Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

INDOCHINE

Impérialisme, Thaïlande et l'aide aux réfugiés

· Inprecor n° 82-83, 31 juillet 1980 · p. 29-33 · 4 808 mots

Philippines et Asie du Sud-Est Indochine Chine

Pierre ROUSSET juin 1980, de violents combats éclataient le long de la frontière entre le Cambodge et la Thailande. Les premières informations se faisaient des plus alarmistes : l'équivalent d'une division vietnamienne (environ 10000 hommes) avait pénétré, en de nombreux points de la frontière, sur le sol thailandais, peut-être pour y rester.

L'affaire prenait peu après de plus justes proportions. Tous les combats, à l'exception de l'un d'entre eux, avaient incontestablement eu lieu du côté cambodgien de la frontière. Ce n'est qu'au niveau du village de Non Mark Moon que des troupes vietnamiennes avaient pénétré de 2 km, pour une douzaine d'heures et avec les effectifs de deux compagnies (200 hommes environ), sur le territoire contrôlé par la Thailande. En-

LA POLITIQUE THAILANDAISE DE «RAPATRIEMENT VOLONTAIRE» Nguyen Co Thach, ministre vietnamien des Affaires étrangères, dénonçait alors qu'il faisait escale à Bangkok peu après les combats, la politique suivie par Bangkok qui consiste à porter secours aux réfugiés durant la saison sèche pour «les renvoyer, en tant que soldats, combattre au Kampuchea durant la saison des pluies qui donne l'avantage aux guérillas (2)». Et il semble bien que l'organisation par l'armée thaï, avec couverture du Haut Commissariat pour les réfugiés (HCR) de l'ONU, à partir du 17 juin, d'une nouvelle opération de «rapatriement volontaire» de Cambodgiens du camp de Sakeo, contrôlé par les Khmers rouges, soit à l'origine de cette dernière escalade du conflit.

Au départ, des responsables du HCR en Thailande avaient décidé d'engager des négociations en vue de rapatrier au Cambodge les réfugiés qui le désiraient, seule façon de résoudre durablement le problème en évitant core est-il que le tracé de la frontière dans cette région est contesté : pour

1906-1909 (qui servent, en général, à régler les litiges de cet ordre), ces localités sont cambodgiennes; mais pour les cartes américaines des années soixante, utilisées par Bangkok, elles sont thai-

Toujours est-il que, pour la première fois en 16 mois, c'est-à-dire depuis qu'elles sont entrées au Cambodge, les forces vietnamiennes ont délibérément pénétré en territoire sous contrôle thailandais et se sont trouvées engagées dans un combat significatif avec l'armée royale et ce à la veille de la réunion d'une conférence des ministres des Affaires étrangères de l'ASEAN (1) qui devait traiter de la situation indochinoise. Il s'agit donc beaucoup plus que d'un simple incident ou d'un épisode fortuit. la tormation de camps permanents de réfugiés, analogues aux camps palestiniens. Revenant début février d'un voyage à Hanoï et Phnom Penh, qui avait suscité l'opposition des EtatsUnis, le coordinateur régional HCR, Zia Rizvi, déclarait que le retour volontaire des réfugiés était à la fois «réalisable et souhaitable», si un climat de confiance pouvait être établi (3). Peu après, le gouvernement Heng Samrin appelait le gouvernement thaï à engager des négociations

Les Khmers rouges ont alors violemment dénoncé ce plan de «rapatriement volontaire» et Bangkok s'est refusé à engager toute négociation à ce sujet avec Phnom Penh sous prétexte qu'il ne voulait pas reconnaître ainsi «de fait» un régime qu'il combat. Au contraire, le gouvernement thai a proposé la création d'une vaste zone à cheval sur la frontière, sous contrôle international, dans laquelle seraient reregroupés les refugiés, et a commencé

Indochine

à organiser de façon unilatérale son propre plan de «rapatriement volontaire». Le conflit politique qui oppose, depuis début 1979, les capitales indochinoises à la Thailande, les puissances occidentales et la Chine au sujet de l'organisation des aides humanitaires a pris, dans ces conditions, une dimension nouvelle :

La mise sur pied éventuelle - d'une vaste de zone de regroupement, sous contrôle international, (et partiellement située en territoire cambodgien), tendrait évidemment à constituer un petit «Cambodge libre», échappant officiellement a l'autorité de Phnom Penh et donnant chaire à la thèse des «deux Cambodge», mise à mal par l'absence de zone de population dans le pays même où les Khmers rouges et les Khmers serei seraient à même d'établir leur administration.

