K regime dictatorial en Corée du Sud, a finalement vu sa
IM Dae Jung, principale figure de l'opposition libérale au condamnation à mort suspendue à la suite d'une vaste campagne de solidarité internationale qui a forcé les gouvernements américains et japonais à faire pression sur Séoul. Mais la répression contre le mouvement démocratique ne s'est pas interrompue pour autant. Selon un rapport officiel daté
9 février 1981, plus de 57 000 personnes ont été arrêtées à l'occasion de la « Campagne de purification sociale » engagée depuis l'été dernier. Près de 39 000 d'entre elles ont été envoyées dans des camps militaires pour une « rééducation physique et psychologique ».
Une profonde crise de régime s'est ouverte en Corée du
Sud au cours de l'année 1979, illustrée et aggravée par l'assassinat de l'ancien dictateur Park Chung Hee. Sa gravité s'était exemplairement manifestée lors du soulèvement en masse de la ville de Kwangju, en mai 1980 (voir Inprecor numéros 79 et
Kim CHANG SOO
Le matin du 27 mai 1980, l'intervention brutale de l'armée sud-coréenne a mis un terme aux dix jours de lutte que les étudiants et les citoyens de la ville de
Kwangju avaient menée pour la démocratisation. Bien que cette lutte ait eu pour prix une grande tragédie — le massacre, les exactions et l'arrestation de libres citoyens par les militaires —, le soulèvement de Kwangju a ouvert une phase complètement nouvelle du mouvement populaire dans l'histoire moderne de la Corée du
Sud. Le long combat engagé depuis dix- neuf années contre la dictature et pour la démocratisation du pays a fait un bond
Dans la mesure où la publication des informations était entièrement sous le contrôle de la loi martiale, et que les correspondants étrangers n'étaient pas autorisés à diseuter la signification profonde de l'« incident », ce sont les rapports et les appels des citoyens de Kwangju, les comptes rendus des témoins transmis au fur et à mesure, qui ont contribué à faire connaître la tragédie en ondes de choc de plus en plus larges.
Les massacres indiscriminés de citoyens et d'étudiants, les exécutions perpétrées par les militaires les 18 et 19 mai, expliquent le processus par lequel des citoyens ont rejoint les manifestations pacifiques des étudiants, résisté aux militaires, pour finalement se lancer dans la lutte ar-
PRELUDE A LA REVOLTE
Quelle était la nature des manifestations étudiantes à Kwangju avant le 18
Le soulèvement de Kwangju
18 - 27 mai 1980 PO Box 5250, Tokyo Int., Japon). internationale en Corée du Sud. l'extension de la loi martiale à l'ensemble du pays, l'arrestation massive de personnalités démocratiques et d'étudiants par les militaires, et le massacre indiseriminé des citoyens de Kwangju ? Le 16 mai, plus de 20 000 étudiants de 9 universités et d'écoles techniques de Kwangju ont tenu un meeting et ont défilé pacifiquement sous les yeux de 50 000 personnes. Les manifestations pacifiques et ordonnées ont continué le 17 mai, mais la situation a changé complètement quand la loi martiale a été appliquée à l'ensemble du pays le 18 mai. La crainte s'empara du pays lorsque, dès l'aube, plus de 1 000 personnes actives dans le mouvement pour la démocratisation, y compris des étudiants démocratiques et des professeurs de Séoul et d'autres villes, furent diants et professeurs furent arrêtés à l'aube. Certains professeurs de l'Université de Chosun ont été emmenés couverts de sang, après avoir été roués de coups par les militaires en présence de leurs familles. On a rapporté que l'Université de Chonnam avait été occupée par les militaires, et que les étudiants, pour protester contre l'occupation, s'étaient rassemblés grille. Les militaires sont intervenus 10 minutes après, ils ont poignardé avec une baïonnette et tué un étudiant qui geait la manifestation. Ils ont battu à mort un professeur qui se trouvait sur place et qui protestait contre l'assassinat de cet étudiant. A ce moment-là, 3 000 parachutistes étaient déjà mobilisés à Kwangju, arrêtant les étudiants qui tentaient de manifester, matraquant et tuant ceux qui résistaient.
