Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

SENEGAL

La mise sous tutelle

· Inprecor n° 94-95, 16 février 1981 · p. 40-43 · 4 437 mots

Afrique Économie mondiale France

Au 31 décembre 1979, la dette extérieure publique à moyen et long terme du Sénégal atteint 717,6 millions de dollars courants, soit 3,2 milliards de FF environ. Si on ajoute le chiffre des engagements non distribués dans l'année, elle s'élève à près de 1 230 millions de dollars, soit 5,5 milliards de FF. Cet endettement peut sembler « modeste » comparé à celui du Brésil ou même du Zaïre, par exemple. Pour le Sénégal, petit pays de 5,4 millions d'habitants qui ne dispose que d'un produit national brut (PNB) par tête d'habitant de 430 dollars US (estimation 1979), ce chiffre est énorme ; sans l'intervention de la Banque Mondiale, du Fonds monétaire international (FMI) et de la France (ses principaux créanciers), l'Etat sénégalais serait déjà en faillite.

L'analyse des raisons qui ont poussé le Sénégal à s'endetter de plus en plus, et celle de l'évolution dans le temps de la politique économique sénégalaise, sont intéressantes à plus d'un titre. Il s'agit presque d'un cas d'école. Mais d'un cas d'école bien concret, qui traduit les transferts qui se sont réalisés, en moins de dix ans, du Sénégal vers les pays occidentaux (la France en particulier) et, à l'intérieur du pays, de la paysannerie vers les milieux urbains les plus favorisés. Ce processus aboutit, aujourd'hui, à la mainmise du FMI, de la Banque Mondiale et du Trésor français sur les leviers de commande de l'économie sénégalaise. Plus que jamais, la politique financière et monétaire du pays se décide à Washington et à Paris. C'est, comme on va le voir, un pouvoir économique sans contenu réel que Léopold Sédar Senghor (1) vient de céder fin décembre 1980 à son ex-Premier ministre Abou Diouf. Mais, de toute façon, les marges de manœuvre sont extrêmement étroites.

PHOSPHATES

ET PETRODOLLARS Le Sénégal n'aurait probablement jamais pu s'endetter d'une manière aussi

La mise sous tutelle dangereuse - avec une forte part (34%) d'emprunts aux taux du marché — s'il n'avait eu une chance, voici huit ans environ : de 1973 à 1975, en deux ans, les prix mondiaux du phosphate sautent de 12 dollars la tonne à 67 dollars. Cet apport inattendu compense largement la première hausse des produits pétroliers. Les recettes en devises s'accroissent et permettent d'augmenter - de façon très contractés aux dures conditions du marché de l'eurodollar. Les prêteurs ne manquent pas : le Sénégal devient solvable au moment même où les pétrodollars commencent à inonder le marché.

L'euphorie est de courte durée. Dès 1976, les prix du phosphate et de l'arachide chutent sur le marché mondial. Mais le gouvernement sénégalais ne révise pas sa politique pour autant.

L'endettement, effet, semble donner à Senghor l'occasion de réaliser son grand dessein : à sa politique réformiste, il va adjoindre une tentative keynésienne ; en injectant de l'argent dans l'économie, en encourageant l'expansion du crédit, il espère accélérer la croissance et enclencher un processus de « décollage économique ». Le président n'hésite pas, alors, à affirmer que son pays pourra s'inscrire, en l'an 2 000, au rang des nations industrielles...

NATIONALISATIONS

AVEC INDEMNISATIONS Senghor pense avoir les moyens de limiter la dé. pendance de l'économie sénégalaise à l'égard des capitaux étrangers, français en particulier.

Pour atteindre cet objectif, les autorités de Dakar vont accroître leurs achats de participations dans les entreprises étrangères établies au Sénégal. Mais, au lieu de procéder à de vraies nationalisations - comme le gouvernement malgache à la même époque, par exemple -, l'Etat achète et indemnise, au prix fort ; ce faisant, il réalise de mauvais placements, même dans une optique purement capitaliste. Son acquisition la plus importante est celle de la majorité des parts du capital de la mine de phosphate. Mais le rachat intervient au moment de la chute des cours. Des sommes très importantes sont également consacrées à l'acquisition des compagnies des eaux et de l'électricité.