L'existence de cette zone largement alimentée par l'aide internationale occidentale aurait constitué un pôle d'attraction considérable pour une population cambodgienne toujours frappée par la disette et menacée par un retour de la famine. Déjà, le maintien du «pont humain», établi par des organisations humanitaires, afin de faire parvenir à partir de la frontière thailandaise des semences de riz, de la nourriture, des instruments agricoles, des médicaments, voire des animaux de traits comme le projetait Oxfam Amérique, commençait à jouer un rôle déstabilisateur malgré les secours immédiats et partiellement irremplaçables qu'il fournissait. Un flot continu de paysans, marchands et citadins se rendait aux points de distribution sur la frontière, à pied, à dos de buffle, à bicyclette, en camion-stop, illustrant (1) ASEAN : Association des nations du Sud-Est asiatique regroupant la Thailande, la Malaisie, Singapour et les Philippines. (2) Cité par Derek Davies, « Far Eastern

Economic Review», (FEER), du 4 juillet 1980. (3) Cité par Nayan Chanda, FEER du 4 juillet 1980.

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l'ampleur des besoins mande. Mais, en même temps, le

«pont humain» contribuait au développement du marché noir et d'un commerce spéculatif, développait des mentalités d'assistés, détournait des tâches de la production. A l'approche de la saison des pluies et des labours, le problème se faisait plus aigu : alors que le pays manque terriblement de cheptel (il aurait été détruit à 70 % depuis 1969), les buffles s'épuisaient dans d'incessantes allées et venues entre les villages et la frontière. Nombre d'observateurs (journalistes, responsables services d'aides, membres de l'administration khmère...) s'inquiétaient de plus en plus des consequences que avoir avec l'arrivée de la mousson.

Une conférence internationale sous l'égide de l'ONU, les 26 et 27 mai, à Genève. Elle fut l'occasion d'un nouveau tir contre le Vietnam et de fortes pressions ont été exercées par les «pays donneurs» (impérialistes) et la haute administration de l'ONU sur les responsables des projets d'aide en cours pour qu'ils durcissent leur attitude vis-à-vis de Phnom Penh. On a beaucoup discuté des difficultés qu'il y avait à contrôler exactement la distribution des vivres au Cambodge. Mais personne ne semble avoir voulu soulever le problème de l'utilisation de l'aide distribuée à la frontière thailandaise. Or, chacun savait que : «malgré la présence massive d'organisations internationales (dans les camps de réfugiés) combattants et civils sont toujours restés confondus (4)». Dans ces conditions (et une fois la situation alimentaire stabilisée), «il est devenu de plus en plus clair que l'aide internationale, utilisée à des fins politiques, militaires et mercantiles, favorisait en priorité le renforcement des éléments armés et, de ce fait, alimentait la poursuite de la guerre (5)». - Le «rapatriement volontaire», mis unilatéralement en œuvre par Bangkok, a peut-être été l'élément le plus provocateur de la «politique de l'aide» développée l'Occident à partir de la Thailande. La nature de cette opération est, en effet, sans ambiguité aucune : «Le transfert va s'opérer directement au profit des mouvements de la résistance anti-vietnamienne (Khmers rouges d'une part et Khmers serei et serika anti-communistes de l'autre)... A de très rares exceptions près, il ne s'agit donc pas, selon les intéressés eux-mêmes, d'un rapatriement vers leurs villes et villages d'origine, ni d'une soumission aux nouvelles autorités mises en place par l'armée vietnamienne (6).»

