Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

BRESIL

L'heure des huissiers

· Inprecor n° 94-95, 16 février 1981 · p. 36-37 · 1 802 mots

Économie mondiale Brésil Europe de l'Est

Les grandes banques internationales ne mâchent pas leurs mots: il faut arrêter le train fou de la croissance à crédit. Réunies à une centaine début décembre 1980 à Brasilia, elles étaient pratiquement unanimes pour exiger que le Brésil passe par les fourches caudines d'un programme d'austérité du Fonds monétaire international (FMI). Point n'est besoin aujourd'hui d'examiner tous les ratios d'endettement pour se convaincre que ce modèle de croissance touche à sa fin. Les banques, il y a un an si soucieuses de préserver la confiance et donc de protéger leur client, se montrent aujourd'hui plus soucieuses de se protéger elles-mêmes. Car certaines ont prêté au Brésil des sommes proches ou même supérieures à leur capital propre. Les seules banques américaines y sont engagées pour 13,6 milliards de dollars, dont 4,5 milliards pour la City Bank, 2,8 milliards pour la Chase Manhattan et 2,2 milliards pour la Bank of America. On comprend leur appréhension devant l'échec de la politique économique de Brasilia en 1980. Un échec qui ne les menace pas elles seules, mais aussi le Brésil et le système monétaire international

BLUFF EN 1980... Comme il était aisé de le prévoir (1), les objectifs que s'était fixé le super-ministre Delfim Netto sont loin d'avoir été atteints. Une croissance rapide a été maintenue, 8 % sur l'ensemble de l'année, mais tous les autres indices sont catastrophiques. L'inflation, qui ne devait pas dépasser les 55-60%, a dépassé les 100 %. La balance commerciale, qui devait être équilibrée, a accusé un déficit d'environ 3 milliards de dollars (exportations 20 milliards, importations 23 milliards). Ajoutons-y 9,5 milliards de dollars de déficit des services (dont 5,5 milliards pour le paiement des intérêts de la dette extérieure). Le déficit des transactions courantes atteint ainsi 12,5 milliards de dollars contre 9 prévus. Si on ajoute à ce chiffre 7 milliards de dollars d'amortissement de la dette, le Brésil a dû couvrir un déficit total des paiements de 19,5 milliards de dollars, soit presque autant que le montant des recettes d'exportation. Y ont contribué 2,5 milliards de dollars de crédits fournisseurs, 2 milliards d'investissements directs, mais aussi une ponction de 3 milliards de dollars sur les ré-

L'heure des huissiers serves monétaires du pays et un endettement extérieur supplémentaire de 13 milliards de dollars. Les réserves de devises et d'or du pays sont ainsi descendues à 5,6 milliards de dollars, soit à un niveau techniquement minimum, puisqu'elles ne re. présentent plus que l'équivalent de 3 mois et demi d'importations. Enfin et surtout, le niveau d'endettement, au lieu d'être stabilisé, a fait un nouveau bond, passant à plus de 58 milliards de dollars. Pour que le Brésil n'aborde pas l'année avec un niveau de réserve encore plus bas et plus inquiétant pour ses fournisseurs, Netto a même dû courir le monde pour rassurer ou solliciter ses créditeurs comme un flambeur de casino et, de retour à Brasilia, imposer un quasi-embargo sur les importations au cours des derniers mois ou différer leur paiement jusqu'en 1981.