Par la suite, l'Etat sénégalais n'a pas cessé de perdre de l'argent avec ses sociétés d'économie mixte. Lorsqu'elles parvenaient, difficilement, à réaliser une faible épargne brute, d'importantes distributions de bénéfices étaient aussitôt décidées. Mauvaise gestion, importance des frais généraux consacrés à des responsables - souvent inexpérimentés — et corruption ont combiné leurs effets. Les fonds propres se sont réduits comme des peaux de chagrin et il a vite été nécessaire de recourir à des avances sur trésor ou des crédits bancaires. Depuis 1976, 17 sociétés d'économie mixte ont dû être liquidées. D'ailleurs Senghor n'a pas tardé à mettre un frein à sa politique de « sénégalisation » de l'économie. Il arrête, dès l'année 1977, ses prises de participation dans les entreprises françaises, s'emploie plus que jamais à rassurer le secteur privé qui reste, à plus de 50 % des capitaux, dans les mains des Français.

UN DECOLLAGE RATE

Le gouvernement sénégalais n'est pas parvenu, non plus, à réaliser son premier objectif, celui du « décollage » et de l'industrialisation du pays. Et cela pour deux

1. Léopold Sédar Senghor, ancien élève de lEcole normale supérieure de la rue d'Ulm à Paris - où il se lia d'amitié avec Georges Pompidou —, agrégé de grammaire, membre de l'Institut de France (Académie des sciences morales et politiques) depuis 1969. Poète de la « négritude » et de la réconciliation universelle des races. est surtout président de la République du Sénégal depuis 1960. Après l'éviction du Premier ministre Mamadou Dia en 1962, il instaure un régime présidentiel consacré par la Constitution de 1963. Le Parti socialiste sénégalais que dirige Senghor est membre à part entière de l'Internationale socialiste.

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D'abord, ses efforts de promotion auprès des investisseurs éventuels, industriels européens, n'ont que très partielle. ment abouti. Une zone franche industrielle a pourtant été créée en 1974. Elle offre de multiples avantages douaniers et fiscaux à ceux qui voudraient y investir, créer des industries dont les productions seraient destinées à la réexportation. Mais les coûts des facteurs — énergie et transports notamment - sont encore trop élevés, semble-t-il. Aujourd'hui, à deux ou trois exceptions près, la zone franche est

En deuxième lieu, les industries créées hors zone franche, pour satisfaire la demande locale, rencontrent de multiples difficultés. Elles aussi pâtissent de la relative cherté des coûts des facteurs, et cela bien que la main-d'œuvre soit nettement moins « onéreuse » qu'en Europe (mais les coûts salariaux sénégalais sont malgré tout moins bas, done moins « incitatifs » comme disent les investisseurs, que ceux d'autres pays voisins ou de certains pays asiatiques). Ensuite, le marché est trop étroit pour que des économies d'échelle soient possibles.

Depuis l'Indépendance, le secteur industriel a progressé au rythme de 4% par an. Sa part du produit intérieur brut (PIB) est passée de 19 % en 1960 à 23 %

LE SYSTEME DE DES PRIX Que ce soit par conviction « socialiste » (Senghor est vice-président de l'Internationale socialiste) ou par intérêt bien compris, le gouvernement sénégalais n'a jamais négligé complètement la paysannerie. A cet égard, il a su agir plus « intelligemment » que d'autres gouvernements africains, comme le Zaïre par exemple.

C'est ainsi qu'il a pris, jusqu'en 1978, l'habitude de soutenir l'activité économique en annulant les dettes des paysans après chaque mauvaise récolte. Et comme la sécheresse a frappé six fois au cours de cette période, les dettes paysannes ont été remises six fois.

