1970-1976 : Les étapes de la montée ouvrière de la IVe Internationale), intitulé «Le troisième round en Pologne» et publié ticle permet de saisir les lignes de forces de la crise de l'hiver 1970-1971 et de l'explosion de juin 1976 qui forment l'arrière-fond de l'actuelle montée ouvrière en Pologne et cratique. Peter GREEN Lu furent pase une simple répéti- ES événements de juin 1976 ne tion du mouvement de grève de la fin 1970. Mais le rapport de forces
Tout d'abord, il y a eu la profondeur et le dynamisme extraordinaire du soulèvement de la classe ouvrière. Le 12 décembre 1970, - c'est un samedi -, le Conseil des ministres polonais annonce des hausses d'environ 30 pour cent des prix alimentaires. Le lundi matin suivant, 3000 travailleurs tiennent un meeting au chantier naval Lénine de Gdansk, un port de la Baltique. Alors que les dirigeants syndicaux officiels refusent d'entamer la moindre action contre les hausses de prix, les travailleurs se mettent en grève et se dirigent en cortège vers la station de radio locale pour y faire diffuser un appel à la population. Bloquée par la milice, la foule des ouvriers des chantiers navals se dirige alors vers les locaux centraux du Parti de la ville de Gdansk en seandant «Du pain» et «La presse ment !». La police attaque la manifestation et la foule tenta alors d'incendier les locaux du Parti. Le jour suivant, Gdansk vivait les affres d'un soulèvement populaire tandis que le mouvement de grève s'étendait à Gdynia et Elbalg, où les masses lapidèrent également les locaux du Parti. Les travailleurs de Szczecin se mirent également en grève, tandis que le mercredi 16 les arrêts de travail touchaient la région de Katowice en Haute-Silésie et Poznan. Le mou-
Nous publions ici de larges extraits d'un article de Peter Green (membre dans le numéro 101-102 de la New Left Review de l'approfondissement de la crise de dans lequel la direction Gierek a dû opérer entre 1970 et 1976 a été très fortement et très concrètement déterminé par l'offensive de la classe ouvrière qui a débuté en décembre 1970 sur la côte de la Baltique. Il faut, même brièvement, dégager un certain nombre de traits spécifiques de ces «événements de la Baltique». L'OFFENSIVE DE LA CLASSE OUVRIERE vement n'était plus confiné aux côtes de la Baltique. Le 17, des travailleurs furent massacrés à Slupsk. A ce moment, c'est la classe ouvrière de Szczecin, mobilisée sur une large échelle, sous l'égide du comité de grève du chantier naval Adolf Warski, qui prit la direction du mouvement.
Dans la soirée du 17 décembre, des chars faisaient leur apparition dans les principaux ports de la Baltique, au moment où le mouvement de grève et de manifestations s'étendait à Wroclaw et Varsovie. Toutes les villes de la Baltique, y compris Starograd et Malbork, étaient en grève. Le vendredi 18, plusieurs des grandes entreprises de Varsovie, dont la fameuse usine automobile Zeran, qui avait été à la tête du mouvement des conseils de 1956, cessaient le travail. Les dirigeants des comités de grève de Varsovie lançaient un appel à la grève générale pour le 21 décembre 1970. C'est à ce moment que le comité central du POUP se réunit, pendant le week-end des 19 et 20 décembre; il limogea Gomulka, déjà malade, pour le remplacer par Edward Gierek à la tête du Parti. Mais cela ne mit pas fin au mouvement. C'était seulement le début. Gierek annonça à la Diète (Sejm), le 23 décembre, toute une série de con-
Dossier Pologne
(février-avril 1977). Cet arla direction bureaucessions économiques: promesse de ne pas augmenter les prix au cours des deux années suivantes, allocation d'une enveloppe de sept milliards de zlotys d'aide aux travailleurs les moins rémunérés, annonce etc. Cela ne mit pas fin au mouvement. Les comités de grève se maintinrent en place et organisérent des grèves répétées sur la Baltiques pour exiger des changements profondeur. janvier, au milieu d'une grève avec occupation menée par les travailleurs du chantier naval de Szczecin et alors que d'autres grèves continuaient de se dérouler ailleurs en ville, le Premier secrétaire du Parti, Edward Gierek, accompagné du Premier ministre Jaroszewicz, arriva pour discuter, pendant neuf heures d'affilée, dans un meeting de masse avec les grévistes. En accordant de nouvelles concessions, Gierek parvint à faire arrêter les grèves de Szczecin. Mais cela ne stoppa pas le mouvement. Les comités de grèves de Gdansk et de Szczecin se transformèrent en commissions de travailleurs qui continuèrent à se maintenir comme direction des travailleurs des chantiers navals.
