ILE MAURICH écembre 1980. — La campagne électorale est d'ores et déjà lancée à Maurice. Dans douze ou dix-huit mois environ — si rien ne vient troubler le train-train parlementaire — les Mauriciens voteront pour élire leurs députés. Mais bien des choses ont changé depuis les dernières élections de 1976 (1). Les travailleurs sont passés par deux fois à l'offensive par la grève générale de 1979
(2) puis par la mobilisation de septembre 1980 autour de
Claude GABRIEL
Gaétan Duval , le leader du très réactionnaire Parti mauricien socialdémocrate (PMSD), synthétise parfaitement le point de vue des industriels du sucre d'origine française qu'il représente. En parlant de l'actuelle coalition gouvernementale que son parti forme avec le Parti travailliste (PT), il
"condam-
• déclare : « Nous sommes nés" à une alliance électorale. Cette alliance électorale, il faut bien se le mettre dans la tête, ne constitue pas un choix. Elle est inévitable pour ceux qui veulent préserver la démoà l'lle Maurice. (4) » Cette cratie
« démocratie » dont parle Duval se matérialise quotidiennement dans le scandaleux les luxe qui entoure
* grands blancs » sucriers dont Duval est le courtier dévoué. Cet objectif du front bourgeois pour les prochaines élections a été une nouvelle fois proclamé avec vigueur au cours d'un meeting, le 10 novembre dernier, à
Currepipe. De tels meetings sont suffisamment rares de la part de ces notables pour que celui-ci soit significatif. A cette occasion, Duval devait y proclamer que « les noms de Rangoolam (leader du PT et Premier ministre) et de Duval entreront dans l'histoire de ce pays comme signifiant l'unité mauricienne (5)». Tout aussi révélatrice a été l'attitude du Premier ministre Rangoolam au cours de la
RAPORE
LAVOIPIERE ON
NOU PA LẾ V
autres. session parlementaire de novembre. C'est sur un ton violent et sans dé. tour que le leader du PT a dénoncé les syndicats et leurs militants comme étant responsables de la crise. De toute évidence, le paternalisme n'est
UNE ECONOMIE NEOCOLONIALE RAVAGEE
La droite mauricienne sait - et elle a raison sur ce point - que la situation internationale et la situation économique ne permettent aucune marge Soit la classe ouvrière recule et accepprogramme d'austérité nien, qui permettra de préserver les profits capitalistes, soit il faudra employer d'autres méthodes afin d'imposer les privilèges des classes dominantes. C'est bien pourquoi la presse de droite passe régulièrement des articles sur la victoire électorale du JLP
Seaga à la Jamaïque. La crise économique place Maurice entre deux éventualités : Grenade ou la Ja-
Maurice est avant tout autre chose une île sucrière. Le sucre livré à la Communauté économique européenne (CEE) constitue de ses ressources à l'exportation. L'actuelle pénurie mondiale de sucre la grève de la faim de treize syndicalistes (3). Par ailleurs, l'économie insulaire est frappée d'une crise sans précédent qui bouleverse les projets politiques des uns et des
La campagne électorale démarre done très tôt, dans la mesure où il va s'agir de savoir qui, de la bourgeoisie ou de la classe ouvrière, au terme de ces années de luttes, a marqué des points contre l'adversaire.
et la montée des cours avantage en principe l'Ile Maurice. Les mauvaises récoltes en URSS, en Pologne, à Cuba et au Mexique font monter les prix. C'est pourquoi une récolte de
475 000 tonnes en 1980, inférieure à celle de 1979, permet pourtant à l'lle
Maurice de faire des recettes supérieures (6). De juillet à octobre 1980, le pays recevait 767 millions de roupies (7) en échange de ses ventes de sucre à l'Europe.
Mais cette économie d'autre qu'une économie néocoloniale classique : très grande faiblesse des investissements productifs, avantages donnés aux étrangers, thésaurisation et gabegie de la bourgeoisie et de la petite bour-
La crise structurelle de l'économie néocoloniale se signale notam-
1. Voir Claude Gabriel, « Après la victoire du MMM à l'Ile Maurice ». Inprecor, numéro 65, ancienne série, 13 janvier
2. Voir Claude Gabriel, * Le MMM aux portes du gouvernement », Inprecor.
numéro 18, nouvelle série, 12 mai 1978 ;
«Vers l'épreuve force à l'lle Maurice », Inprecor, numéro
62/63, nouvelle série, ler novembre 1979.
10 novembre 1980.
5. Le Mauricien, 11 novembre 1980.
6. L'Express, 12 novembre 1980.
7. La roupie vaut environ 60 centi-
OUVEMENT CHRETIEN
POU gration 805 SAL 1 BIS KULE ment par une dette extérieure qui atteint des sommets vertigineux. avance pour Maurice le 345 millions de roupies de dette prévisible pour 1982. Mais ce chiffre est sujet à caution, puisqu'il faudra de toute manière lui ajouter les nouveaux emprunts au Fonds monétaire international (FMI). Cette année, le service de la dette dépasserait les 10 % des recettes d'exportation (8).
