Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

KURDISTAN

La révolution kurde en Irak : histoire d'une défaite

· Inprecor n° 86, 14 octobre 1980 · p. 10-11 · 1 797 mots

Golfe et Irak Iran Italie URSS et Russie

OMPRENDRE la lutte des Kurdes signifie d'abord comprendre ce qui fait des Kurdes une nationalité opprimée, un peuple à part entière. Les facteurs généraux qui permettent d'analyser la question kurde peuvent se résumer ainsi :

une langue commune et un territoire bien défini (cf.

carte), actuellement à cheval sur quatre pays : la

Syrie, la Turquie, l'Iran et l'Irak;

une spécificité culturelle qui fait refuser au peuple kurde toute assimilation culturelle - en particulier l'arabisation forcée en Irak;

Pierre CHARDIN

En ce qui concerne l'Irak, c'est là que réside la cause fondamentale de l'isolement tragique de la révolution kurde : l'incapacité totale de la direction à mener une réelle lutte de libération nationale et à lier celle-ci à la lutte des classes, c'est-à-dire à gagner le soutien des milieux progressistes, des paysans et des travailleurs arabes. Cette incapacité va finalement mener à la tragédie de 1975 et laisser suffisamment de marges de manœuvres à la direction irakienne

(le Baas) pour qu'elle puisse déporter en masse, réduire de moitié les régions «officiellement» kurdes, arabiser une grande partie du Kurdistan irakien en faisant disparaître la langue kurde au profit de l'arabe.

GENESE DE LA QUESTION

KURDE

La question nationale kurde s'est posée dès le lendemain de la Première

Guerre mondiale. Le partage colonial a scindé le territoire du Kurdistan et sa population - qui représente pourde tant une communauté de plus

15 millions de membres

- en quatre parties intégrées aux Etats voisins.

(On trouve même une minorité kurde en URSS, Arménie...) C'est à cette époque-là la Grande-Bretagne, que ayant des visées sur le pétrole de

Mossoul, détache le villayet kurde de la Turquie pour le juxtaposer à l'Irak, pays dont elle était puissance mandataire. La France, en définissant la ligne frontière turco-syrienne, rattache des minorités kurdes à la Syrie qu'elle contrôle. La partition du Kurdistan est alors un fait accompli.

La révolution kurde en Irak :

histoire d'une défaite

L'Irak reste sous influence anglaise jusqu'à la révolution de juillet 1958. Celle-ci porte au pouvoir une équipe d'officiers qui déclarent formellement l'Irak pays des deux peuples : arabe et kurde. Ces déclarations n'étant pas appliquées, le peuple kurde commence en 1960 une lutte armée contre le régime irakien avec comme objectif l'autonomie du Kurdistan dans le cadre de la république. Jusqu'en 1968, ce mouvement qui commence à devenir une véritable guerre de libération nationale est un facteur important de déstabilisation de l'Irak : quatre régimes sont renversés pendant cette période. Juillet 1968 : c'est la date de la prise de pouvoir par la tendance actuelle du Baas. Le nouveau régime s'engage sur des accords (conclus le 11 mars 1970) prévoyant d'octroyer l'autonomie à tous les territoires à majorité kurde. Un recensement est même prévu à cet effet.

Seuls deux partis d'opposition auront une influence déterminante dans la lutte nationale des Kurdes : le Parti démocratique du Kurdistan en Irak (PDK) et le Parti communiste irakien (PCI), tous deux clandestins. (Le PND, Parti national démocratique, composé essentiellement d'intellectuels de la gauche arabe ne jouera pas un rôle important pendant cette période.)

Le PDK, qui se réclame vaguement du marxisme-léninisme, a pour but final l'autodétermination de la nation kurde et pour objectif immédiat la démocratisation et la libération de l'Irak du joug impérialiste, c'est-à-dire la création d'un Etat arabo-kurde avec autonomie du Kurdis-

Guerre Iran / Irak

- la conscience d'exister en tant que groupe éthnique national, donc celle de la nécessité de lutter pour l'autonomie politique de ce groupe, même si cette lutte a été le plus souvent dévoyée vers des solutions d'intégration de type province séparée aux Etats existants déjà

(ce fut le cas de la direction Barzani en Irak).