Ils maintinrent aussi leur autorité auprès des travailleurs des zones alentour, tenant un grand nombre de meetings de masse dans les usines des provinces baltes et surveillant les nouvelles élections syndicales dans les chantiers navals. Le régime avait gelé les prix, mais au niveau fixé par Gomulka, après les hausses de décembre et non au niveau antérieur. De plus, la classe ouvrière développait une série de revendications politiques, sur l'indépendance du syndicat et de la presse, au même titre que sur l'amélioration des conditions de vie économiques et sociales. Gierek
avait déclaré qu'il était absolument impossible d'en revenir à l'ancien niveau des prix de 1966; mais le mouvement ne cédait pas. Gierek essaya d'éteindre le foyer d'agitation de Gdansk en y tenant une nouvelle réunion avec les travailleurs. Mais ceux-ci ne renoncèrent pas à leurs revendications. Les grèves se poursuivaient dans d'autres régions du pays, notamment dans la grande usine de tracteurs d'Ursus, près de Varsovie, où les dirigeants du Parti tentèrent, en vain, de persuader une réunion de délégués des travailleurs de reprendre le travail.
Puis le 11 février, plus de 10000 travailleurs —en majorité des femmes- des sept usines textiles de Lodz se mirent en jour suivant, la seconde concentration industrielle de la Pologne était paralysée par une grève de masse. Gierek plaida pour la patience et la confiance, mais cela resta sans effet. Dans la soirée du 14 février, le Premier ministre Jaroszewicz découvrit que le meeting de masse, enthousiaste, auquel il était venu s'adresser dans le plus grand théâtre de la ville, était en fait encadré par des permanents du Parti jouant les grévistes. Le Premier ministre se rendit alors à une réunion des délégués des usines occupées qui se tenait aux ateliers Marchelewski. Il y resta avec les travailleurs toute la nuit. Au matin suivant, Jaroszewicz quittait l'usine les mains vides. Les travailleurs de Lodz avaient refusé de modifier leurs revendications fondamentales, notamment sur le retour aux prix de 1966. Au même moment, Gierek avait brièvement rencontré les la direction du Parti avait décidé un sur la base du niveau de 1966, grâce à un prêt soviétique de 100 millions de dollars. Le Parti avait cédé devant les travailleurs de Lodz, après l'échec des négociations, alors que la grève continuait de battre son plein. Même alors, il fallut encore deux jours pour que les grèves de Lodz prennent fin. Et même à ce moment, le mouvement ne s'arrêta pas. Une conférence régionale des délégués ouvriers s'était tenue à Szezecin le 15 février. Après 26 heures de discussions, la conférence proposa de créer une nouvelle fédération syndicale en expliquant que celle qui existait n'était pas suffisament liée aux travailleurs.
Au Plénum du comité central de la mi-avril, Edward Babiuch, membre du bureau politique, parla des grèves et des mouvements de protestation le pays. La nouvelle fédération syndicale ne vit pas le jour, mais les comités de travailleurs, qui étaient issus des comités de grève, étaient toujours actifs en avril, puisqu'on rapporta que certains d'entre eux s'étaient D'autres continuèrent d'exister tout au long de l'année datant de l'automne 1972 soulignait que le comité des travailleurs de Szczecin continuait d'exercer une. importante influence dans la ville.
En résumé, les grèves de la Batique, -ainsi nommées-, contre Gomulka en 1970 eurent surtout lieu en 1971 et ne se limitèrent pas aux régions de la Baltique. Elles ne se limitèrent pas non plus à de simples actions de cessation du travail. posèrent pas à Gomulka mais bien à Gierek. La seconde caractéristique décisive des événements de la Baltique, c'est que la question des prix n'était absolument pas la seule revendication du mouvement. C'est en Europe centrale.
LA CLASSE OUVRIERE ET LE POUP L'offensive ouvrière prolongée de 1970-1971 n'a pas d'équivalent dans toute l'histoire des trente dernières années de l'Europe de l'Est.
reconnut lui-même que le pays se retrouva au bord de la guerre civile. Ce qui est également sans précédent, c'est que la classe ouvrière polonaise n'a pas subi de L'octobre polonais de 1956 avait été suivi par la défaite de la grève des employés des transports de Lodz en 1957. Or ce qui a suivi le décembre polonais de 1970, c'est la victoire des ouvriers de Lodz en février 1971. Et malgré la répression contre les qui a suivi, le polonais n'a jamais tenté d'affronter et de défaire toute la classe ouvrière dans un combat ou-
Après la tentative de Gomulka d'écraser par la force le mouvement, la direction du Parti fut contrainte de recourir à des manœuvres désespour survivre et reprendre l'initiative. Tout le peuple polonais a pu assister pendant des mois à ce spectacle, humiliant pour eux, d'un important pour saisir la dynamique du mouvement. Un mouvement axé uniquement sur des revendications économiques n'aurait pas duré ainsi. La nature globale politiquement du mouvement de masse s'est également manifestée par les attaques violentes contre les locaux du Parti, qui se sont produites dans les différentes villes ainsi que par la liste des revendications développées par les secteurs les mieux organisés du mouvement. Le combat pour les libertés politiques démocratiques élémentaires revêtit une importance extrême: pour des élections immédiates et libres des conseils ouvriers et des syndicats, pour la suppression de la censure et pour mettre fin aux mensonges de la presse, pour la mise en jugement des responsables de la mort de plus d'une centaine de travailleurs des ports de la Baltique au cours des affrontements du mois de décembre, pour la dissolution des forces répressives: telles étaient les revendications centrales des travailleurs au cours de soulèvement de la Baltique. Un tel programme, quels que soient les gens qui l'avancent, représente une menace potentiellement mortelle pour les régimes bureaucratiques Gierek et d'un Jaroszewiez tentant de reconquérir une autorité politique en allant négocier directement avec les ouvriers grévistes à Szczecin, Gdansk et Lodz, avec ces travailleurs qui avaient combattu dans la rue la police et l'armée et qui avaient été traités de criminels, de hooligans par la presse polonaise en décembre 1970.