Evidemment, la facture pétrolière occupe une place importante dans cette situation. Mais rien ne vient compenser le déficit énergétique dans l'économie néocoloniale. La facture pétrolière a pratiquement doublé en un an, passant de 274 à E15 millions de roupies. Mais l'Ile importe, en volume, deux qu'en 1974 pour une production intérieure stagnante. On note plus particulièrement des importations biens alimentaires pour la somme de 750 millions de roupies ; mais la viande et le riz - aliments de base — ne PT : Parti travailliste. PMSD : Parti mauricien social-démocrate. MMM : Mouvement militant mauricien. UDM : Union démocratique mauricienne. PSM : Parti socialiste mauricien. GWF : Fédération générale des travailleurs.
SOUTIR
TULEZUR 25
DIFE /
On chiffre de servent les pays de domestiques, quilibre, comme cela loppés (9).
stopper la marche vers l'état de cesfois plus grimpé de 45 % d'octobre 1979 à de cencie vail.
KARRV représentent à eux deux que 251 millions de roupies de ces achats. A quoi
499 millions restant, ou plutôt, quelle en est la part de biens de luxe nécessaires à un tourisme en-
Kuwait démique et à une bourgeoisie vora-
(11)?
ce ? Ce fameux tourisme, « source de devises » que la classe dirigeante enque mondiale courage pour faire de l'lle Maurice un est en réalité tion un facteur supplémentaire de déséest généralement le cas dans les pays sous-déve-
Le 23 octobre 1979, le gouvernement décidait une dévaluation de
30% de la roupie pour tenter de fits.
sation de paiement. Mais cette mesure a eu peu d'effet. Les prix ont août 1980. Il y a officiellement
35 000 chômeurs, soit 11 % de la force de travail (10). Le secteur privé liplusieurs milliers de travailleurs, alors que la fonction publique occupe - autre trait néocolonial - environ...
plus de 50% des Mauriciens au tra-
A tout cela, la bourgeoisie répond avec cynisme : emprunter pour facturier.
tenir et exporter de plus en plus pour rembourser. La zone franche - affaire juteuse pour les industriels étrangers - doit en principe servir à pro-
9.
duire pour l'exportation ; mais son
Fiéloux, bilan est loin des espérances de dépero.
part. Que reste-t-il à faire pour Ringadoo, ministre de l'Economie, si ce
Une économie néocoloniale menacée de banqueroute. n'est d'aller frapper à toutes les portes, celles du FMI, de la Caisse centrale de coopération française, de la Banque mondiale jusqu'à celle du
Arab Development Fund Le 2z septembre 1980, la Bansoumettait son rapport, clair, net et précis : introducde la scolarité payante, paiement des services médicaux, réduction du programme de logements, nouvelles taxes et diminution des subsides sur le riz, la farine, etc., et enfin blocage des salaires. Aux travailleurs de payer la crise pour que ces messieurs conservent leurs pro-
LA MISERE ET LA REPRESSION Le minimum vital reconnu se situerait entre 1 800 et 2 000 roupies par mois. Un coupeur de canne qui doit nourrir toute sa famille gagne
728 roupies. Sur 310 000 personnes ayant un emploi, plus de 70 000 sont payées à la journée, principalement dans le secteur manu-
8. Le Militant, 29 octobre 1980. Voir J. Boutillier, J. Copans, M. le Tourisme en Afrique de l'Ouest. Dossiers africains. Editions Mas-
10. Le Cernéen, 25 novembre 1980. 11. Week-End, 16 novembre 1980.
Le patronat licencie à tour de bras et les biens de première nécessité atteignent des prix prohibitifs. Les quartiers ouvriers manquent d'eau et d'électricité. Les transports en commun sont totalement vétustes et hors de prix. Le gouvernement se permet des augmentations soudaines et incroyables (100 % sur l'eau par exemple) et prépare une politique d'austé.
Pour maintenir son pouvoir, la coalition gouvernementale, qui rassemble la grande bourgeoisie sucrière et la bourgeoisie indienne, dispose d'un dispositif anti-ouvrier
L'Industrial Relation Act (IRA) institue des méandres juridiques invraisemblables avant que des syndicats puissent être officiellement reconnus. C'est ainsi que les syndicats UASI et SILU, regroupant une partie importante des coupeurs canne et des ouvriers des raffineries ne sont toujours pas reconnus par les patrons - ce qui fut le thème central de la grève générale de 1979. Le Public Order Act (POA), de son côté, rend de fait toutes les manifestations illégales. Ces deux lois scélérates font que, pour toute revendication, il faut passer par un labyrinthe de concertations avant de pouvoir faire grève. Ainsi protégé par la loi contre toute lutte, le patronat a pu tranquillement licencier des centaines de travailleurs en 1979 pour « grève illégale ». Les syndicats des transports et ceux des dockers ont ainsi pu être décapités. 1 900 licenciements ont eu lieu dans
Le gouvernement dispose aussi de moyens de répression policière bien affûtés avec les effectifs de la
ILE MAURICE
Capitale Port-Louis.
