Dans le précédent numéro d'Inprecor, nous avons publié une interview de Lula, le dirigeant syndical des métallurgistes de Sao Paulo, précédé d'un court article.
Nous y annonçions que la première rencontre nationale représentative du Parti des travailleurs s'était tenue le week-end du 29 mai et nous en donnions les principaux résultats.
Nous publions ci-dessous deux articles parus apres cette rencontre dans le quinzomadaire Em Tempo, dont les rédacteurs et collaborateurs sont organisés dans un noyau de base du PT. Em Tempo apparaît comme un
L y aurait beaucoup à dire sur les résultats de la rencontre nationale du Parti des travailleurs
(PT)... Ce parti est une réalité extrêment dynamique et peu cristallisée.
Ce n'est qu'à moyen terme que l'on pourra porter sur lui un jugement définitif. Il y a, cependant, certaines questions confuses sur lesquelles il est possible d'apporter quelque clarté, si partielle soit-elle.
Aux yeux de l'opinion publique, informée par la grande presse, l'axe de la polémique qui s'est développée pendant les deux jours de la rencontre, serait de savoir si le PT doit être un parti «classiste» ou un parti «de masse». Cette manière de polariser la discussion constitue cependant une mauvaise caricature du débat en cours qui ne s'achève pas avec la rencontre et ses résultats.
Il faut avant tout souligner un point : c'est la gauche qui a dominé, dirigé et mené le débat, la gauche au sens large. Les syndicalistes n'ont pas fait sentir leur poids: ils furent tout le temps absents de l'assemblée générale et des commissions
- occupés en conclave à établir la liste unique de direction qui fut finalement approuvée
- et les textes préalablement élaborés comme base de discussion se situent clairement dans le cadre idéologique de l'extrême-gauche. Les autres forces constitutives du PT, en plus des syndicalistes, et qui formaient de fait les pôles de la discussion, les secteurs progressistes de l'Eglise, les parlementaires combatifs et les militants - organisés ou non -
Derrière la controverse,
ment classistes du PT. de l'extrême-gauche, toutes pensaient la réalité actuelle à partir de l'héritagauche révolutionnaire brésilienne des dernières années.
UN PARTI POUR LA LUTTE DE CLASSE... Il n'y a rien de mal à cela; mais celà nous oblige, pour comprendre la signification réelle des débats qui ont eu lieu lors de la rencontre, à nous référer à cet héritage idéologique où certains termes et positions, apparemment gratuits, prennent toute leur signification spécifique.
Pour comprendre à quel point l'opposition «classiste» versus «de . masse» est fausse, il suffit d'observer qu'aucune proposition, parmi celles en débat, ne s'opposait à aucun des deux termes en question. Personne ne défendait un «parti de cadres» contre un «parti de masse». Personne non plus ne défendait un «parti de conciliation de classes» contre un «parti classiste».
Comme on dit, la question est ailleurs. La question qui était réellement en débat porte sur le caractère que l'on veut donner au PT. Autrement dit, un «parti stratégique» ou un «parti tactique» ? Un parti proprement dit ou un front ? Un parti des travailleurs, en tant qu'exploités, ou un parti des secteurs globalement qualifiés de «populaires» ? Un instrument militant d'intervention ou un canal d'expresssion et de représentation institutionnelle?
Document Brésil porte-parole ou une tribune des courants les plus claire-
Le premier article, de Flavio Andrade, fait le point sur le fond du débat qui s'est instauré lors de la rencontre du PT par delà l'opposition formelle et trompeuse entre
«parti de classe» et «parti de masse».
Le second article, de Raoul Pont, souligne l'actualité du mot d'ordre d'Assemblée constituante, non adopté par la rencontre du PT au moment où la dictature durcit la discussion et où les partis d'opposition se refusent à engager la moindre lutte concrète pour la Constituante, même lorsqu'elle figure formellement dans leurs programmes.
C'est au fil de ces questions que se sont profilées les convergences et les divergences. Et, soit dit en passant, les positions en controverse se croisèrent plus d'une fois sur ces points sans que se vérifie une cohérence qui permette de conclure cette tions achevées et complètes. D'où la conclusion que le débat a mal commencé. En vérité, le PT rassemble en son sein les positions les plus variées et d'origines fort différentes qui passeront encore par tout un processus de redéfinition avant de se cristalliser plus ou moins définitivement. Quoi qu'il en soit, une polarisation a existé, même si elle demeure imprécise.
sont ceux qui ont défendu la conception d'un PT comme un parti proprement dit. Pour eux, le lancement du
PT par les dirigeants syndicaux les combatifs du pays doit offrir une occasion précieuse pour que les travailleurs s'organisent en tant que classe indépendante dans un parti qui leur soit propre. Il s'agirait de partir de la montée du mouvement ouvrier combatif dans le pays, d'utiliser toupotentialités pour que son processus d'émergence s'opère dans la perspective d'organisation de la classe ouvrière, pour soi, en tant que classe dans un parti propre... Comme tel, ce parti aurait nécessairement des tâches stratégiques, telles que la prise pouvoir et l'installation société nouvelle, sans exploitation, socialiste. Au-delà de la tâche immé diate qui est centrée aujourd'hui sur le renversement de la dictature militaire. Cette position ne préten-
dait cependant pas que le PT devrait présenter, dès maintenant, un programme achevé de ce que devait être cette société nouvelle.
