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"ATTENTION de la classe ouvrière polonaise se tourne la société polonaise qui avait pu sembler être reléguée au second plan depuis les évéments de cet été : le POUP, le parti communiste polonais lui-même.
Le moratoire de 90 jours sans grève demandé par le nouveau Premier ministre, le général Jaruzelski, et les promesses qu'il a faites, ont quelque peu fait retomber la tension accumulée au cours des dernières semaines autour du mouvement pour la légalisation de « Solidarité rurale » et des grèves étudiantes.
Il devient chaque jour un peu plus évident que les développements au sein du POUP constituent un enjeu de toute première importance pour les mois à venir. C'est à juste titre que, bien au-delà des rangs mêmes du parti, dans « Solidarité » et dans la classe ouvrière, on voit dans la crise du POUP une étape importante pour toute l'évolution de la situation polonaise. Chaque entretien avec des responsables de « Solidarité » - quelles que soient leurs propres positions politiques — montre qu'ils se sentent concernés par ce problème, parce que « ce qui se fait au parti ne se limite pas seulement au parti », ainsi que nous le déclarait le vice-président du MKZ de Wroclaw qui ajoutait : « Chaque recul subi par la base radicale du parti peut provoquer une contre-attaque de la direction, ce qui peut être dangereux pour le parti et pour nous ! »
L'effervescence naissante dans le parti est le résultat de l'onde de choc propagée par les grèves de cet été et de l'activité développée depuis six mois par « Solidarité ». Le fait qu'entre 1 million et 1,5 million de membres du POUP soient également membres de «Solidarité» ne pouvait rester longtemps sans conséquences.
Les revendications exprimées au niveau des entreprises par « Solidarité » ont pénétré dans le parti. Elles se traduisent ainsi par l'exigence, très populaire dans la base du POUP, d'élections démocratiques pour le prochain Congrès, par la condamnation formelle du « rôle dirigeant », tel qu'il est pratiqué administrativement depuis trois décennies par le POUP, et par la volonté de transformer le PC en un véritable « parti d'avant-garde » qui s'efforce de convaincre, par le débat politique et idéologique, de la justesse de ses propositions au lieu d'avoir recours à la répression. Ces exigences se combinent avec une réflexion politique qui conduit ces secteurs oppositionnels ou critiques à la base à rédiger des « programmes al-
L'édifice du parti se fissure et les lézardes sont visibles pour toute la classe ouvrière polonaise. En témoigne cette réflexion du vice-président du MKZ de Wroclaw : « A l'extérieur, on s'aperçoit que le parti n'est pas une organisation homogène, qu'il y a en fait le parti et l'appareil du parti. »
Ce sentiment que l'affrontement ne se situe pas entre le parti et « Solidarité », mais entre « Solidarité », les travailleurs polonais, des membres du parti d'une part, et l'appareil du parti d'autre part, se répand de plus en plus largement. Il commence à être un des éléments fondamentaux d'une conscience collective forgée par six mois de lutte contre les sommets d'un parti qui sidentitient avec les sommets de l'appareil d'Etat. C'est là aussi le démenti formel au schéma simpliste développé par les moyens de communication de masse contrôlés par la bourgeoisie, et repris pour leurs propres fins par les organes de la bureaucratie soviétique et de certains ; artis communistes occidentaux.
Toutes les informations en provenance des diverses régions du pays font état d'une démarche analogue de ces éléau sein du POUP ments critiques et radicaux : la discussion et l'élaboration par des secteurs de base de plates-formes ou de projets de programme pour le Congrès du parti. Cette contestation au sein du parti prend aussi le plus souvent la forme de mise en place de structures « horizontales » rompant avec le fonctionnement cloisonné verticalement et bureaucratiquement centralisé, qui permet à l'appareil d'exercer son contrôle sans partage sur l'information, les discussions et l'action de la base du parti. Malgré les menaces et les premières mesures répressives prises par l'appareil (exclusion du premier secrétaire du comité du POUP de l'usine « Towimor » de Torun), ces commissions horizontales continuent de fonctionner dans plusieurs villes comme Radom, Poznan, Wroclaw, Cracovie, Lodz, Gdansk et, bien
L'évolution des discussions, de même que l'importance de ces « commissions horizontales » restent très différenciées. Toutes ont cependant une chose en commun : l'insistance sur la nécessité de changer le rôle du parti dans la société, l'insistance sur les modifications fondamentales qu'il faut apporter au fonctionnement du parti, l'accent mis sur la « démocratie socialiste » et « l'autogestion ouvrière » qu'il faut instaurer dans la société.