950 000 habitants.
61 % d'Indiens (hindouistes et musulmans).
32 % de Créoles. COMORES les -~ Glorieuses
Mozambique
de Nova Juan ANARIVE
Bassas da India
MADAGASCAR Europa km 1000
Riot Unit, de la Special Force et de la police politique (SSS).
Le pouvoir a décidé en 1980 de casser l'opposition ouvrière et de briser la fédération syndicale majoritaire, la Fédération générale des travailleurs (GWF). A l'occasion du débat parlementaire sur l'IRA en novemdéputés réactionnaires ont clairement annoncé la couleur. Jagatsingh, ministre de l'Education, déclarait que « la prolifération des syndicats » ne créait pas une situation saine, car elle « permet aux travailleurs de quitter un syndicat pour adhérer à un autre (12) ». Le Premier ministre rendait l'opposition responsable des difficultés économiques et des licende grèves illégales (13).
Les motions présentées au Parlement par le MMM et le PSM pour amender l'IRA se sont heurtées comme prévu à un bloc homogène et hargneux de la majorité. Et c'est à ce moment que le local de la GWF en profite pour brûler entièrement. Un hasard ? Enfin, Ringadoo, le ministre de l'Economie déclarait sans géne : « On ne peut à tout bout de champ négocier des compensations de salaires sans risque de bouleverser l'éco-
Le « travaillisme » mauricien, qui n'est plus rien qu'un parti bourgeois réactionnaire, a perdu le peu de vernis populiste qui lui restait au début des années 1970. Ce parti de l'Indépendance est devenu le meilleur défenseur de l'impérialisme. Rangoolam a beau rappeler à longueur de polémique que, sous la colonisation, il était aux côtés des travailleurs en lutte, il ne peut plus cacher la trique 2 % de Chinois. 5 % de Blancs d'origine française. 1 865 km2. 95 % des terres cultivées pour la canne à sucre.
*• |. Agalega OCÉAN INDIEN
•Tromelin -
I. Maurice 1. Rodriguez
ILES MASCARE GNES
I. de la Réunion
Tropique du Capricorne Bassin de s Mascareignes qu'il leur destine aujourd'hui. Et, si cela s'avérait insuffisant, l'impérialisme veille...
VORSTER, REAGAN,
GISCARD ET LES AUTRES
Le fait exceptionnel qui marque cette année 1980 est que l'Afrique du Sud est devenue le principal fournisseur de l'lle Maurice, devant la Grande-Bretagne, avec une valeur de 459 millions de roupies d'importations. L'Etat raciste a toujours considéré Maurice comme un pays de sa zone de défense. Duval et son PMSD n'ont jamais caché leur flirt avec Pretoria qui, en retour, manœuvrait intelligemment pour s'affirmer peu à peu dans le pays. Par exemple, l'Afrique du Sud achète à un prix largement supérieur aux cours mondiaux thé mauricien, devenant ainsi tutrice de ce secteur économique. Aujourd'hui, un touriste sur cinq est sud-africain et les avions de la South African Airways font escale à Maurice. Air Mauritius, en pleine vient de recevoir des Sud-Africains un Boeing-707. Et le processus va en s'accélérant. Les importations provenance d'Afrique du augmenté de 30% en une année. L'Ile importe 38 fois plus qu'elle n'exporte vers ce pays (15). Tout ce. la a abouti à un geste impensable voilà encore quelques mois : Maurice n'a pas voté contre l'Afrique du Sud à l'ONU le 8 novembre 1980. On comprend aisément que la demande de « boycottage total » soit devenue impossible - même en paroles comme c'est souvent le cas pour les votants - pour le gouvernement mau-
Le « non-alignement » dont se réclame évidemment Rangoolam est aujourd'hui une vaste farce. Ecrivant à Ronald Reagan à l'occasion de son élection, il lui déclare que Maurice est « prête à apporter sa contribution à la défense globale de l'Ouest (16) ». Le régime se félicite aussi de l'arrivée au pouvoir de Margaret Thatcher et les relations avec Paris sont au beau fixe. On parle même d'un accord militaire seeret avec la France, principa le puissance militaire, installée à la Réunion voisine.
