ES décisions prises par le congrès du Parti travailliste, qui s'est tenu au début du mois d'octobre, ont marqué un changement dans la vie politique en Grande-Bretagne. Un net progrès de la gauche travailliste a enregistré, ce qui a déchaîné la fureur de la droite de ce parti et de la presse tory (du Parti conservateur). Le quotidien de masse Daily Mirror titrait à la «une» : «Déchaînement de fureur devant la victoire de Benn et de la gauche ».
C'est un peu exagéré. Cependant, les décisions prises concernant l'attribution des mandats aux députés sortants avant chaque élection ainsi que celle d'élargir le droit de vote pour l'élection du secrétaire général du Parti travailliste (1) ont effectivement ouvert la possibilité qu'un programme gauche adopté par le congrès soit appliqué par un futur gouvernement travailliste.
Tony Benn, le principal prétendant au poste de secrétaire général, a comme «un début de contrôle du parti par les militants de base en opposition avec le contrôle des parlementaires travaillistes sur la base ».
LE PROGRAMME DE LA GAUCHE TRAVAILLISTE Les décisions de caractère nettement gauche qui ont été prises sont pour la semaine de 35 heures, sans réduction de salaire et les fermetures d'entreprises et les suppressions d'emplois;
nationalisation d'importants secde l'industrie britannique et renationalisation de toutes les entreprises d'Etat qui ont été privatisées par les tories (conservateurs);
retrait total du Marché commun; - abolition de la Chambre
Lords (chambre haute, non élue, du Parlement britannique);
orientation vers le désarmement unilatéral en ce qui concerne le nucléaire et importantes restrictions sur le budget de la Défense.
Les progrès de la gauche
au Congrès du Parti travailliste
Les changements adoptés dans les statuts ont modifié la signification de ce programme radical. La tentative de retirer des seules mains du secrétaire général du Labour Party (Parti travailliste) la rédaction du manifeste du parti a échoué. En ce qui concerne le mode d'élection du secrétaire général du parti, les dirigeants syndicalistes de la droite travailliste ont fait des manœuvres de procédure; pourtant la seule chose qu'ils ont pu obtenir, c'est la tenue d'un nouveau congrès en janvier prochain. Ce sera le troisième en l'espace de neuf mois. Le débat dans les syndicats, qui déja avant ce congrès avait été très riche, prendra maintenant une ampleur sans
UN COUP DE FOUET POUR LES LUTTES DE CLASSES Ces décisions seront comprises par les militants comme le signal de la riposte face aux deux fléaux que leur ont imposé les tories: le chômage massif et l'inflation galopante. Ils vont à présent compter sur le soutien de la gauche travailliste et avoir la perspective concrète d'im-
Run futur gouvernement travailliste la satisfaction de leurs revendications. Une riposte à grande échelle devient aujourd'hui réellement possible.
Au départ, la classe ouvrière était restée abasourdie sous le coup des attaques des tories. Elles se sont traduites par un chômage massif qui, pour la première fois depuis les années trente, a dépassé les deux millions de personnes, soit une augmentation de 20% en trois mois. D'importants secteurs de la classe ouvriere, comme les travailleurs de l'automobile et de l'acier, n'ont pas remis en cause les orientations syndicales erronées ni débordé les directions qui les proposaient. Ils ne sont pas s'opposer efficacement suppresions d'emplois et au chômage salaire dont le pourcentage était infé rieur à la moitié du taux d'inflation qui ont été accordées à la plupart des
Grande Bretagne travailleurs. Mais il est clair aujourd'hui que l'arme du chômage n'a pas réussi à briser la combativité classe ouvrière. Une nouvelle volonté de résister se développe. C'est ce que le congrès du Parti travailliste a montré et, par les décisions prises, tend à
Le congrès du TUC (Trade Union Congress - centrale syndicale unique) qui s'était réuni un mois plus tôt avait adopté un programme radical du même type. Mais, sur certaines questions importantes, la bureaucratie était parvenue à faire voter des positions contradictoires. Par exemple, le congrès avait pris position à la fois pour et contre la limitation des augmentations de salaires par un futur gouvernement travailliste. Cette attitude d'expectative a reflété l'incertitude de la bureaucratie syndicale par rapport aux effets plus ou moins explosifs qu'auront les 2 millions de chômeurs de Thatcher sur les organisations et la combativité de la classe ouvrière dans les entreprises.
