Un entretien avec Kopycinski, vice-président du MKZ de Wroclaw
INPRECOR : - Quel bilan tirez-vous, ici à Wroclaw, troisième concentration des forces de « Solidarité » avec 300 000 syndiqués, de la réunion de la Commission nationale de coordination (KKP) de « Solidarité », qui s'est tenue à Gdansk le 15 février dernier ?
Kopycinski : - Il a été question du moratoire proposé par le gouvernement. Si le gouvernement reconnaît et respecte « Solidarité », on peut respecter le moratoire et écouter les autres propositions gouvernementales.
- Depuis l'enregistrement du syndicat, quels sont les problèmes rencontrés dans sa construction ?
- Il y a des problèmes courants à l'intérieur du MKZ, c'est-à-dire le problème de l'organisation des services spécialisés, des sections, de la répartition des responsabilités personnelles, des cours de formation pour les militants des entreprises. Il y a aussi le problème de l'organisation des élections syndicales, avec la formation des adhérents à ce principe des élections démocratiques, et la surveillance de la régularité de ces élections. Le deuxiême grand problème rencontré étant la réponse de « Solidarité » à la politique gouvernementale, répressive, une véritable politique de force.
- Où en sont les élections aujourd'hui ?
- Elles sont terminées aux trois quarts. Il reste à peu près six cents organisations de base à élire. Cela sera terminé dans deux ou trois semaines. On prépare aussi les élections au niveau régional. Il y a des documents partiellement élaborés : statuts internes, fonctionnement du pouvoir régional, et aussi le projet d'organisation d'élections démocratiques au niveau régional. On est en train de discuter rapidement de ces problèmes, car il faut remplacer aussi vite que possible, par des responsables élus, les MKZ qui se sont constitués à partir des grèves.
- Est-ce que les discussions pour élire les responsables se font à travers l'expérience des luttes (Jelenia Gora par exemple) ? Est-ce que différents avis s'expriment ?
- L'achèvement des élections se fera de telle façon qu'on terminera d'abord celles de Wroclaw pour pouvoir aider à passe dans le parti...» l'organisation des élections dans les petites voïvodies. Le découpage des régions suivra le découpage administratif, mais ce ne sera pas une formule stricte, car les grosses villes comme Wroclaw - avec ses experts, ses conseillers, ses cadres syndicaux, ses universitaires - pourront avoir un rôle « pilote » par rapport aux voïvodies plus faibles. Le MKZ de Wroclaw, par exemple, aidera onze voïvodies. A propos de Jelenia Gora, le MKZ de Wroclaw considère cela comme un conflit individualisé à régler sur place par « Solidarité » au niveau de la voïvodie. Ce contlit a été extrêmement positif pour « Solidarité » de Jelenia Gora, car ils n'avaient pas fait grève en août dernier, et cela leur a permis d'avoir de nouveaux liens internes, une autre optique de l'unité.
- Comment se passent les discussions à propos des élections dans un co-
— On examine les candidats, c'est-àdire leur comportement antérieur dans « Solidarité », leur passé, leur appartenance, leurs prises de positions « avant ». Ce qui est très important, c'est qu'avant août, il y avait des gens qui avaient une sacrée trouille, qui ne bougeaient pas et qui maintenant font beaucoup de bruit, autour d'elles, alors on s'en méfie un peu. Par contre, on cherche plutôt des gens qui ont fait preuve d'un certain courage durant toute cette période. On prend aussi en considération ce qu'on attend des élus, ce qu'ils peuvent apporter.
- Comment se passe le fonctionnenent par mandat entre la Commission nationale et les structures de base ?
- Le principe de « Solidarité », c'est de respecter le caractère spontané et autonome des aspirations des gens ; c'est-à-dire qu'on attend des responsables élus qu'ils suivent l'avis et les revendications de leurs électeurs, les initiatives doivent monter de la base. Par contre, le MKZ, avec l'aide de ses experts, prépare un certain programme de travail, qui sera accepté ou non par les organisations de base. Ce sera une proposition et non une recommandation. Sur le plan des valeurs que nous défendons, nous favorisons les valeurs nationales contre ce qui nous est importé de l'Est. Par exemple, nous sommes une société fortement empreinte de traditions chrétiennes. Nous cultivons donc ces valeurs, plus comme des valeurs éthiques et morales qu'en tant que défense d'un courant religieux.