Pour transformer le POUP, ces militants oppositionnels ou critiques à la base réclament une série de modifications des statuts, entre autres la liberté de pouvoir développer des positions opposées à celle de la direction, avec pour ce faire une « codification », c'est-à-dire une légalisation des « discussions horizontales » entre membres du parti, et l'abandon des accusations de « fractionnisme y qui surgissent dès qu'un avis divergent s'exprime.
Pour réaliser ce changement, ils entendent mettre l'appareil du parti au service du parti. Cela passe par la diminution du nombre de fonctionnaires, en ne nommant à ces postes de « permanents » que des militants ayant travaillé au moins 5 ans, en raccourcissant les mandats à 3 ans renouvelables une fois, en abrogeant le système des cooptations, en renforçant le poids des délégués d'entreprise dans les comités de voïvodie, réservés aujourd'hui aux fonctionnaires du parti, en exigeant l'indépendance de la Commission de contrôle par rapport au Bureau politique, en exigeant que les responsables à tous les niveaux soient élus au suffrage direct.
De nombreux éléments critiques du POUP demandent, dans divers projets de programmes, la mise en place d'une réelle autogestion ouvrière dont les structures au niveau des entreprises auraient pour tâche de participer à l'élaboration du Plan, de contrôler sa réalisation et de discuter des investissements.
Tous les projets actuellement connus insistent sur la nécessité de réaliser une véritable « justice sociale » et remettent en cause « les privilèges de fonction », insistent sur la nécessité de distinguer le parti de l'Etat et d'élire les députés à la Diète sur la base d'un large débat démocratique. Néanmoins, les conceptions concernant la « démocratie socialiste » à l'échelle de la société dans son ensemble restent floues et inégales selon les villes, voire entre diverses organisations communistes d'une même ville. Cela va de la très vague description d'une démocratie parlementaire jusqu'à des conceptions fondées sur la coordination à l'échelle régionale et nationale de conseils ouvriers régis par les mêmes règles démocratiques que celles acquises au sein de « Solidarité ».
Cette inégalité dans l'avancée des débats et de la réflexion se retrouve aussi dans le développement inégal des oppositions au sein du parti, comme dans le type de liaison entre
ces oppositions et « Solidarité ». Il apparaît qu'au plan natio nal, il reste encore des zones « calmes » dans le parti : Varsovie
Des oppositionnels expliquent ces décalages par le fait que les mineurs silésiens, qui savent qu'ils sont les « poumons » de l'économie et de la société - et qui en tirent des avantages substantiels —, continuent d'observer une discipline supérieure à d'autres régions par rapport à l'appareil du parti. A Varsovie, c'est l'énorme proportion des fonctionnaires de l'appareil central et de l'Etat au sein des organisations du POUP qui explique la tiédeur de leur réaction.
En effet, pour l'instant, les opposants du POUP s'affrontent à tous les rouages de l'appareil. Ainsi, comme cela s'est passé pour « Solidarité », l'opposition s'est d'abord constituée dans les grandes entreprises et dans les grands centres industriels. Les directions bureaucratiques continuent de maintenir plus facilement leur emprise dans les petites villes. Au niveau d'une même voïvodie, elles jouent d'ailleurs sur ce décalage pour essayer de garder une majorité qui ne rend pas comte de la réalité du rapport des forces à la base du parti dans les grands centres industriels.
Les tentatives pour briser cet isolement sont diverses. A Wroclaw, c'est l'organisation du POUP à l'Université qui a pris l'initiative de la rédaction d'un projet de programme. Elle a élu de nouveaux responsables pour le « renouveau ». Elle s'apprête à créer des « commissions horizontales » pour débattre avec les organisations du parti dans les entreprises des changements à opérer dans le parti.
