Une lettre de prison de Valéri Abramkine à tous les rédacteurs, collaborateurs, lecteurs et amis de « Poiski »
L (33 ans) de la revue moscovite Poïski, condamné à
E procès de Valéri Abramkine, jeune
3 ans de camp à régime sévère, a fait partie de la charette de procès intentés contre trois des rédacteurs de la revue au mois d'octobre dernier. Bien que conclu par une lourde condamnation, son procès n'en a pas moins constitué un certain échec pour les autorités soviéti-
La répression qui sévit depuis un an et demi ques.
n'aura entamé ni ce soutien inespéré exprimé au cours du procès par une assistance chaleureuse, ni l'attitude exemplaire, aussi bien de l'accusé que des différents témoins. De plus, le vœux exprimé par Abramkine du fond de sa cellule que la revue « connaisse une digne
Voilà, le second procès de l'affaire Poiski vient de se terminer. Je n'ai malheureusement aucune information ce qui concerne louri en
Grimm (1), et je sais très peu de choses du procès de Victor Sokirko (2).
Mais le procès contre Poïski est-il réellement terminé ? L'affaire entamée contre Poïski aura-t-elle des suites ? Lors d'un des derniers entretiens, Bourtsev (3) s'est on ne peut plus clairement exprimé à propos des futurs plans des autorités : « A proparler, l'affaire numéro prement
506 11/14-79 ne sera pas close après vos trois procès. Il y a encore de quoi
Pour ce qui est de la seconde question, c'est à nous d'y répondre.
En ce qui concerne les moyens de la lutte menée contre notre journal, il n'y a au niveau des principes rien de nouveau. La seule chose étonlongtemps et que huit numéros aient
Depuis la répression de janvier
1979 jusqu'à la fin du mois d'août
1980, Tenquête ne nous a présenté
(ou tout du moins à moi) aucun chef concernant la calomnie, ni même un seul exemple : tel article contient à notre avis des propos calomnieux. La conclusion de l'enquête, dont j'ai pris connaissance il y a très peu de temps, n'a pas renoncé au schéma traditionnel: tels articles de tels numéros contiennent tels « propos mensongers dont la diffusion a porté préjuau prestige international l'URSS ». C'est tout. Comme si pour preuve, seules les affirmations étaient nécessaires, les arguments étant su-
Aucune analyse, aucun examen critique, pas même une seule citation de l'œuvre « criminelle ».
La cour a oublié toute parole, rédacteur lors du procès de Sokirko. toute tentative de poser les questions comme il convient. On n'a pas entendu un mot, pas une citation de la revue (sauf le titre des articles). L'examen de l'affaire, l'instruction, l'enquête ? La police, la police habituelle ! « Où avez-vous pris, à qui avez-vous donné, où avez-vous déposé, qui a apporté la machine, qui a tapé ? » Ma tentative d'exposer, ne serait-ce que succintement (il n'était pas difficile de deviner que les juges n'avaient pas lu un seul numéro du journal) le contenu du premier numéro s'est heurtée immédiatement à une série d'aboiements féroces. Et alors que je persévérais, le président et le procureur, affolés, se sont précipités dans la salle de délibération et immédiatement fait tous ceux qui étaient présents dans la salle. Mais qui donc tous ? Ceux qui étaient là, ces « représentants de la société », tout le monde sait d'où ils viennent ! C'était une telle panique qu'ils n'ont même pas annoncé que j'étais privé de mon dernier droit de parole et que la cour s'était retirée pour établir la sentence...