Mais ces mesures ponctuelles, prises au coup par coup, n'ont pas reposé sur des transferts réels de revenu, le gouvernement se contentant d'accélérer le crédit, donc la création monétaire (il a joué sur la planche à billets). Et, surtout, elles n'ont pas pesé lourd au regard de la ponetion exercée annuellement sur les revenus paysans à travers le mécanisme de commercialisation des produits agricoles, mécanisme géré par un office public : l'ON. CAD (Office national de coopération et d'assistance au développement).

Sous la colonisation française, les huileries achetaient l'arachide à des commerçants libanais qui s'occupaient eux-mêmes de la collecte auprès des agriculteurs. Au moment de l'Indépendance, cette activité est nationalisée et remise à plusieurs organismes publics de commercialisation vite regroupés au sein de l'ONCAD. Parallèlement, un système de coo-

1979. Si l'on ne peut pas parler d'échec total, on ne peut guère parler non plus de décollage économique. En fait, les seules branches qui marchent (et en année normale seulement, ce qui est loin d'être le cas actuellement) restent largement aux mains des capitaux étrangers : il s'agit des huileries (à une exception près) et de l'industrie chimique.

Mais, dans la plupart des cas, le prix de revient des marchandises produites localement est plus élevé que celui des marchandises importées, handicap que le Sénégal pallie en accroissant les droits de douane sur ces marchandises.

Enfin, les industries tournées vers le intérieur (textiles surtout) bissent de plein fouet toute réduction du pouvoir d'achat des masses sénégalaises. A contrario, toute élévation du niveau de vie des couches urbaines aisées (une petite frange de la population de la capitale Dakar), qui vivent « à l'européenne », accroît systématiquement le volume des importations et contribue au déséquilibre - structurel - de la balance commerciale.

Or, comme on va le voir, le supplément monétaire injecté dans l'économie sénégalaise - supplément permis par la politique d'endettement - n'a que très partiellement bénéficié aux masses paysannes qui représentent, pourtant, les deux tiers de la population. « STABILISATION » AGRICOLES pératives agricoles est constitué. L'ONCAD achète l'arachide, le riz, le sorgho et le mil aux coopératives. Il reçoit également le monopole du transport, de l'entreposage et du commerce de ces mêmes denrées. C'est lui qui approvisionne les huileries et les entreprises locales de dis-

Les coopératives sont contraintes de vendre à l'ONCAD qui, de ce fait, peut se permettre de leur payer un prix uniforme et stable, ne tenant compte ni de l'inflation ni de la valeur économique réelle de l'arachide. L'ONCAD réalise donc un bénéfice qu'il est sensé mettre au service de la politique agricole du gouvernement : fourniture de semences et de matériel aux paysans, octrois de crédits à faible taux d'intérêt, etc. Mais ce schéma « idéal » n'est pas vraiment respecté. Le ministère des Finances (le Trésor), ayant la haute main sur le budget de l'ONCAD, a toujours eu la possibilité d'utiliser les excé. dents financiers réalisés sur la commercialisation de l'arachide. Il a done pu les investir dans des dépenses publiques n'ayant rien à voir avec l'agriculture.

De fait, depuis la mise en route de ce système au début des années 1970, les prix payés aux producteurs n'ont été re. levés qu'une fois d'une manière significative : au moment du boom sur les phosphates (1974-1975) ; cette augmentation, liée à de bonnes conditions climatiques, a d'ailleurs permis une récolte exceptionnelle, supérieure de 50% à la moyenne. Depuis, au cours des six dernières années, le mécanisme de fixation des prix aux agriculteurs et de mauvaises conditions climatiques - sécheresses chroniques, avancée du désert, invasions d'insectes, ete. - ont conjugué leurs efforts pour réduire le revenu des agriculteurs au minimum vital, et même en dessous.

