SMAIL Besikci est né en 1939 à Corum. Diplômé de l'Université des sciences politiques, il devient assistant à l'Université d'Erzurum. Il publie son premier libre,
Structures de l'Anatolie orientale, Fondements socio-économiques et ethniques et poste d'assistant. Besikci publiera par la suite de nombreuses études sur la société kurde (1) et les théories racistes de l'idéologie kémaliste. Emprisonné à Istanbul
Question : Depuis combien de temps est-tu en prison ?
Ismail Besikei : Je suis resté plus de trois ans en prison sous le régime issu du coup d'Etat du 12 mars 1971 (2).
J'avais été condamné — pour des articles — à 13 ans et 7 jours de détention, et cette peine avait été confirmée par le tribunal militaire. Précisément, 8 ans et 4 mois pour propagande communiste et 4 ans et 8 mois pour propagande séparatiste, c'est-àdire pro-kurde. J'ai été libéré lors de l'amnistie de 1974 (3). De nouveau en 1978, après la sortie de mon livre la Thèse turque de l'histoire, Théorie du soleil et du langage, et la question kurde, on m'a condamné à 1 an et 6 mois pour infraction à l'article 5618
(Loi de protection des souvenirs saints d'Ataturk) (4). Après confirmation de la peine par la Cour suprême, j'ai été arrêté le 6 septembre
1979 et incarcéré. C'est cette peine que je subis actuellement.
Es-tu poursuivi pour autre cho-
- se ?
En dehors de cette condamna-
- tion, Je suis poursuivi pour presque tout ce que j'ai écrit. Pour les livres l'Habitat forcé des Kurdes et les
Statuts du
Parti républicain du peuple (à l'époque d'Ataturk) ; et suite à ces poursuites, pour « insultes les tribunaux et les contre l'Etat, magistrats » a cause des recours que j'ai déposés auprès des tribunaux.
Bien sûr, tous mes livres ont été saisis.
- Quels sont les véritables raison:
- En fait, la véritable raison mon arrestation, c'est que je me suis intéressé au Kurdistan et aux événepolitiques et socio-économiques de la société kurde. L'iéologie officielle en Turquie refuse de recon-
Un intellectuel pro-kurde est chassé de son
IVe Internationale. naître l'existence de la nation kurde : «Il n'y a personne considéré comme Kurde, ce sont des Tures monta- Kurde, ce gnards. » L'idéologie officielle affirme aussi qu'« il n'existe pas de langue kurde, mais que c'est un patois turc ». L'Etat turc essaye de faire accepter ce point de vue à tout le monde et à toute les institutions. Le but de mes travaux est de monter la véritable fonction de l'idéologie officielle. C'est ce qui explique une telle réaction. On brandit la menace de condamnation. On condamne.
Comment sont tes conditions de vie en prison, est-ce que tu peux travailler ? — Je suis à la prison de Toptasi à Istanbul. Les conditions de vie à la prison sont extrêmement mauvaises. La crise politique et économique de la Turquie se répercute de manière aggravée en prison. L'hiver, les conditions sont très dures : pas de bois, pas de charbon, pas d'autres combusti-
(1) Les Kurdes sont 10 millions en Turquie, soit 30 % de la population totale de l'Etat ture.
(2) Le 12 mars 1971, l'armée renversait le gouvernement Demirel, incapable de briser la mobilisation de la classe ouvrière et de la jeunesse ; un cabinet civil est mis en place immédiatement. La répression massive contre le mouvement ouvrier, le mouvement kurde et les intellectuels de gauche durera jusqu'aux élections d'octobre 1973 qui porteront au pouvoir Ecevit.
(3) Le gouvernement de coalition dirigé par Ecevit et soutenu par le Parti Républicain du peuple et le salut national (islamique) fera voter en juillet une amnistie gé-
(4) Mustafa Kemal, ancien général des armées du sultan, prit en 1919 la direction du mouvement d'opposition à l'occupation de l'Anatolie oc-
TURQUIE prisons turques à la prison de Toptasi depuis 1979, il soufre d'un cancer et ne reçoit aucun soin, ce qui veut dire, dans les conditions de détentions qui lui sont faites, une véritable condamnation à mort. Le texte qui suit est la transcription d'une interview réalisé à la veille du coup d'Etat du 12 septembre 1980 par des militants tures de la bles. Les coupures d'électricité durent de plus en plus longtemps (5). Si il n'y a pas de coupures, il y a des pannes. On nous dit que les camions ne peuvent pas apporter de bois faute de carburant pour les faire avancer.
De temps à autre, du bois arrive. Les poêles marchent alors un jour ou deux, puis s'arrêtent pendant vingt jours. La plus grande partie du bois est détournée par les gendarmes qui nous gardent. C'est très rare que les prisonniers en profitent.
d'attente, le manque de tout, la faim qui existent en Turquie sont répercutés et même amplifiés dans les pri-
La prison est très sale. Partout des ordures, les poubelles débordent en permanence. Partout la saleté. Les restes de légumes, d'huile, de nourriture, les morceaux de papier, les pelures d'orange et de citron, les mégots, l'eau de vaisselle, les vomissures.. forment une boue qui recouvre le sol des cellules collectives qui contiennent jusqu'à 150 détenus. Les cidentale par les troupes grecques, qui débouchera sur la Guerre d'indépendance (1919-1923). La construction de l'Etat bourgeois turc moderne se fera sous la dictature du Parti républicain du peuple, parti unique créé par Kemal, mélange de populisme et de chauvinisme exacerbé. Les slogans comme « Un Turc vaut tout l'univers ! » ou
« Quel bonheur de dire je suis turc ! », lancés par Mustafa
Kemal
« Ataturk »
(père des
Turcs) sont encore aujourd'hui affichés dans les écoles et les casernes.