... ET REBLUFF EN 1981 Pour échapper à une consolidation de la dette (moratoire ou extension des délais de paiement) qui ne serait accordée qu'en échange d'un programme d'austérité, la dietature prend de nouveaux engagements pour l'année qui vient. La croissance économique descendrait entre 4 et 5 % (8 % en 1980), la balance commerciale dégageant un excédent de 1 milliard de dollars (contre un déficit de 3 milliards en 1980), l'endettement supplémentaire ne dépasserait pas 13 milliards (contre le même chiffre en 1980, c'est-à-dire un peu moins en valeur réelle), le taux d'inflation descendrait à 70 % (contre plus de 100 % en 1980). Or, les politiques mises en œuvre pour réduire le déficit des échanges et contenir l'endettement sont contradictoires avec l'objectif d'une réduction du taux d'inflation. Pour accroître les exportations, la programmation des mini-dévaluations de la monnaie brésilienne, le cruzeiro, destinées à désamorcer les anticipations inflationnistes, est remplacée par des ajustements progressifs permettant de combler le différentiel entre le taux d'inflation au Brésil et chez ses principaux pays clients. Cette évolution plus libre du cours du cruzeiro devrait aboutir à une dévaluation de fait dans les premiers mois de 1981, certes de nature à rétablir à court terme la compétitivité des exportations brésiliennes, mais aussi à renchérir le prix des importations et donc à accélérer l'inflation.

Pour rétablir la compétitivité et la santé des groupes industriels (la rentabilité des investissements serait descendue de 13,9 % à 4,9 % dans le secteur manufacturier entre 1978 et 1979; Volkswagen do- Brasil - selon son directeur - aurait même enregistré pour la première fois depuis 27 ans une perte de 46,5 millions de dollars en 1980) et accroître leur autofinancement, ce qui limiterait leurs besoins de ressources financières extérieures, Brasilia a supprimé presque intégralement le contrôle des prix. Enfin, pour augmenter l'épargne intérieure, et donc limiter de cette façon également le recours aux financements extérieurs, les taux d'intéret ont été libérés (les taux de rémunération de l'epargne — tres en-deça du taux d'in flation, c'est-à-dire négatiis - ont decouragé l'épargne en 1980). Or, ces deux mesures sont également inflationnistes.

LE FMI ENTRE EN SCENE Les perspectives pour 1981 apparaissent donc incohérentes. Dans ces conditions, les créditeurs du Brésil sont moins que jamais prêts à allonger à nouveau 13 milliards de dollars. Une consolidation de la dette, sous l'égide et avec l'aide financière du FMI, leur paraît plus raisonnable. Delfim Netto argue que, de toute façon, les concours du FMI seraient insignifiants par rapport aux besoins du Brésil ; il n'a sans doute pas tort. En admettant que la 7e reconstitution des ressources du FMI s'achève prochainement, et que les droits de tirage des pays membres soient portés à 600% de leur quota, le Brésil pourrait emprunter 7,8 milliards de dollars à l'institution monétaire. Mais ce chiffre n'est que théorique, car le Fonds devrait alors consacrer pratiquement toutes les nouvelles ressources qu'il entend capter auprès de l'Organisation des pays

(OPEP) et du marché de capitaux (soit environ 10 milliards de dollars), à sauver un seul naufragé, alors qu'ils sont légion. Et en admettant même que le FMI accorde quelques milliards, ils devront être remboursés à moyen terme, et alourdiront donc le pro-

En fait, la proposition de recours au FMI de la part des banques vise moins à offrir des ressources financières au Brésil qu'à le contraindre à la récession. Delfim Netto le sait bien, mais c'est là un sujet tabou, tant les répercussions politiques seraient profondes. La victoire des partis qui soutiennent les institutions de la dictature ne serait plus assurée en 1982 et,

1. Inprecor numéro 67-68 du 17 janvier 1980, A. Jos, « L'heure des comptes ».

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bien que cela soit secondaire, les visées de Delfim Netto sur la présidence en 1984 seraient ruinées. Autant dire que la classe dominante perdrait tous les avantages qu'elle attend à moyen terme d'une intégration du nouveau mouvement ouvrier dans les institutions de la démocratie bourgeoise (2). C'en serait fini des illusions sur l'« ouverture à l'espagnole ».