- Comment ce qui est décidé dans une Commission nationale est-il discuté à la base ?
- Justement, par l'affaire des samedis libres. La Commission nationale (KKP) s'est trouvée obligée d'agir vite, du fait de l'attitude du gouvernement. Normalement, la démarche devrait être la suivante : le gouvernement présente à « Solidarité » un projet que les experts de « Solidarité » peuvent évaluer et étudier. Ensuite, une discussion peut s'enclencher dans le syndicat. Dans les faits, ça ne s'est pas passé comme ça par la faute du gouvernement. La Commission nationale a été obligée d'écarter très vite ce conflit, en agissant au nom de tout « Solidarité », pour pouvoir se concentrer sur d'autres questions très importantes pour la survie du syndicat.
- Quelle est votre appréciation sur le problème de l'élargissement de la Commission nationale (KKP), qui a pour but d'associer le maximum de gens aux décisions, tout en gardant un souci d'effica-
Comme solution immédiate, c'est justifié, mais à long terme, c'est la pratique qui tranchera. Actuellement, la Commission nationale est un ensemble de gens qui doivent élaborer leurs méthodes de travail, leur façon de s'entendre, avec comme but le renforcement de l'efficacité de la Commission nationale.
- Quelle est votre appréciation sur les délais de négociation concernant la loi sur le droit de grève ?
- Le fait que « Solidarité » existe depuis des mois dans le cadre d'un vide juridique complet est assez défavorable, car il y a des tas de choses qui ne sont pas réglées dans les rapports entre « Solidarité » et la société, ce qui fait que c'est uniquement la pratique et les lignes directrices issues des accords de Gdansk qui guident notre comportement. Mais, cause de ce vide juridique, « Solidarité » est exposé au chantage gouvernemental. Le dernier décret gouvernemental anti-grève en donne la preuve. Avec la loi, ça n'aurait pas pu se passer comme ça.
- Pouvez-vous préciser vos appréciations sur les changements au niveau du gouvernement? Est-ce positif pour « Solidarité » ?
- Il y a des indices qui nous font
Stanislaw Kania déposant une gerbe au pied du monument dédié aux victimes de la tuerie de
Gdansk en 1970. Après avoir « chevauché le tigre », la bureaucratie, aiguillonnée par le Kremlin, accentue sa contre-offensive et multiplie les « provocations » pour tester la résistance des oudonner un avis favorable à ces changements, car le général Jaruzelski est considéré comme quelqu'un de raisonnable On peut croire qu'il comprend la raison d'Etat polonaise. Deuxièmement, il est reconnu que 81 généraux polonais ont signé une déclaration disant qu'en cas d'intervention soviétique, l'armée polonaise s'y opposerait, et on peut présumer que le général fait partie de ces signataires. Troisièmement, en 1976, le général s'est opposé à faire intervenir ses soldats contre les ouvriers. Ce ne sont que des indices de départ. On peut espérer, mais on ne peut être sûr...
- Vous pensez done que ce gouvernement ne va pas aggraver les choses ?
- On peut espérer une amélioration des relations entre le gouvernement et « Solidarité », mais ce ne doit pas être une espérance qui nous guide pour d'autres démarches. Car l'essentiel, maintenant, c'est de répondre tranquillement aux exigences de la société, et la société c'est presque la même chose que « Solidarité ».
- Les discussions à la Commission mixte gouvernement-syndicat à propos du droit de grève montrent que le gouvernement veut codifier tous les cas de grève. Qu'en pense le MKZ de Wroclaw ?
- « Solidarité » va s'opposer à cette façon de régler les problèmes, car la volonté du gouvernement est contraire au droit de grève. Etant donné que « Solidarité » veut répondre aux exigences de la société, on veut conserver la position exprimée dans les statuts de « Solidarité ».