Dans le camp de Khao-I-Dang, sur une population totale de plus de 130000 personnes, vers le 20 juin, il n'y avait encore que 500 volontaires pour le rapatriement. Il s'agirait, dans ce cas, de véritables volontaires souhaitant bien souvent retrouver leurs villages et leurs familles.

Mais il n'en va pas de même dans le camp de Sakeo où les principaux départs (environ 9000 personnes) ont eu lieu début juillet. Ce camp, fort de plus de 24000 âmes, est sous contrôle khmer rouge. «Il est divisé entre une minorité de Khmers rouges et des milliers de civils, surtout des paysans qui cherchent à tout prix à leur échapper. Les premiers, au grand maximum un tiers de l'ensemble, sont fiers de leur appartenance à l'Angkar et ne cachaient pas, ces jours-ci, leur impatience de rentrer au Cambodge pour en découdre avec les Vietnamiens. Ils règnent en maîtres sur des milliers de civils angoissés, dont beaucoup n'osent guère parler ouvertement aux étrangers... Volontaire à Khao-I-Dang, l'opération paraît singulièrement faussée à

Les organisations internationales qui n'ont aucune autorité sur ce camp, placé sous contrôle de l'armée thailandaise, n'ont jamais été en mesure de faire cesser le règne terroriste de l'Angkar. Elles l'ont même généralement passée sous silence. Les professionnels occidentaux de l'aide humanitaire et les fervents boudhistes ne se sont pas souciés outre mesure de la protection de ceux qui leur adressaient des appels angoisses ou qui cherchaient refuge à la pagode. On a, considéré la quasi-totalité des civils cambodgiens arrivés à Sakeo en octobre avec les Khmers rouges, comme acquis à leur cause : c'é... Faut-il rappeller que c'est précisément à Sakeo que Mme Carter, entourée d'un essaim de journalistes, était venue s'apitoyer sur leur sort et leur promettre que l'Amérique ne les abandonnerait pas (7).»

Dans le camp de Sakeo, une véritable campagne d'intimidation a été organisée pour forcer les paysans à suivre les combattants lors de l'opération de rapatriement dit volontaire. «Les leaders khmers rouges de Sakeo ont créé», lit-on dans le Figaro, «une force spéciale de 300 hommes, chargés de faire comprendre aux réfugiés que ceux d'entre eux qui veulent rescamp creusent leurs propres tombes et qu'ils seront exécutés (8).»

Il est aussi possible qu'une série de provocations directes aient été montées par Bangkok à la veille de la réunion des ministres des Affaiétrangères de l'ASEAN susciter une riposte vietnamienne et de ressouder les rangs divisés du bloc néo-colonial d'Asie du Sud-Est. Plusieurs incursions des forces thailandaises auraient eu lieu en territoire cambodgien, notamment pour «aider» aux rapatriements. C'est d'ail-

Ice que reconnaît un colonel thailandais dans une interview accordée au journal de Bangkok, Matichon (9). C'est aussi le gouvernement thaïlandais et l'état-major thailandais qui ont décidé de faire passer la confrontation à un niveau très supérieur en envoyant l'aviation et les blindés sur le champ de bataille. C'est enfin de Bangkok que sont venues les nouvelles alarmistes (et fausses) d'une «invasion» du pays par «des milliers» de soldats vietnamiens. te atmosphère que la réunion de l'ASEAN a dénoncé «l'agression» viet-

Lors de la nomination du nouPremier ministre Prem Tinsulanond, au début de l'année, nombre d'observateurs se sont demandés s'il n'allait pas suivre une politique indochinoise plus «modérée» que celle de son prédécésseur, Kriangsak. Il n'en a rien été et l'établissement, sous un prétexte ment gonflé pour la circonstance, d'un blocus du Laos est là pour le confirmer. Un incident frontalier a fait un mort, un officier de la marine fluviale thailandaise. Selon l'enquête menée par le correspondant du Monde (10), la vedette militaire aurait pénétré dans les eaux territoriales laotiennes pour tenter de récupérer le corps d'un contrebandier thai tué. Là encore, Bangkok a refusé toute négociation avec Vientiane, ces contacts sont pourtant prévus dans de tels cas par les accords signés entre les deux pays. Le gouvernement thaïlandais a décidé d'instaurer un blocus total du Laos qui n'est à ce jour toujours pas levé. Cette mesure est extrêmement grave : c'est l'un des pays les plus pauvres du monde et il ne bénéd'aucun débouché maritime pour s'approvisionner. Il dépend en-

