Il est désormais tout à fait clair que les répercussions, en Afrique du Sud, du coup d'Etat du 25 avril à Lisbonne et, en particulier, de l'accord de Lusaka du 7 septembre ouvrant la voie à l'indépendance du Mozambique pour le 25 juin prochain, ont profondément influencé la politique du gouvernement sud-africain envers les régions entourant la République. Premièrement, la question du Mozambique. Depuis plus de dix ans, les sud-africains ont été les alliés les plus proches des portugais, échangeant des missions militaires et du matériel d'équipement et collaborant sur les questions de sécurité pour essayer de liquider les militants du FRELIMO. Mais, dès le lendemain de l'accord de Lusaka, les porte-parole de l'Afrique du Sud ont promis de "maintenir la coopération et la collaboration". Trois considérations économiques essentielles ont déterminé leur attitude. (1) 50% du commerce de l'Afrique du Sud est effectué par le port de Lourenço Marques qui est la sortie la plus proche pour le coeur industriel de la République, la région du Transvaal, autour de Johannesburg. Toute interruption de ces communications aurait un effet désastreux sur le système de chemin de fer et de ports déjà surchargé. (2) Les mines d'or d'Afrique du Sud dépendent presqu'entièrement sur la main d'oeuvre fournie par les pays environnants. Pour les directions des mines, cette main d'oeuvre est supérieure car elle vient pour une période de temps limitée, un maximum de 12 mois, et n'amène pas sa famille. Cela l'empêche de former un véritable prolétariat, ce qui réduit considérablement les risques de formation de syndicats, les menaces de grève, etc. Deuxièmement ,
TANZANIE Limite de district cher-lieu de cistrice Mocimbi - Chemin de ter CABO DELGADOS ZAMBI 4 Marrupa A Monte. .
Barrage de Vila
Cabora Bassa Ocean= Indien= D AFR. DU SUD AFRIQUE *-VILA DE JOÃO BELOO-LOURENÇO MARQUES: MOZAMBIQUE elle est recrutée dans de vastes régions des territoires environnants et les directions des mines peuvent sans aucun doute tirer avantage de l'exploitation des différences de langue et ethniques entre les divers groupes de main d'oeuvre - - même si, dans certains cas, ces facteurs peuvent entrainer des heurts qui interrompent la production , comme ceux actuellement en cours dans la mine de Western Deep Level de l'Anglo-American Corporation. Le principal résultat est la réduction des salaires en-dessous de la moyenne des salaires des ouvriers noirs en Afrique du Sud, ce qui permet, par exemple, l'exploitation de couches minières du même type que celles qui furent fermées aux Etats-Unis, il y a trente ans, parce qu'elles n'étaient pas rentables. Environ 100. 000 ouvriers, soit 25% de cette main d'oeuvre annuelle sous contrat, viennent du Mozambique. Dans une situation où Banda, le dirigeant du Malawi, pays qui fournit 28% de la main d'oeuvre, menace de limiter le recrutement, il est vital pour l'industrie minière sud-africaine que le quota fourni par le Mozambique soit maintenu, sinon accru. (3) La première partie de la construction du barrage de Cabora Bassa sur le Zambèse dans la province du Tete est presque terminée. La gigantesque centrale hydro-électrique est reliée par des câbles aériens à la région du Transvaal où elle exportera la large majorité de l'électricité produite. Sa construction par un consortium sous contrôle sud-africain a été un élément essentiel de la stratégie de ce pays visant à réduire sa dépendance sur les importations d'énergie. Ce sont ces trois facteurs qui expliquent l'attitude adoptée par le gouvernement sud-africain qui a été mise à l'épreuve quand les racistes
blancs de Lourenço Marques ont manifesté leur opposition à l'accord de Lusaka. Il y eut des heurts sanglants dans les rues de la ville et les "histoires d'horreur" inévitables sont apparues dans la presse sud-africaine. Mais, dans son discours, le Ministre des Affaires Etrangères, Hilgard Muller, énonça les principes suivants : dans aucun cas des mercenaires sud-africains ne seront envoyés au Mozambique; l'Afrique du Sud n'interviendra pas dans la situation et offrira sa coopération aux autorités du Mozambique. L'Afrique du Sud "'n'est pas favorable au colonialisme sous quelque forme que ce soit" et est fortement opposée au néo-colonialisme. Elle croit fermement à l'auto-détermination pour sa population noire et les noirs d'Afrique et "'n'aura pas peur et ne fuira pas " celle qui