LE « POUR » ET LE « CONTRE » Et qu'est-ce qu'il a donné ce procès ? Il a montré une fois de plus comment ils nous jugent, mais il n'a pas apporté un seul élément nouveau à ce tableau, bien connu - et depuis longtemps - de mensonge, de violence, d'arbitraire et d'illégalité. Alors pourquoi est-ce que tout cela a été nécessaire, ne serait-ce que pour moi, pourquoi ? Mettons à part les aspects personnels : comment renoncer à la possibilité de voir des visages aimés, d'entendre les voix d'amis après une réclusion de dix mois. J'ai exposé de façon assez détaillée aux lecteurs de
UNION SOVIETIQUE continuation », s'est réalise : au moment même ou il était condamné, une nouvelle revue intitulée Poiski i
Razmychlenia (Recherche et Réflexion) a commencé à circuler. Ses rédacteurs, qui conservent l'anonymat, considèrent leur activité « comme le prolongement direct de Poïski ». Pendant ce temps, les bureaucrates préparent un nouveau procès, celui de Vladimir Sorokine, qu'ils veulent poursuivre pour « faux témoignage »
Le texte qui suit est la transcription intégrale de la première lettre que Valéri Abramkine a fait parvenir du fond de sa prison à la suite de sa condamnation.
Poïski dans le dernier interview tous les « pour » et « contre » la participation à cette farce juridique pitoyable, et comme idéal, j'ai moi-même opposé en toute logique un « non » à leurs efforts piteux et vains de prétendre à une prétendue enquête juridique, et en qualité d'exemple louable, j'ai cité la conduite de Sacha Podrabinek et de B. Gaouskas au cours de leur procès. J'étais prêt à assumer ce refus, cette décision, à ne pas me joindre à ce jeu répugnant, et (croyez-moi) j'aurais eu assez pour surmonter la déception de ne
Je vais essayer d'expliquer pourquoi j'ai « trahi » ces principes élabo-
Il y a eu au cours de cette affaire un fait inédit : il semble que ce soit la première tentative de la part d'organes répressifs d'atteler à leur travail des idéologues officiels
(4).
La
« conclusion des experts », dont j'ai pris connaissance lors de la clôture du dossier, a donné prétexte à un faible espoir de dialogue ; dialogue malgré tout, même si nos droits devaient être largement rognés et même s'il devait s'établir selon des règles imposées et malhonnêtes. Face à cette situation, je ne pouvais pas, je n'avais pas le droit de renoncer à une discussion possible (il était tout à fait naif de ma part de supposer qu'une telle possibilite me soit offerte, mais il ne faut pas oublier que Poiski a débute avec la même naïveté), à la possibilité de recherche de compréhension mutuelle entre les forces divergentes, antinomiques de notre société (chose qui n'est pas caractéristique de notre seul pays, ni de notre seul peuple).
Mais voici le procès terminé, et tous ces espoirs ont été brisés, il nous a convaincu une nouvelle fois que le dialogue avec eux est par principe im-
bien que nos positions ne se soient pas rapprochées (y compter aurait été faire preuve de naïveté), l'essentiel est que la compréhension mutuelle, ne serait-ce qu'entre nous, soit devenue une réalité. DESTIN DE NOTRE RUSSIE
Aussi étrange que cela puisse paraître, la courte période d'existence de Poïski a coïncidé avec le moment le plus dur de l'histoire du mouvement démocratique de notre pays. Je n'ai pas à l'esprit la répression qui s'est abattue sur le mouvement de défense des droits de l'homme, ni les terribles purges préolympiques, qui ont eu pour les autorités une signification particulière dans la lutte contre la pensée indépendante, la parole libre, non soumise à la censure (ce n'est pas un hasard qu'apparaisse dans la « conclusion des experts » ce petit mot : liquidation...).
СВОБОДНЫЙ
мОскОвскИЙ
ЖУРНАЛ
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d'articles, en russe, de la revue moscovite non soumise à la censure. * L'Association des amis de Poiski : Michel Bouvet. 59, rue du Faubourg-du-Temple, 75010 Paris.
