser cette dans un fond servant à la création de 15000 emplois. Le patronat devait rembourser à l'Etat les montants correspondant à ces «dons». A la mi-février, seule une fraction réduite de ces versements volontaires des travailleurs avait été récupérée. Les patrons ne sont pas pressés de les remettre aux caisses de l'Etat ! L'objectif de 15000 emplois créés pourrait n'être pas atteint.
Autre exemple : un effort considérable est accompli par le FSLN pour lutter contre la spéculation. Toutes les expériences passées montrent que le succès d'un tel combat repose sur le contrôle effectif de l'offre (production), de la distribution et sur la participation des masses, d'autant plus que, même ces objectifs atteints, des tensions se manifesteront à cause du déficit effectif. Or, l'élargissement du contrôle existant actuellement, comme de la mobilisation populaire, ne peut que produire des heurts avec les grands et moyens propriétaires et avec un secteur de la distribution. Ceci s'est déjà vérifié pour le riz, production dans laquelle les grands propriétaires sont forts. Sur le marché oriental de Managua, les CDS s'affrontent aux grossistes et grands commercants qui se structurent dans la Chambre nationale du Commer-
Les grèves qui ont éclaté dans l'industrie du sucre (sucrerie de San Atonio), les hôpitaux et dans la construction (4000 travailleurs des chantiers de Managua) sont un autre révélateur des tensions sociales produites par la situation socio-économique, même s'il est vrai que certaines directions des anciens syndicats les mettent à profit pour défendre leurs intérêts particuliers. A ces occasions, la du FSLN aux travailleurs, dans un dialogue direct, que l'accent doit être mis sur une amélioration du salaire social favorisant les plus démunis et non pas sur le salaire direct. Elle ne fait point usage de menaces ou de mesures de répression (5) et accorde, devant la pression ouvrière, une partie des revendications.
Face aux résistances de la bourgeoisie industrielle et foncière, comme face aux menaces que laisse planer l'impérialisme, le FSLN déclare que paysans et ouvriers représentent la seule force pouvant conduire jusqu'au bout la révolution.
La création des milices populaires et la fonction qui leur est assignée, le programme de
20 mars 1980 lutte de l'ATC, la campagne d'alphabétisation, la réponse de la CST au COSEP (6) et sa campagne contre le sabotage patronal, les mobilisations organisées à Managua pour dénoncer le ghantage économique des EtatsUnis et les agissements de la
CIA que révélait, de fait, la séance à huis-clos de la Chambre des représentants, sont des indications que le FSLN se prépare à des affrontements.
simultanément, FSLN constitue un «bloc populaire démocratique» en réunissant au sein d'une coordination le Parti socialiste nicaragua- amuniste de Nicara et des formations bourgeoises telles que le Parti libéral indépendant, le Parti populaire social-chrétien (partis tout à fait mineurs) et le Mouvement démocratique nicaraguayen (de Robelo). Ce bloc est créé dans la perspective de l'installation du Conseil d'Etat - dans lequel la place des organisations de masse est confirmée —, de la mise en œuvre du plan économique et de l'établissement d'une constitution (Barricada - 20/2/
Les échéances qui se profilent (relance de la culture du café et du coton, remise sur pied de l'appareil industriel, sions relatives aux conditions de l'aide internationale et de la renégociation de la dette (7), création du Conseil d'Etat prévue pour le 4 mai, situation au Salvador) vont être déterminan(4) Le 9 mars, 2000 petits commerçants du Marché oriental protestent contre la politique de contrôle des prix et réclament : «un commerce libre dans un Nicaragua libre». (Post-scriptum). (5) Voir article ci-joint sur l'interde «El Pueblo» et les arrestations des membres de Frente (6) «Aujourd'hui, ces Messieurs réclament une place dans cette révolution et parlent de son unité et de sa consolidation, mais ils ne parlent pas de soutien inconditionnel à la révolution, ils ne parlent pas de créer des emplois avec l'argent qu'ils ont placé à l'étranger, ni d'adopter des positions honnêtes dans la relance économique, la seule chose qui leur permettrait de prendre place dans le processus... Ici, le seul jeu qui vaille, c'est la volonté garantie par 40000 tes pour l'avenir de la révolution nicaraguayenne. De nouvelles épreuves de force sont à venir. Si leurs délais ne sont point rigides, elles ne peuvent être repoussées au-delà de certaines limites par des manœuvres tactiques et un jeu de balance. Elles se feront sur le terrain politique, économique et international, tant il est vrai qu'il est impossible d'associer les capitalistes à la transformation socialiste de l'économie et que l'impérialisme fera pour arracher au peuple nicaraguayen la maîtrise de sa destinée. Leur issue dépendra des rapports de forces sociaux, avec leurs reflets au sein même de la direction de la révolution, qui s'établissent dans le cours présent des mobilisations.
L'impérialisme américain multiplie les efforts pour étrangler et frapper la montée révolutionnaire au Salvador et empêcher son extension au Guatémala et au Honduras. Tout succès dans cette direction ne ferait que renforcer le chantage économique (blocus) et les coups de main militaires contre la révolution nicaraguayenne. Le soutien à la révolution en Amérique centrale doit être au centre des préoccupations et activités des révolutionnaires de la IVe Internationale, particulièrement en Amérique latine. morts et 80000 orphelins qui exigent point culminant, le triomphe de la classe ouvrière».
financières ont, de fait, accor dé un moratoire. Elles s'efforcent, organisant le refinancement de la dette, d'obtenir des engagements plus solides de part du économiques stratégiques et donc politiques. échéances, vu les besoins de la reconstruction et de la reconstitution de réserves en devises — de 3 millions en juillet, elles sont passées à millions en décembre — ne peut être question cruciale trait, en réalité, à l'acceptation ou non de conditions qui effectivement renforcent le secteur privé et tendent à limiter des mesures en faveur des