Roland-Pierre Paringaux, «Le MonR.P. Paringaux, «Le Monde» du 21 «Le Figaro» du 25 juin 1980. Il s'agit du colonel Prachak, cité dans «Le Doanket» (Paris) du 12 (10) Voir R.P. Paringaux, «Le Monde» du 17 juillet 1980.

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tièrement de la Thailande pour ses échanges maritimo-terrestres et pour une part de ses échanges aériens. Une route et un pipe-line sont en train d'être construits entre Vientiane et la province côtière de Nghe Tinh au Vietnam. Mais les communications vers ce dernier pays restent particulièrement difficiles, surtout en période de mousson, car elles doivent traverser la cordillère annamite. Bangkok a saisi le premier prétexte venu pour asphyxier le Laos comme en 1975 et 1976, accentuant par là la dépendance du plus petit des trois pays indochinois envers le Vietnam, dépendance que le gouvernement thailandais combat officiellement! - Enfin, pour compléter ce tableau, il faut souligner que les puissances occidentales - en tout cas les Etats-Unis - s'apprêtaient à développer leur politique en matière «d'aide». «Les Etats-Unis», note John Edwards, «doivent partir du présupposé qu'un réglement politique au Kampuchea est des plus improbables et que, tant que la guerre se poursuit en Thailande, la Chine et les USA ont intérêt à soutenir les Khmers rouges contre le régime Heng Samrin. Cela veut dire poursuivre le conflit pendant les trois ou quatre années à venir durant lesquelles le rôle des camps frontaliers de réfugiés et le programme international d'aide alimentaire revêtiront une importance militaire croissante pour les deux côtés (11).»

Quand le CICR (la Croix-Rouge) et l'UNICEF (organisme de l'ONU chargé des secours aux enfants) ont décidé d'interrompre la distribution des vivres dans les zones contrôlées par les soldats khmers rouges, à la suite des derniers combats, les EtatsUnis et le Japon (ainsi que d'autres puissances occidentales) ont exercé de fortes pressions pour renverser cette décision, sans se préoccuper des principes humanitaires invoqués par les organismes concernés. Ils ont pris, évidemment, fait et cause pour le régime thailandais qui se refuse à séparer les combattants des civils dans les camps de réfugiés et profère des menaces de rétorsion envers le CICR et

Richard Nation souligne d'ailleurs que «l'ambassade des EtatsUnis a bien fait comprendre aux agences privées d'aide qui travaillent étroitement avec elle que la distribution des secours dans les zones de Pol Pot était la clef politique de toute l'opération cambodgienne d'aide». Devant les remous provoqués dans les organisations humanitaires par cette politique de guerre sous couvert d'aide, «ceux qui poussent à une attitude exempte de tout compromis à la frontière cambodgienne - l'ambassade des Etats-Unis soutenue par celles du Canada, de la France et de la Grande-Bretagne -... se tournent vers Sir Robert Jackson, le coordinateur pour les Nations Unies des secours déployés de Bangkok, pour fournir la direction que le CICR (Croix-Rouge) a pris pour un temps sur elle-même».

C'est dans cette «alliance informelle entre la Thailande et les organisations humanitaires internationales», note Nation, qu'il faut voir «le véritable objectif de l'attaque vietnamien-

L'incursion vietnamienne du 23 juin apparaît dans

June riposte limitée et une mise en garde face à cet ensemble de mesures visant à accroître, sous le couvert de l'aide humanitaire, la pression militaire à la frontière.