dans lequel le gouvernement précédent avait renversé - actions syndicales de masse contre le programme d'austérité de Callaghan - nombreux seront les bureaucrates qui apporteront leur soutien à Callaghan même si la combativité des travailleurs reste intacte. Pourtant, la lutte sur la question de la démocratie au sein du Parti travailliste a été l'expression la plus claire du refus de 5 années d'austérité imposée par les travaillistes. Etant donné le manque de cohérence des directions syndicales, les erreurs incroyables de la droite travailliste (qui a menacé de scissionner le parti, a refusé de participer aux réunions de la direction du parti sous prétexte que la gauche y était majoritaire, etc.) et l'importante participation de la base au congrès du Parti travailliste — contrairement à ce qui s'est passé pour celui du TUC —, c'est sur cette question que s'est clairement exprimée la volonté des travailleurs.
Jusqu'a présent le secrétaire général du Parti travailliste était élu par le Labour Party, c'est-à-dire par les députés travailistes.
Une série d'événements a montré que la classe ouvrière, avec une direction juste, est non seulement prête à lutter mais que, de plus, elle peut gagner. La victoire des dockers en est une première indication. Les travailleurs ont fait reculer les patrons qui prétendaient licencier 178 dockers, ce qui avait pour conséquence de menacer plusieurs milliers d'emplois. accord signé en 1972 par lequel les
«acheté» plusieurs milliers de licenciements en garantissant l'emploi au reste des travailleurs. Cet accord ne convient plus aux patrons aujourd'hui avec l'aggravation de la récession en Grande-Bretagne. Face à cette attaque brutale, une conférence nationale des délégués des dockers, réunie pour organiser la riposte, avait décidé une grève générale au niveau national. Les travailleurs de la BOC (British Oxygen Company), qui a pratiquement le monopole en Grande-Bretagne de la fourniture de gaz industriels, ont remporté autre victoire qui, bien que n'étant pas aussi complète, a été très importante. Confrontés à la menace licenciements à l'usine d'Hackney, près de Londres, les travailleurs ont lancé un appel à la grève nationale. Là encore, les patrons ont reculé.
Deux autres luttes pourraient accentuer cette tendance: d'une part, l'occupation de la deuxième usine de construction mécanique de Manchester, dans la région industrielle du de l'Angleterre, pour s'opposer à 590 licenciements. Cette lutte pourait devenir le point de mire et l'exemple pour toute D'autre part, le conflit des laggers (ouvriers chargés de l'isolation thermique) prend la même orientation. La grève qui dure depuis 14 mois dans la centrale thermique de l'ile de Grain pour refuser des réductions de rencontre aujourd'hui des problèmes du fait de l'attitude de certains membres de l'EEU (Engiand Electricians Union -Syndicat des travailleurs de la métallurgie et de la construction électrique) détermination par des actions de popularisation et en allant renforcer les piquets de grève des autres entreprises en lutte. Ces actions représentent un défi face à la nouvelle loi anti-syndicale, votée par les tories, qui interdit les piquets de grève. Les laggers ont maintenant décidé d'ap peler à la grève nationale si aucune solution n'était apportée à leur
Ce nouvel état d'esprit de la classe ouvrière pose des problèmes de plus en plus graves aux tories. Ils ont délibérément aggravé les effets de la récession et les patrons ont apporte leur soutien politique complet a cette politique dont les effets commencent à se retourner contre eux.
pensaient que créer du jour au échelle était un moyen radical pour briser les organisations de la classe ouvrière au moins au niveau de l'entreprise. Le deuxième volet de la stratégie tory n'a pas non plus été sidérurgie. Selon eux, imposer une choisi, devait être le meilleur moyen pour préparer de nouvelles attaques contre les secteurs les mieux organisés de la classe ouvrière, notamment les mineurs. Mais leur plan a échoué. Ce secteur, auparavant peu combatif, a tenu bon pendant 13 semaines et bien qu'il n'ait pas obtenu satisfaction sur l'ensemble de ses revendications, les salaires ont été augmentés de 16%. La proposition patronale ini-
A la suite de ce conflit, les tories ont dû modifier leur stratégie et tenter d'éviter toute confrontation majeure avec des secteurs clés. Donc, il se pourrait bien que la revendication des mineurs pour 30% d'augmentation de salaire soit en grande partie satisfaite. Cela a stimulé la mobilisation dans les mines et toute tentative de fermeture de puits pourrait déclencher la grève générale. Dans la région la plus menacée, au sud du Pays de Galles, les dirigeants des mineurs puits pour organiser la solidarité et préparer la grève. Il est évident que ces actions seront observées et considérées comme des tests exemplaires par les autres secteurs de la classe
C'est justement cette faiblesse sur le terrain que le gouvernement tory avait tenté de surmonter en uti-
ORKEN
SIT
Les travailleurs occupent Gardner lisant l'arme du chômage. Et, dans la mesure où les effets commencent à à se retourner contre eux, on entend peu partout des appels changement complet de politique.
stratégie actuelsans doute la seule possible dans le cadre des dispositions constitutionnelles en vigueur. En ce sens, Thatcher a encore moins de de manœuvre que le précédent gouvernement conservateur de Heath qui avait été renversé par la grève des mineurs en 1974.