A propos de Diégo Garcia, le régime perd toute retenue, Rangoolam laissait traditionnellement planer le doute quant à un retour éventuel à la souveraineté mauricienne sur cette fle cédée aux Britanniques au moment de l'Indépendance pour en faire une base américaine. Aujourd'hui, il 12. Le Cernéen, 19 novembre 1980. 13. The Nation, 19 novembre 1980. 14. Week-End, 16 novembre 1980. 15. Week-End, 23 novembre 1980. 16. Week-End, 16 novembre 1980.
dit de cette ile, dont les habitants ont été chassés pour des besoins militaires, que c'est une « forteresse de la paix » alors que Diégo Garcia est pour les Etats-Unis une plaque tournante de tous leurs dispositifs belliqueux orientés vers l'Afrique australe, la mer Rouge et l'Inde.
On comprend mieux désormais que le slogan actuel de la coalition PT-PMSD soit la lutte anti-communiste et que l'on va même jusqu'à parler d'une rencontre Reagan-Rangoolam pour janvier 1981...
LA CRISE SOCIALE
ET LES MANOEUVRES ELECTORALES Depuis 1975, l'idée d'une coalition PT-MMM a parcouru régulièrement certains milieux. Une telle alliance avait pu séduire certains dirigeants du PT, soucieux de retrouver l'oreille des masses et de diriger le pays avec leur assentiment. Elle avait fait lorgner des membres du Mouvement militant mauricien (MMM), car cela semblait être le seul moyen d'accéder - enfin — aux portefeuilles ministériels. Mais les choses sont complicuées pour ces piètres calculateurs. Le MMM, quelle que soit la nature de sa direction et de son programme, se réclamait des travailleurs et avait cependant peu le contrôle des mouvements sociaux spontanés. Un gouvernement de coalition de ce à lorgner vers la réforme plutôt que vers la type, c'est-à-dire de collaboration de classe avec la bourgeoisie du PT, n'était pas à la portée de la direction du MMM. Elle risquait une rupture immédiate sur sa gauche alors que le PT lui-même aurait exigé une anesthésie totale des mouvements revendicatifs. Bref, le MMM n'était pas à la hauteur d'un gouvernement de coalition pour cogérer l'économie bourgeoise. La crise économique actuelle rend encore moins probable une telle coalition pour les prochaines élections, la bourgeoisie ne pouvant en aucune manière satisfaire la moindre revendication ouvrière pour obtenir la paix sociale. Le « réformisme » de façade que devrait prendre un tel gouvernement est dépassé par les exigences de la situation nationale et internationale. Dans le PT même, c'est la droite qui monte en première ligne, celle de l'aile Boolel, la plus attachée à l'alliance avec le PMSD
C'est pourquoi la presse attache autant d'importance à deux petites formations bourgeoises que leurs forces restreintes obligent a faire alliance soit sur leur droite soit sur leur gauche pour pouvoir exister.
Il s'agit d'abord du Parti socialiste mauricien (PSM) de Boodhoo, scission du PT, qui se permet à l'occasion un discours très gauche, une agitation populiste et qui vote avec le MMM au Parlement. Il s'agit également de l'Union démocratique mauricienne (UDM) de Ollivry, scission
-6. Le Parlement mauricien. C'est sur ses sièges que les dirigeants du MMM ont commencé révolution... du PMSD, ouvertement anti-communiste. Jour après jour, les propos contradictoires se succèdent quant à la tactique électorale de ces forces, le jeu consistant à faire monter les encheres sur leur droite comme sur leur gauche. Tantôt on parle d'une coalition possible PSM-MMM, tantôt d'un regroupement PSM-UDM. Boodhoo du PSM n'en est d'ailleurs pas à une contradiction près. Un jour il félicite Rangoolam d'« avoir sauvegardé la démocratie à Maurice (17) ». Un autre jour, il se lance dans une éminemment « courageuse », en allant briser une clôture privative sur une plage pour exiger l'accès de tous les Mauriciens à la mer. Enfin, un troisième jour, il déclare : « Je suis moi-même personnellement contre le communisme, mais je n'ai encore été convaincu que le MMM est un parti communiste. (18) » Une coalition PSM-MMM serait, elle aussi, une coalition de collaboration de classe, dans la mesure où elle placerait les travailleurs à la remorque d'individus aussi démagogiques que
Quant à une alliance UDM-PSM, elle ne constituerait même pas la fameuse « troisième force » que certains proclament un peu prématurément. L'UDM est un groupuscule sans électeurs, et sa seule fonetion, 17. L'Express, 17 novembre 1980. 18. L'Express, 23 novembre 1980.
actuellement, est d'empêcher un rapprochement du PSM et du MMM qui serait susceptible d'obtenir la majorité des suffrages. Un rassemblement du « centre » UDM-PSM est un leurre, dans la mesure où la direction du MMM occupe déjà politiquement ce centre. Boodhoo, dont la seule espérance est d'accéder au gouvernement, recherche les votes des travailleurs pour se hisser jusque-là. Pour ce faire, il entend bien obtenir un accord avec le MMM.