Très vite, les attaques de la troupe contre les citoyens et des étudiants et les assassinats aveugles se sont multipliés
CORÉE DU SUD
80 des 12 et 26 juin 1980). Nous revenons aujourd'hui sur cet événement majeur pour le développement des luttes sociales et politiques en Corée du Sud et en Asie du Nord-Est en reproduisant des extraits d'un très long et très émouvant dossier publié par le jeune chercheur sud-coréen Kim Chang Soo dans la revue japonaise de langue anglaise AMPO, numéro 44,
1980 (AMPO, Japan-Asia Quarterly Review,
La situation en Corée du Sud reste mal connue en Occident. Le récit de l'insurrection de Kwangju montre pourtant l'importance des luttes qui s'y sont récemment déroulées. Et le voyage, début février 1981, du nouveau président sud-coréen Chun Doo Hwan aux Etats-Unis, dès l'investiture de Ronald Reagan, souligne le rôle que joue Washington dans le soutien à la dictature de Séoul, et l'urgence d'une solidarité mesure de briser l'isolement du peuple de dans la ville. On pouvait entendre de toutes parts les hurlements de ceux qui assistaient à ces scènes d'horreur. La brutalité des militaires fut d'autant plus grande, les
18 et 19 mai, qu'ils ne tiraient pas à balle, mais qu'ils ont tué et blessé les gens principalement avec la crosse de leurs fusils et avec leurs baïonnettes. Trois lycéennes du collège de jeunes filles de Kwangju, qui ne résistaient pas de façon active, furent poignardées avec des baionnettes et tuées.
Une vieille femme de 70 ans qui protestait contre cet acte brutal en interpellant les soldats aux cris de : « Etes-vous réellement des êtres humains ? » fut battue à mort. Cinq étudiantes du lycée central de
Kwangju ont été déshabillées de force, on leur a arraché les seins et on les a tuées pour la simple raison qu'elles avaient apporté des pierres aux manifestants étu-
Sous le régime de la loi martiale, les militaires firent des perquisitions dans les maisons, en traînant les jeunes gens au dehors avant de les frapper, de les arrêter
Le témoignage écrit d'un citoyen de
Kwangju qui a assisté à ces scènes horribles, intitulé Un drapeau en lambeaux, décrit ces morts particulièrement cruelles.
Une femme enceinte de presque 9 mois fut arrêtée par les militaires, son ventre ouvert et le bébé tué. Un vieil homme de
70 ans fut battu à mort, des flots de sang coulaient de son nez et de sa bouche.
Trois jeunes étudiantes furent dévêtues, poignardées dans le dos et tuées. D'autres personnes qui avaient été battues ou poignardées par les militaires ont été jetées du haut du deuxième étage d'un immeuble et sont mortes sur le coup. On dit que le nombre de personnes tuées les 18 et 19 mai atteint plusieurs centaines et qu'il y a eu des milliers de blessés et de détenus.
quitter la ville. Un observateur militaire étranger estime à 200 le nombre de corps ainsi emportés. Un autre témoin a vu des soldats brûler des monceaux de corps. On a aussi appris que, le long de la route de montagne qui borde Kwangju, il y avait de nombreux corps de personnes tuées alors qu'elles tentaient d'entrer dans la ville ou de la quitter. Une source, qui a pu compter jusqu'à
600 corps, estime à plus de 1 000 le nombre de tués. Un missionnaire de l'ordre Maryknoll vivant à Kwangju assure que le nombre de corps a atteint les
1 500, ce qui peut être considéré comme une estimation plus proche de la véripersonnes ont été tuées durant le soulèvement. Un nombre important de soldats ont trouvé la mort à Kwangju. Selon Henry Scott Stokes, dans le New
•York Times du 28 mai, quelque 50 parachutistes ont été tués lors d'un seul té que toutes celles du gouvernement ou de la presse.
combat. Les corps étaient jetés dans les bennes à ordures ou abandonnés dans les caniveaux et dans les caves. D'après un témoin oculaire, les militaires, profitant de la loi martiale, ont chargé des corps sur cinq camions, et ont mis le feu à des monceaux de cadavres pour les brûler...