DES PAYSANS SOUS-PAYES

Quelques données statistiques permettent de bien saisir l'ampleur de ce phénomène. Si l'on regarde tout d'abord la du produit intérieur brut (PIB) sénégalais à long terme, on voit que sa valeur, par habitant, stagne. En théorie (et si l'on met de côté pour l'instant le phénomène de la détérioration des termes de l'échange qui permet une ponction de l'extérieur impérialiste sur l'économie sénégalaise dans son ensemble), le pouvoir d'achat moyen, par personne, au Sénégal, ne peut donc pas s'accroître. Pourtant, de 1973 à 1979, la consommation urbaine s'est accrue l'ordre de 2% par an, en moyenne et en valeur réelle, de 1973 à 1979. Il apparaît certains habitants des pouvoir d'achat des campagnes baissait. Or, c'est l'inverse, en toute logique, qui aurait dû se produire, puisque l'expansion du secteur agricole, de 1960 à 1979, a été de 3 % par an, soit légèrement supérieure à la croissance du PIB (2,7 % en longue période), elle-même approximativement la croissance démographique. Il est donc évident :

- premièrement, que les paysans ont été sous-payés sur une longue période ;

- deuxièmement, que les mesures prises par le gouvernement pour soutenir la demande intérieure (mesures rendues possibles par l'endettement et une diminution catastrophique de l'épargne nationale) ont bénéficié à d'autres catégories sociales que les paysans.

LA POLITIQUE SALARIALE

On peut se demander si les ouvriers du petit secteur industriel sénégalais ont joui, pour leur part, de ce transfert des revenus des campagnes vers les villes. Mais il est facile de vérifier que, si le gouvernement a bien essayé de jouer sur l'opposition ville/campagne, les salariés, et notamment les ouvriers du secteur dit « moderne », n'ont pas objectivement tiré parti de l'exploitation des campagnes. En la matière, plusieurs politiques se sont succédées depuis 1974. Jusqu'à cette date, la taxation de fait des produits agricoles a permis de maintenir les prix de vente des principales denrées de base à un niveau anormalement bas. Mais les salaires eux-mêmes étaient « écrasés ». Avec l'augmentation des prix aux producteurs, en 1975, les familles urbaines pauvres (dont la consommation est dite « de type africain ») ont vu le coût de la vie s'élever brusquement de 32 %. A cette époque, les salaires des ouvriers ont été augmentés dans les mêmes proportions. Mais, en quelques années - pour ne pas dire en

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quelques mois —, les augmentations de salaires comme les effets des hausses des prix sur les revenus des agriculteurs ont été grignotés par l'inflation. Dans la période la plus récente, qui débute en 1978 par l'adoption d'une politique de « vérité des prix » et d'austérité, les ouvriers et l'ensemble de la population urbaine pauvre ont subi de plein fouet les effets de l'inflation et du chômage causés par le ralen-

Quant aux salaires de la fonction publique, c'est-à-dire l'essentiel des revenus des petits fonctionnaires, ils sont bloqués depuis 1974.

CEUX QUI S'ENRICHISSENT

Quels ont donc été les bénéficiaires de la politique sénégalaise ? A l'intérieur du pays, la mince couche sociale de la bourgeoisie nationale et de la bureaucratie administrative qui lui est apparentée, s'est indiscutablement enrichie. Ceci, dans activités où quelques Sénégalais parviennent a se placer, progressivement, à côté des Francais et des Libanais : l'import-export (surtout l'import), les boites de nuit, le petit commerce et, surtout, la spéculation immobilière. Pour le fonctionnaire, la voie royale vers l'enrichissement passe toujours, bien sûr, par la corruption, le trafic d'influence et la prévarication. Plus on est élevé dans la hiérarchie

