Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

FEMMES

Interview d'une militante féministe irlandaise

Inprecor n° 82-83, 31 juillet 1980 · p. 16-18 · 2 417 mots

Femmes Irlande Grande-Bretagne

Lors de la conférence de l'ONU sur les femmes à Copenhague, Nell McCafferty nous a accordé cet entretien. Nell est une militante féministe du groupe «Femmes contre l'impérialisme», qui a engagé une campagne en Irlande du Nord pour la libération des femmes incarcérées à la prison d'Armagh. Depuis plusieurs mois, femmes, dont on n'a guère parlé jusqu'ici, mènent une grève de la propreté analogue à celle Question. - Dans quel cadre se situe la lutte des femmes de la prison d'Armagh qui se voient refuser le statut de prisonnières politiques ? Nell. - Cette lutte fait écho à celle de tous les militants à qui l'on refuse le statut de prisonnier politique et qui ont été condamnés comme criminels de droit commun. En mai 1976, en effet, le gouvernement britannique a décidé qu'à partir de ce jour, tous ceux qui seraient accusés de «crime contre l'Etat» seraient considérés comme des droit commun. Il s'agissait bien évidemment d'isoler tous ceux et toutes celles qui se battent pour la liberté en les faisant passer pour des criminels et pour des terroristes.

La politique des autorités britanniques en Irlande du Nord est une politique de discrimination et de répression systématique à l'égard de la minorité catholique, tant sur le plan social que sur le plan économique ou religieux. C'est d'ailleurs ce qui fut à l'origine de la campagne pour les droits civiques, qui fut engagée

Cette campagne a donné lieu aux affrontements que l'on sait et à une escalade culminant dans la guerre civile actuelle. Q. - Quel est le rôle de la classe ouvrière dans cette lutte ? Nell. - Au départ les intérêts de la classe ouvrière n'étaient guère pris en compte, ni par les «unionistes» (ceux qui veulent maintenir les liens avec la GrandeBretagne), ni par les nationalistes qui se battent pour une Irlande unie. La classe ouvrière ne pouvait d'ailleurs s'identifier avec l'un ou l'autre camp dans la mesure où elle est divisée sur des bases culturelles et religieuses. Elle le pouvait d'autant moins du fait du caractère politique des positions mises en avant par l'IRA nationaliste : celle-ci exigeait certes le départ de la présence britannique en Irlande du Nord, mais ne faisait que proposer le remplacement d'un pouvoir bourgeois par un autre. Les conditions de vie de la classe ouvriere n'auraient pas changé pour nte féministe irlandaise que mènent les militants masculins de l'IRA, dans le bloc H de la prison de Long Kesh (voir Inprecor, numéro 75 du 17 avril 1980).

Nous publions cet entretien à titre documentaire, vu l'importance de cette lutte, quelles que soient les différences de jugement politique qui peuvent exister entre Nell McCafferty et autant. Cependant, la situation commence à évoluer. Dans sa propagande, l'IRA se réfère de plus en plus souvent à la nécessité de renverser le pouvoir bourgeois, au nord comme au sud. De leur côté, les protestants para-militaires de l'UDA (qui considèrent comme les défenseurs des travailleurs protestants) ont évolué eux aussi. Ils exigent maintenant une Irlande du Nord indépendante, qui ne dépende ni de la Grande-Bretagne, ni de la République d'Irlande. Cela représente un début de prise de conscience des intérêts de la classe ouvrière. du fait que ceux-ci ne sauraient être pris en compte par un pouvoir bourgeois, quel qu'il soit. Q. - Quelles sont les relations qui existent à l'heure actuelle entre l'IRA et l'UDA ? Nell. - En fait, c'est en prison que des liens se sont tissés entre les militants de l'IRA et de l'UDA, dans la mesure où les uns et les autres se voyaient refuser le statut de prisonniers politiques et où ils étaient soumis au même régime répressif. Dans la lutte pour l'obtention du statut de prisonnier politique, ce sont les militants de l'IRA qui ont engagé ce que l'on connaît sous le nom de «dirty protest» ou campagne de propreté (refus de se laver et d'utiliser les toilettes de la prison) pour les raisons expliquées par Ned Brown et Fra McCann, que nous avez interviewés (voir Inprecor, numéro 75). Les militants de l'UDA, quant à eux, ont refusé de porter l'uniforme de la prison. mais ceux de l'IRA - hommes et femmes — sont allés plus loin en refusant de coopérer de quelque manière que soit avec les autorités de la prison. L'importance de cette lutte est évidente : s'ils obtiennent le statut politique, ils auront fait la preuve que les problèmes qui se posent en Irlande du Nord sont de nature politique et qu'eux-mêmes ne sont ni des criminels ni des terroristes, mais des gens qui se battent pour la liberté de leur peuple.