se réalise actuellement au Mozambique; finalement, la République a "sa propre compréhension et appréciation du nationalisme noir". Il est clair que ce mélange d'hypocrisie et de déclaration d'intention était destiné aux dirigeants du FRELIMO et au peuple du Mozambique , et, de plus, comme nous le verrons plus tard, à d'autres dirigeants d'Etats africains. Les mêmes facteurs permettent d'expliquer pourquoi le Ministre de l'Intérieur, le Dr.Connie Mulder, a averti deux fois les "réfugiés" blancs du Mozambique qu'ils devaient suivre les procédures normales d'immigration. Il déclara également que, de toutes façons, la plupart d'entre eux étaient indésirés en Afrique du Sud, à l'exception de quelques centaines de travailleurs spécialisés. Il est donc clair que la sauvegarde de ses intérêts économiques a été l'élément le plus important qui a déterminé les positions récentes du gouvernement sud-africain face aux évènements du Mozambique. Le succès ou l'échec de ces manoeuvres ne peut pas encore être prédit de façon définitive, mais certains signes inquiétants apparaissent. Le Premier Ministre du FRELIMO, Joaquim Chissano, a affirmé à plusieurs reprises le désir de son gouvernement de collaborer avec tous les pays voisins et des rapports de presse non confirmés ont annoncé que des clauses secrètes du pacte de Lusaka garantissent le maintien de l'accord de Cabora Bassa. En ce qui concerne la Rhodésie, le changement de ligne de l'Afrique du Sud va dans l'autre sens. Bien sûr, le gouvernement Vorster n'a jamais été un partisan fervent des positions de lan Smith (Premier Ministre de Rhodésie -- Inprecor). Contrairement au Mozambique, la Rhodésie n'a aucune importance économique pour l'Afrique du Sud. Au contraire, depuis l'UDI (Unilateral Declaration of Independence -- Déclaration unilatérale d'Indépendance) ce pays a été un poids économique énorme, étant donné la nécessité pour la République sud-africaine de compenser certains des manques découlant des sanctions économiques. La Rhodésie a également représenté un grand fardeau pour le système de transport car beaucoup de ses importations et exportations ( par exemple le chrome) ont dû passer par l'Afrique du Sud pour des raisons administratives. Si le gouvernement du Mozambique mène une politique de sanctions économiques totales en coupant les communications ferroviaires cruciales avec le port de Beira, qui transporte 80% du commerce de la Rhodésie, la pression sur le réseau ferroviaire déjà épuisé serait intolérable. Bien que la participation de l'Afrique du Sud à la guerre contre la guerilla du ZANU a fourni un entraînement valable à la police et à l'armée de Vorster, ce dernier pense sans aucun doute profondément que la relance actuelle de la lutte dans le nord-est est un signal que, à long terme, cette guerre serait un puits sans issue pour les hommes, les ressources militaires et financières de l'Afrique du Sud. Finalement, une des considérations, et non des moindres, qui a compté dans les calculs de la République est qu'il existe des indications claires que le problème de la Rhodésie est le principal obstacle actuel à la "normalisation" des relations avec les Etats à gouvernements noirs dans le nord. Jusqu'ici aucune décision n'a été prise de mettre fin à l'appui à Smith, bien que ceci ait été demandé dans la presse. Le Johannesburg Star du 18 octobre déclarait par exemple : "Le gouvernement noir au Mozambique rend le "tampon blanc" rhodésien moins important stratégiquement pour nous. Economiquement la Rhodésie est un véritable fardeau. Et politiquement nous avons assez de nos croix à porter sans nous embarrasser de bagages supplémentaires au nord. Aux Nations-Unies nous avons subi notre plus rude traitement; et, en plus, la Grande Bretagne qui, généralement, nous laisse tranquilles sur ce terrain, a dénoncé l'Afrique du Sud, dans des termes inhabituellement clairs, comme étant le principal briseur des sanctions économiques contre la Rhodésie... Nous suggérons que M. Vorster utilise son influence auprès de M. Smith pour accélérer le processus de changement constructif dans ce pays. Il doit dire clairement que le fantasme de la suprématie blanche indéfinie a une base vraiment très faible... ". Vorster lui-même, au cours d'un discours au Parlement le 23 octobre, bien que n'étant pas aussi explicite, pensait clairement de la même façon. Il déclara qu'il ne voulait absolument