Document de « Forum Août-80 » Wojciek WYPYCH Henryk SZLAJFER
Jusqu'ici, le gouvernement a été incapable de présenter un programme de réformes pouvant conduire à l'amélioration, même momentanée, de la situation économique désastreuse ainsi qu'à la normalisation de notre vie sociale. Nous ne pouvons attendre passivement un tel programme. La situation exige de nous une action immédiate et décidée. La remise en marche de la République intéresse avant tout les travailleurs, et eux seuls sont capables de mettre en œuvre les réformes qui s'imposent.
Une lutte pour créer une société autogestionnaire se déroule en Pologne. Son avenir - et donc également l'avenir de notre pays - dépend de la capacité de créer de nouvelles institutions, qui permettront à la société de s'autodéterminer et qui protègeront sa souveraineté économique et politique.
Il est de la plus haute importande de développer au sein du mouvement syndical la discussion la plus large sur les réformes économiques et institutionnelles, qui permettra de parachever notre vision de la société autogérée. On ne peut permettre qu'une fois encore les projets de lois (sur les syndicats, la censure, l'autogestion, les entreprises, etc.) soient présentés à la société « par en haut », par des commissions d'experts. Le développement du pays ne peut être confié à d'autres personnes que les travailleurs.
Entamer une telle discussion exige avant tout une information pleine et complète sur la situation socio-économique actuelle. La presse syndicale doit publier des rapports sur la situation des diverse branches d'industrie et des propositions concrètes de changements. Une plus large information doit être faite sur les initiatives prises d'ores et déjà par les ouvriers et les autres milieux professionnels dans diverses régions du pays. Des commissions liées aux directions régionales et à la Commission nationale de coordination devraient être constituées, avec pour tâche de travailler à l'élaboration d'un programme d'ensemble de ré-
« Perspectives
formes socio-économiques pour le présenter à la discussion publique.
Nous voudrions présenter ci-dessous les points les plus importants qu'un tel programme de réformes devrait prendre en compte. Nous entendons nous attacher surtout aux changements institutionnels les plus importants. SYNDICATS INDEPENDANTS
LEURS TACHES Le but des grèves qui ont embrasé notre pays cet été était d'obtenir le droit à une organisation ouvrière indépendante, garantie institutionnelle pour que les intérêts des masses travailleuses ne soient plus jamais oubliés en Pologne. Si le syndicat « Solidarité » veut répondre à cet espoir, il ne peut limiter son activité à la seule défense des intérêts économiques des travailleurs ; il doit défendre également leurs intérêts en tant que producteurs. Si les syndicats indépendants limitaient leurs activités aux seuls intérêts économiques, cela conduirait inéluctablement à la renaissance de la concurrence entre les divers groupes professionnels et les divers milieux sociaux, concurrence qui détruirait notre mouvement de l'intérieur en le divisant. En conséquence, cela ne pourrait que renforcer l'appareil du pouvoir. Ce dernier pourrait se poser en médiateur face à ces intérêts particuliers, présentant en même temps son intérêt propre comme l'intérêt de l'ensemble de la société.
Le maintien de la solidarité des travailleurs et le renforcement de ses formes institutionnelles, ouvrent la possibilité d'amorcer la lutte pour la
Walesa et le vice-premier ministre.
participation à toutes les décisions importantes du point de vue social et économique, sur nos propres bases. Le maintien de cette solidarité est également la condition de la naissance d'authentiques organes d'autogestion, capables de contrôler l'administration à l'échelle des entreprises, des régions et du pays tout entier. AUTOGESTION OUVRIERE
La structure organisationnelle de « Solidarité » a permis d'abolir l'éclatement intérieur et les particularismes maintenus jusque-là ouvriers par les vieux syndicats de branche. Cette structure a permis non seulement l'unité des travailleurs à l'échelle de tout le pays (comme l'a montré la grève d'avertissement du 3 octobre), mais elle ouvre également la voie au développement des organes d'autogestion ouvrière à l'échelle des entreprises, des régions et du pays.
Dans l'entreprise, le conseil d'autogestion doit représenter tous les à Gdansk.
DOBRA PRA décision et de contrôle, il devrait décider de l'ensemble des questions sociales et concernant la production, contrôlant par là-même la manière dont les directions et l'administration remplissent les tâches qui leur ont été fixées. En particulier, il doit décider de la façon dont les postes de direc-
Dans de nombreuses entreprises, des embryons d'une authentique autogestion ouvrière apparaissent déjà. Le mouvement syndical indépendant doit prendre en main les questions de la production, tout simplement parnombreuses entreprises sont dirigées de manière incompétente. Personne, en dehors d'eux-mêmes, ne se préoccupera aujourd'hui de ce que les efforts des ouvriers ne soient pas gaspillés. De plus, dans de nombreuses entreprises, les directions s'adonnent à une espèce de sabotage économique. Elles rabaissent les résultats de la production, désorganisent la producton et la coopération...
travailleurs. Bénéficiant des droits de - tout cela pour rendre les syndicats responsables du manque d'efficacité dans la production.
L'ENTREPRISE
L'activité du conseil d'autogestion dont on a parlé plus haut, est conditionnée par l'autonomie de l'end'une planification par en bas. L'autogestion s'avérera être une illusion si elle ne trouve pas sa confirmation dans l'autonomie économique des entreprises. C'est pour cela que la question de l'autogestion est intimement celle du changement radical dans le mode d'élaboration du plan central, des plans de branches d'entreprises. Dans ce contexte, la question des coefficients permettant de juger les résultats obtenus par les entreprises, qui est largement débattue par les experts gouvernementaux, est secondaire (l'expérience de la réforme économique hongroise est, de ce point de vue, très instructive).