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Q. - Depuis quand les femmes incarcérées à la prison d'Armagh ont-elles engagé la lutte de leur côté ? Nell. - Depuis le mois de février. Il faut dire que 80 pour cent de ceux et de celles qui sont accusés de «crime contre l'Etat» le sont uniquement sur la base d'une déclaration écrite qu'on leur extorque dans les centres d'interrogatoires. Amnesty International a mani-

Usa préoccupation face aux méthodes qui sont utilisées dans ces centres où les accusés sont maintenus en détention plusieurs jours sans avoir accès à un avocat ou à leur proches. Les autorités ne reculent devant rien. C'est au point qu'une femme, Pauline McLaughlin, a été condamnée sur la base d'une déclaration qu'elle aurait soi-disant rédigée elle-même alors que les autorités ont reconnu ensuite devant la Cour qu'elle était analphabète. Le cas de cette femme est tragique. Elle a immédiatement engagé une lutte de protestation, est tombée gravement malade en prison, vu les conditions de détention. Elle a perdu plus de vingt kilos, passant de 60 à 36 kilos en peu de temps. fois que sa situation devenait trop dangereuse, on l'emmenait dans l'hôpital de la prison où elle était nourrie convenablement et où elle reprenait un peu de poids. Ils ont fini par la faire sortir de prison pour la mettre dans un hôpital d'Etat, le week-end dernier, étant donné la gravité de son état. Ainsi, si elle meurt, les autorités de la prison ne seront pas responsables...

Depuis le 8 février dernier, les femmes de la prison d'Armagh ont accentué leurs protestations après avoir été battues et attaquées par le personnel masculin de la prison. Durant 24 heures, on leur a interdit d'aller aux toilettes et de se laver. Elles ont décidé de poursuiure la lutte dans les conditions qu'on leur avait imposées ce jour-là. Depuis lors, tout comme leurs compagnons du Bloc H de Long Kesh, elles refusent de se laver, de se changer ou d'utiliser les toilettes de la prison. C'est leur cellule qui leur sert de wc, et elles couvrent les murs et le plafond de leurs excréments, de leur urine et de leur sang menstruel. Ces conditions totalement anti-hygiéniques ont bien sûr été à l'origine de multiples infections vaginales, urinaires et pelviennes, ainsi que de maladies de peau dont certaines sont très graves. Plusieurs de ces femmes, qui avaient accouché en prison, peu avant de commencer leur grève de la propreté refusent de voir leur enfant, de peur de les contaminer. Cela contribue à leur sentiment d'isolement, dans la mesure où elles n'ont accès ni à la radio, ni à la presse, ni à la télévision, où elles n'ont droit qu'à une visite par mois et à une heure de promenade par jour. tion, la campagne de solidarité engagée par le groupe des «Femmes contre l'impérialisme» est décisive. Elle commence à avoir un écho international et nos camarades d'Irlande du Sud ont constitué un comité de solidarité avec les prisonnières d'Armagh.

. - Y a-t-il un lien direct entre le mouvement natic aliste et le mouvement des femmes en Irlande du Nord ? Nell. - Non, pas jusqu'à présent, et cela s'explique en grande partie, étant donné les positions de VIRA sur la question de l'oppression des femmes. L'une des difficultés auxquelles se heurtent les féministes comme moi qui sont engagées dans la campagne de solidarité avec les femmes prisonnières à Armagh, c'est qu'elles soutiennent une lutte nationaliste dont les dirigeants ne prennent absolument pas en compte les intérêts spécifiques des femmes. Du moins pas jusqu'à maintenant. En ce qui concerne les prisonnières d'Armagh, par exemple, T'IRA n'avait rien fait ni rien dit jusqu'à ce que le groupe des «Femmes contre l'impérialisme» dénonce la répression dont elles sont victimes et attire l'attention de l'IRA là-dessus. Cela a d'ailleurs passablement irrité L'IRA, dans la mesure où «Femmes contre l'impérialisme» lie la lutte des femmes pour l'obtention du statut politique aux conditions générales qui caractérisent la situation des femmes en Irlande du Nord. Nous dénonçons notamment le fait qu'on refuse à ces femmes le droit à l'avortement, nous dénonçons le fait que les femmes en général n'ont pas accès à la contraception ni au divorce, alors même qu'il s'agit de mesures légales selon les lois britanniques qui prévalent en Irlande du Nord. Mais les dirigeants de l'IRA ignorent tous ces problèmes, tout comme ils restent silencieux à propos des discriminations dont les femmes sont l'objet sur le plan économique (l'IRA n'a jamais dit un mot sur la question du salaire égal, par exemple). Tout ce que disent les dirigeants, c'est que, si cela s'impose, ce sont des questions dont il faudra discuter après la révolution. Leur absence de prise en considération des problèmes des femmes s'est concrétisée notamment par le fait qu'ils ont refusé de contribuer aux frais de voyage pour envoyer une femme à Copenhague. Mais ils ont appris par la radio et la télévision, le 18 juillet au soir, qu'une femme de la IVe Internationale (présente dans la conférence officielle comme journaliste de Rouge) avait osé interrompre le ministre du Travail qui parlait de la situation des femmes en Irlande et des progrès accomplis ces dernières années pour lui demander pourquoi il ne parlait pas de la guerre civile en Irlande du Nord, de tous ceux et de toutes celles qui sont en prison à cette guerre, et des conditions scandaleuses de détention des prisonnières incarcérées à Armagh. Cette intervention, qui a fait la une de tous les journaux irlandais, leur a fait comprendre qu'ils avaient peut-être eu tort d'être absents de Copenhague et du coup, ils ont financé le voyage de trois femmes du bras armé de l'IRA qui sont arrivées le samedi... C'est une attitude vraiment hypocrite car si cela marque la volonté du Sinn Fein de récupérer à son propre profit l'écho de cette intervention, cela n'implique en aucune manière une réelle prise en charge par l'IRA de la lutte des femmes en Irlande, notamment sur des questions telles que l'avortement, la contraception ou