Autre effet de cette période préélectorale et de la crise sociale, les associations communalistes reprennent du dynamisme. C'est notamment le cas du Mouvement Conscience hindoue qui propose l'unité de tous les Hindous. Aux travailleurs hindous, cette association réactionnaire propose de ramer pour la petite bourgeoisie cossue en exigeant une Chambre de commerce hindoue (20). Tout cela interpelle le MMM et exige de sa part une reponse claire de défense de l'indépendance de classe du mouvement ouvrier. Dockers mauriciens : un petit mouvement ouvrier au milieu de l'océan Indien.
A l'origine simple groupe d'étudiants, le Mouvement militant mauricien (MMM) 1969. Très vite le parti a pris de l'ampleur, gagné en assurance, en implantation et construit le mouvement syndical indépendant du pouvoir. Sa propagande se fait contre le communalisme, contre les déviations électoralistes, contre le capitalisme. En 1973, il tente de se doter d'une théorie globale. Le programme gouvernemental qu'il propose déclare : « Le marxisme dont nous nous inspirons, et qui nous vient du meilleur de Marx lui-même, de Lénine, de Gramsci, Luxemburg ou Mao, est un marxisme profondément corrigé par la pensée libertaire. » L'éclectisme MMM n'en est alors qu'à ses débuts ; depuis cette époque, cela est devenu une véritable bouillie idéologique laquelle on entend même parler du « socialiste français Michel Rocard ». Il est bien difficile de savoir si la direction du MMM a un livre de chevet, d'autant que Bérenger, son secrétaire général, change aussi vite de couleur qu'un caméléon passant sur une affiche psychédélique.
Le MMM pouvait pourtant, en 1976, se dresser face au régime avec derrière lui la fédération GWF, avec une implantation ouvrière très consistante et le groupe parlementaire le plus important (34 députés sur 70). Seule l'alliance entre le PT et le PMSD venait lui barrer la route du gouvernement. Mais déjà à cette époque, les proclamations du MMM sont plus à droite que son programme de 1973: illusions sur la démocratie bourgeoise, référence au Programme commun de la gauche française et proposition d'un Working Arrangment avec le patronat.
Aujourd'hui la direction du MMM poursuit allègrement sa trajectoire droitière. Un de ses dirigeants, Jean-Claude de l'Estrac, invité en tant que journaliste par le Département d'Etat américain, déclare que le MMM prend exemple sur le Parti socialiste français (21). Et, comble de la sottise, il ajoute : « J'ai trouvé dans ce pays beaucoup d'occasions pour apprécier la qualité de sa démocratie... Au risque de choquer, je dirai que j'ai trouvé dans beaucoup d'Etats américains une ébauche de démocratie directe. Ce n'est plus l'Etat qui légifère, ce sont les électeurs directement. (23) » Et de l'Estrac d'ajouter qu'il a l'assurance d'une « non-intervention des EtatsUnis dans les affaires mauriciennes quel que soit le régime en place ». De l'Estrac aurait mieux fait de s'intéresser au sort fait au gouvernement du Parti national populaire (PNP) de Michael Manley à la Jamaïque.
Mais on trouve pire encore. Le technocrate Lutehmeenaraidoo, membre du MMM, futur candidat aux élections et qui fait figure d'expert économique du Mouvement, tient des propos sans détour : défense de la zone franche, défense des patrons mauriciens face aux patrons étrangers et soutien à la politique classique de la course aux exportations (24). Il n'est donc plus étonnant que le 15 novembre 1980, le Bureau politique du MMM se soit « félicité d'une aide accrue » des USA. Et, avec cette fausse naïveté angélique, Bérenger ajoute qu'il apprécierait en particulier « toute aide américaine qui permettrait d'empêcher Ille Maurice de basculer dans le camp sud-africain (25) ».
Cette direction a définitivement adopté un programme réformiste de 19. Week-End, 30 novembre 1980. 20. The Nation, 14 novembre 1980. 21. Le Mauricien, 11 novembre 1980. 22. Le Mauricien, 14 novembre 1980. 23. L'Express, 11 novembre 1980. 24. Weeh-End, 23 novembre 1980. 25. Week-End, 16 novembre 1980.
gouvernement, sans rapport avec une volonté anti-impérialiste qui s'appuyerait sur la mobilisation des masses.
Certes on trouve encore une référence aux nationalisations, celles des installations portuaires, des assurances et d'une partie des plantations et raffineries de sucre. Mais c'est avec beaucoup plus de détails que le MMM s'étend sur sa défense de l'Etat bourgeois et de l'économie de marché. On parle maintenant d'un « vaste dialogue national », de « participation des travailleurs aux entreprises », d'« introduction du managment » dans l'administration, de la création d'un National Enterprise Board sur le modèle du NEB britannique pour gérer les participations étatiques dans l'industrie (26).