Que ce soit sur la côte balte ou à Lodz, les militants ouvriers du POUP avaient été entraînés aux côtés de leurs camarades de travail dans cet affrontement et certains y jouèrent même un rôle de premier plan. Sept des trente-huit membres du comité de grève de Szezecin étaient d'anciens membres du Parti et il semble que le comité de grève de Gdansk en ait compris un nombre encore plus important. La reconstruction du régime politique et toute l'orientation du Parti devaient étre reprises à partir de zéro. C'est ce que soulignait le rapport du bureau politique fait lors du comité central de février: «Les événements ont montré
que toute altération des liens entre le parti et la classe ouvrière (...) peut provoquer un bouleversement politique majeur dans notre pays.» Le rapport ajoutait que le Parti «devait désormais s'efforcer de prévenir toute confrontation avec la classe ouvrière».
Le secrétaire de district du Parti pour Malbock avait donné un aperçu du chaos régnant dans certaines des organisations locales du POUP. Il écrivait, pendant la crise, «qu'il n'y avait aucune unité dans l'action du Parti. Certains camarades ont perdu la tête et ont commencé à attaquer le Parti».
régimes comme le régime polonais tirent leur légitimité politique de ce qu'ils prétendent représenter «par excellence» (en franles intérêts de la classe ouvrière industrielle. Et c'est à cause de cette prétention que les dirigeants des PC est-européens doivent continuellement s'efforcer de faire la preuve de leurs liens avec le prolétariat, non seulement en excluant de la vie politique toutes les autres formations sociales, mais également en se révélant capables de démontrer qu'ils jouissent d'un soutien —même passif- des ouvriers, ne serait-ce que sous la forme d'une présence réelle de militants ouvriers dans les rangs d'un parti communiste qui exerce le monopole politique. La répression politique, menée par la milice, l'armée et la police politique est une chose vitale pour ces régimes bureaucratiques. Mais elle n'est pas suffisante, notamment lors de crises du type de celle de 1970-1971, alors que la confrontation militaire se révèle contre-productive et que le régime ne peut assurer sa survie que par la manœuvre politique et l'établissement d'un certain type d'alliances politiques avec certains secteurs de la société. Si nous observons la composition sociale du POUP à la veille du soulèvement de la Baltique, nous découvrons -du moins selon les statistiques officielles- que 40 pour cent de ses membres étaient des travailleurs manuels. Cela signifie qu'à la fin des années soixante, 13 pour cent du total des ouvriers manuels polonais étaient membres du Parti. Au moment du soulèvement de la Baltique, un ouvrier polonais sur dix était membre du parti dirigeant. Et, au cours de la grève, la classe ouvrière polonaise a déserté en masse, de façon active et consciente le Parti, avec la relative exception de la Haute-Silésie. (Dans ce tion bassin houillier, qui est aussi le fief personnel de Gierek, les travailleurs sont soigneusement privilégiés et disposent de salaires plus élevés que la moyenne nationale.)
Dans de telles conditions, l'analyse des événements de la Baltique nous oblige à reconnaître non seule-
Pour tenter de répondre à la crise, Gierek prit une série de mesures au plan politique et économique. Afin de rénover l'infrastructure industrielle, il fit appel à des prêts massifs des pays capitalistes (France et RFA) et des banques privées impérialistes. Ainsi, furent importées «des usines clés en mains». Cette modernisation industrielle devait permettre d'accroître les exportations vers les marchés capitalistes. Les nouveaux investissements ainsi financés furent énormes entre 1971 et 1976. A la fin de cette dernière année, 43 pour cent des moyens de production avaient moins de 5 ans d'âge. aussi lier la croissance réels à une amélioration de la «productivité du travail», en introduisant les systèmes classiques utilisés dans les entreprises capitalistes. Pour tenter d'accroître la productivité de l'agriculture, — dans laquelle les petits producteurs privés ont un rôle important, - la nouvelle équipe dirigeante envisagea de stimuler la production en élevant quelque peu les prix d'achat des produits et en multipliant les subventions, en attribuant certains avantages sociaux et en instaurant des mécanismes économiques qui stimulent les processus de collectivisation et la mise en place ment l'ampleur sans précédent de l'offensive de la classe ouvrière, mais nous amène aussi à souligner un autre élément remarquable: la manière dont finalement la nouvelle direction du POUP est parvenue à traverser la crise en demeurant intacte et est même parvenue à rétablir un semblant d'ordre dans la vie politique au printemps 1971. (...) d'unité de production plus vastes. Pour essayer de canaliser les revendications ouvrières, Gierek lance la politique de «consultation» entre le Parti et les travailleurs; de plus, il réorganise assez profondément le Parti.
