La profondeur de la crise économique qui sévit en Pologne ne fait de doute pour personne. Les quelques chiffres qui suivent en témoignent, même s'ils sont partiels et doivent être maniés. avec prudence (vu les carences proverbiales des statistiques dans les pays de l'Est et le peu de fiabilité des statistiques polonaises en particulier) :
Diminution du par habitant de 2,6 % en 1979 (l'amélioration ressortant des statistiques pour suivante - plus 1,8% - étant contestée par les ouvriers).
Diminution de la production nationale nette de 2 % en 1979 (le Plan prévoyait une augmentation de 2,8 %, et augmentation très faible de la production industrielle (2,8 % contre 5,1% prévus). La production minière de 1980 a été inférieure de 15% à celle de l'année précé-
Diminution de la production agricole de 1,4% en 1979 (- 3,8 % pour la production végétale) alors que le Plan d'augmentation après correction. La récolte de céréales et de betteraves pour 1980 a été inférieure d'un tiers à celle de 1979, ce pourcentage étant encore plus élevé en ce qui concerne les pommes de terre. Une diminution des effectifs du cheptel - stationnaires depuis 1974 -est prévue pour 1981.
Croissance fulgurante de la dette à l'égard des pays occidentaux (plus de 20 milliards de dollars fin 1979 contre 1 milliard en 1971 et 23.5 milliards fin 1980). Cette dette constitue à peu près l'égal des recettes provenant des exportations, et 92 % de ces dernières, en 1979, étaient consacrées uniquement au paiement des intérêts et aux remboursements de la dette vis-à-vis de l'Occident. Elle représente également plus d'un tiers de la dette totale de tous les pays de l'Est envers les gouvernements occidentaux. dans l'industrie lourde. Des centaines de chantiers en cours, dans le secteur de la sidérurgie en particulier, et aussi dans les mines, ont dû être stoppés net au vu des résultats économiques catastrophiques pour l'année 1980.
La comparaison entre ces quelques éléments statistiques et les orientations de la nouvelle stratégie mise en avant au début des années 1970 pour liquider la situation héritée de la période Gomulka, (1956-1970), permet de mieux comprendre les fondements objectifs de la fantastique mobilisation ouvrière qui se loppe depuis plus de six mois en Pologne, ampleur de la faillite du régime Gierek (1970-1980).
Ce dernier prévoyait une croissance rapide de l'économie, reposant avant tout sur une croissance continue du potentiel de production, sur la moderni. sation des capacités de production existantes, sur l'élévation du niveau de vie de la population par l'augmentation des sa.
LES DISTORSIONS DANS LE SECTEUR INDUSTRIEL La politique d'investissements qui s'est traduite augmentation annuelle moyenne de 18,4 % entre 1971 et 1975, avait quasiment un caractère d'industrialisation forcée en ce qui concerne les investissements dans le secteur des biens de production (plus 24,8 % par an), les secteurs les plus favorisés étant la sidéaffirma, non sans raison, que la réalisation de ces projets créerait une « deuxième industrie polonaise ».
Mais, parallèlement, le secteur de l'énergie se voyait totalement négligé ; la production de charbon - qui, en Pologne, constitue le combustible de base pour la production d'énergie - ne progressait que de 4,5 % par an de 1971 à 1975, alors que le taux annuel d'accroissement était de 9,9% pour la métallurgie (incluant la sidérurgie) et de 14,4 % pour l'électromécanique. Après les corrections en baisse effectuées dans le Plan 1976-1980, en ce qui concerne les investissements prola croissance annuelle restait néanmoins deux fois plus rapide dans le secteur de l'électromécanique que dans le secteur de l'énergie pour les années 1976-1978.