OEILLADES A L'EST

Il ne fait pas de doute que la dictature, pour ne pas provoquer une confrontation politique qu'elle estime extrêmement dangereuse étant donné la recomposition du mouvement ouvrier, va tout tenter sur le plan économique, y compris mener de nouvelles offensives commerciales sur le marché mondial. Après un déploiement spectaculaire vers les pays en voie de développement (3), elle a opéré rapprochement avec l'Argentine et manœuvre en direction des pays d'économie socialisée. Il existe désormais des accords de clearing évitant les sorties de de. vises avec tous ces pays, hormis la Tchécoslovaquie, l'URSS et la Yougoslavie.

Rien qu'en septembre 1980, le Brésil a conclu un contrat de 6 millions de dollars pour la fourniture d'accessoires de bicyclettes et de voitures avec la Hongrie, deux contrats d'exportation de café soluble et de cacao avec la Hongrie et la Bulgarie, un contrat de 10 millions de dollars pour l'achat de produits alimentaires avec la RDA. La réunion de la Com-

Brésil-Hongrie, le même mois, a permis la conclusion d'opérations communes dans des pays tiers, et ceci jusqu'au Pérou (écoles, hôpitaux, liignes électriques, chemins de fer, routes). La RDA, quant à elle, va acheter de la farine de soja brésilienne contre une garantie d'approvisionnement de trois ans en

Le Brésil devant importer 850 000 barils de pétrole par jour, l'énergie n'est pas absente de la coopération avec les pays de l'Est. Cesar Cals, ministre brésilien des Mines et de l'Energie s'est rendu en Roumanie, en Pologne et en Tchécoslovaquie, et un accord sur l'exploitation au Brésil de mines de charbon très profondes a été signé à Varsovie. On étudie avec la Roumanie une coopération pour les mines à ciel ouvert; avec l'URSS, l'exploitation de la tourbe et la gazéification du charbon ; avec la Tchécoslovaquie, la production d'électricité à partir du charbon.

Les Soviétiques ont proposé en 1980 à Brasilia la vente de 300 000 barils/jours de pétrole livrables d'ici à la fin de l'année au prix de 33,75 dollars le baril (Brasilia a refusé de s'associer au boycottage par Washington contre Enfin, du 6 au 10 octobre 1980, 235 firmes brésiliennes étaient représentées à

PREPARATIFS DE RECESSION

Peine perdue, ces ouvertures vers les pays d'économie socialisée ne permettront pas de compenser les pertes prévisibles sur les marchés capitalistes frappés par la rechute récessionniste. La marge de manœuvre vis-à-vis des grandes banques internationales devenant de plus en plus étroite, du fait des pertes qu'elles risquent d'encourir sur d'autres marchés dans le contexte récessionniste général, il y a peu de chances pour qu'elles accordent les conditions d'un moratoire ou d'une consolidation de la dette qui fasse l'économie d'une récession au Brésil même, en dépit des risques politiques qui lui sont liés pour tout le continent, et dont Washington est aussi conscient que Brasilia. Et l'administration républicaine de Ronald Reagan, suivant en cela l'évolution de la crise capitaliste, est plus disposée à prendre le risque d'affrontements politiques décisifs qu'à payer l'ardoise d'une « démocratisation ».

Sans qu'il soit possible d'en déterminer l'échéance, il est donc prévisible que la récession s'imposera, avec toutes ses conséquences sur le plan politique. Et il est vraisemblable que Delfim Netto - tout en ne jurant que par l'expansion — prépare déjà cette récession. « Dans nos réunions privées, à cinq personnes et cinq personnes choisies, Delfim dit que nous avons besoin d'une récession. Mais s'il y a dix personnes, il ne le dira pas ! », déclarait dès l'été 1980 (4) Eduardo Pereira de Carvalho, le numéro deux de son ministère...

A. JOS. 5 janvier 1981. 2. Inprecor numéro 91, 15 décembre 1980, Daniel Jebrac, « Les portes étroites de la "libéralisation" et la construction du Parti des travailleurs ».

3. Inprecor numéro 67-68 du 17 janvier' 1980, « Déploiement commercial et ajustement diplomatique », p. 46.

4. Institutionnal Investor, août 1980, p. 45. ZAIRE

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