Mais de nouvelles contradictions vont émerger avec force. Elles préparent l'explosion de 1976. Le déficit commercial avec les pays impérialistes suit la même voie. La percée des exportations polonaises sur les marchés capitalistes est loin de corresaux espoirs des planificateurs et la structure des exporta-
One se modifie pas sensibleproductivité du travail reste faible. Les travailleurs n'entendent pas fournir un effort qui réla caste bureaucratique privilégiée. A cela s'ajoutent les effets de la première récession généralisée de l'économie capitaliste en 1974-1975 et la croissance rapide et très forte du prix du pétrole importé d'URSS. Enfin, la tension s'exacerbe entre la demande de biens de consommation -stimulée par la croissance des salaireset la capacité d'y répondre aussi bien à cause des progrès insuffisants de l'agriculture que des pressions qu'exerce l'endettement.
Au printemps 1975, les contradictions croissantes entre la nécessité pour les dirigeants polonais de remplir leurs obligations envers les Etats capitalistes et les banques occidentales et, d'autre part, la nécessité d'accomplir les promesses faites au consommateur polonais débouchèrent sur une crise aiguë. mença à disparaître des échoppes polonaises. La direction du Parti fut avertie de la colère montante chez les masses. tude, Gierek propulsa son Premier ministre sur les écrans TV pour donner quelques explications et lancer un appel à la patience. Jaroszewicz commit également un article dans thème. La semaine suivante, l'hebdomadaire du Parti se sentit obligé de publier cette réponse acrimonieuse extraite d'une lettre de ménagère: «Bien que nous soyons finalement assez habitués aux mensonges de la presse au cours des trente dernières années, ce que vous (Premier ministre) avez écrit passe toutes les bornes. Est-ce que vous croyez vraiment que ceux qui vous lisent sont un ramassis de demeurés ou d'imbéciles ?»
Après l'expérience du contact direct qu'elle avait eu avec les ouvriers des chantiers navals, en 1970-1971, la direction du Parti jeta les réserves de l'armée, pas les réserves d'hommes mais de viande, sur les marchés des ports de la Baltique et dans les zones minières de Silésie. Le seul résultat, c'est que ce furent les ouvrières du textile de Lodz, si redoutées, qui cessèrent le travail manifestèrent contre les pénuries de viande. A Varsovie, des vitrines furent brisées et des affiches contre firent leur apparition les murs. Dans une autre ville, au sud de la capitale, des affrontements importants eurent lieu. Suivant l'exLodz, les ouvrières d'une des usines les plus importantes de la ville, la fabrique de chaussures Radoskor, se mirent en grève pour protester contre la pénurie alimentaire. Les dirigeants locaux du Parti tentèrent de briser le mouvement en faisant arrêtre 150 des femmes en grève. Mais ils furent bientôt victimes
Get se virent contraints d'osauve-qui-peut, car les travailleurs de munitions, l'Atelier métallurgique Walter, la plus importante entreprise de la ville, votèrent la grève illimitée jusqu'à des détenues. Cela suffit. En un rien de temps, les énormément l'attention des obser-
Get le nom de la ville fut bientôt oublié. Il est pourtant bien connu aujourd'hui: il s'agissait de
La pénurie de viande et la crise qu'elle avait provoquée cessèrent. Mais cela avait constitué une importante expérience pour le régime. Comme c'est généralement le dans les sociétés non capitalistes d'Europe de l'Est, les masses tenaient le gouvernement pour responsable de tout bouleversement économique, avoir le moindre doute sur l'identité de ceux qui exercent le
Ensuite, l'accession au pouvoir de Gierek, comme nous l'avons vu, ne fut pas accueilli avec enthousiasme par les masses en Pologne: il n'a été accepté que par l'insistance avec laquelle il a promis à plusieurs reprises d'améliorer de façon continue le niveau de vie. Des biens de consommation à la place de la démocratie ouvrière: telle a été l'offre de
VERS L'EXPLOSION DE JUIN Dans les mois qui ont précédé l'annonce des hausses des prix, intervenue le 24 juin 1976, les dirigeants du POUP se comportèrent comme s'ils avaient perdu les pédales. Les divers signes avant-coureurs du danger étaient pourtant impossibles à ignorer. C'est dès la qu'une décision avait été prise d'augmenter, l'année suivante, de façon substancielle les prix —GieUn tour de vis brusque sur les imporoccidentales aurait terribles effets dislocateurs sur toute l'économie polonaise, tandis qu'une de sauvetage de envergure, menée par le monde politiquement possible- aurait eu de sérieuses répercussions sur les relations soviéto-polonaises. La seule viable restait des mesures d'austérité draconniennes domestique. La demande des condevait être réduite, la hémorragie
Gierek. Et dès qu'il n'est plus parvenu à fournir les biens, —ne serait-ce qu'une semaine ou deux - la riposte des masses a été immédiate et brutale. Les améliorations du niveau de vie qui avaient eu lieu auparavant n'ont pas désamorcé la colère populaire lors des ruptures de stocks. Au contraire, cela a suscité une détermination peut-être encore plus forte de résister à tout retour aux privations du passé. Ainsi une disette de viande est ressentie comme une insulte et une humiliation intolérables.