Les pseudo-historiens kémalistes démontrèrent, dans des ouvrages encore utilisés dans l'enseignement en Turquie, que les Turcs furent les fondateurs de toutes les grandes civilisations (égyptienne, hittite, phénicienne, etc.) de l'Orient.
température descend, l'hiver, parfois à moins 20 degrés dans le Centre et au
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tables sur lesquelles nous nous alimentons sont recouvertes des traces de ces mêmes détruits. Les verres, les cuillères en bois, les assiettes, la vaisselle sales traînent un peu partout. Les murs sont couverts de suie. Les chats et les rats vivent tranquillement au milieu de tout cela ; ils mènent une coexistence pacifique, trouvent parmi les détritus. Pour masquer toute cette laideur, on met des journaux sur les tables en guise de nappe. En prison, les journaux ne sont jamais jetés après leur de la prison par une méthode primitive. On attache une vieille corde autour des poubelles, puis on traîne les poubelles à travers les escaliers dans un bruit infernal qui fait tout trembler. Ce travail se fait par roulement. A force, les poubelles se déforment, puis un jour, le fond lâche... - On dit que les effectifs normaux sont de 240 détenus dans votre prison. - Aujourd'hui, nous sommes 550 (6). Il y a trois dortoirs et des cachots. Nous sommes 150 à 220 par dortoir. Le bruit est terrible. On dort à trois par lit. Il ya bien un hamam (7) dans la prison, mais il ne marche pas à cause du manque de bois et des coupures d'eau. Cela ne fonctionne plus depuis la fin 1979. Les possibilités pour laver le linge sont très limitées mais de temps en temps, nous avons de bouteilles de gaz qui sont une marchandise très rare en Turquie. Nous réussissons à utiliser ces bouteilles pour faire du thé et pour la cuisine. Il faut souvent faire le choix entre cuire les aliments ou chauffer l'eau pour la toilette et laver le linge. On ne peut pas se servir de l'électricité qui
Nous somme envahis par les poux par manque d'hygiène. Nous mettons des produits insecticides dans les lits, mais ces produits provoquent des allergies et des intoxications. Les portes des toilettes ne ferment pas. Il n'y a pas d'eau. Ceux qui n'ont pas l'expérience de la prison essayent d'entrer sans frapper. Cela déclenche parfois des bagarres. Les prisonniers chevronnées frappent à la porte, pas trop fort pour ne pas l'ouvrir. Il y a quatre toilettes pour 550 détenus, dont une qui est hors d'usage depuis longtemps : elle n'a plus de porte et sert de dépotoir pour les ordures. C'est tellement même les rats ont déserté cette toilette. Les lavabos sont envahis par la crasse. Il ne faut pas y poser les mains. Les tuyaux des WC du premier étage sont crevés et se déversent au rez-de-chaussée. Les autres tuyaux sont fendus et suintent. En hiver, on fait la cuisine dans les dortoirs. Les odeurs de graillon, de linge sale, de sueur et d'ordures de 200 personnes se mélangent. Il n'y a pas d'aération parce que les fenêtres ont été colmatées avec des couvertures pour se protéger du froid. En été, on fait la cuisine dans une pièce spéciale. C'est un des endroits les plus sales de la prison. On n'y a jamais vu le sol sec, il y a toujours de la boue et des ordures. Ça ne vaut guère mieux que les toilettes. Il y a un grillage sur les fenêtres et, de l'autre côté, les grilles, comme dans les cellules collectives. Le soleil ne traverse même pas la sa leté accumulée sur les grillages. De côté, les gendarmes. qu'on passe un doigt sur cette couche de crasse, ça laisse passer le soleil, un peu. Les chats et les souris sont toujours au milieu de nous.
En prison, la drogue est vendue sans problème. L'administration ne s'occupe pas des malades. Il y a plus de 50 tuberculeux parmi nous. Il n'y a aucune prévention et aucun soin, bien que nos ayons informé l'administration de cette situation. L'Etat verse 16 lira (ce qui fait 60 centimes) par jour et par prisonnier budget pour la nourriture, la moitié pour le pain et le reste pour la viande, ce qui fait théoriquement 15 grammes par personne. cuisine centrale ne peut fournir que pour 25 détenus, c'est-a-dire pour 5% de l'effectif de la prison. C'est la
Ismail Besikei. loi de jungle, seuls les plus forts voient la couleur de la viande. Mais tout le monde doit rembourser ces 16 lira par jour à la fin de sa peine. En fait, il est très difficile de survivre sans aide extérieure.
Il n'y a pas d'horaires vraiment définis pour le sommeil et le réveil. Les dortoirs restent animés comme des bazars durant toute la nuit et on continue à manger, à parler, à écouter la radio et les magnétophones. Il n'y a aucun moment de silence, c'est pourquoi les possibilités de travailler et d'écrire sont presques nulles. Nous pouvons lire des livres et des journaux s'il y a de la lumière, le plus souvent nous utilisons des bougies Malgré tout, on ne peut pas dire que, dans cette prison, l'administration et les gardiens se livrent à une répresles prisonniers, parce que les révolutionnaires impode rapport de (6) Ces chiffres sont donnés avant le coup d'Etat, il faut les multiplier par deux pour l'ensemble des prisons turques aujourd'hui.
(7) Hamam : bain ture (8) Les conditions de cette prison ne se retrouvent pas partout en Turquie. Elles peuvent être meilleures ou pires en fonction de l'état des bâtiments et surtout du degré d'organisation des prisonniers.