L'inégalité de la répartition des investissements et l'absence de mesures pour améliorer rapidement la production sont à l'origine de la situation actuelle, où les coupures d'électricité — intervenant 300 jours sur 365 dans la pludes facteurs essentiels de la désorganisation de la production et entraînent une limitation importante de la productivité
Ce à quoi il faut ajouter la vétusté des installations de bon nombre d'entreprises, où le gaspillage d'énergie augmente l'amélioration de l'approvisionnement en biens de consommation, le développement du commerce L'économie polonaise a effectivement connu une forte progression durant la première moitié de la décennie et le niveau des salaires a fait un bond en avant de 1971 à 1975. Mais les conséquences de la politique volontariste de l'équipe au pouvoir ont vite fait apparaître un fossé énorme entre la croissance des investissements et des importations d'une part, et celle - beaucoup moins rapide -capacités de production et des exportations d'autre part. D'où la dette actuelle. en conséquence. Selon les spécialistes coefficient d'utilisation d'énergie dans l'industrie serait vingt-quatre fois supérieur à celui des pays occidentaux industrialisés ! Outre également premières dans l'industrie polonaise.
La valeur des métaux utilisés obtenir 1000 dollars de revenu national est en effet presque deux fois plus élevée
Pologne (56 dollars) qu'en (31 dollars), et trois fois plus élevée qu'en France (19 dollars). Cela tient certes à la structure industrielle et à l'arriération technologique dans une série de secteurs et d'entreprises, mais également au gaspillage découlant du dysfonctionnement du système de planification et du manque de motivation des travailleurs qui recourent à la « perruque » pour compenser leurs maigres salaires.
Dans l'ensemble, l'industrie polonaise consomme deux à trois fois plus de matières premières, de matériaux et d'énergie par unité produite que la France, la Grande-Bretagne ou l'Italie. Ce sont là divers facteurs - même s'il y en d'autres - expliquant que le taux de la productivité industrielle n'ait pas suivi les attentes des auteurs du Plan quinquennal 1971-1975, qu'il a fallu réviser en baisse sur à peu près tous les points dès la fin 1975. Cela explique également en partie la stagnation du commerce extérieur et la difficulté des Polonais à conquérir de nouveaux marchés, vu la médiocre qualité des produits proposés à l'exportation et leur inadéquation par rapport aux besoins des pays occidentaux. C'est ainsi qu'en 1978, la part de la Pologne dans le commerce mondial restait d'environ 1%
pour les exportations alors que la valeur de sa production industrielle atteignait 2,5 % de la production mondiale.
LE MARASME
DANS L'AGRICULTURE des subventions à l'agriculture de l'ordre de 180 milliards de zlotys en 1978 et de 250 milliards en 1979 (soit environ le quart du budget de l'Etat), on constatait une diminution de la production agricole pour cette mê me année. La production des céréales période 1974-1979 se inférieure à celle de 1974. Les conditions climatiques y étaient certes pour quelque chose, mais cela traduisait avant tout un très faible rendement à l'hectare.
