EUX mois après son entrée
Men fonction, le gouvernement de «l'Alliance démocratique», formée par le Parti
(PSD), Centre démocratique et social (CDS) et le Parti populaire monarchiste (PPM), obtenu une majorité parlementaire le 2 décembre, est confronté à l'opposition de secment de masses qui remettent en cause la politique du gouvernement et chacune de ses ini-
Depuis 1978, on n'avait pas vu au Portugal de mobilisations aussi généralisées et d'une telle intensité contre un gouvernement. Le défi est clair : c'est la propre survie du gouvernement Sa Carneiro qui est en jeu.
«LA TERRE A CELUI QUI
L'A TOUJOURS POSSEDEE»
Les mobilisations syndicales contre le gouvernement ont atteint un point culminant lors des trois journées de lutte pour la défense de la Réforme agraire qui se sont déroulées les 25, 26 et 27 mars. Durant deux jours, les 26 et 27, tout l'Alentejo a été paralysé par la grève géné-
Au même moment, 300000 métallurgistes cessaient le travail pour faire aboutir leurs revendications. Depuis plusieurs semaines, le secteur des transports est en lutte contre la dénationalisation de plusieurs entreprises et pour imposer sa convention collective Au total, ces mobilisations ont regroupé plusieurs centaines de milliers de travailleurs.
Le thème central de tous ces conflits est l'offensive menée par le gouvernement contre les Unités collectives de production (UCP) et les coopératives agricoles de l'Alentejo et du Ribatejo. Depuis deux mois, le gouvernement a rendu aux anciens latifundiaires près de 40000 hectares de terres qui avaient été occupées ou remises aux UCP. Ainsi une cinquantaine d'UCP, sur un total de 500, dans les quatre districts de la réforme agraire, ont été démantelées et de nombreuses autres sont menacées du même sort.
Les effets sociaux d'une telle politique sont très clairs : en quelques mois, 25000 travailleurs agricoles ont été licenciés. Ce développement du chômage rappelle aux travailleurs de l'Alentejo ce passé qui n'est pas si lointain où le spectre de la faim hantait tous les villages de ces provinces.
La bourgeoisie elle-même a conscience du terrible baril de poudre qu'est en train de l'Alentejo, que peut faire moindre étincelle. Le Financial Times du 27 mars 1980 écrivait à ce propos : «La stafuture de dépend de la capacité du gouvernement de présenter politique cohérente de compensation pour les travailleurs agricoles qui risquent d'être licenciés. Les quelques cartes que le Premier ministre, Francisco Sa Carneiro, peut jouer comprendistribution de petites parcelles de terre à des paysans individuels, un plan ambitieux de construction civile et le soutien au secteur industriel national fragile». L'article se conclut par certain bon sens : «Ce ne sera pas là une tâche facile».
De fait, la tâche est bien La population l'Alentejo est composée dans son écrasante majorité de tra vailleurs agricoles qui ont une
Portugal longue expérience de lutte et un haut niveau de conscience de classe. Le retard dans l'application de la Loi Barreto, sur la restitution des réserves de terres à leurs anciens propriétaires, exprime bien le niveau des confrontations auxquelles on assiste aujourd'hui : alors qu'elle avait été approuvée par le Parti socialiste (PS) et le PSD en juillet 1978, elle n'est pas encore entrée en vigueur.
Pour ce faire, le gouverneva pas ménager ses efforts. Les 5000 hommes de la Garde nationale républicaine (gendarmes) ont été renforcés de 1400 policiers des unités anti-émeutes, puis de 300 nouveaux. Lors de deux tentatives de désoccupation des terres, les affrontements ont fait deux morts et plus de 1000 blessés. Et ce climat de confrontation va encore s'accentuer. Le gouvernement a en effet annoncé qu'il comptait remettre à leurs anciens propriétaires toutes les mois d'octobre prochain, date probable des élections législa-
Mais après chaque «désoccupation» faite avec un grand déploiement de taires, les travailleurs agricoles vont récupérer en partie les terres. De fait, la GNR ne peut
Men permanence la garde sur l'ensemble de la superficie des terres «désoccupées». Les mis ainsi à profit la dispersion géographique pour en récupérer bon nombre. C'est ce qui s'est produit par exemple à Mortemor o novo : onze propriétés ont été réoccupées par les travailleurs agricoles.