La crise de la viande de mars 1975 fut résolue, mais les multiples contradictions qui l'avaient provoquée continuaient de s'intensifier et acquéraient une dynamique de plus en plus autonome et incontrôlable, rendant chaque fois plus improbable la solution des problèmes. Jusqu'au mois de juin 1976, les mesures que le régime tenta d'adopter ne dépassèrent pas la dimension du truc ou du gadget. Mais Gierek ne pouvait pas poursuivre indéfiniment et simultanément, sur un rythme enfiévré, son double roman d'amour à la fois avec le capital financier occidental et les ménagères polonaises. Il allait être fatalement amené à choisir . Et il était peu probable qu'il veuille décevoir les banquiers. pour subventionner les prix devait être stoppée et des mesures prises pour provoquer d'importants changements structurels dans l'agriculture polonaise. Tous ces thèmes étaient contenus dans le discours sur le projet de barême des prix développé par le Premier ministre Jaroszewicz à la Diète, le 24 juin. Les prix alimentaires devaient augmenter de 60 pour cent en moyenne pour aligner la demande des consommateurs sur le niveau de la production agricole. En même temps, l'augmentation des prix d'achat des produits agricoles à la paysannerie devait être lié à d'importantes hausses des prix des fournitures et des matières premières délivrées par l'Etat à la paysannerie. Cela aurait eu pour effet de décimer économiquement les petits propriétaires parcellaires qui auraient été incapables de payer ces matières premières à leur nouveau prix. De cette manière, la propriété foncière aurait pu être rationalisée par le développement de grandes fermes, d'Etat ou privées,
tandis qu'une nouvelle masse de journaliers, sans conscience de classe, aurait pu être dégagée pour l'industrie. Tel était le plan de la direction polonaise.
Mais elle se révéla incapable de mettre en œuvre ce projet et de le concrétiser dans une série de manœuvres politiques tactiques réalistes. Elle décida au contraire de faire passer en une seule fois, au forcing, les augmentations de prix au lieu de les échelonner comme le fit la direction hongroise en 1975-1976. Les dirigeants polonais avertirent à l'avance la population des hausses mais sans en indiquer l'ampleur. Ils ne firent aucun effort pour développer une atmosphère de crise nationale propice à leurs desseins. Ils promirent d'organiser des consultations, mais ne le
C'est à cette époque aussi que la direction fit passer plusieurs réformes institutionnelles inspirées du modèle soviétique. Malgré les protestations, les organisations de jeunesse furent fusionnées au printemps 1976 pour former un seul organisme calqué sur le modèle du Komsomol soviétique. Le dirigeant du groupe parlementaire du Znak (1) qui siégeait à la Diète depuis les années cinquante fut évincé des listes électorales pour les élections du printemps. Alors que l'Eglise lançait des appels pour que les Polonais non membres du Parti jouent un plus grand rôle dans les affaires publiques, le Président du Front pour l'unité nationale, qui était un indépendant respecté, fut remplacé sans cérémonie par un dirigeant du Parti peu avant les élections. La propagande anti-religieuse fut relancée. Pourtant, en l'absence d'une forte répression contre l'intelligentsia, ces mesures restaient politiquement incohérentes: elles ne servirent qu'à rendre furieux les intellectuels et une Eglise qui n'avaient été en rien affaiblis. La direction multiplia des gestes futiles pour apaiser la direction soviétique. Elle se préparait ainsi à avoir le pire rapport de forces possible en juin. Pour la première fois depuis son entrée en fonction, Gierek perdait son sang-froid.
La plus explosive de ces modifications à la sauce soviétique pour intégrer de façon plus étroite la Pologne dans le moule institutionnnel standard des pays de l'Est concernait une série d'amendements à la Constitution. On jugea nécessaire d'y introduire de nouvelles clauses liant par une éternelle amitié l'Etat polonais à l'Union soviétique et légalisant la position de monopole politique du Parti communiste. De telles clauses avaient été introduites en Bulgarie, en Hongrie et en Allemagne de l'Est, au début des années soixante-dix, alors qu'en Roumanie et en Tchécoslovaquie, elles avaient été adoptées depuis longtemps. La résolution d'orientation pour le Te congrés du Parti indiquait que le moment était venu pour la Pologne de suivre ces exemples. Cela aboutit à une extraordinaire vague de protestations dans tout le pays. L'intelligentsia montra la nouvelle confiance qu'elle avait en ses propres forces en prenant la tête du mouvement. L'épiscopat soutint ces protestations, en partie pour des raisons idéologiques générales, en partie pour des considéra-
JUIN 1976 ET SON CONTEXTE tactique de la direction du Parti pour faire passer les hausses de prix prévoyait d'utiliser les formes les plus élimées de consultations populaires: ils espéraient éviter à la fois toute discussion réelle et pouvoir proclamer que la promesse de Gierek le ramonie de has di manière à prendre les masses le plus au dépourvu possible. Le 24 juin, les étudiants étaient déjà en congé et de nombreux Polonais étaient partis en vacances. Rien n'avait été prévu à l'ordre du jour des séances de la Diète, pour la journée du 24 juin, sur les hausses de prix. Après l'annonce le jeudi après-midi, plan par le Premier ministre, il était prévu une demi-heure pour les «consultations populaires» dans les usines, juste avant la reprise du travail, le vendredi matin. Les mesures de hausse étaient, elles, applicables à partir du lundi matin suivant. Les dirigeants polonais espéraient de toute évidence que la machinerie à l'échelle locale du Parti aurait la capacité politique de tenir en main et de manipuler un meeting d'une demi-heure avec des travailleurs convoqués aux aurores. Il s'avéra que non.