Cette bourgeoisie nationale n'a que très peu contribué, jusqu'à maintenant, investissements productifs. dant, sous la double influence du gouvernement et des industriels étrangers (surtout français) qui recherchent des partenaires susceptibles d'apporter des capitaux dans la création d'une affaire en joint venture (ce qui leur permet de ne risquer qu'une partie du capital), on assiste actuellement à une certaine évolution. C'est ainsi que 51 % d'une entreprise de chaudronnerie, la SOFAM (Société frand'être créée, en zone franche, avec le concours de la société marseillaise Chaudronnerie industrielle, appartient au Sénégalais Kébé. L'histoire de ce dernier, un vrai personnage de théâtre, est en bien des points exemplaire. En tout cas, son ascension sociale alimente la conversation de tous les Dakarois comme une version africaine du self made man américain. Sa fortune viendrait, au départ, de cadeaux exceptionnels qui lui auraient été faits par Mobutu (2) dont il a été le marabout (ce qui a pu être vérifié). Après avoir trafiqué dans l'immobilier, où il a réussi semble-t-il de fructueux placements, Kébé a créé sa propre chaîne hôtelière, dont le somptueux (et délirant) hôtel des Almadies (à côté de Dakar) actuellement géré par le Club Méditerranée. Il est significatif que ce capitaliste « haut en couleurs » (on assure à Dakar qu'il ne sait ni lire ni écrire, seulement compter), en arrive aujourd'hui à créer sa propre société industrielle. Ce qui ne veut évidemment pas dire pour autant qu'une vraie classe capitasénégalaise soit déjà entièrement

Men dernière analyse, la surtout rapporté aux intérêts étrangers principalement français ; cela de diverses

- en entretenant, jusqu'à une date la croissance des importations, importations dont le prix s'élevait, alors des exportations sénégalaises - en permettant aux intérêts étrangers qui investissaient dans les quelques secteurs « rentables » du Sénégal (tourisaussi industries chimiques, comme on l'a vu) d'y réaliser des profits confortables. Tous les transferts étant libres, le Sénégal a subi, à plusieurs reprises (et surtout récemment avec la menace de la faillite de l'Etat) une véritable fuite des capitaux que le gouvernement n'a pas les moyens d'enrayer, du fait de l'appartenance du Sénégal à la Zo-

Dans le même temps, les pays occidentaux - qui sont les principaux clients du Sénégal — profitaient des cours très bas de l'arachide et du phosphate.

LA DETTE

UN CONSTAT D'ECHEC L'échec de la politique sénégalaise - tant d'un point de vue capitaliste que du point de vue social - est apparu clairement à partir de 1978, année où le PIB en réelle a commencé à baisser de 1% par an en moyenne, selon les dernièplan strictement financier, l'endettement public du Sénégal est jugé « insoutenable ». Profitant de la hausse des cours du phosphate, en 1973-1975, le gouvernement avait déjà puisé dans ses réserves et accru ses obligations financières. Après les élections de 1977, il a dû réaliser, au moins partiellement, certaines de ses promesses électorales (des constructions de routes surtout). Ce programme a été financé par des prêts de quatre ou cinq ans à la charge du budget de l'Etat. Le service de la dette à la charge du bud. get est ainsi passé, de 5% des recettes de l'Etat au cours de l'exercice 1974, à 20 % au cours de l'exercice 1980.

Le ratio « service de la dette/exportation » se détériore encore plus vite. En effet, les recettes d'exportation du Sénégal stagnent. Comme on l'a vu, les cours mondiaux du phosphate on chuté 1976 pour ne plus se relever ensuite. Et le volume de la production arachidière baisse brutalement depuis deux cause de la sécheresse, mais aussi d'autres raisons sur lesquelles nous allons

Donc, le ratio « service de la dette/exportation », qui atteignait déjà 15,7 % en 1978, s'élève à 17 % en 1979 et à 22 % en 1980 (26 % même selon certaines es-

En 1979, la moitié des recettes d'exportation tirées de la vente de phosphate et des produits arachidiers (arachide brute' et huile) ont servi à l'apurement de l'endettement extérieur (remboursement du capital et paiement d'intérêts). En 1980, arachides et phosphates permettent à peine de régler ces engagements.

A cette situation déjà assez catastrophique s'ajoutent les effets des hausses successives du prix du pétrole. Le Sénégal n'en produit pas et les quelques indices détectés au large de ses côtes ne permettent, pour l'instant, que des espoirs assez minces. De fait, en 1980,,42% au moins des recettes totales d'exportation ont dû être consacrées au règlement de la facture pétrolière et au service de la dette.

Pour noircir encore un peu le tableau, rappelons qu'une forte partie de la dette publique extérieure (34 %) est composée de prêts bancaires qui arrivent actuellement à échéance. Le déficit de la balance des paiements atteint ainsi, pour l'année 1980 et selon de récentes estimations, le niveau difficilement soutenable de 16 % du PIB.

