Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

POLOGNE

Les travailleurs polonais imposent « Solidarité »

· Inprecor n° 90, 3 décembre 1980 · p. 26-27 · 1 241 mots

Cyril Smuga était le pseudonyme de Jan Malewski, coéditeur de l'Inprekor polonais (1981-1990) et directeur d'Inprecor à partir de 1998.

Pologne Syndicalisme

Les travailleurs polonais imposent slogan a recouvert les murs de toute la Pologne. Après une discussion confuse, qui a suivi la manœuvre des bureaucrates, le syndicat a décidé d'imposer au gouvernement une entrevue, menaçant de recourir à la grève si les statuts éla-

Varsovie modifiant d'autorité le 24 octobre les statuts de « Solidarité », ce borés par les travailleurs n'étaient pas enregistrés tels quels. Cyril SMUGA

E 31 octobre, durant près de quatorze heures, le gouvernement a dû faire face à une délégation de 84 dirigeants du syndicat décidés à faire aboutir leurs revendications. « Nous sommes là au nom des millions de travailleurs organisés dans "Solidarité": N'oubliez pas que vous ne parlez pas à quelques dizaines d'individus ! » D'emblée, les délégués donnaient le ton. Ils ne sont pas venus écouter le bla-bla habituel, ils veulent un engagement de la direction « de l'autre camp ». Et lorsqu'après quatorze heures de discussion, le gouvernement refuse de signer le communiqué commun, cherche à temporiser, les travailleurs di-

UN MOUVEMENT FORT ET DECIDE Le lendemain, une réunion de la Commission nationale de coordination du syndicat appelle les travailleurs à être « prêts à la grève à partir du 12 novembre » si l'enregistrement n'est pas fait d'ici là.

A la veille de la réunion de la Cour suprême, une circulaire précise les modalités de l'action : « Dans un premier temps, il s'agira de grèves de 48 heures avec occupation. (...) Les grèves se dérouleront à tour de rôle, de la façon suivante (par région) : 12-13 novembre, Gdansk et Varsovie; 14-15 novembre, Cracovie et Szczecin ; 17-18 novembre, Wroclaw et Bydgoszcz ; 19-20 novembre, Poznan, Lublin et Jastrzebie ; 21-22 novembre, Katowice, Lodz et Walbrzych. Si, le 20 novembre, le gouvernement n'a pas donné son accord à nationale discutera d'une extension de la grève. Au cas où le gouvernement tenterait de réprimer la grève, d'empêcher les contacts entre diverses régions, tous les comités de grève

« Solidarité »

« Enregistrement oui, rajouts non ! ». Après la décision du Tribunal de entameront immédiatement la grève générale.(...) »

Et loin d'attendre que le gouvernement reconnaisse le syndicat, « Solidarité » a engagé la lutte pour ce qui apparaît comme une des revendications prioritaires : le règlement de la crise qui touche le secteur de la Santé. Laissé pour compte de la planification bureaucratique, la situation y est en effet désastreuse. La Pologne est, parmi les pays européens, celui où il y a le moins de lits d'hôpitaux par habitant ; la pénurie de médicaments, sensible depuis plusieurs dans les pharmacies, aux hôpitaux quent d'antibiotiques, de diurétiques, de traitements cardiaques et même - de vitamines ! Les salaires des personnels hospitaliers sont parmi les plus bas de Pologne (50 % gagnent moins de 3 000 zlotys, 11 % entre 3 000 et 4 000, alors que le salaire moyen officiel avoisine 5 000 zlotys...) et les conditions de travail s'en ressentent : les heures supplémentaires y sont la règle et non l'exception.