- La question du droit de grève est-elle le prochain test avec le gouvernement ?
- On peut envisager cela comme le prochain affrontement, mais cela dépend du gouvernement, dans tous ses rapports avec « Solidarité » et dans le détail de toutes ces questions.
- Que pensez-vous de ce qui se passe dans le POUP ?
- Les instances du parti doivent suivre les courants radicaux qui se sont manifestés à la base, sinon ces instances seront renversées. Elles perdront leur base, ce qui est leur raison d'exister. Ce qui se passe à la base, c'est que le radicalisme de « Solidarité » passe dans le parti au travers des membres qui sont à la fois au parti et a « Solidarité ». Et ces membreslà n'ont rien à perdre. C'est pourquoi, ca commence à revendiquer du côté du parti... Les directions vont essayer de calmer un peu ce mouvement, mais le parti ne pourra aller trop loin, car il court le risque de perdre sa base, et chaque recul de la base radicale peut provoquer une contre-attaque de la direction, ce qui peut être dangereux pour le parti et pour nous.
- Quand vous dites que le parti doit suivre les courants radicaux, pensez- vous qu'il y aura une grande résistance de la direction ?
- Bien sûr, la direction va suivre en freinant, car la base du parti remet en question des privilèges qui ne sont pas légitimes ni justifiés. Ils vivaient sur notre ca materdi dos à nous, volaient nos biens, nos forces
- 10 millions de travailleurs disent maintenant : « C'est nous qui nous nous représentons ! ». Dans le parti, la base dit que ce n'est pas la direction qui la représente. Alors, qui représente qui ?
- Maintenant, c'est « Solidarité » qui seul représente les travailleurs, parce que même les ouvriers qui étaient cooptés à la direction du parti n'étaient que des paravents aux manœuvres des apparatdiscussions qu'il y a dans le parti sont très importantes, à la fois pour le POUP, mais aussi pour « Solidarité », ou est-ce que c'est marginal ? devra tenir compte de ces tendances et on prend conscience que le parti n'est pas une organisation homogène, qu'il y a le parti et l'appareil du parti. Ce sera un choc que le parti devrait « avaler » plus facilement qu'un choc venu de l'extérieur, car si c'était fait par « Solidarité », ça donnerait à la direction du POUP un argument pour se défendre. Il faut favoriser le fait que le parti se mette en ordre avec lui-même.
— Même s'il n'y a pas de manipulation extérieure, c'est tout de « Solidarité » qui a permis la prise de conscience à la base du parti.
- Oui, ce sont les événement qui uriers polonais (DR).
ont provoqué un processus de prise de conscience dans le parti.
- Le processus vous semble-t-il important pour la suite du mouvement ?
- Ce qui se fait au parti n'est pas limité au parti, parce que même les élections qui vont se poursuivre au parti devront être plus démocratiques qu'avant, même si elles n'ont pas le même aspect de démocratie que les élections de base dans les entreprises. La direction va se battre pour garder ses privilèges de caste, de pourri et corrompu. Cela aura obligatoirement des conséquences dans le fonctionnement du pouvoir, dans le fonctionnement des organes constitutionnels, dans les élections parlementaires. Les prochaines élections, même si elles sont influencées par le parti, seront plus
- Est-ce que le principe très simple des élections directes, avec multiplicité des candidatures, adopté par « Solidarité », vous paraît souhaitable au niveau de toute la société, si la pression du « grand
- Le « grand frère » mis à part, ces élections pourraient aboutir à la véritable représentation des gens du peuple, tandis que maintenant on est représenté par des inconnus. Si on avait des élections parlementaires libres, on n'aurait pas le communisme tel qu'il est conçu et appliqué ici. Déjà, sur le plan de « Solidarité », dans plusieurs de ses activités, on voit des forces qui ne se manifestaient pas avant dans la société. Et ces gens qui n'avaient comme perspective qu'une pauvre petite carrière professionnelle donnent l'exemple de ce qui pourrait être fait.
Propos recueillis par Pierre CAEN, Wroclaw, février 1981.