LES DIVISIONS DE L'ASEAN

Sur le terrain, l'effet le plus immédiat des derniers combats frontaliers aura été la fermeture du «pont humain» organisé via le village de Nong Chan, la décision (fort tardive) du CICR et des autres grandes agences de suspendre la distribution des secours là où ils bénéficient de toute évidence aux Khmers rouges, la suspension prévue des opérations de rapatriement opérées depuis Sakeo (celle de Kao-I-Dang étant déjà interrompue). Il est probable qu'un certain nombre d'agences privées, notamment américaines, prendront le relais des organisations liées à l'ONU.

Par ailleurs, les combats se sont déplacés vers le massif montagneux de Phnom Malai, adossé à la frontière thailandaise et qui sert de bastion et de zone-refuge aux forces khmères rouges dans l'ouest du Cambodge.

Sur le plan international, la première conséquence des combats a été la publication d'un violent communiqué de la conférence des minisl'ASEAN qui a réaffirmé son soutien aux Khmers rouges et à la Thailande, comme à l'opération de ments volontaires». C'est-à-dire que le débat qui devait s'ouvrir lors de cette conférence sur l'attitude à avoir à l'égard du Vietnam et de la question cambodgienne n'a pas eu lieu, étouffé par l'annonce de «l'agression vietnamienne». Mais les divergences ment certes mais clairement, entre les membres de l'ASEAN sur ces problèmes sont trop profondes pour être ainsi durablement effacées.

La Thailande - qui souhaite faire du Cambodge un Etat-tampon entre elle et le Vietnam et qui voudrait restaurer son influence sur l'ancien royaume khmer - Singapour et, semble-t-il, les Philips'accordent pour, sur une ligne dure : saigner le Vietnam, en accord avec les Etats-Unis et en profitant de l'attitude chinoise, quand il en est encore temps. Ils suivent par là l'orientation dominante des pays impérialistes depuis la victoire de 1975 et l'ouverture des nouvelles cri-

Par contre, la Malaisie et l'Indonésie supputent, avec inquiétude, les conséquences que peut avoir à long terme cette politique provocatrice. Ils jugent qu'un Vietnam trop affaibli ne saurait jouer le rôle indispensable d'Etat-tampon entre l'Asie du Sud-Est et le géant chinois dont le poids peut devenir excessivement grand dans la région si la politique des «Quatres modernisations» produit effectivement des fruits. Ils considèrent cette question comme beaucoup plus grave que la menace exercée par une Indochine unie sous direction de Hanoi. Ils croient enfin que l'URSS souhaite maintenir une politique de coexistence pacifique à l'égard des pays de l'ASEAN. (11) John Edwards, FEER du 11 juillet

1980. (12) Richard Nations, FEER du 11 juillet 1980.

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Un délégué d'un de ces pays alla jusqu'à déclarer lors de la réunion de l'ASEAN : «Je n'arrive pas à comprendre les Thaïs. Ils ont apparemment accepté que le Laos soit une colonie dominée par Hanoi. Pourquoi ne font-ils pas de même dans le cas du Kampuchea ? Ce n'est qu'en acceptant Heng Samrin que nous pouvons espérer reconstituer un Etat-tampon avec les Khmers. Notre reconnaissance de Pol Pot n'est que très temporaire. Mais tant que le Vietnam maintient le gros de ses troupes et que des élections n'ont pas eu lieu au Kampuchea, il nous faut reconnaître Pol Pot. (13)»

Par delà le communiqué unanime de condamnation du Vietnam, ces divergences restent. C'est peutêtre pourquoi il n'a été assorti d'aucune mesure collective concrète, telle la suspension des contacts avec le gouvernement vietnamien, le rappel des ambassadeurs à Hanoi, etc. Peutêtre aussi parce que la détermination américaine apparaît trop superficielle. L'expérience a en effet montré que les Etats-Unis n'avaient pas les moyens politiques de mettre en œuvre leurs orientations simultanément en divers points du globe. Or, depuis l'affaire des otages en Iran et, bien sûr, Washington se porte avant tout vers l'ouest du continent asiatique. Et la crise qui vient d'éclater en Corée du Sud réclame de même une intervention suivie dans le nord-est.

