Inprecor 1974–2004

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EL SALVADOR

Interview de Leonicio Pinchinte (secrétaire général des LP 28)

· Inprecor n° 72-73, 20 mars 1980 · p. 23-25 · 2 257 mots

El Salvador

(Extrait de Bandera Socialista, organe du PRT, LP : Dès que ce processus d'unité des organisasection mexicaine de la IVè Internationale) Bandera Socialista : Quelle est la signification de la grande manifestation du 22 janvier (1) et quelles sont ses conséquences par rapport au processus révolutionnaire que connaît aujourd'hui le Salvador ? Leoncio Pichinte : Pour ce qui est de sa signification, on peut dire que c'est déjà clair, en ce qui concerne d'une part la puissance des forces révolutionnaires dans notre pays, d'autre part le degré d'unité réalisé par ces même forces.

Quant aux conséquences sur le terrain politique, la manifestation a représenté un coup porté à l'oligarchie et à tous les secteurs réactionnaires; par son ampleur, elle a démontré qu'il ne s'agit pas de quelques «groupes armés» qui «créeraient des problèmes» - c'est, en effet, l'idée qu'essaient de faire passer ces groupes oligarchiques et réactionnaires — mais qu'au contraire, il s'agit d'un véritable mouvement de masse qui a regroupé la majorité du peuple. Une autre idée qu'il faut souligner : cette participation massive a favorisé le développement d'une alternative révolutionnaire et socialiste puisque c'est dans cet esprit qu'a été convoquée cette manifestation.

Une autre conséquence de la riposte populaire du 22 janvier, c'est qu'aujourd'hui plus que jamais, le peuple a acquis une confiance en lui-même et en sa mobilisation et est favorable au processus d'unité des organisations révolutionnaires (2). De plus, la manifestation du 22 janvier a permis un bond en avant extraordinaire dans l'auto-organisation des masses.

LES DIVISIONS DANS LA BOURGEOISIE

ET DANS L'ARMEE BS : La junte au pouvoir au Salvador prétend qu'elle n'a rien à voir avec l'attaque de la manifestation du 22 janvier et que seuls les groupes d'extrême-droite en sont responsables. Cette attitude de la junte reflète, peut-être, des divergences entre les différents secteurs des classes dominantes et entre ces différents secteurs et l'armée ?

20 mars 1980

(secrétaire général des LP 28) tions populaires et révolutionnaires a commencé, les classes dominantes ont vu le danger. C'est pour cette raison que plusieurs jours avant la manifestation, une série d'actions terroristes ont été lancées contre le peuple pour tenter d'empêcher ou de restreindre la mobilisation du 22 janvier; par exemple, dès qu'a été lancé l'appel à la mobilisation, des mesures de répression se sont multipliées dans la région de Chalatenago et dans les autres régions traditionnellement bien organisées et, le 21 janvier, les opérations de police se sont multipliées. Ils voulaient empêcher la mobilisation et les conséquences qu'elle aurait et démoraliser les masses. pensons qu'ils essayaient de gagner du temps et d'empêcher la consolidation du processus d'unité. Mais, ce qu'il faut souligner, c'est que cela a été la plus grande manifestation de l'histoire de notre pays.

A l'heure actuelle, dans notre pays, il y a des secteurs de l'oligarchie qui proposent dès aujourd'hui une solution répressive à la crise; ils veulent utiliser les groupes armés qu'ils contrôlent pour résoudre le problème, comme ils l'ont fait en 1932 quand plus de 30000 personnes ont été exterminées (3). Un autre secteur propose d'entamer des manœuvres politiques, de concert avec l'impérialisme, pour améliorer son image de marque et pouvoir ensuite détruire le mouvement. Mais, en fin de compte, ces deux secteurs poursuivent les mêmes objectifs et leurs divergences ne sont pas fondamentales. (1) Le 22 janvier dernier, pour l'anniversaire de l'insurrection paysanne de 1932, la Coordination révolutionnaire, formée le 10 janvier, avec le BPR, le FAPU, les

Get l'UDN avait organisé à San Salvador une gigantesque manifestation, regroupant près de 200000 personnes. La police ouvrit le feu sur le cortège, faisant une soixantaine de morts. (2) Il s'agit de l'accord cité dans la note précédente entre les trois principales organisations de la gauche révolutionnaire et l'UDN (couverture du PC salvadorien). (3) Le 22 janvier 1932, le PC salvadorien, fondé un an plus tôt par Farabundo Marti, ancien lieutenant de Sandino, organisait une insurrection du prolétariat agricole des «caféières». Au bout de deux jours, l'armée salvadorienne écrasait les insurgés, au prix de 30000 morts, de la liquidation de toute la direction du PC et des syndicats.