Il est encore impossible de dresser un tableau descriptif complet des événements qui se déroulèrent dans le pays le vendredi 25 juin, trois jours avant le vingtième anniversaire du soulèvement de Poznan de 1956. Mais les traits généraux peuvent en être dégagés à partir du tions tactiques et pour renforcer sa
Des dizaines de milliers de Polonais, de toutes conditions, exercèrent leur droit «d'être consultés» en inondant la Diète et la presse nationale de pétitions, de lettres ouvertes et de libelles. En tout, ce furent près de 40000 personnes qui prirent part à cette campagne de protestations. Toutes les différentes contradictions de la stratégie politique de Gierek se concentrèrent et éclatèrent dans cette bataille de la fin 1975 sur les amendements à la Constitution. La question constitutionnelle fut ainsi le contrepoint politique à la crise de la viande qui avait éclaté le printemps précédent. mouvement de protestations qui a touché les principaux centres.
1-. LA CONSULTATION, MODELE RADOM Ici, les événements commencérent avec les travailleurs des Ateliers métallurgiques Walter, qui refranchirent les grilles de l'usine le vendredi matin pour aller mobiliser les travailleurs des autres entreprises et manifester. Ils parvinrent à faire débrayer les femmes de l'usine de chaussures Radoskor, de l'usine de téléphone Radom, de la manufacture de tabac, de la conserverie de viande, des ate-
• de réparation Voilà un témoignage sur ce qui s'est passé ensuite fait par un travailleur de Radoskor: «Vers 10 heures du matin, nous sommes sortis de l'usine pour nous diriger vers la conserverie de viande. Le cortège s'immobilisa dans la rue Zeronskiego. On sortit des chargements de viande de l'usine, pour montrer à quel point il y avait des stocks, mais personne n'a touché à ces chargements et ils sont rentrés intacts dans la conserverie. Vers 11 heures, le cortège a descendu la rue Zeronskiego en chan(1) ZNAK: Groupe catholique libé-
Oral, qui prétendait apporter des «critiques constructives au régime».
tant l'Internationale et l'hymne polonais. On criait «Non aux hausses des prix». La plupart des manifestants étaient des jeunes. Le cortège était très ordonné et pacifique. Chacun siffla quand on est passé devant le bâtiment de la Préfecture. Mais aucune vitre ne fut brisée. Nous parvînmes ensuite au siège du comité provincial du POUP. Ce bâtiment fut occupé par les travailleurs. Trois personnes, dont une fille, amenèrent le drapeau rouge et, après l'avoir foulé drapeau blanc et rouge (le drapeau polonais). A ce moment, la foule commença à entamer l'hymne national. Pendant ce temps, les négociations continuaient:on demandait à entrer en contact avec le comité central pour obtenir l'annulation des hausses de prix. Une réponse devait nous être rendue dans les deux heures. A 14 heures les secondes équipes gens arrivaient en auto ou en camion. Entre 14 et 15 heures, les travailleurs bloquèrent toutes les rues autour de l'immeuble du comité provincial du POUP en mettant des bus et des voitures en travers de la chaussée. Comme, au bout de deux heures, personne n'était sorti pour donner une réponse aux manifestants, ceux-ci commencèrent à saccager l'im-.
Les vitres furent brisées, les tapis, les bureaux et les postes de TV passés par les fenêtres. D'importantes quantités de conserves de viande, de saucisses et de charcuterie furent découvertes dans la cantine. Les gens criaient :«Regardez comces salauds vivent!» à ce moment-là que des magasins situés à proximité commencèrent d'être pillés. Puis ils mirent le feu à l'immeuble du POUP. A 17 heures, la police arriva, armée de canons à eau et de grenades lacrymogènes. Elle déboucha, en colonnes compactes, par la rue Slowackiego et se dirigea vers le local du Parti. Les manifestants mirent le feu aux voitures qui servirent de barricades, passèrent par les côtés et se mirent à attaquer la police à revers. Après que les manifestants autour du comité provincial se soient dispersés, les gens se rassemblèrent autour de la Préfecture. Vers 19 heures, deux personnes évacuées en trolleybus par les rues Zeromskiego et Struga. Les gens les poings au passage, Selon un rapport, 17 personnes furent tuées dans ces affrontements, au cours desquels 30 millions de zlotys de marchandises furent pillées magasins. Les combats de rue continuaient trois heures encore le Premier ministre ait à la TV que les hausses étaient annulées. Le gouvernement était si inquiet que six avions de transports de troupes furent envoyés vers la ville au cours de la nuit. Deux mille personnes furent arrêtées dans la vague de répression qui s'ensuivit.