Quoi qu'il en soit, les gens com(National Opinion Poll) a montré que 51% des personnes interrogées pensaient que le problème prioritaire était le chômage et non la «lutte contre l'inflation»; or, précisément cette «lutte» qui sert au gouvernement pour justifier sa politique. Une majorité - 65% des personnes inter-
- pensaient que les tories « s'y prenaient bien mal pour maîtriser le chômage». Et les intentions de vote en faveur des travaillistes dépassaient de 11% celles en faveur des conservateurs; ce qui donnerait une confortable majorité de 150 sièges aux travaillistes s'il y avait des élections. Ces données ont été confirmées par un deuxième sondage puplié par MARPLAN. Une lutte d'ampleur suffirait à plonger les tories dans une crise insoluble et marquerait une avancée décisive pour les luttes de classes en Grande-Bretagne.
L'EMERGENCE D'UNE
ALTERNATIVE DE GAUCHE
L'importance de ce congrès du Parti travailliste réside aussi dans l'apparition d'une alternative de gauche à l'orientation proposée par Callaghan. Ce courant se cristallise autour de Tony Benn. Il a été membre du gouvernement Callaghan, dernier gouvernement travailliste, sous lequel
droit de vote décidé par le dernier décision du Parti travailliste et du le nombre des chômeurs avait atteint 1,5 million, qui avait imposé des restrictions budgétaires de 8 milliards de livres sterling (2) aux dépenses sociales. Cependant, après avoir dirigé la bataille pour la modification des statuts au congrès du Parti travailliste de 1979, il a progressivement pris ses distances par rapport au bilan et aux orientations du dernier gouvernement travailliste.
Dans les débats préparatoires au congrès de cette année, Benn a mené une campagne publique pour les modifications qui ont été adoptées, ainsi que pour l'AES (Alternative Economic Strategy - Stratégie économique alternative). C'est l'essentiel de ce programme qui a été adopté cette année par les congrès du Parti travailliste et du TUC. C'est encore Benn qui a avancé les propositions sur le NEC (National Executive Comittee Comité exécutif national) qui ont été résumées au début de cet article. De plus, il a noué des liens avec les syndicats. Un de ses plus chaleureux par-
Arthur Seargill, est dirigeant Yorkshire, récemment élu au TUC General Council (Conseil général du TUC) et il est pratiquement certain qu'il sera le prochain secrétaire général du NUM Syndicat national des travailleurs de la mine). Scargill a accompagné Benn dans plusieurs meetings importants.
Benn vient de passer cette année à faire des réunions avec les comités syndicaux régionaux, les comités interprofessionnels et les responsables syndicaux à différents niveaux. Il a participé à des rassemblements aux côtés du candidat de la gauche travailliste pour l'élection du président de l'AUEW (Amalgamated Union of Engineering Workers - Syndicat unifié des travailleurs de la métallurgie) qui compte 1,2 million de membres. Benn est le candidat incontesté des comités locaux où la gauche est hégémonique (3). Il a apporté son soutien à la lutte pour le droit des femmes à l'avortement libre et a joué un rôle de premier plan dans la campagne à la suite de laquelle une législation restrictive sur l'avortement a été repoussée au Parlement au début de cette année. Enfin, Benn s'est prononcé pour le droit du peuple irlandais à l'autodétermination et pour « une politique de retrait » des troupes britanniques d'Irlande du Nord.