Dans le communiqué qu'ils publièrent pour expliquer leur action, les travailleurs déclaraient : «Nous sommes retour-
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nés dans les propriétés pour nous occuper des terres et des récoltes qui avaient été volées par le gouvernement de Sa Carneiro et Freitas do Amaral. Par cette action, nous voulons qu'il soit bien clair que les terres qui avaient été volées retournent aux mains des travailleurs et que la réforme agraire ne sera pas détruite».
La situation est devenue encore plus explosive après la découverte de scandales sur des affaires corruption au ministère de l'Agriculture et des Pêches. On a découvert, par exemple, que plus de 60 pour cent du total des crédits agricoles nationaux - crédits à bon marché destinés à la création de nouvelles exploitations - ont été distribués à trois familles, dont l'une est celle du Président de la Confédération de l'Agriculture portugaise (CAP, qui regroupe les propriétaires fonciers et fait partie l'actuelle coalition au pouvoir) et une autre celle du Président du Plan d'investissement dans l'Alentejo. Joao Goulao, responsable de ces opérations, résuma toute la situation dans une «gaffe» alors qu'il prenait la parole devant le Parlement : «Nous voulons rendre la terre à ceux qui l'ont toujours possédée».
Un autre effet de ces confrontations, c'est le stimulant qu'elies représentent pour le reste du mouvement ouvrier portugais. La résistance aux désoccupations, dans le contexte de crise sociale qui s'approfondit, met à l'ordre du jour la grève générale contre le gouvernement Sa Carneiro. Certaines directions syndicales, liées à l'opposition minoritaire au sein de la Centrale générale des travailleurs portugais (CGTP) comme les syndicats de la chaussure d'Aveiro et de Coimbra, ou celui de Guimaraes où l'influence des socialistes révolutionnaires est déterminante, ont proposé que la journée de défense de la réforme agraire, le 27 mars, soit transformé en grève générale. Une telle grève aurait été possible.
Malgré le refus de la direction de la CGTP de généraliser le mouvement, la pression qui s'exerce en ce sens est déjà le principal effet de la résistance contre le démantèlement de la constitue l'une des conditions pour sa victoire : la réorganisation de la lutte des masses travailleuses urbaines pour le gouvernement et sa politi-
LES RESULTATS DE LA
POLITIQUE DU FMI L'effet politique qu'a la mobilisation permanente des travailleurs agricoles de l'Alentejo et du Ribatejo est de favoriser les luttes pour la défense du pouvoir d'achat des masses urbaines. C'est autour de cette combinaison que se réorganise le dispositif de lutte du mouvement syndical.
De son côté, le gouvernement ne dispose pas d'une marge de manœuvre suffisante pour une politique de concessions partielles ou d'intégration. Il y a quelques mois, une modification considérable de la situation économique et financière est intervenue. En 1979, pour la première fois depuis longtemps, la balance des comptes courants a enregistré un solde positif. Les exportations ont progressé de 61,6 pour cent, tandis que les importations ne croissaient que de 25,5 pour cent. Le taux de couverture des les exportations a ainsi atteint 54,6 pour cent. Ces données, qui concernent le premier 1979, rendent compte d'une relance économique réelle : le taux d'utilisation des capacités productives dans l'industrie de
La atteint 74 pour cent et le taux de crois-
PIB a dépassé la moyenne des pays de l'OCDE.
C'est le résultat d'une politique d'austérité agressive, entamée par Soares et négociée avec le FMI.
Un allègement considérable des pressions financières, l'augmentation des liquidités, développement des exportations se conjuguant avec une concentration importante du marché intérieur, ces résultats ne semblent pas pouvoir empêcher l'accentuation d'un nouveau déséquilibre avec l'approche d'une nouvelle récession. Si au dume trimestre 1979, la conjoncture s'est de nouveau modifiée : les investissements dans l'industrie de transformation ont rechuté (moins 46 pour cent), ainsi que les invesmente dans l'industrie en genéral (moins 13 pour cent). La demande externe a diminué. La production agricole a chuté de façon importante (et elle continuera de le faire en raison des confrontations décrites ci-dessus qui se dérouleront dans les principales zones cé réalières du pays).