Le marasme qui règne dans l'agriculture polonaise résulte à la fois de la structure agraire et de la politique de la bureaucratie. Plusieurs facteurs entrent en jeu dans la crise actuelle. A commencer par le rendement dérisoire des entreprises d'Etat. Les fermes d'Etat - d'une surface moyenne dépassant 4 000 ha -et les coopératives - 330 ha en moyenne — ne représentent, prises ensemble, qu'un peu plus de 20% des terres, dans la production agricole globale est à peu près du même ordre. Mais elles s'arrogent la part du lion en matière de subventions : 66 % de la somme allouée. Pourtant, leur rendement n'est guère meilleur que celui des fermes privées. Certes, les statistiques officielles montraient qu'en 1978 le taux d'élevage des bovins et de production des céréales par hectare était supérieur d'environ 25 % dans les fermes d'Etat et que la main-d'œuvre employée à plein temps sur une même surface était deux fois moins nombreuse que dans les exploitations individuelles. Ce qui est normal, vu les subventions dont elles bénéficient et le type de culture prédominant des fermes d'Etat -production de céréales sur de grandes surfaces →, impliquant une mécanisation beaucoup plus poussée. Mais, lorsqu'on compare le coût de production d'un kilo de viande ou d'un litre de lait, on constate, selon des données récentes, que celuici est près de deux fois plus élevé dans une ferme d'Etat en ce qui concerne la viande, et quatre fois plus élevé en ce qui concerne le lait. L'explication réside en partie dans le montant des investiseffectués ces dernières années pour construire des fermes modèles à technologie avancée. Mais cette différence de coût découle aussi des gaspillages innombrables qui prévalent dans le secteur d'Etat. C'est ainsi qu'on peut voir des porcheries ou étables industrielles construites en dépit du bon sens (un reportage récent à la télévision montrait que les employées chargées de nourrir 8 000 cochons dans une porcherie « modèle » étaient dans l'impossibilité d'utiliser un véhicule pour ce faire et devaient apporter les seaux de nourriture à bout de bras depuis l'extérieur vu l'architecture du bâtiment...). Le coût de la nourriture du bétail dans les fermes d'Etat est également beaucoup plus élevé, vu le peu d'attention accordée à la valeur des céréales ou du fourrage utilisés (les paysans salariés qui y travaillent disent « récupérer » souvent dans les mangeoires terre ou qu'ils ne peuvent trouver sur le marché pour se nourrir eux-mêmes). Cette différence de coût à la production pour des aliments comme la viande ou les produits lactés rend d'autant plus absurde la politique de discrimination à l'égard de réflexion sur la nécessité d'une division du travail clairement définie entre le millier de fermes d'Etat, disposant -chacune de plusieurs milliers d'hectares, et les quelque trois millions d'exploitations individuelles dont 85 % avait moins de 10 ha en 1978.
L'ETRANGLEMENT DES
EXPLOITATIONS PRIVEES Quel que soit le jugement qu'on porte sur le bien-fondé du maintien d'un secteur privé de cette importance (près de 80 % des terres) dans un Etat ouvrier, on constate que la situation est invivable pour les producteurs indépendants. Soi-disant partisans d'une réforme agraire se fondant sur le maintien et le développetites exploitations agricoles, ni Gomulka ni Gierek n'ont été capables d'apporter l'ombre d'une solution à la crise qui sévit dans ce secteur depuis une trentaine d'années.
Le morcellement extrême des terres a augmenté durant cette période, au point de le nombre d'exploitations individuelles ayant moins de 2 ha représente aujourd'hui le tiers du secteur privé. La plupart d'entre elles sont des fermes d'auto-subsistance qui ne produisent presque rien pour le marché. Un autre tiers est composé d'exploitations de 2 à 5 ha. Un quart des fermes privées comprend de 5 à 10 ha, et moins de 15 % d'entre elles dispose de 10 ha et plus. C'est dire qu'un tel morcellement rend totalement illusoire la modernisation technique de l'agriculture, dont il est abondamment question dans le dernier Plan quinquennal. Rien n'était prévu pour rentabiliser la production dans ce secteur. Au contraire, toute la politique des bureaucrates au pouvoir n'a fait que renforcer au fil des ans le rentable et l'atomisation des exploitations privées. En effet, les mesures discriminatoires touchant les agriculteurs privés, et la faiblesse des subventions qui leur sont accordées, sont à l'origine des difficultés croissantes