furent placées dans un camp d'internement improvisé dans un faubourg de la ville tandis que les autres étaient enfermées dans une prison aménagée à la hâte à Byalistock, près de la frontière soviétique, à 480 kilomètres à l'est de Radom.
2-. LA CONSULTATION, MODELE URSUS Cette ville, à quelques kilomètres de Varsovie, est construite autour d'une immense usine de tracteurs qui emploie 15000 travailleurs. Le vendredi matin, les ouvriers décidèrent d'élire un comité de 15 membres pour discuter des hausses de prix avec la direction La proposition des travailleurs était compenser ces hausses par des augmentations de salaires. Mais la direction de l'usine répondit en refusant d'engager des discussions et en licenciant sur le champ les 15 membres du comité.
Sur ce, les ouvriers conduisirent leurs tracteurs pour bloquer la principale ligne de chemin de fer Parisqui passe à proximité. Quand la milice commença à dégager les tracteurs de la voie, les ouvriers ripostèrent en déboulonnant les rails, en édifiant des barricades pour se protéger et en coupant le courant électrique. Ils prirent également en otage le train international destination de Paris et refusèrent de le laisser repartir tant que la hausse des prix n'aurait pas été annulée. Jusqu'à ce moment, la police restait invisible. Après l'annonce à la TV par le Premier ministre de l'annulation des hausses, certains travailleurs triomphalement eux tandis que d'autre manifestèrent leur joie en allumant des feux de joie autour de l'usine et le long de la voie ferrée. C'est le moment que choisit la police pour attaquer avec des gaz lacrymogènes et même des grenades, frappant tous ceux qui lui tombaient sous la main et arrêtant des centaines de personnes. Le suivant, 600 ouvriers avaient été arrêtés et la direction de l'usine mit à pied pour trois mois plus de
3 -.LA CONSULTATION, MODELE PLOCK Dans ce centre très important de l'industrie pétrolière, situé à quelque distance au nord de la capitale, les travailleurs de la raffinerie commencèrent de bonne heure le matin à discuter des hausses de prix. Après avoir dressé une liste de revendications, ils la présentèrent au directeur comme base de discussion. Celui-ci leur enjoignit de reprendre immédiatement le travail. Les travailleurs sortirent alors en masse de l'usine et, au nombre de 1500, se mirent à manifester en chantant l'Internationale et en brandissant des drapeaux rouges confectionnés à la hâte. Ils se dirigèrent vers le siège travailleurs de l'usine de machines agricoles de la ville, ignorant ce qui se passait à la raffinerie, se dirigeaient vers les casernes de l'armée. Ils chantaient également l'Internationale en scandant «L'armée avec la nation», «L'armée avec le peuple». Quand ils apprirent l'existence de l'autre devant les locaux du Parti. Les revendications établies à la raffinerie comité local du Parti qui promit de les transmettre à Varsovie. Quand la nouvelle de la prestation TV du Premier ministre leur parvint, les ouvriers se dispersèrent pour rentrer chez eux. Il était juste 20 heures. A 22 heures, un incident étrange se produisit. Une bande de 200 jeunes parcourut la ville en brisant les vitrines et en pillant plusieurs magasins. La police ne fit rien pour les stopper et n'opéra aucune arrestation. Qui étaient-ils ? D'où venaientils ? Il y eut des bruits sur le fait qu'il s'agissait d'une provocation de
Le jour suivant, près de 100 travailleurs furent arrêtés. 150 travailleurs de la raffinerie furent l'usine de machines agricoles.