L'évolution économique — y compris le petit ballon d'oxygène dont a bénéficié l'économie portugaise - n'a été pourtant possible que grâce à l'accentuation de la politique d'austérité et au blocage des salaires. L'évolution des salaires réels des travailleurs portugais illustre ce phénomène (voir tableau page suivante).
En même temps, si cette évolution a été possible, il faut comprendre que cela est aux limitations énormes dont a souffert la lutte défensive des travailleurs portugais. Un rapport de la Banque mondiale (Unemployment in Portugal - Prospects and policy) donne une idée de cette situation en indiquant l'évolution des jours de travail perdus pour fait de grève.
JOURNEES PERDUES POUR
FAIT DE GREVES 1975 2174067 1976 1503093 1977 524654
Tout indique que, pour 1978 et 1979, il n'y aura pas de modification de la tendance. Cela ne signifie pas pour autant que la classe ouvrière portugaise ait souffert une défaite décisive. En 1976, et même encore aujourd'hui, en décembre 1979, les partis ouvriers ont obtenu la majorité électorale (en 1979, la majorité parlementaire fut acquise au bénéfice de la
Le PCP maintient sa coalition électorale, l'Alliance du peuple uni, avec le MDP. II peut espérer retrouver son score antérieur qui atteignit 17 pour cent avec un million de voix Il est difficile pourtant qu'il puisse l'améliorer, tant il est vrai que l'apparence «d'unité» réalisée avec le «Front du progrès» va canaliser en direction du PS le «vote utile». En ce qui concerne les présidentielles, de nombreux dirigeants du PCP, comme Dias Lourenço, ont déjà exprimé leur désir de parvenir à un accord avec Eanes. Mais surtout en fonction des pressions qui peuvent s'exercer sur sa gauche, le PCP pouvait être contraint de présenter un candidat au premier tour pour appeler au second à voter Eanes (les présidentielles, à l'inverse des législatives, ont deux tours, sur le modèle français telo Saraiva de Carvalho dirige la FUP, la Force d'unité populaire, qui regroupe des organisations d'extrême-gauche, y compris les deux fractions du MES, le PRP, l'UDP et une de ses scissions. Son projet est de présenter des listes de candidats menées par des «militaires d'avril», sur la base d'un programme peu délimité, mais dont l'axe central sera la défense de la Constitution considérée comme une bannière indispensable, qui peut être utilisée pour combattre l'offensive de la droite. Si Otelo est naturellement le candidat présidentiel désigné d'une telle coalition, nombre de ses composants subissent pression du «Front du progrès», pour se désister en faveur du PS dans certaines zones du pays et partant subissent également une forte pression pour appuyer la candidature d'Eanes «défenseur de la Constitution».
Le Parti socialiste révolutionnaire (Section portugaise de la IVe Internationale) présentera ses propres candidats dans tout le pays. Ils défendront un programme d'urgence centré sur des propositions pour l'unité ouvrière et la nécessité d'un candidat présidentiel unique du mouvement ouvrier contre Eanes et l'AD.
Confronté à une riposte populaire massive contre son gouvernement, à la réorganisation du dispositif de combat du mouvement syndical, s'appuyant sur une coalition fragile (en 1978, Sa Carneiro avait formé avec Freitas do Amaral du CDS une «Convergence démocratique» qui se brisa au bout d'un mois car le CDS alla former un gouvernement avec Mario Soares). Sa Carneiro a tout intérêt à précipiter la date des élections. Il y a des gens qui appellent cela la tactique «d'italianisation» du Portugal : on favorise la bipolarisation entre un bloc de droite et un PCP fort. écarté du pouvoir tandis que le. PS est incapable de s'impo ser comme intermédiaire. M.
pour l'instant, rien n'indique rien n'indique que le rêve puisse devenir réalité. Le PS est loin d'en être réduit au PSI et la coalition de droite instable est loin de représenter la DC, installée dans toutes les structures du pouvoir italien.
Les luttes du mois de mars, qui ont mis objectivement à l'ordre du jour, la possibilité générale nationale immédiate ont eu pour effet d'accélérer la crise du gouvernement et de précipiter les échéances électorales.
Mais ces luttes sont loin d'être achevées et n'ont pas été défaites. Jour après jour, elles marquent un peu plus au contraire toute l'évolution politique du Portugal.