pas intervenir dans les affaires internes de la Rhodésie, mais il croyait que "avec de la bonne volonté, une solution honorable pouvait être trouvée au problème constiutionnel de ce pays". La lourde insinuation contenue dans sa déclaration était sans aucun doute calculée pour faire pression sur Salisbury ( la capitale de la Rhodésie -- Inprecor). La troisième région par rapport à laquelle la politique de l'Afrique du Sud a subi un changement subtil dans la période récente est la Namibie. Cette ancienne colonie allemande de l'Afrique du sud-ouest, confiée à l'administration de l'Afrique du Sud par la Ligue des Nations en 1919, a été une source constante de dispute entre
AFRIQUE DU SUD l'Afrique du Sud et une majorité d'Etats aux Nations Unies qui ont reçu la responsabilité de ce pays. Le territoire qui a été effectivement totalement intégré à l'Etat apartheid, a été en permanence la source de l'opposition la plus développée, principalement par le biais de la SWAPO (South West African People' sOrganization - - Organisation des Peuples de l'Afrique du Sud-Ouest). En 1973, la SWAPO fut capable d'organiser un boycott réel des élections visant à mettre sur pied un gouvernement fantoche bantustan, et les ouvriers ont développé, surtout dans l'Ovamboland, des actions toujours plus militantes contre le système de travail migrant. Le changement de ligne de Vorster sur la Namibie est apparu dans ses déclarations verbales au cours des deux semaines passées sur le fait qu'il fallait donner aux peuples de cette province l'opportunité de décider de leur avenir. Bien évidemment cela ne pourrait être interprèté que comme un pas dans le jeu diplomatique en cours actuellement autour de l'appartenance de l'Afrique du Sud aux Nations-Unies, appartenance qui n'a pu être maintenue que par l'utilisation simultanée de leur droit de veto au Conseil de Sécurité par la France, la Grande Bretagne et les USA. Mais cela pourrait probablement avoir une signification plus importante. La Namibie est adjacente à l'Angola, qui, quelles que soient les manoeuvres actuelles des Portugais et le désarroi des mouvements de libération, risque d'être indépendante dans un futur assez rapproché. L'Ovamboland est à cheval sur la frontière et le mouvement continuel de population dans les deux sens y menace la stabilité de la domination raciste. Il est clair que Vorster pense à la possibilité de se débarasser de cette possession embarassante, afin de pouvoir renforcer son emprise sur le coeur de la République. Une fois de plus les racistes blancs se préoccupent d'une région qui est particulièrement cruciale pour eux économiquement, spécialement dans le domaine de la main d'oeuvre. Mais leur but est clairement de trouver une solution qui correspondrait à une indépendance formelle mais maintiendrait en fait le pays sous le contrôle de Pretoria. Une telle manoeuvre se heurtera certainement à la force de la SWAPO. Répondant à la déclaration de Vorster selon laquelle le futur de la Namibie devait atre décidé par le peuple de cette région, la SWAPO a souligné que le large soutien dont elle bénéficie montrait à l'évidence le désir d'indépendance totale de ce peuple. Elle s'est engagée à continuer la lutte armée jusqu'au retrait total de toutes les forces sud-africaines. Mais si tous ces changements subtils de politique envers ces trois régions ont une importance immédiate pour certains intérêts économiques et politiques identifiables du gouvernement sud-africain, ils devraient avoir des répercussions non seulement dans les territoires voisins mais dans toute l'Afrique. Un des aspects de ces changements peut être la tentative de consolider le bastion raciste sur une base o plus restreinte et plus défendable autour du coeur de l'Etat sud-africain lui-même. Le second aspect, au moins aussi important, est, cependant, la tentative, clairement exprimée par Vorster lui-même à de nombreuses occasions, de "normaliser" les relations avec l'Afrique noire. Dans son important discours du 23 octobre il souligna que l'Afrique du Sud voulait travailler avec d'autres nations sur le continent par le biais de l'aide technique et financière. Evidemment derrière cette déclaration, la réalité est que, en tant que dirigeant de la puissance la plus développée économiquement du continent, le gouvernement sud-africain se considère comme le doyen potentiel d'un sous-impérialisme s'étendant largement