qu'ils rencontrent dans l'exploitation de leurs terres. Non seulement la pénurie d'engrais, de machines agricoles et de matériaux de construction est une donnée permanente pour toute l'agriculture polonaise, mais les priorités accordées sur ce plan aux entreprises d'Etat mettent les producteurs indépendants dans l'impossibité de prendre les mesures nécessaires pour rationaliser leur travail. En principe, les agriculteurs sont libres de vendre leur production aux organismes et aux personnes de leur choix. Dans les faits, s'ils veulent avoir accès à des emprunts à faible taux d'intérêt, bénéficier de bons leur permettant de se procurer des engrais, ils se voient obligés de livrer des quantités déterminées de leur production — pouvant aller jusqu'à 70 % - à des prix extrêmement bas. Tellement bas qu'ils ont parfois avantage à racheter les produits en question au prix de vente officiel - dont le montant est souvent inférieur au coût de production - pour aller ensuite les revendre à un prix supé. rieur sur le marché libre... Sous couvert d'une loi promulguée en rachat des terres aux producteurs à la retraite, l'administration peut à tout intervenir pour décréter la « collectivisation » de exploitation. Comment s'étonner dès lors que de nombreux paysans renoncent à investir dans leur ferme, préférant se faire construire une maison dont la propriété
Parmi les plus jeunes, le nombre des « paysans-travailleurs » ne cesse de croitre : ils prennent un emploi à l'usine tout en continuant à travailler à la ferme, exploitée désormais par leur femme et le reste de la famille. Leur rendement au travail - à l'usine comme aux champs -s'en ressent automatiquement, mais c'est souvent le seul moyen de garder la ferme familiale. Toutes ces incohérences et ces difficultés n'ont fait l'exode des jeunes vers les villes, au point que la moyenne d'âge des paysans indépendants se situe entre 55 et 60 ans.
On comprend mieux, dès lors, des exploitations indépendantes. S'ajoutant à la gabegie qui domine dans le secteur étatique, elle explique la profondeur de la crise actuelle de l'agriculture.
L'ABSURDITE DU SYSTEME
DE PLANIFICATION ACTUEL
Selon des données officielles, en 1979, « le pourcentage des établissements qui n'ont pas utilisé dans les délais prévus leurs capacités de production s'est monté à 58%, alors qu'il ne dépassait jamais les années Gageons que cette proportion aura été encore plus importante en 1980. C'est dire le caractère fictif du Plan central dans la
Même s'ils divergent radicalement sur les objectifs politiques à atteindre, on constate, dans le débat actuel sur la réforme économique, que la plupart des experts - ceux de « Solidarité » comme ceux du gouvernement - semblent d'accord sur la nécessité de décentraliser le système de gestion et de liquider la majorité des indicateurs existants pour les remplacer par d'autres, rendant comp-
L'indicateur sur la production globale nette devra remplacer celui sur la production globale brute en vigueur jusqu'ici, et qui laissait toute latitude aux d'entreprises de maquiller leurs résultats pour faire la « preuve » qu'ils avaient « rempli le Plan ». Liée à cela, la prime attribuée à l'exécution du
Plan — sans se soucier de la qualité ni du coût de la production en question - devrait disparaître au profit d'une prime pour les résultats économiques. Le débat là-dessus ne fait que commencer. Pour rendre compte de la gabegie qui règne actuellement en matière de planification, il suffit de prendre l'exemple de la répartition des investissements. En dépit des corrections successives apportées aux
Plans quinquennaux de 1971-1975 et de 1976-1980, afin de faire porter les efforts sur la consommation, les investissements dans le secteur des biens de production n'ont cessé de croître plus rapidement que ceux du secteur des biens de consommation. Des progrès importants ont certes été accomplis dans le domaine du textile et de l'industrie alimentaire avec la constransformation de la viande, du lait, des légumes, etc. Combinés à l'augmentation des importations de biens de consommation et à l'accroissement de la production dans le secteur des équipements ménagers, c'est ce qui a permis une améliora. tion significative du niveau de vie au début des années 1970. Cependant, le manque de cohérence dans le développement des différents secteurs industriels — et notamment dans celui de l'énergie - fait que le niveau de rentabilité s'est sensible. ment détérioré ces dernières années.