Sa stratégie semble être de se rallier les militants engagés dans des luttes extra-parlementaires en liaison avec ses efforts pour obtenir le soutien des syndicats à sa candidature comme secrétaire général du Parti travailliste. Avec l'élargissement du congrès de ce parti, cette candidature a aujourd'hui des possibilités d'aboutir. Pourtant c'est avant tout l'évolution de la lutte des classes qui déterminera l'orientation que Benn proposera à la gauche travailliste. Il n'est en aucune manière engagé dans des actions de masse et son seul souci est de renverser le gouvernement en utilisant exclusivement des méthodes par-
Son unique perspective est l'application de son programme par le prochain gouvernement travailliste - tout en laissant les tories suivre leur évolution «naturelle». Or, la véritable logique de l'AES est la collaboration de classe et, dans ce contexte, il propose de résoudre le problème du chômage par le contrôle des importations. L'orientation fondamentale de ce programme pourrait se résumer ainsi : «Sauver la GrandeBretagne des méchants tories». C'est évidemment le contraire d'une orientation vers la mobilisation indépendante de la classe ouvrière.
Pourtant, la lutte aux côtés des partisans de Benn est, dans le contexte actuel, l'orientation que adopter les militants socialistes, car l'application des décisions du congrès
Parti travailliste meilleur moyen pour faire éclater les décision sur le désarmement unilatéral en ce qui concerne le nucléaire a été prise dans le contexte l'installation de missiles Cruise Grande-Bretagne. Une manifestation et un rassemblement ont eu lieu devant le congrès pendant les délibérations du NEC. Cette question a divisé les syndicats de l'industrie et a permis à la gauche travailliste de se démarquer. Un appel à une manifestation a été lancé pour le 26 octobre. Elle devrait regrouper plusieurs milactions de masse s'organisent contre le chômage. Plusieurs milliers de syndicalistes ont manifesté devant le congrès du Parti conservateur, le 10 octobre, autour du mot d'ordre de «droit au travail». Les travailleurs du bâtiment affiliés au TGWU (Transport and General Workers Union - Syndicat des travailleurs des transports et assimilés), qui compte 2 millions de membres, a simultanément appelé à une heure de grève sur les chantiers. Le Parti traorganise une manifestation nationale dans la principale ville industrielle du nord de l'Angleterre, Liverpool, pour le 27 novembre. On y attend des dizaines de milliers de manifestants. Cette mobilisation se fera parallèlement avec une série de conférences régionales, organisées par le TUC, sur le thème du chômage. C'est dans ce contexte qu'a commencé l'occupation de Gardner (4). La
TUC de mener campagne pour la semaine de 35 heures sans réduction de salaire se traduira sans doute par des actions de masse.
Des mobilisations contre les restrictions budgétaires qui touchent les services sociaux se développent. Une conférence nationale a été convoquée pour le ler novembre par le Conseil de Lambeth, un quartier de Londres, où les travaillistes sont majoritaires; elle réunira sans doute des milliers de délégués du Parti travailliste et du mouvement syndical. L'appel à cette conférence propose l'organisation de la résistance face aux attaques des tories, y compris par des actions au niveau des entreprises. C'est un appel à des actions illégales. Le principal dirigeant de ce mouvement est Ted Knight, secrétaire du Conseil de Lambeth. Il avait été ovationné par le congrès du Parti travailliste quand il avait présenté cet appel. Les délégués avaient voté une motion de soutien à la conférence de Lambeth malgré les tentatives du bureau du congrès pour renvoyer ce vote à plus tard. Ce fait a confirmé que, quand les délégués avaient la possibilité de soutenir des actions de masse, ils faisaient preuve de leur détermination et de leur combativité.
Enfin, le soutien aux revendications des femmes se renforce dans les syndicats et dans le Parti travailliste. Après la décision prise, pour la première fois dans l'histoire du TUC, de lutter contre toute tentative de restreindre le droit à l'avortement, le TUC a maintenant décidé d'organiser une conférence en novembre pour discuter des actions à entreprendre.
C'est done dans ce contexte de mobilisations conjointes du Parti travailliste et du mouvement syndical que Benn a entrepris sa campagne. Cette situation ouvre d'immenses possibilités pour les militants révolutionnaires qui se sont battus pour soient impulsées des actions unitaires de ce type. C'est le meilleur moyen pour que s'organise la riposte face aux attaques des tories qui vont s'intensifier dans la période à venir, et éviter les reculs qui finiraient par entamer la combativité de la classe ouvrière. Le 10 octobre 1980 • (2) Une livre sterling est environ égale à
10 francs francais. (3) Les comités locaux du Parti travaillistes sont constitués sur la base de l'adhésion individuelle. La plupart des syndicats britanniques sont affiliés au Parti travailliste; il s'agit alors d'adhésion collective. (4) Gardner est la deuxième entrepri-
Use britannique de la métallurgie. Elle emploie 2400 travailleurs et fabrique des moteurs diesel. C'est pour s'opposer à 590 licenciements que les travailleurs ont occupés l'usine.