au nord. Des pas ont déjà été faits dans cette direction, particulièrement avec les rapports étroits établis avec le Malawi et la Côte d'Ivoire. Mais Vorster cherche à attraper un poisson bien plus gros et le 26 octobre il semblait qu'il avait attrapé le plus gros de tous. Dans un discours prononcé ce jour, Kenneth Kaunda, le Président de la Zambie, déclara ceci au sujet du discours de Vorster : " Il a affirmé sa foi dans le futur et a exprimé son opinion sur les futurs développements en Afrique du Sud. C'est la voix de la raison que le monde attendait depuis des années". Présentant ses conditions pour une détente, Kaunda déclara: 'La Rhodésie et la Namibie, après la fin de la guerre du Mozambique, sont les principaux obstacles à la paix et à la collaboration entre les peuples de l'Afrique du Sud et les peuples du reste de l'Afrique. Si ces obstacles ne sont pas balayés, les causes fondamentales de conflit demeureront"'. Dans tout son discours, Kaunda donna en fait l'impression que si le gouvernement raciste se retirait de Namibie et de Rhodésie, la voie serait ouverte pour renouveler sa coopération avec la Zambie. Des observateurs attentifs de la politique de Kaunda ne furent pas surpris par ces développements. Le 19 octobre, par exemple, les déclarations suivantes apparurent dans un article central du journal Daily Mail contrôlé par le gouvernement : " En termes purement économiques, toute amélioration des relations entre l'Afrique du Sud et l'Afrique noire profiterait énormément aux deux parties... La fermeture de la frontière entre la Zambie et la Rhodésie a coûté des millions de kwacha (devise zambienne) en exportations et autres affaires. Et cela a coûté à la Zambie des millions de kwacha à cause du prix de l'expédition entraîné par la fermeture de la frontière... Et des pays comme la Zambie, qui importent désormais un nombre important de produits d'Europe, feraient des économies significatives en achetant des produits sud-africains. La Zambie pourrait également acheter des équipements miniers sud-africains à un prix inférieur et sa province sud, qui est actuellement très arriérée, pourrait redevenir un carrefour commercial important"
Il est aussi important de noter que jusqu'à la fermeture précipitée de la frontière par Smith en janvier 1973, la Zambie développait un commerce extensif avec l'Afrique du Sud et, jusqu'à cette année, la moitié de ses mines de cuivre étaient sous le contrôle de l'Anglo-American Corporation de Oppenheimer qui détient toujours 49% des actions des Nchanga Consolidated Copper Mines (mines de cuivre). Mais malgré ses déclarations de solidarité avec les forces hostiles à l'apartheid, le gouvernement de Kaunda a toujours cherché à augmenter ses profits par une attitude aussi libérale que possible dans les relations économiques. A ce moment précis, il suit avidement les possibilités ouvertes par les remarques de Vorster afin de tisser à nouveau ces liens lucratifs. Mais au-dessus et au-delà de telles considérations, le désir des dirigeants de l'Afrique noire néo-coloniale de normaliser les rapports avec l'Afrique du Sud et donc de désamorcer les mouvements d'opposition, a une motivation plus profonde et plus essentielle L'éruption de la révolution des masses noires de la République contre le système d'apartheid aura un effet et un caractère totalement différents de GUINÉE BISSAU tous les autres mouvements de libération qui se sont développés sur ce continent. Dans ce pays très développé industriellement, tous les principaux Etats impérialistes accroissent rapidement leur part d'investissements afin d'élargir les profits que leur assure la main d'oeuvre bon marché garantie par les lois racistes. La révolution qui se soulèvera contre ce système devra poser dès sa naissance les tâches socialistes visant à détruire totalement cette emprise impérialiste. Et les effets d'un tel développement ne se limiteraient pas aux frontières de l'Afrique du Sud mais s'étendraient dans tout le continent, ébranlant les fondations de régimes apparemment aussi solides que celui de Kaunda. Si les changements actuels introduits par Vorster sont accueillis comme devant ouvrir la voie à un "ordre nouveau en Afrique du Sud", c'est parce que les gouvernements de l'Afrique néocoloniale ont, en dernière analyse, au moins autant intérêt que lui à préserver le statu quo et la "stabilité"'.
5 novembre 1974 John Blair