Dans ces conditions, les EtatsUnis et la Chine ont les moyens de faire très mal à un Vietnam et à une Indochine en butte à de multiples difficultés et tensions intérieures et extérieures. Mais, ils n'ont pas pour le moment les moyens de concentrer leurs efforts pour faire plier sur des questions essentielles - notamment sur le Cambodge.

Quant aux Khmers rouges, ils entrent dans une période qui leur est militairement favorable, celle de la mousson. Ils vont certainement tenter de mener des coups d'éclat en prévision de la tenue, en octobre, de la session de l'ONU. Ils sont à même - ils l'ont montré - de mener des coups de mains dans de très nombreux points du territoire et de faire ainsi régner l'insécurité. Ils freinent la relance de la production, forcent les troupes vietnamiennes à un épuisant travail de police, maintiennent une menace constante dans certaines zones (et justifient par là, aux yeux partie de l'opinion cambodgienne, la présence de forces vietnamiennes chargées de la protéger !). Mais ils ne peuvent nulle part faire état de façon crédible d'un réel soutien populaire.

Politiquement, est, en conséquence, faible. Malgré d'intenses pressions exercées par les Chinois, les Thais et les Américains, l'élargissement du «front uni» proposé par les Khmers rouges est resté lettre morte et aucun groupe vraiment significatif de Khmers serei n'a accepté, officiellement, de se joindre à eux. Quant à Sihanouk, que Pékin et Washington voulaient voir prendre la tête de ce nouveau «front uni», il continue à refuser et vient de renouveler son appel à l'ONU pour qu'elle laisse vacant le siège du Cambodge, à l'au-

Sur le plan international, on sent que l'appui fourni à la direction khmère rouge (le «Kampuchea démocratique») s'effrite. Fin 1979, la Grande-Bretagne décidait de retirer sa reconnaissance au gouvernement Pol Pot-Khieu Samphan, malgré les clameurs des pays de l'ASEAN. Et l'Inde vient de reconnaître le régime Heng Samrin, le 7 juillet. Le fait est d'importance : c'est le premier grand pays qui n'appartient pas au «bloc qui reconnaît diplomatiquement Phnom Penh et c'est un pays qui a un poids réel dans le «Mouvement des non-alignés». Plus significatif encore, cette reconnaissance (attendue depuis la réélection d'Indira Gandhi) est intervenue peu après les incidents frontaliers avec la Thailande, alors que Bangkok espérait bien que l'Inde serait forcée de reporter sa décision dans le climat nouveau créé fin juin.

Dans les instances internationales de l'ONU, la position des Khmers rouges semble bien se dégrader depuis plusieurs mois : un vote à l'Organisation mondiale de la Santé (OMS) a donné 22 voix en faveur de Phnom

Get 48 abstentions. Pourtant, le 21 septembre 1979, le siège de l'ONU avait été maintenu pour

«Kampuchea 71 voix contre 35, 34 abstentions et 12 absents. Larésolution de l'ONU demandant le retrait des forces vietnamiennes et reconnaissant la «légitimité» des Khmers rouges était passée par 91 voix contre 21 et 29 abstentions, majorité considérable s'il en est !

Bien qu'il soit encore trop tôt pour en juger, il est probable que les une fois, cet automne, leur siège à l'ONU. Mais cela pourrait bien être la

Quant aux Khmers serei et serika (anti-communistes), ils sont incapables de prendre aujourd'hui la relève des Khmers rouges. Ils sont beaucoup moins forts militairement et plus occupés, en général, à vivre des mille et un trafics frontaliers que de combattre. Ils s'opposent, de plus en plus, dans de sanglantes confrontations pour le contrôle lucratif de tel de réfugiés. Même le mouvement de l'ancien Premier mi-

Son Sann, ne dans cette situation. Ils viennent par ailleurs de bir un certain nombre d'attaques de la part des forces vietnamiennes et des troupes de Phnom Penh. Mais ils disposent d'un réseau (plus ou moins organisé) de sympathisants dans la capitale cambodgienne ment dans des secteurs de l'administration, ce que les Khmers rouges ne semblent pas avoir (14).