La direction du MMM a fait le choix explicite d'une gestion de l'économie néocoloniale. Le sauvetage du pays dont elle parle ne signifie pas un bouleversement des structures et la mobilisation des travailleurs, mais le respect des règles actuelles. L'arrivée du MMM au gouvernement ne signifierait pas l'instauration d'un gouvernement ouvrier marchant vers la révolution. Il s'agirait d'un gouvernement bourgeois, par son programme, gérant la crise au nom des travailleurs, à la merci des décisions du FMI et du sabotage impérialiste.
Mais comment le MMM pense-t-il arriver au pouvoir ? Là encore le glissement à droite est irréversible. « Pour arriver au pouvoir le MMM a choisi, compte tenu des particularités de notre pays et du contexte politique local, la voie électorale, mais accorde la priorité à la formation idéologique de ses militants, à l'organisation et à la mobilisation permanentes des masses opprimées. (27) » En vérité la direction s'intéresse plus aux urnes qu'aux mobilisations. Elle se figure que moins il y aura de luttes intempestives, plus il y a de chances d'obtenir un vote MMM majoritaire. C'est un pronostic que dans d'autres pays beaucoup ont fait avant Bérenger, en vain. Bérenger veut plaider l'opposition responsable et respectueuse en souhaitant que le pays aille élections « d'une facon aussi civilisée et paisible que possible (28) ».
Se situant sur le même terrain que la bourgeoisie, le MMM veut battre la coalition PT-PMSD mêmes armes que la bourgeoisie. Alors que le communalisme est un poison pour les travailleurs, le MMM flirte avec la Mauritius Planters Association qui regroupe des fermiers indépendants hindous. De même, pour se préserver quelques votes de la petite bourgeoisie cossue, il flirte avec la Mauritius Taxes Payers Association, sorte de comité de défense contribuables. Accéder au gouvernement est devenu une obsession pour nombre de dirigeants du MMM. Petite-bourgeoise la direction du Mouvement l'est par son comportement social et politique. L'aspiration à accéder aux postes ministériels, aux réceptions et attaché-case est maintenant plus forte que leur passé militant. C'est pourquoi la coalition avec le PSM de Boodhoo leur permettrait d'assurer leur avenir en bradant les
Mais la direction du MMM n'a pas de politique quotidienne. Elle est ballottée entre la droite du parti et la gauche ouvrière. Elle penche conjoncturellement du côté du plus fort. Bérenger se comporte en Bonaparte au sommet de l'édifice. Mais, lorsque la tension sociale devient trop forte et que les palabres font place aux luttes de masse, Bérenger a de plus en plus de mal à trouver le centre de gravité du MMM. C'est ainsi que, durant la grève générale de 1979, il ne trouva rien d'autre à faire que d'engager une grève de la faim pour tourner un peu les projecteurs vers lui et se présenter charismatique. Pourtant plus le virage à droite se poursuit et L'équipe dirigeante autour de Bérenfronts, celui de la gauche ouvrière et celui de la droite petite-bourgeoise.
LA CRISE DU MMM Le Mouvement connaît une crise très grave. Les branches à la base fonctionnent très peu. Le journal le Nouveau Militant ne sort plus faute d'argent. Son secrétaire de rédaction, Neerohoo, a trouvé du travail au journal pro-lybien Horizons nouveaux. Si la majorité des travailleurs se réclame toujours du MMM en tant que symbole de l'opposition à la bourgeoisie, elle n'est plus guère organisée et mobilisée par lui. groupe parlementaire s'est effrité par des départs au PT. Et, en novembre dernier, c'est un nouveau scandale en son sein : le député MMM Jungoosingh s'abstient au Parlement sur un projet d'aide aux transporteurs privés, car lui-même a des intérêts dans ce secteur. Alors que le Comité central l'exclut de ses rangs, deux camps. Jundoosingh cherche des appuis en dénonçant « la ger ». Un autre député, Venkatasamy,
Get la presse s'empare de l'affaire en parlant des « méthodes communistes » du MMM. On parle même de lutte anti-Hindous à l'intérieur du MMM, histoire faire passer un de racisme.
Mais la vérité est tout autre. Le MMM, dans sa volonté de collaboration de classe, fait jusque dans ses rangs le lit de cette petite bourgeoisie affairiste. Le problème n'est pas de savoir si on a le droit d'exclure Jundoosingh mais de se demander pourquoi un tel personnage a pu devenir député avec les voix des travailleurs. A cette question la direction du MMM se dérobe. Mais le bilan est là, à trop vouloir caresser le tigre on n'en prend pas moins un bon coup de griffe. Le résultat de l'opération, c'est bien entendu deux députés en moins, mais c'est surtout le cynisme qui commence à faire ses ravages dans les rangs ouvriers (29).