A Poznan, c'est l'organisation du POUP de l'Université qui a aussi pris l'initiative. Elle a été rapidement rejointe par les structures du POUP dans les grandes entreprises, notamment « Zagielski », cette grande entreprise qui fut l'un des centres des combats de 1956. Lors des forums organisés en novembre et décembre, l'idée a germé qu'il était possible de rédide la ville se retrouvait en accord sur le type de propositions indiquées plus haut. Ils décidèrent alors d'élargir la commission de préparation du Congrès — initialement composée de 40 membres désignés par l'appareil - à 300 membres élus. Et c'est de cette commission officielle, investie par eux, qu'ils ont fait sortir leur projet de programme.
A Poznan comme à Wroclaw, l'exigence d'élections démocratiques pour le Congrès rencontre une très forte résistance de l'appareil. Les opposants de la base cherchent à la tourner en utilisant certains articles des statuts comme celui qui leur permet d'exiger des élections à partir du moment où 30 % des membres du parti le réclament.
A Torun, c'est une autre démarche qui a été adoptée. Sur la lancée des grèves d'août puis de la construction de « Solidarité », des militants communistes de l'usine « Towimar » ont élu les dirigeants des grèves à la direction de l'organisation du POUP dans l'entreprise. Ils ont ensuite contacté d'autres organisations du parti afin d'élaborer un programme qui soit « réellement issu de la base ». Cette coordination horizontale réunit à ce jour 32 organisations du parti, représentant plusieurs milliers de membres sur une ville de 230 000 habitants.
L'affrontement avec l'appareil a été immédiat : Iwanow, dans l'usine (nous publions dans ce même numéro d'Inprecor la retranscription d'un entretien avec ce camarade).
Fragile à première vue, l'opposition des communistes de Torun dispose d'atouts essentiels. A la différence de beaucoup d'éléments radicaux du parti, ils ne sont pas simplement membres de « Solidarité », mais ont été à l'initiative de sa création. Cela leur permet non seulement de bénéficier d'un crédit et d'une popularité immenses, mais les a conduits à formuler dans leur projet de programme une réponse d'ensemble capable de mobiliser et d'intéresser tous les travailleurs : la gestion de la société par des conseils de travailleurs. Cette immersion dans le mouvement de la classe ouvrière les amène aussi à rechercher une liaison avec les secteurs les plus avancés de « Solidarité » : « Solidarité est notre garantie et va nous défendre », disent-ils. Dernier atout des communistes de Torun : leur cohésion. Ils répètent à l'intérieur du parti l'expérience qu'ils ont assimilée dans « Solidarité ». Atomisés, ils subiront le sort que leur réserve la bureaucratie ; organisés, ils se sentent une force collective, portée par le mouvement de la classe ouvrière tout entière.
C'est le sens des réunions « horizontales », des rencontres organisées avec les oppositionnels d'autres villes. Ce sentiment de force collective et les premiers affrontements avec la bureaucratie, leur font percevoir déjà que la lutte contre l'appareil du parti sera une tâche de longue haleine. Une des premières passes d'armes sera la convocation et la tenue du Congrès. Elle devrait permettre, selon eux, de regrouper les oppositionnels contre ce qu'ils nomment « le groupe le plus anti-socialiste qui existe en Pologne, le Bureau politique ».
Mais aujourd'hui, le problème premier des oppositionnels est de diffuser leurs opinions largement et nationalement, pour les faire prévaloir. Cette bataille se concrétise sur l'exigence d'élections libres pour le Congrès. Une lutte qui pourrait prendre la forme d'une pétition de masse des membres du parti au cours des semaines à venir.
Pour cette bataille, mais surtout dans la perspective de la préparation des affrontements décisifs qui auront lieu avec la bureaucratie du POUP, la question de la liaison qui pourra être établie entre les éléments radicaux et oppositionnels du parti d'une part, et les éléments les plus avancés de « Solidarité » d'autre part, apparaît déjà un enjeu vital aux yeux des communistes oppositionnels.
Pierre CAEN, 5 mars 1981. Le général Jaruzelski (DR).