DES MOIS DIFFICILES

Dans les mois à venir, les forces pro-impérialistes d'une part, les Khmers rouges et la Chine d'autre part, vont probablement tenter de frapper le Vietnam à son talon d'Achille indochinois : l'absence d'une administration khmère stabilisée. Selon la plupart des témoignages qui nous parviennent, Cambodge s'est nettement améliorée sur plusieurs plans: nourriture, assistance médicale, éducation, formation milices armées khmères, ports et capacité de distribuer l'aide, etc. Mais ces progrès restent qualitatiinsuffisants pour sortir le pays du chaos et du danger de famine. Et la situation sanitaire reste encore catastrophique.

La difficulté provient évidemment partiellement de l'état d'effondrement dans lequel le pays s'est retrouvé en janvier 1979, tant sur le plan économique que social et psy-

Mais elle tient aussi à l'impossibilité de remettre sur pied le pays alors que l'administration khmère reste embryonnaire au niveau local malgré son renforcement relatif au niveau central et provincial. Et ce squelette administratif politiquement hétérogène. ciens militants communistes, compagnons de route des Vietnamiens, sont trop peu nombreux pour occuper plus que quelques postes-clefs. Les autres membres du PCK étaient des «Khmers rouges» de diverses obédiences et le sont longtemps restés.

nombre de fonctionnaires, même placés à des postes importants, n'ont été recrutés que parce un pays où les «élites» ont été décimées ou se sont enfuies. (13) Cité par Derek Davies, FEER du

4 juillet 1980. (14) Voir Patrice de Beer, «Le Monde» du 24 mai 1980.

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Faible et hétérogène, l'administration khmère laisse un vide que les cadres et l'armée vietnamienne sont amenés à combler bien au-delà de ce qu'ils souhaiteraient et sans pouvoir espérer intervenir efficacement jusqu'au niveau du village. Tant que cet•te situation durera - et elle tend naturellement à se perpétuer d'elle-même - le danger existera de voir se développer de vifs sentiments antivietnamiens dans la population cambodgienne. Il est certes impossible de quels sont, sentiments de la paysannerie. Il semble cependant bien que plus la menace khmère rouge reste sensible, plus le maintien d'une forte présence vietnamienne est acceptée, souhaitée. A Phnom Penh, par contre, où se trouve une importante population petite-bourgeoise et où les Khmers rouges sont incapables de faire autre chose que quelques coups de mains, des réactions anti-vietnamiennes s'expriment souvent.

mois qui viennent vont être, à nouveau, très difficiles après l'épuisement des maigres récoltes de la précédente moisson, les difficultés de transports liées à l'arrivée des pluies, l'aggravation de l'insécurité militaire et l'accentuation des pressions internationales opérées par le biais de la Thailande et directement par la Chine.

Le problème est d'importance: L'orientation américaine reste celle de la confrontation Washington a annoncé l'accélération des envois d'armes à la Thailande en réponse à la soi-disant «agression» vietnamienne. Fin mai, à l'occasion d'une rencontre entre le Vice-président Geng Biao et le Secrétaire d'Etat à la défense américain Harold Brown, les Etats-Unis ont décidé d'autoriser la vente à Pékin de matériel paramilitaire (hélicoptères, radars, matériel de navigation, etc.). Et lors d'une rencontre au sommet entre le Président Carter et Hua Guofeng à Tokyo, pour l'enterrement de l'ancien Premier ministre japonais Ohira, deux chefs d'Etat «ont souligné l'importance pour leurs pays et pour le Japon de coordonner leurs stratégies à long terme afin de réduire la menace que représente l'accroissement de la capacité militaire de l'Union soviétique dont témoignent l'invasion de l'Afghanistan et le soutien de Moscou à l'intervention du Vietnam au Cambodge (15)».