LE SOULEVEMENT GENERAL
Des citoyens de Kwangju ont décrit le soulèvement de la manière suivante : « Qui ne résisterait volontairement en sachant qu'il va être tué ? Mais, après avoir vu des gens assassinés sans résistance, tout le monde, hommes et femmes, jeunes et vieux, se souleva. La révolte explosa. Personne n'est resté inactif. » (Ces mots ont été prononcés par un vieil homme.)
La population de Kwangju compte 800 000 personnes et il y en eut 200 000 pour descendre dans la rue le 19 mai, manifester et affronter les militaires. Quatre policiers furent renversés par un autobus occupé, mais - dans l'ensemble - les gens Manifestation à Kwangju avant l'assaut de l'armée (DR).
Entre 1 000 et 2 000 morts...
Un témoin oculaire déclare avoir vu cinq camions militaires pleins de corps
La Rumor Newsletter, distribuée à Séoul, estime qu'entre 1 000 et 2 000 ne montrèrent pas, au début, d'hostilité à l'égard de la police. Mais, au fur et à mesure que les gens se soulevaient, la situation commença à changer. Après que quatre chauffeurs de taxi aient été frappés à mort, tous les membres du syndicat des chauffeurs de taxi se sont joints à la manifestation; la mobilité des gens et leur capacité à attaquer les troupes s'en est accrue.
Leur armes ? Des bâtons, des tuyaux, des faucilles, des couteaux de cuisine.
Pourtant, ces armes leur permirent d'acculer les militaires à la défensive.
Un reporter du Dong-A Ilbo a rapporté la scène suivante: « Le 19 mai à minuit, il y eut un retournement de la situation. Le matin, les manifestants chantaient les chants favoris des étudiants, tels
; mais dans l'après- midi, ils chantaient des chants tels que
"Avirang", '"Pong-sun wha" ("Ne me touchez pas") et l'hymne national. » Ce changement de thèmes indiquait l'approche de la victoire : les chants devenaient de plus en plus nationalistes, de plus en plus traditionnels et populaires. En d'autres termes, c'est la population qui commençait à chanter.
La répression déployée par la troupe, alors que celle-ci était de plus en plus mise en difficulté, devint de plus en plus brutale. Mais les gens continuaient à se battre sans reculer. Le soir du 19, tous les édifices publics, les immeubles gouvernementaux et les commissariats de police - à l'exception de la préfecture de Cholla-namdo - étaient occupés, et tous les moyens de transports, y compris les autobus et les taxis, étaient réquisitionnés au profit des insurgés eux-mêmes. Les stations-service distribuaient gratuitement de l'essence. Les chauffeurs d'autobus et les compagnies de taxis offraient volontairement leurs véhicules avec des conducteurs et donnaient du riz cuit pour les manifestants. Une vieille femme, propriétaire d'une petite boutique, donna ainsi toute la nourriture qu'elle possédait - surtout du pain et des jus de fruits. Les casquettes des étudiants qui servaient à collecter de l'argent pour la lutte furent vite remplies.
