Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

POLOGNE

« Nous croyons beaucoup à cette alliance entre les ouvriers et les paysans... »

· Inprecor n° 97, 16 mars 1981 · p. 32-33 · 1 418 mots

Pologne Syndicalisme

Un entretien avec un membre du présidium de « Solidarité rurale »

INPRECOR : - Quelle est la force ; de « Solidarité rurale » aujourd'hui, et combien de membres compte-t-il ?

Jan Groth : — Je pense que près de 60 % des paysans individuels sont affiliés à « Solidarité rurale ».

Qu'est ce que cela signifie en chiffres ?

- Cela dépend des statistiques que vous utilisez. Les statistiques officielles disent qu'il y a 3 millions de paysans individuels, mais elles n'incluent pas les fermiers qui produisent à moitié pour les fermes d'Etat, ni les éleveurs de poulets qui sont pourtant des fermiers individuels. Mais, même si on ne les compte pas, il y a environ 1,5 million de paysans qui se sont affiliés au nouveau syndicat.

- Est ce qu'il y a des régions qui sont plus avancées que d'autres dans l'organisation ? Lesquelles ? Est-ce qu'au contraire certaines provinces n'ont pas été touchées par le mouvement ?

- Il n'y a plus aucune région qui n'ait été touchée pour le mouvement. Les régions où l'organisation est la meilleure sont le Sud, la région de Poznan à l'Ouest et la région de Szcezecin dans le Nord. Dans notre région — ici autour de Gdansk - l'organisation est la plus poussée dans les voïvodies d'Elbag, de Torun, de Bygdgosz et de Gdansk même. Dans la partie orientale de la Pologne - Bialystock et même Olsztyn - l'organisation n'est pas très bonne. Il n'en sont encore qu'au début.

- Quelle sorte d'organisation existe-t-il au niveau local ? Est-ce que les paysans font des réunions dans les villages ? Comment organisent-ils leurs luttes ?

- Nous ne voulons pas imposer un type d'organisation particulier pour les paysans au niveau local. Nous n'allons pas du centre du syndicat vers les villages pour leur proposer un certain nombre de choses. Nous voulons que l'organisation se développe à partir de la base, nous voulons que les initiatives viennent des paysans eux-mêmes. Aujourd'hui, l'action à l'échelle locale n'est pas très élevée. Mais les paysans commencent à organiser des réunions dans les villages auxquelles ils invitent des représentants du syndicat pour qu'ils prennent la parole. Dans ces réunions, les discussions portent sur les les ouvriers et les paysans...» de la région de Gdansk luttes à mener et les revendications à avancer. Mais il ne fait pas de doute que le processus est encore lent. Cela prend beaucoup de temps à organiser ce genre de choses à partir de la base. Mais c'est le meilleur moyen, parce que c'est comme cela que les paysans comprendront que ce sont eux qui dirigent leur mouvement. L'une des activités importantes qui a été développée, c'est l'envoi de délégations à la ville, au centre de « Solidarité rurale » dans chaque région.

- Pourquoi est-ce que le gouvernement refuse de vous reconnaître comme syndicat?

— Pour le gouvernement, la fondation d'une deuxième organisation - qui serait complètement indépendante du parti et du gouvernement - signifierait perdre totalement le contrôle sur la société.

Ils ont déjà perdu le contrôle sur les ouvriers, maintenant ils risquent de perdre de la même manière le contrôle sur les paysans. C'est ce qui les effraie. C'est un grand danger politique pour eux. Reconnaître notre syndicat LAT signifierait également que les organisations qui existent et qui prétendent représenter, elles aussi, les intérêts des paysans — comme les organisations paysannes officielles ou comme, par exemple, le Parti paysan, qui est censé représenter nos intérêts au niveau politique —, soient complètement vidés de toute substance. C'est une menace importante pour le pouvoir de voir l'un de ses piliers s'effondrer.

Une légalisation des syndicats paysans ne pourrait de plus que favoriser l'action des artisans qui feraient rapidement la même chose que nous. Ils veulent déjà constituer un syndicat des artisans. Cela signifierait en retour que le prétendu Parti démocratique perdrait son rôle et sa fonction, qui est à la fois de contrôler et de représenter les artisans. Cela serait une perte de pouvoir supplémentaire pour le gouvernement. Enfin, nous savons que le gâchis des ressources agricoles incombe au gouvernement. Il est responsable de tout ce qui va mal dans l'agriculture, y compris du trucage des données statistiques. Dès lors que notre syndicat « Solidarité rurale » sera réellement constitué, il va commencer à chercher à savoir ce qui se passe exactement et qui sont les responsables. Ils craignent bien évidement ce genre d'activités...