Les informations en provenance d'autres régions restent très fragmendans tout le pays. Les travailleurs des chantiers navals de la Baltique cessèrent le travail toute la journée. Mais on ne sait rien sur d'éventuelles
La même chose se répéta à la fameuse usine automobile Zeran, fameuse sur la rive est de la Vistule à Varsovie. sovie. Dans cette usine, les 15000 travailleurs qui produisent la FIAT-POLSKI refusèrent pendant deux jours de travailler et restèrent dans l'usine à discuter. Par la suite, 56 ouvriers furent appelés individuellement dans les bureaux de la direction pour des motifs non précisés et se retrouvèrent en état d'arrestation puis menés en prison. La grande usine de coutellerie Karol Swiezcewski, qui
LA REPONSE DE LA DIRECTION DU PARTI Il ne fait pas de doute que le mouvement de grève ébranla le Parti jusqu'au tréfonds. Les événements de Radom et d'Ursus ne furent que les sommets les plus explosifs d'un mouvement extraordinairement large dans tout le pays et le régime avait parfaitement compris que le maintien de son attitude intransigeante sur la question des prix aurait débouché sur le même processus de large auto-organisation d'une classe ouvrière en grève comme cela s'était déjà produit en 1970-1971. Gierek a adopté la démarche inverse de celle de Gomulka. Au lieu de réprimer d'abord pour être ensuite obligé de faire des concessions mineures, les dirigeants polonais ont immédiatement satisfait en juin 1976 la principale revendication des travailleurs en prolongeant le gel des prix. C'est ensuite qu'ils ont tenté de contre-attaquer en réprimant violemment les secteurs les plus combatifs de la classe ouvrière tandis qu'ils essayaient d'organiser l'apparence d'un soutien en leur faveur au travers de meetings de masses dans les principales villes. En fait, ces meetings de masse ne regroupèrent guère plus que les permanents et les membres du Parti. Ainsi Die Ziet rapporte que le meeting de Varsovie ne regroupait que le tiers du nombre de personnes annoncé par la direction du POUP. Tous les présents avaient été soigneusement filtrés. Ils portaient des badges spéciaux d'identification parfaitement reconnaissables pour ceux qui ont vu la retransmission TV. Le 30 juin, un meeting de «plus de 800 travailleurs membres et non membres du Parti» eut lieu à Ursus. C'est un chiffre significatif s'il l'on pense que sur les 15000 salariés de l'entreprise, 2500 sont membres du Parti. En d'autres termes, les diri
5000 travailleurs, se mit en grève tout comme l'usine de transistors fabrique de transformateurs Elta de Lodz établit une liste de revendications et la remit en mains propres au directeur, l'obligeant à aller la porter à Varsovie, en le menaçant de se mettre en grève s'il ne s'exécutait pas.
La seule région importante de la Pologne où on ne rapporte pas l'exisoù il semble que les mineurs, surpayés, aient continué à travailler. geants locaux du POUP n'avaient pas été capables de mobiliser la moitié des effectifs du Parti sur l'usine. Le contenu des résolutions adopées par ces meetings n'était pas uniforme. Certaines étaient d'un modèle classique, cher à Yejov (2), et exigeaient «un châtiment exemplaire des responsables incidents» comme le rapporte Trybuna Ludu du 28 juin. Mais une résolution adoptée à Biala Podlaska se contentait de complimenter de façon paternaliste et équivoque la direction du Parti en expliquant que sa décision d'annuler les hausses de prix avait été «appréciée» et reçue «avec tout le respect dû, comme l'expression d'un bon jugement politique».
répression prit la forme d'une vague importante de ciements, pour motifs politiques, des ouvriers les plus impliqués dans les activités politiques sur le lieu de travail avant et pendant les grèves de juin.
Il y eut en outre plusieurs centaines d'arrestations. Les détenus furent brutalisés par la police et les autorités pénitentiaires. Finalement, il y eut une série de procès —certains publies, d'autres à huis clos— débouchant sur de fortes peines de prison pour les manifestants d'Ursus et de Radom. Les dirigeants du Parti escomptaient par ce biais rétablir leur autorité et rejeter la classe ouvrière sur la défensive, sans pour autant provoquer d'affrontements à grande échelle.
Cette contre-attaque se poursuivit au cours des mois de juillet, août et septembre. Mais elle s'affaiblit et mourut contre la vague montante de l'opposition politique qui porta la crise du régime à un nouveau niveau.
La classe ouvrière n'était plus isolée de l'intelligentsia et des millieux culturels ou des étudiants dissidents comme cela avait été le cas en 1970-1971. Pendant les trois jours du mouvement de grève, de nombreux intellectuels de premier plan publièrent des lettres ouvertes et des appels pour demander l'arrêt de la répression. En juin, les forces qui étaient apparues lors de la crise de la viande du printemps 1975 ont fusionné avec les dirigeants de la campagne de protestation contre les amendements constitutionnels prosoviétiques du début 1976 et ont formé un seul front contre la direction du Parti. Apres une série de protestations, en ordre dispersé, des intellectuels, un Comité pour la défense des travailleurs (3) fut formé en septembre à Varsovie pour organiser le soutien aux victimes de la répression, pour rendre publique la nature de cette répression, pour demander la libération des emprisonnés et la réintégration des licenciés. Des centaines d'étudiants ou de militants s'investirent dans le travail du Comité, diffusant ses communiqués, organisant la contre-information face à la presse censurée, collectant et redistribuant l'argent aux travailleurs victimes de la répression. Au même moment, l'Eglise demanda la libération des travailleurs emprisonnés et accorda un soutien tacite aux activités du Comité. (2) Yejov : dirigeant du Guepeou, de
1936 à 1938, sous Staline, qui succéda à lagoda et s'illustra dans la principale vague de terreur et de liquidations liée aux procès de Moscou menée par la bureaucratie, à laquelle il attache son nom (Yejovtchina). (3) Qui devait par la suite donner naissance au Comité d'auto-défense sociale (KOR).