Le facteur essentiel du soulèvement des citoyens de la ville semble avoir été la conscience qu'a prise l'ensemble de la communauté de Kwangju d'être confrontée à un sort commun et de devoir affronter la mort tous ensemble. Ce sentiment, partagé par la population, ne s'est pas limité à Kwangju. Comme la plupart des forces de police de la province de Cholla-namdo, à l'exception de Mokpo et Yosu, étaient concentrées à Kwangju, les forces de sécurité dans les autres villes en furent affaiblies d'autant et des soulèvements éclatèrent dans 16 villes et régions, notamment à Mokpo, Naju, Hwa-son, Tamyang, Ryong am, Chang-sung, Hae-nam, Chang-heung, Kwang-san et Soonchon.
Le 20 mai, vers 6 h du matin, après que l'on eut trouvé le corps de Kim Anpu découpé en morceaux, les gens se rassemblèrent près de la préfecture que les troupes tentaient de protéger. Trois nouveaux cadavres furent trouvés en face de la gare de Kwangju. Dès que les gens ont commencé à se rassembler devant la gare, les militaires se sont mis à tirer.
Pendant ce temps, les forces armées recevaient les renforts de parachutistes venus de Séoul. D'autres furent aussi mobilisés au siège de la 3le Division de réserve de l'armée mais, d'après certaines informations, des soldats de cette division refusèrent de participer aux exactions criminelles et, après quelques désertions, toute la division fut désarmée. Selon une autre source, un parachutiste complètement bouleversé par la violence des soldats contre la population, se tua lui-même après avoir tué cinq de ses camarades. Le manque de coopération entre la police locale et les militaires, le désarroi des soldats, rendirent nécessaire d'accroître la concentration des troupes pour défendre la préfecture. Même la mobilisation de plusieurs milliers de parachutistes ne fut pas suffisante pour rétablir l'ordre auprès de l'ensemble de la population. Cela fut particulièrement vrai le 20 mai, quand tous les chauffeurs de taxi de la ville de Kwangju, rassemblés dans une cour d'éco-
le, décidèrent de rejoindre, après leur réunion, la manifestation en y conduisant les gens dans leurs voitures. Les six routes menant à la préfecture étaient pleines de voitures suivies par les manifestants à pieds. Vers 11 h, les troupes débordées, tirèrent de façon aveugle, tuant et blessant de nombreuses personnes.
Des gens commencèrent à s'armer. Les armes étaient prises dans des commissariats de police et les portes d'un arsenal des forces de réserve locales furent forcées. On y trouva des carabines M1 et d'autres armes. Un groupe de jeunes gens attaqua le commissariat de police de Hwa-soon, s'empara de deux mitrailleuses légères et les emmena à Kwangju. A 6 h 30, ils installèrent les deux mitrailleuses légères sur le toit de l'école médicale de l'Université de Chonnam et ils commencèrent à tirer sur les troupes. Dans leur fuite, les soldats mirent le feu à l'immeuble de la racio et brûlèrent d'importants documents dans les bureaux de la préfecture. Le chef de la police provinciale s'enfuit en l:álicoptère. C'est alors que les gens occupèrent la préfecture, les stations de radio de la MBC, CBS et KBS. Ils s'emparèrent de toutes les armes du commissariat de police. C'est à partir de ce moment-là seulement que les correspondants étrangers purent commencer à « couvrir » les événements de Kwangju, pour la première fois depuis leur déclenchement. Pendant cette dernière bataille, plusieurs centaines de citoyens avaient été tués et plusieurs milliers d'autres blessés. De nombreux soldats furent tués ou blessés par des manifestants. La résistance armée de la population obligea les troupes abandonner Kwangju et à se retirer dans les faubourgs de la ville. Les gens avaient récupéré, selon les chiffres officiels, 5400 fusils, 290 000 cartouches, 600 boîtes de dynamite, 552 grenades et 318 véhicules militaires.