RECOURS AU FMI

ET A L'ETAT FRANÇAIS Rien ne permet d'espérer une amélioration rapide. De 717,6 millions de dollars en 1979, la dette publique sénégalaise est passée à 881,4 millions de dollars courants (estimation) en 1980. Selon les prévisions les plus optimistes (celles de la Banque Mondiale, qui supposent le succès des mesures de restriction en cours), elle s'établira à 2 milliards de dollars courants à la fin de 1985, et à 3,2 milliards de dollars courants à la fin de l'année 1990. L'Etat sénégalais, en effet, est entré dans le cercle vicieux des endettements. Il doit emprunter pour payer ses dettes.

Mais, pour l'instant, il aurait plutôt du mal à trouver des créanciers, surtout marquent leur défiance à l'égard de l'éco-

Restent trois recours classiques : le FMI, la Banque Mondiale et l'Etat français. Ce dernier a déjà accordé un prêt de 21,5 milliards de francs CFA (3) en juillet 1980, dont le cinquième sans intéret (d'autres vont suivre). Le FMI doit apporter une facilité élargie de 50 milliards de francs CFA. En fait, le Sénégal aurait besoin, à court terme, de 130 milliards de franes CFA.

Mais FMI, Banque Mondiale et Trésor français n'ont pas l'intention de payer sans garder un puissant moyen de contrô-

Leur intervention n'a été acquise qu'à partir du moment où le gouvernement de Dakar a accepté d'élaborer, avec leurs experts, un Plan dit « de redressement » (1980-1985), en fait un plan d'austérité drastique. Il est prévu que les prêts du FMI, de la Banque Mondiale et

2. Mobutu Sese Seko, général, l'Etat zairois (ex-République démocratique du Congo, ex-Congo belge), a la réputation de s'assurer à prix d'or les services des divers marabouts, devins et autres diseurs de bonne aven-

3. Un franc CFA - 0,02 FF.

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du Trésor français seront versés en plusieurs fois, ce qui permet à ces diverses l'exécution du Plan, et de le sanctionner

Le gouvernement sénégalais a déjà dû se résoudre à la liquidation de plusemi-publiques : l'ONCAD - dont il a largement été question plus haut — s'est trouvée la premiè. re à être démantelée, tant sa gestion était défectueuse. Parallélement, quelques mesures d'économie (fermetures d'ambassades, réduction de moitié du parc automobile de l'administration, blocage du recrutement dans la fonction publique et réduction du nombre des coopérants français) ont été décidées.

PERSPECTIVES POLITIQUES

ET SOCIALES Mais la marge de manœuvre du gouvernement sénégalais et de ses tuteurs est extrêmement réduite. Il n'est plus pensable - les experts des institutions internationales le reconnaissent - d'accroître l'exploitation de la paysannerie. Celle-ci vit dans une situation intolérable de pénurie depuis que les quelques revenus monétaires tirés des cultures de rente (arachide et coton), qui lui permettaient de survivre durant les mois séparant l'époque des semences de l'époque de la récolte, ont perdu la plus grande part de leur valeur. En 1978, le pouvoir d'achat du paysan s'est ainsi trouvé amputé de 50 % sur celui de l'année précédente. Et, depuis, les agriculteurs sont entrés en révolte larvée

Cette rébellion s'est trouvée accélérée par une erreur politique du régime : en 1978, bien que la sécheresse ait frappé, le gouvernement refuse d'annuler les dettes paysannes, comme il l'avait fait précédemment, dans la même conjoncture. Les coopératives, en 1979, font preuve beaucoup de mauvaise volonté dans leurs remboursements. A titre de représailles, le gouvernement décide de cesser ses fourni-

- d'engrais notamment - aux « mauvais payeurs ». Pour couronner le tout, les semences distribuées en 1979 par l'ONCAD sont de mauvaise qualité ; elles ont été détériorées par des conditions très douteuses d'entreposage...