Mais elle expliquait que le programme du parti devait déjà donner des indications sur les grands objectifs à atteindre. C'est-à-dire qu'il s'agissait non pas d'un parti révolutionnaire déjà prêt et achevé, mais dès à présent d'un processus en vue de la constitution future de ce parti.
Pour cela même, par la dimension et le caractère des tâches qu'il doit s'assigner, le parti ne peut être conçu comme un simple canal d'expression parlementaire, il doit être conçu comme un instrument d'organisation et d'intervention politique, un instrument militant pour les travailleurs. Donc, un parti différent des partis conventionnels qui sont bien davantage une «masse de manœuvre» pour les élections et les congrès. Donc, un parti de masse, un parti militant qui soit un cadre d'organisation pour l'activité politique des travailleurs dans le but d'intervenir aussi bien sur les questions de leurs luttes quotidiennes que sur les questions de politique générale. D'où l'insistance de ce secteur pour que le noyau de base figure clairement dans les statuts comme l'organe de base du PT.
Finalement, et c'est évident, ceux qui défendaient un parti de ce type, sont intransigeants quant à sa caractérisation comme «parti des exploités, parti de la classe travailleuse», un parti qui n'accepte pas dans ses rangs de représentants des intérêts de la bourgeoisie afin de préserver son indépendance de classe.
... OU UN FRONT POUR l'EXPRESSION INSTITUTIONNELLE? De l'autre côté, les tenants du «parti de masse» avaient une vision opposée sur presque tous ces points. D'une part, ils soulignaient que le PT doit seulement être un parti tactique, sans perspectives stratégiques. cette mesure, il se rapprocherait davantage d'un front - de gauche, démocratique ou populaire, peu importe - dans le but d'accomplir certaines tâches de l'heure dans la lutte contre la dictature. Dans la logique de cette dilution du caractère du PT, la caractéristique «populaire» était privilégiée au détriment de la caractéristique «travailleurs».
Derrière cette divergence, il y a pour une bonne part le problème du parti révolutionnaire de la classe ouvrière. La grande majorité des partisans du «parti de masse» pense qu'un parti révolutionnaire doit être dès sa création un parti achevé, de communistes et avec une proposition programmatique définitive déjà élaborée. Ils ont donc tendance à penser que le PT doit courir dans un couloir spécifique pendant que le parti révolutionnaire suit son chemin dans un autre couloir, bien distinet.
Cette vision du parti va de pair avec la volonté de remplacer le terme «travailleurs» par le terme «populaire». Non que les partisans de cette position défendent ouvertement un parti de collaboration de classes, qui soit typiquement un front populaire classique. Mais leur peu d'insistance sur la délimitation de classe, sur l'indépendance de classe aujourd'hui, ici et maintenant, autorise à coup sûr un glissement. Elle laisse la porte entrouverte à d'éventuelles combinaisons interclassistes au nom du «réalisme politique de l'heure».
D'autre part, liée à la proposition d'un PT plus frontiste, tactique et populaire, on trouve aussi l'idée que le principal dans la conjoncture actuelle du pays, c'est l'occupation de l'espace institutionnel par le mouvement populaire. Il en découle simplement que le parti ne doit pas trop s'occuper de l'intervention militante de ses membres, la structure de ses à être davantage une concession qu'une nécessité cohérente avec la conception du parti qu'impliquent ces positions. De ce point de vue, les relents de «masse de manœuvre» plutôt que simplement de masse, inhérents à ce type de conception, sont indiscutables.
Enfin, puisque le PT doit être simplement tactique, il est cohérent de défendre pour un tel parti une simple plate-forme de lutte à court terme plutôt qu'un programme proprement dit. Les tâches programma-
Get stratégiques ne dans ce cas, des choses pour le PT mais pour les «véritables partis de classe». Ici, le ton pédant se démasque derrière les discours, apparemment positifs, selon lesquels «la base n'a pas encore discuté des points qui devraient être inclus dans un programme complexe et complet».
Voici, en résumé, la signification réelle de la controverse «classiste» versus «de masse». Sans doute, cette typologie de la polémique est-elle insuffisante et meme un tantinet formelle. Mais elle trace un chemin à partir duquel il est possible d'approfondir le défrichage des discussions de la rencontre.
Il est difficile, il faut le répéter, de caractériser les résultats de la rencontre. D'une part, parce que les résolutions approuvées comportent une bonne dose de compromis entre les diverses positions. D'autre part, et surtout, parce qu'il ne s'agit pas de deux blocs monolithiques et cohérents, en opposition ou en accord, mais bien d'un chassé-croisé de positions diverses et passablement nuancées. En tout cas, tout indique que c'est sur ces axes que le débat va continuer et que c'est entre ces grandes lignes que le PT devra opter. Flavio ANDRADE