UNE PAIX TEMPORAIRE
Le matin du 22 mai, un rassemblement eut lieu devant la préfecture. Le « Comité de lutte pour la démocratisation » de l'Université de Chosun a décrit, dans un document qu'il a fait circuler, la situation dans la ville de Kwangju après l'expulsion des troupes et a appelé à un nouveau soulèvement en utilisant les formules suivantes : « Les citoyens se promettent une solidarité réciproque, en disant: "Nous mourrons tous ensemble! Qu'ils nous tuent tous !" Si nous n'arrivons pas à nous débarrasser du criminel sanguinaire Chun Doo Hwan et de ses bandits, nous ne pourrons léguer que l'oppression et l'exploitation aux prochaines générations. C'est cette conviction enracinée dans notre cœur qui doit nous amener à nous soulever ensemble, à combattre ensemble, à marcher ensemble en chantant notre hymne national, aussi longtemps que nous vivrons ! Vive la République de Corée ! Vive la démocratie ! »
L'atmosphère de la ville était empreinte de sentiments mélangés : une impression de libération et de peur à la fois, de même qu'une haine profonde à l'égard des militaires. Il y avait en outre de nombreux problèmes urgents à réscudre : les milliers de morts devaient être enterrés et les blessés soignés ; les fonctions administratives et de maintien de l'ordre devaient être assurées ; les rues couvertes de débris devaient être nettoyées ; l'information devait être correctement centralisée, synthétisée et diffusée.
Des le 23 mai, un Comité de lutte était constitué, comprenant en tout dix commissions (administration publique, affaires étrangères, planification, analyse de la situation, force d'intervention, sécurité, information publique, par des étudiants. Les principaux postes étant tenus non par des étudiants mais par des employés, des dirigeants de la YWCA (organisation catholique de jeunes travailleurs) et des ouvriers industriels; on assistait à la naissance d'une organisation à la base très large, un front indépendant des citoyens. Sous l'autorité de ce Comité de lutte, les armes furent rassemblées, des groupes de propagande parcouraient toute la ville pour organiser le soutien populaire au Comité, et un journal fut publié (il parut du 18 au 26 mai).
NEGOCIATIONS
ET MANIFESTATIONS Outre le Comité de lutte organisé sous l'impulsion des étudiants, un Comité de négociation était constitué le 22 mai, animé par des représentants des habitants de Kwangju, et il engagea des pourparlers avec le Commandement de la loi martiale. conditions suivantes soient réalisées avant le désarmement des citoyens :
1) retrait des forces armées ;
Les cercueils des victimes sont recouverts du drapeau sud-coréen (DR).
autocritique par excès de la répression du 18 mai ;
3) libération des étudiants et des citoyens arrêtés;
4) indemnisation pour les morts et 5) pas de représailles après le retour 6) ces six revendications être communiquées à la nation tout entière par voie de radio.
Pendant ce temps, les étudiants et les habitants montraient leur combativité en manifestant quotidiennement. Le 26 mai, la veille du jour où les militaires ont investi la ville, 40 000 personnes se sont rasChun Doo Hwan et l'abrogation de la loi
Parmi les mots d'ordre avancés par la population de Kwangju, on pouvait noter : l'exigence de la démission en bloc du gouvernement Choi Kyu-ha et le transfert du pouvoir gouvernemental aux forces démocratiques ; la libération des étudiants et des militants du mouvement démocratique détenus ; la réouverture immédiate des universités ; une information correcte dans les mass media sur les événements de Kwangju ; l'arrêt des combats ; l'arrêt de la diffusion par le gouvernement et la presse de rapports fallacieux concernant des sentiments de la population dans le Cholla-namdo et le Kyongsangdo.
Alors que le pouvoir autonome de la population se maintenait dans la ville, les militaires renforçaient leur présence dans la périphérie. Les forces armées regroupèrent jusqu'à 17 000 hommes, le 27 au matin, lorsqu'elles lancèrent l'assaut final. Jusqu'au 27 mai, l'armée continua d'envoyer des commandos de harcelement dans le centre de la ville, qui tuèrent de nombreux étudiants et habitants.