Et c'est bien des biens de consommation que les conséquences de cet état de chose ont été perceptibles le plus immédiatement, l'offre étant constamment restée bien en deçà de la demande, même au plus fort du boom économique.
aucrates, donnant systemanquement priorité aux investissements productifs, ne s'est d'ailleurs jamais démentie, même après les décisions en 1976 d'abandonner les plus « grands projets » au vu de la stagnation économique qui s'installait. C'est ainsi qu'on a poursuivi la construction du complexe sidérurgique de « Huta Katowice » dont la capacité devait être de 9 millions de tonnes et dont la première tranche, d'une capacité de 4,5 millions de tonnes, a été mise en service en 1979.
Il aura fallu la colère des ouvriers l'été dernier pour mettre un terme à ce projet entaché de gigantisme. La deuxième tranche ne verra sans doute jamais le jour, faute de fonds (il faudrait 1 200 milliards pour terminer), et les milliards de zlotys investis dans le chantier arrêté sont à la mesure de l'incurie des bureaucrates qui s'étaient arrogés le droit — au nom de la collectivité - de s'engager dans une entreprise aussi catastrophique pour l'économie du pays.
Les conséquences de cette politique de démesure, on les mesure non seulement à l'arriération technologique entreprises dans une série de secteurs jugés secondaires, mais aux conditions de travail épouvantables qui subsistent dans certains ateliers d'entreprises « de pointe », comme la fonderie « Huta Warszawa » à Varsovie, où le travail devant les haut-fourneaux se fait sans protection, dans un bruit et une atmosphère polluée à un degré incroyable. On les mesure également à la différenciation des salaires, selon les secteurs de la production ou de catégories de Dans une même entreprise, les salaires entre travailleurs manuels peuvent varier de 1 à 10, ils peuvent varier de 1 à 20 entre les employées de bureau et certains techniciens très qualifiés. Ce sont bien sûr les femmes que l'on retrouve au bas de l'échelle, avec des salaires se situant souvent autour de 2 à 3000 zlotys (le salaire moyen étant d'environ 5 000 zlotys après les premières augmentations de l'automne 1980).
LA DEGRADATION DES
SERVICES SOCIAUX S'il est un domaine où le cours adopté par l'équipe Gierek ces dernières années a eu des répereussions particulièrement sensibles, c'est bien le domaine social. Le gouvernement a toujours négligé les investissements dans le secteur des biens d'équipement « non productifs » (logements, hôpitaux, crèches, etc)... Ce qui se traduit non seulement pas une situation dramatique pour la plupart des familles en ce qui concerne le logement, par un nombre ridicule des places disponibles dans les crèches, par un manque de lits dans les hôpitaux, mais également par un recul de la médecine gratuite au profit la médecine privée. Les budgets insuffisants dans le domaine de l'éducation entraînent la fermeture des écoles dans les petits villages et la dégradation des conditions d'instruction pour les couches les plus pauvres. Dans de nombreuses écoles, pour suppléer au manque de place et de maitres, on pratique maintenant lenseignement par « équipes » - l'équipe du matin, l'équipe de l'après-midi et même l'équipe du soir. En que les enfants qui sont « du soir » commencent leur journée scolaire vers 4 ou 5 heures de l'après-midi... Jusque là, on les « parque » où on peut dans l'école, sous la garde d'un ou d'une surveillante. On comprend mieux la colère des travailleurs, qu'en 1979, en application d'une résolution du Pacte de Varsovie, il fut décidé en haut-lieu d'augmenter les dépenses prévues pour « la sécurité et la capacité de défense du pays », réduisant d'autant le budget prévu pour améliorer le niveau de vie de la population.
Le caractère secret des grands choix effectués par les bureaucrates au pouvoir leur permettait de prendre de telles décisions en toute impunité, quelles que soient les contradictions entre ces choix et les intentions déclarées dans le Plan.
Il faut ajouter qu'à aucun moment les autorites n'ont procède a une véritable réorientation de la planification durant la dernière décennie, malgré l'évidence des erreurs commises. Elles se contentèrent d'adopter des mesures pragmatiques et d'opérer des révisions en baisse, lorsque le fossé entre les prévisions et réalité devenait trop apparent, faisant apparaître un risque de tensions dangereuses pour le pouvoir.