Cette crise du MMM frappe aussi le syndicat GWF. Le syndicat n'a toujours pas trouvé la voie d'une structuration nationale. L'inexistence de structuration par entreprise et par ville, l'incapacité de la GWF à prendre en charge la lutte des femmes et des chômeurs, la lutte contre les pénuries et les prix, réduit l'expérience et la combativité des travailleurs. Faute de combats quotidiens, dans les quartiers et dans les usines, faute d'escarmouches avec les patrons, la classe ouvrière est poussée à quelques grandes mobilisations viosans lendemain 1980. De petits locaux dans les régions, des sections d'entreprises, un journal régulier, une agitation et une formation syndicale le soir dans les quartiers ouvriers redonneraient vigueur à ia GWF. Mais pour cela il faut briser le lien de dépendance avec la direction du MMM. Celle-ci, préoccupée de la campagne anti-communiste de la droite, s'est mise en tête de faire rompre la GWF avec la FSM au risque d'isoler totalement le syndicat, alors qu'il aurait suffi d'appeler à un soutien de la GWF aux travailleurs polonais. Il y a aussi ce scandale des « négociateurs », au départ conseillers juridiques mais qui, peu à peu, sont devenus les dirigeants occultes et incontrôlés des syndicats. Bérentant que négociateur de la GWF, parle au nom des travailleurs et impose ses positions. En août 1979, on a ainsi fait croire aux travailleurs qu'il fallait suivre la « promesse » du gouvernement de débattre de l'IRA au Parlement. Quel est le bilan de cette affaire aujourd'hui, après que Rangoolan se soit moqué publiquement des illusions parlementaristes de Bérenger ?
cela déresponsabilise travailleurs et va parfois jusqu'à bloquer les luttes, quand le « négociateur » du syndicat de l'électricité empêcha ces travail-
26. Supplément au Nouveau Militant, Constitution du MMM, mars 28. Week-End, 16 novembre 1980. 29. Le Mauricien et l'Express, du 19
leurs de rejoindre la lutte. La direction de la GWF baisse les bras devant ces obstacles faute de volonté et de formation. Mais faut-il que le syndicat sombre avec le MMM ? Ne faut-il pas répondre sans attendre à l'attente des travailleurs qui veulent d'abord sauver leur syndicat? Tout cela est dorénavant la tâche de la gauche ouvrière radicale.
CONSTRUIRE
UNE AVANT-GARDE REVOLUTIONNAIRE Le désaveu de la direction du MMM est maintenant un phénomène de masse à la base. Mais l'alternative pas encore clairement. Comment lutter ? Commet sauver la GWF de la crise du MMM ? La grève d'août 1979 a mis au chômage des milliers de travailleurs combatifs. Le découragement et la recherche de solutions individuelles commencent à apparaître. Une gauche radicale, révolutionnaire, anticapitaliste existe dans le courant de masse dans et autour du MMM. Il faut lui donner corps, il faut la tourner vers la majorité des travailleurs pour empêcher le reflux et les défaites qui s'annoncent à l'horizon. En partant de l'expérience des ouvriers, on peut trouver la voie pour la construction d'un courant révolutionnaire de masse dirigé par un programme d'unité et d'indépendance de la classe. Et la campagne électorale est une occasion importante de procéder à cette clarification.
Les travailleurs voteront MMM contre la droite. Une bataille commence à s'engager pour que les candidats soient réellement leurs représentants et non pas des candidats-surprises, futurs propriétaires d'autobus comme Jundoosingh.
Et il y aura deux façons de voter MMM. Il y a celle de Bérenger qui consiste à voter pour un programme de gestion bourgeoise, pour un projet de collaboration de classe avec la bourgeoisie. Mais il y a aussi un vote MMM pour virer le PT et le PMSD, pour dire « non » à Rangoolam et à Duval. Ce vote-là sera un vote de la majorité des travailleurs ; il faut qu'il se fasse clairement sur une plate-forme de revendications urgentes :
pas de salaire inférieur à 1800 roupies, allocations chômage, abrogation de l'IRA et du POA, dissolution des forces de répression et de la police politique (SSS), nationalisation de l'industrie sucrière, des installations portuaires et des teansports, retour de Diégo Garcia à la souveraineté mauricienne, blocage des prix, etc.