- Cela me conduit à la question suivante : quelles sont les revendications centrales des paysans ?

- La revendication la plus importante, c'est la défense du droit à la propriété privée de la terre. Nous voulons que soit introduit dans la Constitution polonaise le fait qu'en Pologne l'agriculture devrait être principalement fondée sur l'exploitation familiale de la terre.

Nous luttons aussi pour que les cercles paysans soient transformés, non pas en organisation de type syndical, mais en véritable organisation de service pour les agriculteurs. Ces cercles doivent rester aux mains des paysans pour leur rendre service. La revendication suivante est que les sommes qui sont régulièrement versées au gouvernement restent dans les villages pour que les paysans puissent décider eux-mêmes de ce qu'il faut faire de cet argent : acheter une nouvelle machine ou creuser un système de canalisation par exemple. Nous ne croyons plus au gouvernement. Ils nous ont promis, aprés la guerre, qu'ils allaient utiliser l'argent de ce fonds pour électrifier la campagne et que cela serait achevé en 10 ans. 36 années se sont écoulées, et ce n'est pas encore fini. Maintenant nous voulons que ce soit nous qui décidions de l'utilisation de l'argent de ce fonds.

Ensuite, nous voulons qu'un plus grand soin soit pris des enfants à la campagne, notamment en ce qui concerne léducation qui se fait dans de très mauvaises conditions. Il est difficile d'imaginer la situation des enfants dans les campagnes si vous ne l'avez pas vue. Il faut qu'ils se lèvent de très bonne heure le matin pour aller jusqu'à l'école qui peut être éloignée de 10 km. L'amélioration des conditions de vie des enfants est une revendication importante, mais nous demandons aussi une amélioration de la vie culturelle dans les villages.

Une autre revendication importante, c'est l'introduction d'une juste répartition des outils et des machines pour le travail dans les champs. Ce qui signifie en finir avec les privilèges des fermes d'Etat qui sont aujourd'hui énormément favorisées pour les dotations en machines. Nous voulons décider nous-mêmes que les machines soient distribuées de façon équitable, la même chose en ce qui concerne les engrais.

- Quelle sortes de luttes êtes-vous prêts à mettre en œuvre pour faire aboutir vos revendications ?

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- Il est évident que les paysans ne peuvent pas quitter leurs terres. Ils ne vont pas non plus se mettre en grève. Nous ne pouvons faire aucun blocus des livraisons de nourriture aux villes, car cela aurait immédiatement de graves conséquences pour les ouvriers. Nous devons compter sur l'aide que peuvent nous apporter les ouvriers. Ce sont nos frères et ils nous aideront à organiser des actions de protestation. On peut faire que 1 000 ouvriers et paysans se rendent auprès des représentants du régime dans la région, chacun portant une pancarte avec l'une de nos revendications. La fois suivante, ce seront 1 000 autres personnes qui se déplaceront avec les mêmes revendications. Nous pouvons également organiser des manifestations de protestation. Ce sont les principaux moyens d'action dont nous disposons.

Mais je peux vous dire, puisque je voyage dans toute la Pologne et que je connais l'état d'esprit qui règne actuellement chez les paysans, que l'opinion générale qui prévaut c'est que, si au printemps « Solidarité rurale » n'est pas reconnu comme syndicat, la distribution des biens alimentaires en Pologne va se faire de manière parallèle.

Cela signifiera que nous demanderons au syndicat ouvrier « Solidarité » d'acheter directement la noui iture aux paysans pour la distribuer au ouriers.

Cela signifiera que nous excluerons totalement le gouvernement de toute l'affaire, y compris en ce qui concerne la fixation des prix gouvernementaux. Nous le ferons nous-mêmes - les paysans et les ouvriers - et nous nous passerons des chefs, du gouvernement, du parti, du Bureau politique...

Nous ne souhaitons pas en arriver là, mais nous croyons beaucoup en cette alliance entre ouvriers et paysans. C'est une alliance qui est née dans la douleur, mais elle est inévitable et c'est une expression de la véritable solidarité.

Propos recueillis par Peter Gunde Gdansk, le 3 février 1981. POLOGNE

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