Lorsqu'il s'avéra, fin 1975, que la croissance des dettes à l'égard des pays occidentaux prenait une dimension alarmante, les corrections apportées pour tenter d'infléchir cette tendance - diminution des importations et blocage partiel des investissements - eurent pour effet principal de détériorer le marché de l'approvisionnement. La colère des ouvriers, lorsque le gouvernement décida d'augmenter les prix en juin 1976, provenait notamment du fait qu'on prétendait, après une période de croissance, leur imposer une telle augmentation alors même que les produits alimentaires se faisaient de plus en plus rares sur le marché.
LA POLITIQUE DES PRIX L'incohérence du système des prix est au centre de la discussion actuelle sur la réforme économique. Aucune décision technique à ce propos ne saurait résoudre la situation, si elle ne s'accompagne pas d'une amélioration rapide des capacités de production, en particulier dans le domaine alimentaire. Mais il peut être utile néanmoins, pour comprendre l'ampleur de la gabegie économique, d'examiner de plus près les mécanismes de la politique des prix au travers de l'exemple de la viande qui est l'un des plus frappants.
Comme pour d'autres produits de base, le coût de la viande au détail est inférieur au coût de production (transintermédiaires administratifs et processus de transformation compris). Il parfaitement normal ouvrier décide de subventionner certains produits vendus plus bas que leur coût.
savoir quelles sont les implications d'une telle l'économie en général et pour la masse des consommateurs en particulier. En l'occurrence, on constate que les subventions étatiques pour 1979 se montaient à 91,4 milliards de zlotys, ce qui représente une subvention de 34 zlotys par
Or le consommateur paie, entre 100 et 150 zlotys le kilo, selon les catégories de viandes, alors que le producteur, lui, ne reçoit que 40 zlotys au kilo. La plus grande partie de la différence entre ces deux prix - à quoi il faut ajouter les 34 zlotys de subvention - est donc absorbée par les frais administratifs intermédiaires, le prix des transports, et l'industrie de transformation de la viande qui, elle, achète le kilo de viande à 24 zlotys. Or, rien n'a été fait pour tenter de réduire les coûts intermédiaires ou pour remettre en question le montant des prix facturés aux entreprises de transformation. En revanche, les mesures prises par le gouvernement, visant à développer le secteur de l'élevage dans les entreprises d'Etat, ont eu pour conséquence d'augmenter le prix du kilo de viande à la production. comme
Szlajfer (voir article suivant), et d'entraîner une croissance incontrôlée des importations de fourrage et de céréales pour nourrir les animaux. Ce qui représente l'un des postes essentiels dans l'augmentation de la dette
extérieure et qui a nécessité en retour une Les statistiques montrent, en effet, qu'en La politique des prix, telle qu'elle augmentation du montant de la subven- Pologne la consommation de viande des était appliquée jusqu'ici pour la viande, tion annuelle pour les produits alimen- catégories salariales les plus élevées est apparaît donc comme un cas flagrant taires qui se monte à 170 milliards de zlo- nettement plus importante que celle des d'injustice sociale. Le rationnement prévu tys par an. En 1979, cela représentait un travailleurs ayant les salaires les plus bas. devrait, en principe, permettre de corripeu plus de 11 % de la masse salariale. Dans la mesure où le montant de cette ger la chose à l'avenir, encore qu'il s'agisse
Or, on ne peut mettre la viande sur subvention est pris sur le surproduit so- plus d'une répartition de la pénurie que le même plan que d'autres produits de cial, ce sont les plus pauvres qui paient d'autre chose dans la situation actuelle. première nécessité (pain, lait, sucre, etc.). pour les plus riches. Mais il ne faut pas avoir d'illusion : si une
Les prévisions du Plan pour 1981 « Pour le moment, il est impossible de présenter des données relativement précises sur l'économie polonaise en 1981 en raison aussi bien de la trop grande marge d'incertitudes et du manque d'informations, que la manière, pour la première fois différente, d'élaboration du Plan », déclare le commentateur officiel de l'Agence polonaise Interpress après la publication des données avancées par la Commission du Plan. Premier ministre Henryk Kisiel, président de ladite Commission. Beaucoup de promesses pour tenter d'apaiser les travailleurs. Le flou le plus total en ce qui concerne la production industrielle et agricole. Qu'on en juge !