Il y a cependant une spécificité qui a marqué les

Kurdes tout au long de la lutte pour la reconnaissance de leurs droits nationaux : devoir s'imposer comme nationalité opprimée face à des pays dominés par l'impérialisme.

Le PCI, organisation irako-kurde

Kurdistan possède une section au composée en totalité de militants kurdes; c'est aussi de loin le plus implanté jusque dans les années soixante. Sa position quant à la question nationale kurde est équivoque jusqu'à ce que sa deuxième conférence

(1956) approuve une résolution reconnaissant les Kurdes comme nation à part entière et «possédant les possibilités d'établir une économie nationale orientée vers la libération et l'unité nationale». Le PCI sera rapidement pourchassé par le régime d'Abdul Karim Kassem - chef des militaires au pouvoir - et ce bien qu'il ait soutenu Kassem ; puis, à partir de 1963, les milices baasistes le soumettent à une répression féroce

(7000 victimes). Triste récompense de sa politique de soutien à la bourgeoisie nationale.

Il ne faut cependant pas perdre de vue que c'est essentiellement le

PDK qui structure la «révolution kurde». Sur le plan militaire, c'est lui qui constitue l'ARK (Armée révolutionnaire du Kurdistan), avec un millier de militants au début de la guérilla, celle-ci connaîtra un développement relativement continu pour atteindre le chiffre de 50000 combattants en

1975, date de la «liquidation» de la révolution. Les zones libérées et contrôlées par le PDK s'étendront rapidement sur la moitié du Kurdistan irakien (30 à 40000 km2). Une administration autonome y sera mise en place.

L'ACCORD DE 1970 ET

LA LONGUE MARCHE

ARRIERE DU PDK

Sous la pression conjugée de la puissance de la guérilla et les critiques du PCI, le gouvernement irakien

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est obligé de céder et d'accorder une certaine autonomie à la province rebelle. Le CCR (Conseil de commandement de la révolution), prolongement de la direction du Parti Baas, dit reconnaître «l'existence de nation kurde et ses droits linguistiques et culturels». Ce qui aboutit aux accords de mars 1970, signés entre le PDK et le gouvernement, dont les points les plus importants sont les suivants: - le kurde devient langue officielle avec l'arabe dans les régions à majorité kurde, seconde langue d'enseignement dans le reste du pays; - réintégration sans condition des ouvriers, fonctionnaires et employés ayant participé à la guérilla; - réforme agraire au Kurdistan attribution de parcelles de terre aux paysans; - la radio-diffusion et les armes lourdes de la révolution kurde seront restituées au gouvernement.

Sur le plan économique, il est stipulé que «puisque l'autonomie interne s'insère dans le cadre de la République irakienne, l'exploitation des ressources naturelles de cette région relèvera de l'autorité de la République ». Ce dernier point traite, en fait sans le dire, du problème du pétrole sur les territoires kurdes, pétrole que le gouvernement irakien ne veut perdre à aucun prix.

Alors qu'il désarme la révolution kurde, cet accord est fêté par le PDK comme celui de la victoire ! Celui-ci va même jusqu'à dissoudre les structures administratives mises en place dans les zones libérées. Devant ces preuves de «bonne volonté» des ministres kurdes du PDK sont intégrés au gouvernement.

Pendant quatre ans, le PDK essaiera de faire appliquer l'accord. En vain ! Ayant liquidé la guérilla, il ne possède plus un rapport de forces suffisant face au Baas. Le recensement prévu (décisif en particulier pour la région pétrolière de Kirkouk) est constamment retardé. Alors que les persécutions contre les Kurdes se poursuivent, le Baas édicte unilatéralement en 1974 sa propre loi sur l'autonomie. Il revient sur la plupart des concessions accordées en 1970. Les combats reprennent alors, mais cette fois sans que les Kurdes en aient l'initiative.