Jusqu'à présent, je n'ai fait que donner un rapide compte rendu des dix jours de lutte des étudiants et des habitants de
sident Carter pour lui demander d'intervenir en défense de leurs droits, les
Etats-Unis ont ignoré cet appel sous prétexte qu'« il n'avait pas été transmis par les canaux officiels ». Mais qu'est-ce que des « canaux officiels » dans le cas d'une ville assiégée ? En fait, le gouvernement américain n'a pas répondu parce que les droits de l'homme ne sont pas son problème. Don Oberdorfer rapporte, dans le Washington Post du ler juin, qu'un important fonctionnaire américain a déclaré : « Ce n'est pas une question de droits de l'homme. C'est une question qui relève de l'intérêt national des Etats-Unis dans la réalisation et le maintien de la stabilité en Asie du Nord-Est. » Kwangju. Je n'ai pas pu aborder les luttes qui se poursuivaient dans le même temps à Mokpo, Naju et Hwa-soon. A Mokpo, un Comité de citoyens se forma très tôt et, sous sa direction, des manifestations se sont déroulées jour après jour. Plus encore, aprés la chute de Kwangju sous l'assaut des militaires, le 27 mai, des dizaines de milliers d'habitants de Mokpo manifestèrent deux jours de suite, les 28 et 29 mai, sous le mot d'ordre : prix du sang versé à Kwangju ! »
Le prix payé par les étudiants et la population de Kwangju et de ces autres zones, pendant ces dix jours de lutte, fut terriblement lourd. Les chiffres avancés par le Commandement de la loi martiale sont ridiculement éloignés de la vérité : 148 morts parmi les civils et un peu plus de 300 blessés. Des chiffres qui dépassent les 1 000 morts et les 3 000 blessés semblent plus proches de la réalité (voir encadré). Les données avancées par les autori tés n'en sont pas moins éloquentes quant à l'ampleur de la base sociale des mouvements de Kwangju et des autres zones. Sur les 730 personnes officiellement arrêtées, 620 ont moins de 30 ans. Professionnellement, 162 sont des ouvriers, 153 des étudiants et lycéens, 126 sont des chômeurs, 55 sont des chauffeurs de véhicules, 47 sont des paysans, 47 sont des marchands, 44 sont des employés de magasins, 33 sont des employés de bureau et Même les enfants sont arrêtés... (DR).
L'intérêt national américain... Quand les étudiants de Kwangju envoyèrent un message désespéré au pré 59 ont diverses autres occupations. Parmi les morts officiellement recensés, 30 sont des ouvriers d'entreprises industrielles ou autres, 15 sont des lycéens, 12 sont des étudiants, 13 sont des employés de bureau, 7 sont des chauffeurs de véhicules, 9 sont des marchands, 9 sont des chômeurs et 3 des paysans ou autres.
Comme les témoignages directs en font foi, à Kwangju, c'est toute la population qui s'est soulevée : hommes et femmes de tout âge. Des gens riches, y compris des chefs d'entreprises, ont collaboré avec les manifestants. La police elle-même s'est rangée du côté des citoyens en révolte. Il y a des indications selon lesquelles les étudiants et les éléments de la population qui cherchaient des armes furent aidés par la police. Celle-ci fut amenée à se ranger du côté des citoyens quand des policiers qui apportaient leur aide aux manifestants furent brutalement tués par les militaires. Non seulement la police se rallia à la révolte, mais des témoignages indiquent que les combats auraient même fait de nombreuses victimes parmi les militaires stationnés dans la ville. L'élément déterminant qui conduisit la ville de Kwangju tout entière à affronter l'armée, fut le massacre d'étudiants et d'habitants par les militaires.