LES AUGMENTATIONS PREVUES
- plus 18 % des revenus de l'ensemble de la population (16 % pour le fonds salarial ; 30 % pour les allocations familiales, les bourses, ainsi que les pensions et retraites ; 24 % pour les revenus des agriculteurs) ; — des augmentations substantielles sur le plan social (27 % pour la protection médicale ; 12 % pour les médicaments ; 15 % pour l'enseignement et l'éducation ; 15 % pour la culture). Commentaire du vice-Premier ministre : « Cela dépasse nos possibilités actuelles. Nous devrons, pendant la réalisation du Plan, trouver les moyens pour les équilibrer par un accroissement de la production matérielle et surtout de la productivité »...
AGRICULTURE
Il est prévu d'augmenter les livraisons d'engrais, de charbon (400 000 tonnes) et de ciment (1,8 million de tonnes) aux exploitations individuelles, ainsi que les crédits d'investissements (30 %) de manière à ce que les petits producteurs puissent accroftre leurs fonds d'investissements de quelque 20 % en 1981.
ALIMENTATION
La diminution de la production de la viande et du sucre (30 % en moins pour la récolte de betteraves de 1980) provoque un trou de 30 milliards de zlotys sur le marché pour 1981. Lequel sera comblé en partie par une diminution des exportations, par l'aide de l'URSS et des autres pays d'Europe occidentale, par l'introduction de cartes de rationnement pour le beurre et la viande et par la diminution des rations de sucre.
INDUSTRIE
La production industrielle prévue serait proche de celle de 1980, avec pourtant une diminution dans l'industrie alimentaire, mais une augmentation dans les industries du bois, de la chimie, des machines et les industries légères. Dans les mines, on compte sur une réorganisation du travail « pour concilier la semaine réduite des mineurs avec la semaine de travail de six jours dans toutes les mines » ainsi que sur « l'attitude civique active des mineurs »... (dans un autre rapport, il est prévu une diminution de 6 à 8 % de la production dans les mines de cuivre et de charbon).
INVESTISSEMENTS
Diminution prévue de 15 % - ce qui représenterait 14 % du revenu national, contre 19 % en 1980 - ; arrêt des travaux à long cycle ; augmentation de 20% des investissements dans l'économie alimentaire.
COMMERCE EXTERIEUR
On prévoit une diminution des exportations de l'industrie alimentaire, mais une augmentation générale d'environ 5 % pour les autres produits (12 % en direction des pays capitalistes). Quant aux importations, elles devraient diminuer de 3 % (de 10% pour les importations d'équipements), ce qui permettrait d'améliorer d'environ 1,5 % milliard de zlotys-devises la balance du commerce extérieur. En conséquence de tout cela, il est prévu que la production nette et le revenu national soient tous deux inférieurs à ceux de 1980. Comme on le voit, les bureaucrates naviguent à vue... En matière de gestion, le nouveau Plan prévoit une décentralisation systématique de l'économie. La Commission centrale du Plan ne devrait plus fixer que quelques directives, concernant en particulier la production des matières premières, de l'alimentation, de certaines machines, ainsi que le montant des investissements et des exportations. Pour le reste, on fait confiance... à « l'autogestion des entreprises » qui sont « libres dès maintenant de disposer de leur fonds salarial et peuvent destiner toutes les sommes économisées à titre de réduction de l'emploi aux augmentations des salaires des autres travailleurs ». Autrement dit : « Bonne chance, chacun pour soi, débrouillez-vous. Les résultats de l'année prochaine dépendent de vous. Et si les licenciements vous paraissent être la solution, n'hésitez pas... »
telle mesure ne s'accompagne pas d'une information sur les réserves existantes et d'une capacité de contrôle des travailleurs sur la répartition des quantités de viande, cela restera une décision largement formelle. Dans l'immédiat, l'essentiel est de parvenir à améliorer l'approvisionnement. Cependant, il est évident que c'est une remise en cause beaucoup plus générale du système de planification et du sysprix qui s'impose, atin à la politique des privilèges ainsi qu'aux incohérences et aux gaspillages découlant d'une gestion hyperbureaucratique.