DES ALLIANCES POLITIQUES

Il est clair que, si le Baas a pu reprendre la répression puis la guerre contre le peuple kurde, c'est qu'il s'est acquis deux alliés de taille : le

PCI (Comité central) en Irak et au niveau international. En effet, à partir de 1972, la bureaucratie soviétique, prétextant le soutien à la lutte du Baas contre les trusts pétroliers, fournit des armes et des experts à l'Irak. Ces armes sont celles qui seront utilisées contre le peuple kurde ! Toutes les requêtes faites à Moscou par le PDK qui demandait à l'URSS de faire pression sur le Baas pour qu'il négocie, ne serviront

Face à cette nouvelle alliance, le leader du PDK, le général Barzani, accepte l'aide militaire que lui propose le chah d'Iran. L'Iran compte aussi affaiblir son voisin irakien et jouer un rôle de premier plan dans la région. Même les Etats-Unis, bailleurs de fonds du régime de Téhéran, acmer noire

URSS

TURQUIE

SYRIE (erbH • kirkuk baghdad IRAN IRAK JORDANIE

KOWEIT/ régions kurdes corderont 16 millions de dollars d'aide aux rebelles kurdes ! Cependant, Washington contrôle bien le processus : l'aide sera juste suffisante pour miner le régime de Bagdad et empêcher l'URSS d'accroître son influence en Irak, mais trop faible pour que le PDK puisse mener à terme la libération des territoires kurdes.

Pas à un seul moment le PDK n'a réellement essayé de gagner la solidarité et le soutien de l'opposition irakienne ni celle des pays arabes. On mesure là aussi comment la politique du PCI, son soutien au Baas, n'est pas un élément favorable à une telle solidarité. Le PDK y répond avec un sectarisme des plus sauvages : celui-ci s'aliène le soutien des communistes kurdes luttant à ses côtés et fait assassiner Fakher Mergasori, prestigieux dirigeant du PC du Kurdistan.

LA TRAGEDIE DE MARS 1975

Cependant, contre toute attente, les maquisards kurdes résistent victorieusement face aux attaques irakiennes. Saddam Hussein pense alors liquider la question kurde en utilisant les détours de la diplomatie : des tractations secrètes ont lieu entre Téhéran et Bagdad par l'intermédiaire de l'Egypte et de l'Algérie. Le pouvoir central irakien obtient rapidement ce qu'il veut. L'Iran fermera ses frontières (au Kurdistan), empêchera «l'infiltration d'éléments subversifs », cessera les livraisons d'armes aux rebelles. En échange, l'Iran recevra le territoire non négigeable du Chatt el Arab. C'est le coup d'arrêt de la «révolution kurde».

Mustapha Barzani décide alors de stopper les combats et de se réfugier en Iran. La direction du PDK ne laisse aucune alternative aux combattants du peuple kurde : c'est la reddition complète. Les rebelles détruisent leurs armes et font disparaître les pièces lourdes dans les lacs. Des dizaines de milliers de personnes s'exilent sans perspectives. Certains préfèrent se rendre.

L'extrême faiblesse politique de la direction Barzani va bien au-delà des faiblessses traditionnelles des directions nationalistes. Si le choix d'accepter l'aide militaire du chah ne pouvait mener qu'à une tragédie, une telle trahison n'est que la conséquence d'autres choix politiques par rapport à la conception même de la lutte de libération nationale. En effet, deux problèmes essentiels ont cons tamment été esquivés par la direction du PDK : - la réalisation de la réforme agrai-

Are dans les zones libérées, l'organisation systématique d'une économie de survie, sans parler des tares bureaucratiques du système administratif mis en place dans ces zones; — la réunification du Kurdistan et comment mener une véritable lutte de libération nationale unifiant les différents fronts (turcs, iraniens, irakiens...) pour poser le problème de l'autodétermination du peuple kurde.

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