Il faut néanmoins souligner que l'esprit discipliné des étudiants et la force de conviction de leurs propositions, qui ont réuni une sorte de consensus national autour d'elles, ont été des facteurs tout aussi importants dans le ralliement de simples citoyens à leur combat. L'abrogation de la loi martiale, la demission de Chun Doo Hwan, la libération de ceux qui avaient lutté pour la démocratie, telles étaient les exigences mises en avant par les étudiants depuis le début du mois de mai, sur la base d'un consensus national.
Lors du soulèvement de Kwangju, des pans de l'armée et de la police — supposées être la colonne vertébrale de l'appareil répressif de l'Etat - n'ont pas été seulement paralysés, mais ont été conduits à faire cause commune avec les habitants révoltés. Le 24 mai, toute la police de la capitale, Séoul, fut désarmée. Dans cette situation, Chun Doo Hwan poursuivit la répression en ne s'appuyant que sur un seul secteur des forces spéciales, composé de parachutistes, et placé sous son contrôle direct.
A quoi ressemblait done ce pouvoir autonome des citoyens de la ville de Kwangju, véritable antithèse du régime politique en place ? Il n'y avait plus de militaires, plus de police, plus de bureaucratie pour maintenir les habitants sous leur contrôle. Cependant, la population collaborait spontanément avec la direction du Comité de lutte et celle du Comité de négociation. En vérité, le « pouvoir » qui était né à Kwangju n'était rien d'autre que celui des citoyens.
LE ROLE DES ETATS-UNIS
Le 22 mai, Chun Doo Hwan avait rassemblé les principaux représentants de presse à Séoul et leur avait annoncé pé remptoirement que l'armée allait reprendre le contrôle de la ville de Kwangju le 24 mai. Comment se fait-il alors que l'assaut n'ait été donné que le 27 mai ? Selon une rumeur, des généraux réclamaient la démission de Chun Doo Hwan. Il est aussi très probable que la vigueur et le caractére unitaire de la résistance des habitants
J'ai la conviction que Chun Hoo Hwan et les siens - partiellement paralysés par les dissensions au sein de l'armée et l'ampleur de la résistance des citoyens de Kwangju - n'ont pu finalement agir que parce qu'ils ont reçu un appui du gouvernement américain, au travers d'une série de mesures qui ont fait pencher le rapport des forces en faveur du régime.
Les forces armées de la République de Corée sont placées sous le commandement conjoint américano-coréen, lui-même sous le contrôle du commandant en chef des forces US en Corée du Sud. Seuls le commandement de la garnison de la capitale et un secteur des parachutistes placés sous l'autorité directe du président échappent à cette règle. Le gros des forces armées de la République de Corée ne peuvent être mobilisées sans la permission du commandant en chef des forces améri-
Au moment du soulèvement de Kwangju, au mois de mai, les troupes de la garnison de la capitale étaient utilisées pour le maintien de l'ordre à Séoul et les
unités de parachutistes étaient envoyées à Kwangju. S'il y avait alors eu de nouveaux soulèvements - d'ampleur analogue ou supérieure à celle de Kwangju -le gouvernement n'aurait pu y faire face : il n'avait plus de forces en réserve placées sous son autorité directe.
Néanmoins, le gouvernement américain, en réponse à une demande du gouvernement sud-coréen, a rapidement rendu disponibles une placées sous le commandement conjoint. L'envoi à Kwangju de la 31e Division, le 19 mai, ne fut possible qu'ainsi. Et, au ments - soit 7 800 hommes - furent soustraits au commandement conjoint pour être envoyés à Kwangju. De plus, le porte-avion Coral Sea, qui faisait route vers le Moyen-Orient, reçut l'ordre de cingler vers la péninsule coréenne. Deux
- des avions d'observation très modernes - furent envoyés tôt qu'il n'était prévu à la base aérienne de Kadena, à Okinawa (dans le de l'archipel japonais), pouvoir être utilisés en Corée. Officiellement, ces mesures furent prises pour prévenir une invasion nord-coréenne, mais il semble évident qu'elles visaient en fait à aider à la reconquête de Kwangju ou à faire clairement savoir que, si des insurrections se multipliaient en Corée du Sud, les Etats-Unis étaient prêts à intervenir directement contre la population. En tout état de cause, ces mouvements des forces américaines semblent bien avoir eu des implications plus importantes en tant que soutien moral accordé à Chun Doo Hwan, étaient parfaitement au fait des contradictions qui secouaient la structure du pouvoir en Corée du Sud, se tournèrent en désespoir de cause vers le gouvernement américain : le 26 mai, ils lui demandèrent d'intervenir comme médiateur entre les citoyens de Kwangju et l'armée. Néanmoins, la Maison Blanche, tout en reconnaissant avoir reçu un tel appel, fit simplement la sourde oreille.