Production et revenus des paysans tombent alors en chute libre : en 1979-

1980 la récolte s'effondre de 40 % en volume, par rapport à celle d'une année nor-

Et, malgré un léger accroissement francs CFA le kg d'arachide au lieu de 41,5), les revenus de la paysannerie sont

20 milliards de francs CFA, contre plus de 35 milliards (dont 30 milliards dûs aux ventes d'arachide) en année normale. De la campagne 19801981, on n'attend plus qu'une production de l'ordre de 350 000 tonnes commercialisables (contre 420000 tonnes pour la précédente). La recette des agriculteurs ne dépasserait pas, ainsi, 17 milliards, même si le kilo d'arachide est porté à 50 francs CFA (50 francs CFA qui, de toute façon, seraient amputés de 3 franes CFA pour l'apurement de la dette paysanne).

Quant au coton, qui n'assure même pas au paysan le revenu qu'il tire de l'arachide, sa production diminue d'année

Et, depuis deux ans, les paysans des Mauritanie, Gambie surtout) ont recours à la contrebande. Ils parviennent ainsi à compenser la faiblesse des prix officiels d'achat et les incertitudes liées au mode de collecte.

LES ENJEUX OCCIDENTAUX

Comme on le voit, la boucle est bouclée ; la révolte larvée des agriculteurs joue sur la production commercialisable, done sur le volume des exportations sénéments déjà largement déficitaire. Et, dans le même temps, la faiblesse des revenus de la paysannerie accentue l'étroitesse du marché intérieur et met en difficulté la petite industrie (alimentaire et textile) destinée à la couverture des be-

Les économies imposées par le Plan (1980-1985) devront donc être réalisées, en grande partie, sur les revenus des masses urbaines. comme il est difficile d'imaginer réduire encore plus fortement les salaires ouvriers, la petite bourgeoisie sera touchée, par le biais de mesures fiscales notamment. Ce qui n'est pas sans risque si l'on considère qu'elle sert, à la fois de base au régime et - ce qui n'est pas contradictoire - de base à l'opposition « légale » au

En définitive, la gestion de l'économie sénégalaise, telle qu'elle est décidée à Washington, à Paris et à Dakar, vise au

1.- Eviter la faillite de l'Etat sénégalais, faillite qui léserait et ses fournisseurs (5) et ses prêteurs — les institutions financières et bancaires. Ce souci est réel mais relatif, les sommes en jeu n'étant pas suffisantes à elles seules pour engendrer une catastrophe bancaire.

2.- Identifier des projets « productifs » au Sénégal, projets suffisamment alléchants pour attirer des capitaux privés étrangers. A cet effet, un système de subventions à l'exportation et de protection accrue du marché intérieur est mis en place. Ces apports auraient également l'intéret de rééquilibrer, en partie au moins, la balance sénégalaise des paiements et de permettre un nouveau recours reste indispensable, comme on l'a vu -aux emprunts commerciaux.

3.- Eviter une explosion sociale dont les répercussions en Afrique sont difficiles évaluer. Et, compte tenu des faibles chances de reprise de l'économie sénégalaise, cette dernière motivation n'est certainement pas la moindre. Washington et Paris prennent en fait un risque : celui de préter à fonds perdu. S'ils le prennent, ils le font aussi, en bonne partie, pour des

Et c'est certainement pour la même raison qu'ils accentuent leur surveillance galaise. Ils le font le plus discrètement possible cependant, pour ne pas froisser les nationalistes sénégalais. Car le remède serait alors encore pire que le mal...

9 janvier 1981. 4. Quatre partis - pas un de plus, pas un de moins - ont droit à une existence légale au Sénégal. Les autres sont, par définition, interdits.

5. En fait, les sociétés françaises (et autres, car elles sont couvertes par une institution simiqu'une petite partie de leurs recettes. Un mécanisme d'assurance — la COFACE bourse à 80 % environ en cas de faillite de leur client. Mais comme la COFACE, déficitaire, est alimentée par le Trésor français, c'est, en dernière analyse, le contribuable français qui porterait la charge d'une faillite sénégalaise à l'égard

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