Cependant, il faut dire à la décharge de l'IRA que la plupart des féministes en Irlande du Nord se sont refusées à prendre en compte jusqu'ici la nature politique de la guerre en cours. Elles ont refusé de reconnaître que cette guerre affectait des milliers de femmes, se contentant de mettre en avant des revendications strictement liées à la situation spécifique des femmes. Si elles veulent convaincre la masse des femmes irlandaises du bien-fondé de la lutte qu'elles mènent, il faudra bien qu'elles acceptent comme une évidence que l'un des fondements de l'oppression des femmes en Irlande du Nord réside précisément dans la guerre et qu'elles en tirent des conséquences en ce qui concerne les mots d'ordre qu'elles mettent en avant.

Pour ma part, je pense que ce qui s'est passé à Copenhague aura un double résultat. La presse a largement répercuté que l'intervention des femmes du comité d'Armagh et de la IVe Internationale était le fait de militantes luttant à la fois contre la présence des troupes impérialistes en Irlande du Nord et pour le droit des femmes de choisir (plusieurs d'entre elles sont membres de la campagne internationale pour le droit à l'avorte-

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ment et à la contraception, et contre les stérilisations forcées). A terme, je pense que c'est le genre de choses qui obligera l'IRA à reconsidérer ses positions sur la question de l'oppression des femmes. Et en meme temps, je pense que cela incitera les féministes d'Irlande du Nord à développer des perspectives sur la question de la guerre et de la présence impérialiste, tout comme beaucoup de féministes présentes à Copenhague ont été obligées d'admettre le rôle de l'impérialisme dans la lutte des classes dont les femmes de nombreux pays du Tiers-

- et les Boliviennes en particulier - rendaient compte dans leurs témoignages. Q. - En ce qui te concerne, quelle impression tires-tu de cette conférence ? Nell. — A dire vrai, j'ai l'impression que le seul résultat immédiat, c'est passablement de confusion dans la tête de beaucoup de femmes qui se sont vues confrontées à des problèmes politiques totalement nouveaux pour elles. Mais j'ai l'impression, pour ma part, d'avoir pu faire entendre la voix des femmes d'Irlande du Nord. en grande partie grâce au soutien que j'ai reçu de la part des militantes de la IVe Internationale présentes à Copenhague. Je suis arrivée ici sans argent, avec très peu de matériel et elles m'ont aidées en me trouvant un logement, ainsi que des facilités pour reproduire les docu-

Argentine, tus dans certaines organisé ments que j'apportais sur Armagh. Elles m'ont aidé à récolter des centaines de signatures pour la pétition du Comité de solidarité avec les prisonnières d'Armagh. Elles m'ont mise en contact avec les femmes boliviennes, persuadant le comité d'organisation de la manifestation contre le coup d'Etat en Bolivie qu'il était important que je fasse partie de la délégation qui a finalement été reçue par la présidente de la conférence officielle de l'ONU. Ce qui m'a permis de remettre à Lucille Mair une déclaration sur la situation des femmes prisonnières politiques en Irlande, totalement ignorées jusque-là par la conférence de l'ONU. La conférence de presse que nous avons pu donner avec Domitila Barrios de Chungara — auteur de «Si on me donne la parole» - a eu le mérite de faire connaître la répression dont sont victimes les femmes de nombreuses minorités opprimées, telles les femmes maoris dans le Pacifique du Sud, les femmes de la minorité noire au Brésil, de même que la lutte que mènent les «folles de la Plaza de Mayo» en

You les mères des prisonniers au Salvador. Ce fut la première et la seule occasion d'informer officiellement l'ONU des problèmes qui avaient été débatcommissions du Forum parallèle, par les organisations non-gouvernementales Je pense que cela ne pourra que renforcer la lutte de les femmes qui se battent de par le monde, et celles des féministes d'Irlande en particulier.

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