C'est sur la base d'un tel programme qu'il faut appeler les travailleurs à voter MMM, pour ses candidats ouvriers. Il faut exiger un gouvernement du MMM sans le PSM, La campagne électorale doit être l'occasion de rassembler des centaines et des centaines de travailleurs et de jeunes sur un programme de lutte et d'indépendance de classe. C'est aussi le seul moyen de faire obstacle au projet de Bérenger de coalition avec le PSM, le seul moyen de relancer la vie syndicale et de préparer les luttes REVOLUTION PERMANENTE
A MAURICE 70 % des Mauriciens ont moins de 35 ans; 34,5% ont moins de 15 ans. En 1979, plus de 40 % de la population vivait dans les cinq villes du pays (30). Sur plus de 310 000 salariés, 53 000 travaillaient dans le sucre, 35 000 dans les usines, 4 000 dans l'électricité et l'eau, 9 000 dans la construction, 8 200 dans les transports et 6 600 dans les travaux publics, faisant de l'Ile Maurice un pays à fort taux de prolétarisation et de concentration ouvrière. Enfin, 26% de la main-d'œuvre est féminine, la zone franche concentrant à elle seule près de 20 000 femmes (31).
Tout cela confère à l'Ile Maurice une base objective pour un fort mouvement ouvrier. Déjà certains secteurs affichent une conscience de classe très élevée. Mais à Maurice le parlementarisme et les institutions inspirées de la Grande-Bretagne font écran et laissent croire à un certain « libre arbitre » de la classe dirigeante. Il s'agit pourtant d'une bourgeoisie néocoloniale classique. La politique de Maurice se fait à Londres, à Paris, à Washington et à Pretoria : l'impérialisme veille à la stabilité de l'ile.
La bataille pour les libertés déMAeL des olsont tres montane mocratiques, l'abrogation tes. La propagande pour un gouvernement ouvrier ne doit pas négliger ce qui concerne une réforme agraire radicale, la défense des tout petits planteurs, les revendications culturelles des chinoises, la lutte contre les bases im-
Maurice ressemble à ces iles de la Caraibe productrices de sucre, et le mouvement ouvrier mauricien est à la croisée des chemins. Soit la politique de Bérenger l'emporte et c'est la répétition caricaturale du gouvernement Manley à la Jamaïque. Soit c'est la marche vers un gouvernement ouvrier préparant les conditions d'une victoire révolutionnaire et, dans ce cas, c'est le chemin de la révolution cubaine et du Nicaragua. Le débat sur la Jamaïque ne doit pas être laissé à la droite. Il faut que la gauche s'en saisisse publiquement. Parce que la bourgeoisie a fait le choix de briser le MMM et avec lui la GWF, l'avant-garde naissante est d'ores et déjà comptable devant les masses de ses actes et de ses propositions. Des centaines de jeunes, d'ouvriers et d'ouvrières sont dans l'attente d'une orientation alternative à celle de Bérenger. Encore faudra-t-il tirer le bilan de la ligne du MMM depuis plusieurs années, plus préoccupé de que de l'organisation des travailleurs.
La bourgeoisie est aux aguets. Elle a compris le caractère contradictoire de la situation. Duval ne déclapas « à chaque fois qu'il traverse une crise, le MMM apparaît sous son vrai jour : des trotskystes par ci, des marxistes par là ; des bureaux lapidés... (32) ». Le Premier ministre lui-même surenchérissait quelques jours plus tard en accusant le MMM d'être la « proie des trotskystes » et il ajoutait même : « Les trotskystes sont des meurtriers! (33).»
L'lle Maurice occupe dans le sud de l'Océan indien une place importante. Elle est le seul pays à connaitre un mouvement ouvrier combatif et l'impérialisme aimerait bien neutraliser définitivement cette partieularité. Aux travailleurs mauriciens pourrait donc bien échoir la responsabilité de faire obstacle au quadrillage militaire de la France, des EtatsUnis et de l'Afrique du Sud. Ils doivent laisser à Ratsiraka et à René, respectivement présidents de Madagascar et des Seychelles, ainsi qu'à TURSS le slogan diplomatique d'un océan Indien « zone de paix ». La paix dans l'océan Indien se gagnera en chassant l'impérialisme. Ratsiraka déclarait le ler septembre 1980 à la télévision française que la flotte française n'était « pas étrangère dans la région car l'lle de la Réunion est une terre française (34) ». Voilà avec qui la direction du MMM s'abouche pour exiger le démentèlement des bases étrangères.
Mais les travailleurs mauriciens doivent aussi compter sur la solidarité des militants anti-impérialistes dans les pays impérialistes. Si demain ils commencent à percer la cuirasse impérialiste, il ne faudra pas hésiter à répondre par une solidarité des plus actives. Ce petit mouvement ouvrier au milieu d'un Océan, peut devenir demain un grand acteur du combat anti-impérialiste.
Le 16 décembre 198U. 30. Le Mauricien, 26 novembre 1980. 31. Le Cernéen, 25 novembre 1980. 32. Le Mauricien, 10 novembre 1980. 33. Le Mauricien, 19 novembre 1980. 34. Antenne 2, journal de 13 h.