Face à cette situation, les militants du syndicat exigent une augmentation substantielle de l'enveloppe budgétaire du secteur, l'augmentation des salaires et des choix d'investissements qui permettraient de résoudre la pénurie de médicaments et d'étendre le réseau hospitalier. Le vendredi 7 novembre, une délégation de 120 travailleurs du secteur, représentant 600 000 autres, exige de rencontrer le ministre de la Santé. Celuici a opposé une fin de non-recevoir aux revendications, avec une hame toute particulière aux bureaucrates :

augmentation de salaire ? Vous gagnez déjà 3 000 zlotys, vous d'avoir une augmentation de 1 000 zlotys en septembre, que vous faut-il de plus ? »

A ce mépris, les délégués ont riposté immédiatement : la salle de la préfecture de Gdansk, où les « négociations » avaient eu lieu, est occupée. Les étudiants de la Faculté de médecine occupent leur école :

POLOGNE « Nous n'avons pas de revendications propres, expliquent-ils, nous sommes solidaires des travailleurs de la Santé. Eux, ils ne peuvent quitter leurs malades et faire grève ! » Témoignage saisissant du processus révolutionnaire polonais : c'est autour de la classe ouvrière et de ses revendications que se développe la mobilisation des autres couches et secteurs. LES STATUTS DU SYNDICAT

ENREGISTRES Le 10 novembre, devant la Cour suprême, le procureur est obligé de reconnaître, au nom de ses mandataires, la force du mouvement. Oui, le Tribunal de Varsovie a dépassé ses compétences, il faut annuler sa décision. Oui, les statuts élaborés par les syndiqués doivent être acceptés tels qu'ils les proposent. Il n'en faut pas plus pour cette « juridiction indépendante » pour enregistrer une nouvelle fois « Solidarité », après avoir cassé le jugement précédent.

concession a été acceptée par le syndicat : joindre en annexe aux statuts le protocole des accords de Gdansk du 31 août. Cela permet certes aux bureaucrates de se voir reconnaître « le rôle dirigeant du parti dans l'Etat » - formule qui figure dans les accords de Gdansk. Mais personne n'est dupe : cette « reconnaissance » en catimini est plus une preuve de faiblesse que de force du parti : en deux mois, il n'a pu faire admettre son rôle dirigeant autrement qu'au travers de petites phrases, et il a dû reconnaître aux travailleurs le droit de s'organiser indépendamment de lui, mais accepter aussi la forme sous laquelle ils ont choisi de

La presse aux ordres, et la TV polonaise - reprises complaisamment par les médias occidentaux - se sont fait forts d'expliquer que « le compromis obtenu satisfait les deux parties ». Le commentateur de la TV polonaise, analysant l'événement au soir du 10 novembre, est allé jusqu'à affirmer que le syndicat reconnaissait le rôle dirigeant du parti, emporté par sa verve servile. Il n'en a rien été : face aux manœuvres, « Solidarité » s'est attelé à aller de l'avant. Une semaine après, le 17 novembre, une nouvelle victoire était obtenue Gdansk, le gouvernement acceptait

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les revendications des travailleurs de la Santé et de la Culture, de même que celles des enseignants.

Victoire d'importance. Pour la fois, une revendication concernant la répartition du produit

- augmentation de dix milliards de zlotys du budget de la Santé, que le syndicat ventilera en augmentations de salaires dans la branche - a été imposée. Il ne s'agit pas d'ensemble, mais le mouvement ouvrier a pu imposer un choix économique qu'il considérait comme prioritaire. Une brèche dans le monopole de gestion que se sont octroyés les bureaucrates.

Nouveau compromis cependant : la veille de la signature de l'accord, le syndicat a accepté d'appeler à cesser les mouvements de grève. Une circulaire dans ce sens a été diffusée dans tout le pays, signée par trois dirigeants nationaux : Bujak (Varsovie), Gwiazda et Walesa (Gdansk). Appel entendu, les métallurgistes qui s'apprêtaient à lancer un mouvement ont décidé au cours de la réunion nationale des délégués de la branche de « s'en remettre à la Commission nationale de coordination » en ce qui concerne les modalités du mouvement. L'exemple de la lutte menée unitairement par tout le syndicat pour la satisfaction des revendications des travailleurs de la Santé a porté. Pour imposer un rapport de forces national face à la bureaucratie, ce sont de telles actions que les militants de différentes branches appellent de leurs voeux.

REMOUS DANS LE PARTI

Cette série de victoires des travailleurs a amplifié les remous dans l'appareil. Une aile « dure », inquiè-

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