UNE SIMPLE ENQUETE... On peut lire un article fort instructif à ce propos dans le bulletin de « Solidarité » de Katowice (numéro 24, 26 novembre 1980). Ayant organisé une tournée de contrôle dans les magasins d'alimentation de Dabrowa Gornicza, ville où se situe le complexe sidérurgique de Huta Katowice, les membres de « Solidarité » dans bon nombre d'entre eux, les arrière-boutiques renfern'étaient pas mises en vente.
« Il nous a été impossible de savoir depuis quand ces marchandises étaient dans le magasin. Dans ce cas (une épicerie), les quatités n'étaient pas énormes, mais on pouvait se demander à qui elles étaient destinées, à des connaissances, au personnel (deux personnes en l'occur-
Ailleurs, il s'agit de quantités plus importantes : " 280 kg de 19 kg de beurre en plaques, 115 kg de beurre en motte, 72 kg de beurre végétal, 80 kg de farine, 10 kg de spaghettis, 300 kg de riz. Cette marchandise n'était pas en vente. »
En outre, leur petite enquête les amène à constater l'absurdité de l'organisation du travail dans une boucherie : « 16 h 50. Le magasin est ouvert jusqu'a 19h. Pas de clients. Les vitrines vides. Nous allons voir dans la réserve et... nous trouvons 280 kg de viande à dépecer. La gérante nous explique qu'il n'y a personne pour le faire (deux vendeuses s'ennuyaient aux moment où nous avons effectué notre contrôle). »
Les contrôles effectués par d'autres comités de « Solidarité », au moment de l'introduction des cartes de rationnement de la viande pour la période des avaient montré pour leur part l'inégalité de dise selon les catégories de magasins. A Radom, les quantités trouvées dans les magasins de la milice et de la police étaient systématiquement supérieures à celles qui se trouvaient dans les magasins ordinaires.
A un autre niveau, si les ouvriers d'URSUS ont engagé des pourparlers directs avec les agriculteurs de « Solidarité paysanne » pour discuter de la production des tracteurs, c'est parce connaissent le caractère bureaucratique de la commission chargée de centraliser les demandes et de répartir les machines produites par l'entreprise, son incapacité a rendre compte des besoins réels des paysans concernés, et l'obstacle qu'elle constitue pour améliorer la situation. Ce sont là autant d'exemples montrant l'ampleur des tâches qui attendent les travailleurs polonais
Le redressement de la situation économique passe non seulement par l'élimination des innombrables gaspillages, par la suppression des intermédiaires administratifs inutiles qui font monter les coûts de production, il suppose un bouleversement de l'ensemble du système de gestion et de planification, de manière à ce que les producteurs et les consompuissent exercer un contrôle direct et constant sur toutes les décisions touchant au Plan et a la répartition des richesses sociales.
L'instauration| fondant sur des bases égalitaires, société capable de satisfaire les besoins et les aspirations de la masse des travailleurs, signifie la mort de la bureaucratie. Dans ce sens, ce n'est pas de réforme économique, mais de révolution politique qu'il
Jacqueline ALLIO 22 janvier 1981.