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Quant aux forces armées, les contradictions qui existent dans la société se reflètent en leur sein; de la même manière, les divergences au sein de la bourgeoisie se reflètent au sein des forces armées. Dans l'armée, il existe un courant réformiste. Cependant, l'armée, en tant qu'institution, n'a jamais mené peuple. BS : Un des aspects de votre stratégie politique est que vous lancez un appel en direction des petits industriels et d'autres couches semblables, mareg couchet en te groupe pour qu'ils se joignent au mouvement populaire. volutionnaire ? LP : En effet, nous lançons un appel aux petits industriels et aux petits commerçants qui vivent essentiellement de leur propre travail. Si nous partons du principe qu'à l'heure actuelle l'ennemi principal, c'est la dictature, il nous faut entraîner ces couches qui ont été, elles aussi, touchées par la crise. Quand nous faisons appel à eux, ce n'est pas parce qu'ils peuvent jouer un rôle dirigeant dans le processus révolutionnaire, parce qu'à l'heure actuelle, leurs intérêts sont différents de ceux de l'oligarchie et nous pensons que les forces révolutionnaires vont les entraîner dans le mouvement pour qu'ils aident à chasser du pays la dictature. Certes, il est difficile de penser que ces secteurs représenteront une force considérable et leur engagement dans la lutte aux côtés du peuple dépendra de la force même de la révolution. Mais, par exemple, après la manifestation du 22 janvier, certains de ces secteurs se sont tournés vers les organisations révolutionnaires et vers les organisations de masse et nous devons répondre à ce changement d'attitude.

L'ATTITUDE DE L'EGLISE

BS : L'attitude favorable de la majorité de la hiérarchie catholique au Salvador vis-à-vis des luttes du peuple est bien connue. Cependant, il semble qu'après le coup d'Etat militaire qui a installé la junte au pouvoir encore aujourd'hui, il subsiste des divergences entre l'Eglise et les organisations révolutionnaires. Quelle est actuellement l'attitude de la hérarchie catholique ? LP : La manœuvre impérialiste qui consiste à améliorer l'image de marque de la dictature en lui mettant aujourd'hui un masque réformiste, a convaincu, dans un premier temps, l'Eglise. Ainsi, la hiérarchie catholique a condamné l'attitude critique adoptée par les organisations et par le mouvement populaire à l'égard de la junte. Mais nous avons répondu et neutralisé ces critiques. La crise de la junte, marquée par le départ de tous les ministres civils du gouvernement (4), la répression permanente et l'absence de réalisation des promesses démagogiques par la junte, ont clairement montré à l'Eglise la justesse des critiques des organisations révolutionnaires. Cela lui a montré que la junte cherchait seulement à manœuvrer au profit de l'impérialisme pour

Leonicio Pichinte, secrétaire général des LP 28 empêcher une véritable transformation sociale. L'Eglise expliquait que le mouvement devait adopter désormais des méthodes pacifiques; mais, après le 22 janvier, le secteur progressiste - qui influence une partie des masses — a compris le caractère répressif de la junte et a changé de position. Nous nous en réjouissons. BS : De ton point de vue, quels sont, aujourd'hui, les principaux obstacles à la révolution salvadorienne ? LP : L'essentiel des conditions objectives et subjectives pour une issue révolutionnaire existe; cependant, il faut continuer à la préparer. Nous sommes, aujourd'hui, très proches d'un mouvement insurrectionnel; la manœuvre réformiste a échoué et s'est rapidement usée, principalement grâce à la combativité des masses salvadoriennes - qui n'ont pas accepté cette duperie - et à la crise économique. La crise n'a pu être résolue et s'est au contraire accentuée.

Nous sommes actuellement dans une période de regroupement des forces aussi bien à gauche qu'à droite, une période de délimitation des (4) Après le coup d'Etat du 15 octobre, qui mit fin au gouvernement du général Romero, les principaux partis du «Foro popular», le Parti démocrate chrétien, le MNR (parti bourgeois, lié à la Ilè Internationale) et PUDN se rallièrent la junte et participèrent au gouvernement, alors que le FAPU et les LP 28, parties prenantes du «Foro popular», et les BPR dénonçaient le coup d'Etat comme une manœuvre de l'impérialisme. En décembre 1979, le MNR, l'UDN étaient contraints de quitter le gouvernement qui s'était révélé totalement incapable de stopper la répression ou d'entamer un réel programme de réformes.

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camps. Le fait que la démocratie chrétienne ait décidé de participer au nouveau gouvernement a clairement montré qu'elle était aux côtés de la droite. La crise a obligé chacun à définir son camp. En revanche, d'autres organisations qui avaient soutenu la manœuvre impérialiste et la junte aujourd'hui s'y opposent - c'est le cas de l'Union democratica nationalista (UDN, organisation légale du Parti communiste salvadorien), du Movimiento nacional revolucionario (MNR, social démocrate) et de personnalités démocratiques. Dans le cas du MNR, cette organisation ne s'est pas complétement intégrée au camp de la révolution, mais son action a servi la lutte populaire. Nous pensons qu'il faut aller jusqu'au bout pour faire échec à la manœuvre impérialiste que représente aujourd'hui la junte et dans cette voie nous avons accompli des progrès.