Sur le plan diplomatique, les capitales indochinoises viennent de reprendre l'initiative. Les ministres des Affaires étrangères du Vietnam, du Laos et du Cambodge ont, en effet, rendu publique le 18 juillet un plan visant à résoudre la tension sur la frontière avec la Thailande. Il prévoit notamment la constitution démilitarisée entre dernier pays et le Cambodge, ainnégociations entre kok, Phnom Penh et les organismes humanitaires. Il exige que la distribution des secours s'opère dorénavant seulement sur le sol cambodgien et préconise l'ouverture d'un dialogue entre les capitales khmère et thai, quel qu'en soit les formes. Le plan déclare que les camps de réfugiés «devront être implantés loin de la frontière pour éviter les incidents.» «Suivant les lois internationales sur la neutralité, les Khmers armés - que ce soit les débris de Pol Pot ou les autres groupes réactionnaires - réfugiés en Thailande, doivent être désarmés, rassemblés dans des camps installés loin du lieu des hostilités (16)». Le communiqué de la réunion des ministres des Affaires étrangères d'Indochine dénonce aussi la «fermeture unilatérale» par Bangkok de la frontière avec le Laos. BERCON NENTAL

"SITUATION EN INDOCHI AT SUR

-DEDI jour et qu'il prétend être neutre dans le conflit indochinois et n'être animé que par des motifs humanitaires et par sa volonté de protéger l'indépendance nationale de son pays. Le rejet simple de ce dernier plan de paix met en lumière son engagement actif auprès des groupes armés anti-vietnamiens réfugiés en Thailande qui ne résisteraient pas à une séparation entre les civils et les militaires ni à un déplacement des camps de réfugiés. Mais il bénéficie de l'appui des EtatsUnis, du Japon et de nombreux pays occidentaux (dont il applique la politique) ainsi que de celui de la Chine et se fonde, sur le plan diplomatique, sur la résolution de l'ONU du 14 novembre 1979 qui exige le retrait préalable des troupes vietnamiennes du : Cambodge.

La confrontation va donc se poursuivre à la fois sur le terrain et dans l'arène diplomatique. Comme hier, la crise indochinoise et l'affaire s'inscrivent contexte d'une vaste confrontation

Les dirigeants vietnamiens assortissent, par ailleurs, cette proposition d'une menace : au cas où Bangkok la refuserait , ils se réserveraient «le droit sacré d'autodéfense» (17).

Le gouvernement thailandais a rejeté, dès le 19 juilet, ce plan de ré glement comme il avait refusé auparavant la signature d'un accord de non-aggression avec le Vietnam. Par la bouche de son ministre des Affaires étrangères, le maréchal Sitthi Saweetsila, il dénonce une nouvelle fois dans cette proposition «une manœuure politique inacceptable». Il refuse la perspective d'une zone démilitarisée sur la frontière cambodgienne et affirme que les réfugiés seront placés là où Bangkok le souhaite - c'est-àdire pour l'instant sur la frontière même.

Ces propositions placent pourtant le régime thailandais dans une situation délicate, alors que le conflit qui l'oppose au CICR et à l'UNICEF transparaît au grand

NPRECORE NUMERO SPECIAL

DEBAT me et la Chine vont chercher à maintenir une forte pression aux frontières de la Thailande (blocus économique du Laos, pressions militaires...), vont relancer une campagne de limitation et de «contrôle» de l'aide à un moment où la situation risque de se détériorer brutalement au Cambodge et où le Vietnam doit faire face à de graves pénuries. L'approche de la session d'automne des Nations-Unies va relancer le jeu diplomatique visant à maintenir la représentation khmère rouge. Le mouvement ouvrier international doit être prêt à faire face à ces grandes manœuvres. (15) Philippe Pons, «Le Monde» du

11 juillet 1980. (16) Voir «Le Monde» des 20/21 juillet 1980. (17) Voir « Le Monde» du 23 juillet 1980.

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