Tout versement à : Poiski-Recherches, Compte bancaire 5083 1 495. Société Générale, Agence 04043, 64, rue Bouci-
Est-ce à nous qui avons compris dans quel pays nous vivons, et dans quelles conditions il nous faut agir, de nous plaindre des méthodes que le pouvoir totalitaire utilise contre la dissidence ? Le pire se situe ailleurs. Ces dernières années ont vu dans le mouvement des droits de l'homme une tendance de plus en plus nette à l'intolérance, une tendance maladive à vouloir se démarquer et diviser les différents courants qui la composent. J'aimerais être clairement compris. Le mouvement démocratique, à l'origine, s'est construit autour de tendances différentes. Il n'y a pas lieu de s'en plaindre, au contraire, toute tentative d'effacer cette multitude de conceptions au profit d'une ligne étroite et unanime serait mortelle. Mais ce caractère hétérogène n'implique pas l'indifférence, l'intolérance dogmatique. Nous ne pouvons exister, dans les conditions données de la réalité sociale, qu'avec une coordi-
ПОЙСКИ
ИЗДАТВ ТЬСТРО
Поиски-
1980 L'Association des amis de « Poiski » vient de publier en France le second recueil caut, 92260 Fontenay-aux-Roses.
Adresse de Piotr Markovitch Abovine Eguidès (membre fondateur de Poiski): Mozartstrasse 23, Pension Westfalia, 8000 München 2, Allemagne fédérale.
nation de nos activités, une entraide fraternelle ; et nous ne pouvons nous développer, évoluer que dans le cadre d'une collaboration féconde entre différents courants, parfois tout à fait opposés de par leurs conceptions ; collaboration dont Poïski a donné l'exemple. Quelle que soit la différence de nos espoirs en ce qui concerne la Russie future, nous avons en commun le même pays, le même peuple, le même malheur, la même douleur. Est-ce le moment de définir .déjà le caractère exceptionnel de telle ou telle idée dans le destin ou dans l'histoire de notre pays, alors que l'existence même et le futur de cette Russie sont menacés et sans lesquels il n'y aura ni destin, ni histoire ? Face à cela, avons-nous le droit d'agir de façon irresponsable, à la façon de nos idéologues officiels ? Toujours prêts, au bord du précipice, à annoncer : « Toujours à l'avant-garde... le plus progressiste... le seul scientifique... succès incontestable. droits effectifs... hourra ! »
La situation dans laquelle je me trouve aujourd'hui m'interdit moralement d'émettre des propositions précises quelles qu'elles soient, de vous pousser à telles ou telles activités concrètes. J'ose simplement espérer que le travail commencé par Poïski connaîtra une digne continuation. Voilà, c'est tout pour l'instant.
Je vous embrasse. Encore une fois merci pour votre aide et votre soutien.
V. A. 8 octobre 1980. Prison de La Boutyrka, place Djerzinski, cellule numéro 19.
1. Iouri Grimm a été condamné à 3 ans de camp à régime sévère.
2. Victor Sokirko a été condamé à 3 ans avec sursis.
3. Bourtsev est chargé de l'instruction du dossier Poiski.
4. Parmi les experts, savants et idéologues officiels sollicités, un certain nombre ont répondu aux sollicitations de la procurature en rédigeant des rapports destinés à fonder les termes de l'accusation : il s'agit de Sokolov, chercheur à l'Institut d'économie : V. S. Oukrainster, directeur de l'Institut de philosophie de l'Académie des sciences de PURSS, ainsi que E.D. Mordjinskala et P. F. Kazine du même Institut : G. A. Droukan de l'Institut de l'histoire de l'URSS : O. Rjevchevski de l'Institut d'histoire générale : T. Timofeev, directeur de l'Institut d'histoire du mouvement ouvrier international, membre correspondant de l'Académie des sciences.
5. Dès l'ouverture de son procès, Vietor Sokirko a ouvertement déclaré avoir adopté une attitude de compromis avec les sutorités (en désavouant l'interprétation et lutilisation de ses idées, oppositionnelles au niveau politique) par crainte pour lavenir de sa femme et de ses quatre enfants en bas âge. Mais il a toujours radicalement refusé de témoigner contre d'autres personnes et contre ses collègues de Pol. ski. Verdict : 3 ans avec sursis.