LE MOMENT DE L'INSURRECTION APPROCHE Nous pensons que nous sommes dans une situation révolutionnaire. Une insurrection ne relève pas d'un processus mécanique mais on peut dire qu'elle est proche. C'est un processus dialectique. Et, selon la manière dont nous intervenons, nous pouvons la retarder ou l'avancer. En ce sens, un élément important à prendre en compte, c'est l'unité des organisations révolutionnaires. A l'heure actuelle, c'est plus une question pratique que théorique; il existe, aujourd'hui, les conditions idéologiques pour cette unité. Nous devons être très prudents car il y a beaucoup de facteurs à prendre en compte; par exemple, il est possible que les conditions de l'insurrection soient réunies avant que ne soit réalisée l'unité organique des organisations révolutionnaires.

Une autre condition importante pour avancer dans le combat, c'est l'organisation - dans certains cas la réorganisation - du mouvement de masse. Selon nous, l'organisation et la participation des masses est une des conditions les plus importantes pour la prise du pouvoir. BS : Tu penses donc que le gouvernement actuel n'a pas la possibilité d'appliquer son plan ? LP : Cette possibilité est, pour ainsi dire, inexistante. Ce à quoi nous assistons, dans notre pays, c'est l'opposition entre le développement des forces productives et les rapports sociaux de production. Du point de vue économique, la crise est très grave. Les déformations de notre économie sont dues à l'impérialisme. Cette économie est fondée sur la production de produits agricoles destinés à l'exportation. Notre économie est dominée par l'oligarchie étroitement liée à l'impérialisme. L'oligarchie est incapable d'apporter des changements radicaux, structurels. Le degré de pauvreté et d'exploitation qui est imposé au peuple est très important; on peut en conclure que la possibilité de solutions réformistes est quasiment nulle. Le degré de combativité et d'organisation de notre peuple représente un des principaux éléments qui empêcheront l'application du projet impérialiste.

LA MENACE DE L'IMPERIALISME US BS : L'impérialisme nord-américain est un des principaux obstacles auxquels il faudra faire face, non seulement à cause de son soutien à la junte et au gouvernement actuel, mais aussi par rapport à la possibilité d'une intervention militaire directe ? LP : En effet, l'impérialisme est intervenu militairement, et pas seulement politiquement; ces derniers jours, il a repris les livraisons militaires aux forces réactionnaires. Dans la situation actuelle, il est clair qu'il se prépare de plus en plus à intervenir; nous ne savons pas exactement comment - on peut penser à une intervention militaire — mais c'est un fait qu'il ne peut tolérer qu'un pays échappe à sa domination, que se crée un nouveau bastion anti-impérialiste. Nous savons que ces derniers mois plus de soixante tonnes d'armes sont entrées dans le pays par le port d'Acajutla, qu'il y avait des blindés utilisés par la Guardia Nacional (Garde nationale) et par l'armée. Lors de la répression de la grève dans l'entreprise agricole El Porvenir, le 18 décembre, des marines yankees ont participé à l'opération ; ils donnaient des conseils tactiques aux forces armées salvadoriennes et leur enseignaient des méthodes de répression. En conclusion, nous savons que quand ils ont épuisé tous les moyens politiques, le seul qu'ils leur restent, c'est l'intervention militaire sauvage. BS : Quelles sont les tâches, selon toi, des torces révolutionnaires et démocratiques du monde entier pour aider la lutte du peuple salvadorien ? LP : Nous lançons un appel à nos camarades révolutionnaires et aux démocrates du monde entier pour qu'ils dénoncent vigoureusement les crimes commis par la junte et par l'impérialisme dans notre pays, pour qu'ils fassent connaître la situation actuelle, et par-dessus tout pour qu'ils dénoncent la manœuvre de la junte qui prétend libérer notre pays, avec ses promesses démagogiques, tout en continuant à massacrer les meilleurs combattants et le peuple du Salvador. "Nous penson Des indi au dane ad

Nous pensons aussi que, comme pour toute lutte, nous avons soutien politique et moral, mais aussi d'une aide matérielle, économique. Nous lançons un appel pour que, partout dans le monde, se constituent des comites de solidarité. Cet appel s'adresse aussi, bien sür, aux organisations politiques et syndicales et à toutes les organisations de masse en général. Nous leur demandons aussi de faire connaître le processus d'unité dans lequel nous sommes engagés pour renforcer et faire avancer notre combat.

Enfin, nous voulons leur dire que nous sommes tout un peuple mobilisé dans la lutte et que nous leur envoyons notre salut fraternel et unitaire avec l'espoir que d'autres peuples parviennent à leur libération complète. (Le titre, les intertitres et les notes sont de la rédaction d'Inprecor)

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