Le gouvernement japonais se rangea, lui aussi, aux côtés de Chun Doo Hwan, contre le peuple coréen. Il envoya Maeda Toshikazu, un ancien ministre, à Séoul, avec le titre d'ambassadeur extraordinaire. Il fit savoir, lors de ses entretiens avec des hauts fonctionnaires, la « très grande importance accordée par le gouvernement japonais à la sécurité dans la péninsule
Il discuta deux heures durant avec Chun Doo Hwan. Quelques jours plus tard, Kiuchi, chef du Bureau asiatique du ministère des Affaires étrangères japonais, se rendit en Corée du Sud. Il réaffirma à cette occasion qu'il n'y aurait pas de changements dans la politique du gouvernement japonais à l'égard de la République de Corée. Il faut noter que l'ambassadeur Maeda avait été temporairement rappelé de son poste en Afghanistan par mesure de rétorsion contre l'invasion soviétique du pays, mais qu'il était maintenant envoyé en République de Corée, le théâtre d'une autre scène de massacre horrible.
Encouragés par ces manifestations de soutien des gouvernements américain et japonais, Chun Doo Hwan et les siens, repoussant la volonté de la nation tout entière et passant outre aux oppositions au sein de l'armée, réussirent à écraser la résistance des citoyens et des étudiants de Kwangju. Défiant la mort, les brutalités et «Inprecor » a publié...
« Solidarité avec la lutte des masses en Corée du Sud », déclaration du Secrétariat unifié de la
IVe Internationale, numéro 79 du
12 juin 1980.
« La crise du régime sud-coréen et le soulêvement de Kwangju », par
Jun Yazaki, numéro 80 du 26 juin 1980.
«Il faut sauver de la mort
Kim Dae Jung ! Libération de tous les prisonniers politiques sud-coréens ! », déclaration du Secrétariat unifié de la IVe Internationale, numéro 87-88 du 30 octobre 1980.
Les insurgés de Kwangju (DR). les arrestations, ces derniers résistèrent héroïquement à l'assaut final.
Le soulèvement de Kwangju a fait voler en éclats deux des pièges dans lesquels le mouvement démocratique de Corée du Sud s'était auparavant laissé enfermer. D'une part, la lutte de Kwangju a fait clairement apparaître les limites du principe de lutte non violente auquel le mouvement pour la démocratisation tenait beau-
Les étudiants et les citoyens de Kwangju ne se sont pas tournés vers la résistance armée à partir d'un plan préétabli. Poussés par les événements, ils ont collectivement et dans un même mouvement dépassé les limites de la lutte non violente, sans discuter pour savoir si c'était une bonne chose ou non. Avec le soulèvement de Kwangju, l'idée que la
Best inévitable s'est largement et profondément imposée dans la conscience de la population, non sous la forme d'un argument intellectuel, mais sous la forme d'une leçon historique tirée de leur propre expérience.
La population a du même coup perdu ses illusions traditionnelles à l'égard du rôle des Etats-Unis. La population coréenne se sentait auparavant très proche des Etats-Unis, mais ce sentiment n'a pas résisté à « l'incident de Kwangju ».