L'AGRICULTURE
L'autogestion des fermes d'Etat, la renaissance d'authentiques coopératives et avant tout l'autogestion paysanne, sont sans doute les problèmes principaux, lorsqu'on réfléchit non seulement aux réformes institutionnelles, mais également à la stratégie permettant de sortir de la crise.
La brèche d'août, les slogans d'indépendance et de solidarité doivent être transposés au plus tôt à la campagne. L'agriculture, ignorée dans les discussions jusque-là, traitée de manière utilitaire et sans grande connaissance des rapports sociaux à la campagne, doit devenir un thème de réflexion programmatique.
Dès aujourd'hui, il faut réorienter une bonne partie des moyens de la production de l'outillage et des produits semi-finis nécessaires à la production agricole, du sacrifice partie de la production des biens de consommation industriels.
entreprendre moyens de production à l'avantage des secteurs les plus rentables. Sur cette question, il faut combattre tout dogmatisme : ce qui est décisif, c'est la productivité et non le titre de propriété formel (secteur d'Etat ou paysans privés). Il faut combattre tout dogmatisme, celui des administrations comme celui qui est produit par le manque de compréhension de la situation réelle de l'agriculture. En mettant l'accent sur l'autogestion paysanne, il ne faut pas oublier les Ce capital doit être utilisé. Personne, en dehors des conseils composés par
Attachés militaires du Pacte de Varsovie : depuis le sommet de Moscou, la menace d'intervention se fait plus pésante. (D.R.)
les ouvriers agricoles, ne pourra le faire valablement.
LA DIETE
L'autogestion ouvrière sera incapable de jouer son role, et ne pourra s'opposer aux manœuvres de l'administration, si ses organes de base dans les entreprises ne sont pas capables de se coordonner à l'échelle régionale et si les organismes régionaux ne se coordonnent pas à l'échelle nationale. Une telle coordination a fait défaut en 1956 entre les divers conseils ouvriers qui se sont formés à l'époque. Il nous faut tirer des conclusions de cette expérience.
La coordination indispensable des organes régionaux d'autogestion ne peut être assurée que par la Diète, organe suprême du pouvoir législatif et de contrôle.
La Diète actuelle représente une société qui n'existe plus, une société destructurée, atomisée et soumise à la manipulation des autorités. Une autre société est née en Pologne au cours de l'été 1980. Une société organisée, capable droits et sa souveraineté et ayant la volonté de le faire. La Diète a joué jusque-la le rôle de façade parlementaire d'un régime autoritaire. Durant les journées d'août, au moment où c'était l'avenir de notre pays qui était en jeu, la Diète s'est tue. Aujourd'hui, et malgré de nombreuses tentatives de lui rendre son rôle constitutionnel, les décisions importantes sont prises en dehors de son cadre.
Elle continue à tolérer la politique irresponsable des autorités face au syndicat indépendant autogéré « Solidarité » (la question de l'enregistrement) et ne proteste pas contre les prétentions à l'intervention de forces étrangères dans les affaires polonaises. Il est significatif qu'une telle protestation soit venue, non des députés, mais des quarante mille travailleurs membres de « Solidarité » des chantiers « Lénine » de Gdansk.
Le système parlementaire polonais a besoin de réformes importantes. Les millions d'ouvriers organisés « à la base » doivent exiger une représentation adéquate « en haut ». L'intégration à la Diète de représentants des syndicats indépendants est une question essentielle. Il faut procéder au plus vite à de nouvelles élections à la Diète et aux Conseils nationaux (appellation des conseils municipaux et régionaux en Pologne -NDT), sur la base d'une nouvelle loi électorale. Celle-ci devrait garantir aux syndicats le droit de présenter leurs propres candidats à la Chambre ouvrière qui doit être créée à la Dièafin que l'institution retrouve sa représentativité et qu'elle soit prise
La réforme de la Diète est une question urgente, car, pour mener à bien les réformes socio-économiques, il faut voter une série de textes déterminant les nouvelles structures de la société. La voie parlementaire est une voie pacifique. Il ne faut pas l'oublier. C'est pourquoi les syndicats doivent prendre part à la préparation et au vote de ces lois.
L'introduction d'une représendes syndicats indépendants à la Diète ne signifie pas pour autant que ces syndicats doivent jouer le rôle d'un parti politique et entreprendre avec le POUP une lutte pour le pouvoir dans l'Etat. Le fond de l'affaire est que le parti cesse de prétendre au nom de la Constitution au rôle d'un arbitre Constitution, au-dessus de la Diète, en dehors de tout contrôle de la société. Il ne peut fonder son rôle dirigeant dans l'Etat uniquement sur l'inscription de celui-ci dans la Constitution ni sur le contrôle de l'appareil répressif ; il doit en faire la preuve dans la vie, dans des élections démocratiques et au sein de la Diète. Il ne peut imposer son programme à la société, comme il l'a fait jusqu'ici, par des méthodes administratives. Il ne peut le faire que par ses membres actifs dans les syndicats, les organes d'autogestion et les institutions représentatives. Aujourd'hui, le parti a en face de lui, et contre lui, le movement ouvrier indépendant, et le lien entre les deux camps est assuré par la masse des membres du parti, en particulier dans les grandes entreprises. C'est d'eux, de leur détermination, de leur responsabilité et de leur capacité à agir de manière conséquente que dépendra le fait que le parti soit capable de s'auto-réformer et de rejoindre le mouvement commencé en août. Non pas sur de vieux
- pour dominer et diriger - mais pour servir.
Varsovie, novembre 1980.